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Retouche sur le futur
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Je le connais à peine. Il s'appelle Jacob Mercier et habite Gatineau. Ex policier, il a été viré il y a deux ans après une histoire de trafic d'organes. Mon client, Daniel, m'a trouvé quelques photos de Mercier et de sa copine pour qui il a le béguin car après tout, ce n'est qu'une histoire d'amour et de trahison.
« Débarrasse - moi de ce criminel, a dit Daniel. Je veux plus le voir rôder autour de Valérie. T'auras l'argent quand ça sera réglé.
– Consulte la chronique nécrologie de demain, lui ai- je conseillé avec un brin d’humour.
– Non, on pense être capable de le faire chanter un peu. Ça serait mieux s’il restait en vie. Contente - toi de l’éloigner de nous, ça va être correct. »
Depuis l'occupation, même les gens honnêtes doivent trouver des revenus d'appoint. Trois mois sans salaire avaient achevé d'éroder le moral de Mercier. Il avait mis en place un réseau efficace. Le démantèlement a été une opération lucrative; plus de dix millions en matériel saisi. J'ai suivi l'histoire de loin, à la radio. Je ne crois pas vraiment à la version officielle. Je me range plutôt du côté de ceux qui croient au complot. Les autorités ont dû laisser le réseau prospérer afin de faire un coup d'argent. La plupart des têtes dirigeantes se sont probablement enfuis en Europe où tout va un peu mieux.
Mercier n'a pas été aussi chanceux. On en a fait un bouc émissaire, un exemple pour la société, pour montrer au peuple que le crime ne paie pas. Après un an de prison et une amende minime, on l'a laissé sortir en douce. Un policier corrompu qui s'en est tiré à bon compte - - du moins c'est ce que mon client m'a raconté. Je préfère le croire; j'aurai moins de remords.
J'ai suivi Mercier toute la journée. Journée de merde. Il pleut sur l’Outaouais et le ciel gris cendre s'est à peine teinté de rouge au coucher du soleil. L'ex policier entre dans l'appartement de sa copine accompagné de son chien, un dogue aussi imposant qu'obéissant. Il doit avoir un double de la clef.
À travers un rideau de pluie, je le vois se pointer devant la fenêtre du deuxième étage. Nos regards se croisent avant que je pense à me retourner. Je ne suis pas fait pour ce genre de boulot. Je suis un peintre, pas un tueur à gage. Pourquoi est - ce que je me mets toujours les pieds dans de pareils pétrins? D'un mouvement sec, Mercier se retourne et tire les rideaux. Les lumières s'éteignent. Trempé, je serre mon manteau contre moi, calant ma tête entre mes épaules.
Il doit passer à la cuisine. Je l'imagine ouvrir le frigo, se prendre une bière puis traverser l'appartement et s'asseoir au salon. Ou peut - être va- t- il à la chambre à coucher. Il y trouve probablement des effets personnels appartenant à mon client, confirmant ses hypothèses: sa copine le trompe.
Il doute depuis ce matin. Un de ses amis lui a fait part de ses soupçons. Il a aperçu sa femme avec un autre homme, un petit gros qui travaille dans la même manufacture qu'elle. Ça a mis Mercier dans une rage folle. Je me rappelle la scène qu'il a fait à la cantine. De la cabine téléphonique où je l'espionnais alors, je l'ai entendu engueuler le vieux marchand de hot - dogs, bousculer un client et partir sans payer. Son ami a tenté de calmer le vieil homme, de l'empêcher d'alerter l'armée. Avec les manifestations et les émeutes des derniers mois, les soldats ont la gâchette facile.
