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Un dénommé Hafenbuch

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Ce fondateur du port littéraire d’Hafenbourg au Chili s’est toujours dit Allemand d’origine flamande par son père et wallonne par sa mère. Il ne supporta pas la déliquescence de sa ville fille, et mourut seul en octobre 1929 d’une crise cardiaque.

Avant que n'existe Hafenbourg, sur la plage déserte, la silhouette attirante de la voix d'Hafenbuch attirait les villageois des voisinages. La force de son délire subjuguait les enthousiasmes malgré la barrière de la langue. Il apprit l’espagnol de l’endroit pour mieux communiquer sa contagieuse folie à l’emporte pièce théâtrale. Il transformait un verre sale d’eau en une histoire incandescente dont les lames de lave inondaient et noyaient ses auditeurs comme une fille raisin, folle raison. Il claironnait l'oraison d'une spiritualité, d'Alfred Jarrydeboncoeur, allongé sur des herbes oranges, rouges ou jaunes, perché sur des animaux teintés extérieurement ou génétiquement. Il s’engageait dans les labyrinthes des figures esthétiques d’un déplacement. Après que ses lèvres eussent joué de la harpe bicéphale, il abominait que quelqu’un lui sourit en maugréant : « Je vois ce que vous voulez dire ! »
Jouer aux ego n’était pas son truc. Lorsque quelqu’un venait le voir, il gardait l’esprit ouvert pour cause de travail intellectuel, pour cause de pensées jamais excessivement fertilisantes, pour causer du dernier rouge à lettre qu’on lui avait confectionné. Son absence simultanée, en lui et hors de lui, lui donnait un regard d’épouvante, les yeux sortaient de leur synonymie, sa bouche s’écartelait, ses lèvres se retournaient sans rien dire, sa glotte gonflait, sa tête partait en arrière, son corps se cambrait, ses pieds nus se crispaient. Ceux qui le connaissaient l’attrapaient avant qu’il ne tombe et l’allongeait sur place dans le sens de la largeur en écartant ses bras qui tentaient de l’étouffer. Ensuite, Hafenbuch sortait de sa gourde une eau parfumée. Ce thé étincelant aurait eu, selon ses dires, la faculté d’inverser les coutumes linguistiques locales. Ensuite il rimait des poèmes en forme de losanges, leur coupait les ongles, leur rongeait les orteils, s’acharnait sur leurs nerfs, dissolvait leur chair, lançait au loin leurs os dans l’océan.
On sait qu’il aurait voulu parler à une vitesse supérieure à celle de la lumière afin de palier les incontournables problèmes de communication. Il aurait alors, placé une phrase par-ci, une virgule par-là, ailleurs, il aurait donné un cours liminal d’étymologie futuriste. Ses oreilles repéraient les manieurs de mots. Il s’offrait en spectateur modelable à merci, attendait les caresses comme les coups de brosses à chiendent. Les pensées liées, il incorporait le convoi des esclaves drogués de fictions littéraires. Puis il suivait malgré certaines réticences le cours des hallucinations qui l’enfermait dans des ressacs avant de le libérer sur des grèves accueillantes. Après de longues heures endiablées ou doucereuses, il se voyait poussé dans une rame de métro. En quelques secondes corporelles et des heures spirituelles, il recouvrait son sens critique, amassé comme tant d’autres sur le quai d’où arrivait déjà une seconde rame. Lorsqu’il sortait, en sueur, de la bouche du métro virtuel, il s’écartait d’un pas tranquille, redressait le menton et le caressait avec tendresse.
Toujours un livre à la main, Hafenbuch divaguait sur la plage. D’un coup, il sursautait et se mettait à lire à haute voix, de plus en plus fort, dans une interprétation qu’il devinait entre les lignes. Il lisait pour son plaisir. Puis il cherchait quelqu’un du regard afin de partager sa passion, d’étendre son bonheur et de les envoyer jusqu’aux têtes tournées vers lui, et plus loin. Combien de livres a-t-il lus ? Des cargaisons entières ? Des saisons entières ? Peu lui importait ! Chaque journée naissait littérairement vierge, et il attendait qu’elle le réclame à la nuit tombée pour la savourer sans la froisser, pour jouir en elle sans arrière-pensée, pour lui offrir le plaisir qui n’était pas venu malgré de multiples tentatives. Les mots, ces étincelles qui jaillissaient de la bouche d’Hafenbuch, prenaient vie à leur tour et n’en croyaient pas leurs sens. Chacun d’eux, suave, choisissait l’auditeur le plus attentif à son goût, et le pénétrait. Bientôt, tous dormiraient sur la plage. Dès l’aube, le plaisir, revêtu, silencieux, était intériorisé, revisité, et déclenchait un besoin de compréhension que peu savaient atteindre.
Hafenbuch, lui, préférait prendre le large à la rame sur une petite embarcation et ne revenait qu’en milieu d’après-midi, lorsque les Hafenbourgeois profitaient d’une longue sieste. Son arrivée à bord d’un caboteur en compagnie de sa femme Videla, signalait le début d’une activité où chacun improvisait son rôle à la perfection selon ses humeurs. Il s’agissait de débarquer les cargaisons de livres, de vérifier, en détail cette fois, l’intégralité des livres encaissés, de les embellir puis de les livrer à ceux, de plus en plus nombreux, qui avaient passé commande. Ce commerce florissant et cette culture étonnante savaient embrigader les nouveaux curieux qui externalisaient l’influence d’Hafenbourg jusqu’en Bolivie et au Pérou.

Hafenbuch croyait qu’il n’était qu’un commencement alors qu’il était une exception. Ni de son vivant, ni après sa mort, aucun de ses six enfants, et vingt-trois petits-enfants ne poursuivit son œuvre créatrice. Aucun ne l’a reprise à son compte. Aucun ne l'a reprise avec une envie autre que sentimentale, financière, ou narcissique. Mais tous échouèrent, incapables – même ce porc de Maximilien Hafenbuch - de cerner et développer le génie d’Hafenbuch. Videla s’effaçant, le prestige des Hafenbuch disparut à la mort du premier d’entre eux, le plus dingue.




auteur : Desman

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