Avec l'instauration d'un gouvernement temporaire, on s'attendait pourtant à ce que la capitale se calme un peu. Lorsque que ce ne sont pas les Ontariens qui scandent des slogans sur la colline parlementaire d'où siège le président Foster – une marionnet te à la solde de nos voisins du sud – ce sont ces intégristes qui ont ressuscité le FLQ qui font sauter quelque chose. Personne ne semble d'accord avec Foster dont la seule réalisation a été de vendre à rabais l'électricité et l'eau douce du Grand Nord. Tous ceux qui crient un peu trop fort leur désaccord ou bouleversent l’ordre précaire des choses doivent négocier avec l’armée. J’imagine d’ailleurs qu’ils ne tarderont pas à arriver. Sans plus attendre, j'ai décidé de suivre Mercier.
Je me suis efforcé de garder une bonne distance entre nous deux. Je ne voulais pas risquer qu'il me remarque ou pire, qu'il me signale aux militaires. Une pluie fine a commencé à tomber sur Ottawa. Deux blocs plus loin, l'averse a convaincu Mercier de prendre un taxi, me laissant seul, trempé, cherchant refuge sous le viaduc qu’empruntait la 417. Ça fait deux ans qu’ils parlent de reconstruire l’autoroute. J’y croirai lorsque je verrai les pelles mécaniques de mes propres yeux.
Un blindé est apparu au bout de la rue, soufflant son haleine noire et puante dans l'air déjà infect. Ca aurait fait une belle peinture; un véhicule tout neuf qui s'avance dans la pluie, au milieu des décombres de la rue Bank, la lumière de ses phares se reflétant sur l'asphalte blessée, éventrée. Le monstre d'acier s'est arrêté à ma hauteur et une écoutille s'est ouverte. La tête d'un soldat est apparue, coiffée d'un casque aux motifs de camouflage gris et noirs.
« What are you doing here?
– J'attends le bus. »
Il a fallu deux soldats pour empêcher le premier de venir me faire ravaler mes paroles; il n'y a plus de bus à Ottawa depuis l'invasion. Les seuls bus qui passent encore récoltent les indésirables, les têtes fortes, les vieillards et les révolutionnaires – lorsqu'ils ne sont pas fusillés sur place – et vont les entasser hors de la ville dans les camps de concentration.
« Get the hell out of here! » a ordonné un autre soldat avant de faire un signe au conducteur et de refermer l'écoutille.
J'ai passé le reste de la journée à tenter de retracer Mercier pour aboutir ici, devant l'appartement de sa copine. Il n'est pas si tard mais déjà il fait noir; l’hiver n'est plus très loin.
J'en étais à grommeler contre le temps et mon malheur, appuyé contre l'immeuble d'en face, lorsque Valérie et Daniel, mon client, apparaissent au bout de la rue. Ils marchent bras dessus bras dessous comme des adolescents. Les deux amoureux se moquent du mauvais temps. Valérie porte un long imperméable au large col et un chapeau rouge vif qui défie la grisaille. Mon client, les lunettes pleines d'eau, s'agrippe à la taille de sa copine, ignorant la pluie qui détrempe ses cheveux noirs. Il court sous la pluie sans chercher à éviter les trous d'eau, oubliant ses kilos en trop.
Ils s'arrêtent devant la porte de l'appartement sans me remarquer. Valérie fouille dans sa bourse, constamment harcelée par Daniel qui l'embrasse, la caresse, la chatouille à un point tel qu'elle en échappe ses clefs par terre. Il en profite pour redoubler d'ardeur, la plaquant contre la porte et défaisant les boutons de son imperméable. Les doigts de la jeune femme s'enfoncent dans la chevelure détrempée de son amant alors qu'une fine jambe s'enroule autour de lui, le tirant toujours plus près. Daniel couvre son cou de baisers, puis la chair que dévoile le bustier de Valérie. Il caresse ses seins et embrasse son ventre, se foutant de la pluie et des rares passants. Il pose un genou par terre et attrape les clefs pendant que Valérie caresse d'une main les cheveux de Daniel, détachant le bouton de ses jeans. Daniel insère la clef dans la serrure, ouvre la porte et ils entrent.
La porte se referme derrière eux.
Je ne le sais pas très bien ce qui se passe ensuite. Ils doivent entendre le chien grogner, premier signe que quelque chose va de travers. Je me demande quel visage mon client doit faire en voyant le pistolet de Mercier braqué sur lui. Il doit m'en vouloir. Après tout il m'a payé pour que je me débarrasse du copain nuisible, ce que je n'ai pas fait. Ils doivent s'engueler mais de la rue, je n'entends que le chien aboyer. Ce n'est peut - être pas une mauvaise chose; je ne suis pas voyeur de nature. Que les gens lavent leur linge sale entre eux, je n'en ai rien à foutre.
Une bande de jeunes passe près de moi. Ils portent des couleurs criardes. Les deux jeunes hommes me fixent d'un regard noir. Les filles portent sous leurs vestes de plastique transparent des jupes courtes et des bustiers débordant de chair. La plus petite tire la langue en ma direction, se léchant les lèvres, aguichante. L'autre éclate de rire alors que la première, confiante, lève un majeur en ma direction et m'envoie un baiser aussi vulgaire que provocateur.
Je me retourne, plus distrait que choqué. Je me blottis sous le porche d'une boutique aux fenêtres placardées, essayant de fuir l'averse. Des sirènes hurlent au loin, ponctuées de faibles cliquetis: des coups de feu. Qu’est - ce que ça peut bien être? Un attentat? Une poche de résistance? C'est encore la guerre à Ottawa. Je jette un coup d'oeil à ma montre; ça fera bientôt cinq minutes qu'ils sont làdedans. Je m'attends à voir Mercier ressortir d'un moment à l'autre. Son pistolet n'est pas chargé, j'en suis convaincu. Il s'en sert comme d'un argument de plus pour montrer qu'il ne plaisante pas. Mercier est un homme fier mais rationnel. Il ne foutrerait pas sa vie en l'air sur un coup de tête. Il s'en ira, laissant les deux amoureux avec une bonne frousse. Sa façon à lui de tirer sa révérence la tête haute, de ne pas passer pour un perdant docile. Demain, toute cette histoire sera réglée et j’aurai de quoi manger et boire.
Bang!
Le coup de feu résonne dans mes oreilles puis le silence envahit tout. Je n'entends plus la pluie, le vent, les voitures et les autres bruits de la ville. On dirait qu’Ottawa s'est arrêtée.
Bang!
Que s'est - il passé? Sur qui a- t- il fait feu? Sa copine? Son amant? La scène que j'imagine est horrible. Mercier regarde son arme, puis sa copine étendue par terre; ses yeux écarquillés, les mains à sa poitrine, gluantes, sa lèvre tremblante. Elle veut peut - être parler mais seul un filet de sang sort de sa bouche, accompagné de son dernier souffle. Mon client a probablement cessé de se débattre. J'entends presque la tonalité du téléphone qu’il a renversé en s’effondrant.
Mon coeur bas vite, résonnant dans tout mon être. Mes mains tremblent. Je suis soudainement recouvert de sueur. Qu'est - ce que j'ai fait? Je me suis trompé quelque part. Ça a déraillé. Ça n'aurait pas dû se produire ainsi, mais je n’ose pas bouger.
Mercier ouvre enfin la porte de l’appartement et sort à la suite de son chien. Debout devant la porte, il s’arrête et examine un objet au creux de sa main. Un long moment s’écoule avant qu’il ne relève la tête, laisse tomber l’objet et s’éloigne de l’appartement.
Je prends la toile, la retire du chevalet et, à bout de bras, la contemple une
dernière fois. Sur le tableau, Mercier s’éloigne dans la lumière d’un lampadaire
alors que la bague de fiançailles qu’il avait offert à Valérie gît sur le trottoir,
délaissée. Quel gâchis!
Pourtant, tout avait si bien commencé. Un coup de fil du copain de Mercier, des réponses évasives de la part de Valérie, un numéro inconnu sur l'afficheur du téléphone. J'avais tout fait pour semer de sérieux doutes dans l'esprit de Mercier, pour le préparer. Je ne m'étais par contre pas imaginé qu'il passerait aux actes.
Le scénario n'a pas marché et tout ça se terminera en bain de sang si je ne me ressaisis pas tout de suite. Je pose la toile sur le côté et en sors une vierge que j'installe sur le chevalet.
Il se fait tard et l'ampoule qui se balance au bout du fil n'arrive pas à chasser les ténèbres de mon studio. Studio... Disons plutôt qu'il s'agit d'un vieil entrepôt désaffecté où je squatte en attendant qu'on me foute à la porte. Les murs de tôle, troués par endroits, parviennent tout juste à me protéger du froid et du vent.
J'ai élu domicile ici il y a quelques semaines, à défaut de pouvoir me payer un appartement digne de se nom. Je passe le plus clair de mon temps à peindre, mendier ou encore à boire lorsque mon courage m'abandonne. Je peins de moins en moins dernièrement.
Lorsque je le fais, je peins principalement des scènes de ville. C'est moins dangereux. J'ai fais assez de mal autour de moi avec mes toiles pour continuer de peindre avec innocence.
J'avais pris conscience de mon don quatre ans auparavant. J'avais 21 ans. C'était le 19 septembre, le jour de la prise d’Ottawa. J'avais fuis les combats imminants dans un sous - sol rue Rideau accompagné d'une étudiante. J'avais espéré un peu d'intimité et un espace étroit; j'avais eu le dernier mais pas le premier. Lorsqu'on a fermé la porte, il y avait sous la voûte de béton une trentaine de personnes; femmes, enfants et vieillards. Je me suis soudain senti de trop. J'avais l'impression que tous les regards convergeaient vers moi, le seul homme en âge de se battre. Où étaient mes amis de l'université? Ils avaient probablement répondu à l'appel et formé une cellule de résistance. Je me suis assis contre un mur, apercevant l'étudiante plus loin. Elle aidait une mère et ses trois enfants. N'ayant rien de mieux à faire, j'ai sorti un calepin de mon sac et j'ai dessiné dans la pénombre et la puanteur de trop de corps entassés.
J'ai eu le temps de dessiner plusieurs croquis avant qu'on décide d'ouvrir la porte. Les bombes s'étaient tues depuis un bon moment déjà. J'ai grimpé jusqu'à la surface par l'échelle qui avait miraculeusement tenu le coup. Dehors, j'ai marché dans les décombres et me suis asis sur un banc de parc gardé intact par l'intervention divine. Les gens pleuraient autour de moi. J'avais l'impression d'être en pays étranger, assis à contempler les ravages de la guerre des autres.
J'ai aperçu l'étudiante passer près de moi sans me regarder, sans me voir, et je l'ai suivie du regard. Elle s'éloigna sans avoir l'air de savoir où aller. J'ai pensé à me lever et la suivre, lui parler et la réconforter, mais mon regard resta accroché à l'édifice du centre Rideau, ou de ce qu'il en restait. Une partie de la façade avait été arrachée, soufflée au travers de la rue, recouvrant quelques voitures. Ma main fouilla dans mon sac, tremblante, maladroite et saisit mon calepin. Je tournai les pages jusqu'à la série de dessins que j'avais effectués dans le sous - sol et je compris en les regardant qu'il y avait quelque chose d'anormal. J'avais dessiné cette scène sur le papier avant qu'elle ne se réalise, jusque dans les moindres détails. L'indentation des pans de murs à moitié effondrés, les fenêtres cassées, jusqu'à la plaque d'immat riculation d'un véhicule émergeant des décombres. Devant mes yeux, tout apparaissait comme sur mon dessin.
Je me suis levé d'un bond et j'ai couru, hurlant à m'égosiller. J'ai traversé les restes fumants du parc de la Confédération que j'avais aussi dessinés. Je ne tentai pas de retrouver les corps des soldats de la résistance que j'avais dessinés. J'avais l'horrible pressentiment qu'ils avaient péris à l'endroit même où je les avais esquissé.
Je débouchai sur Elgin, m'élançant à travers la terrasse d'un café désert. Je bousculai les chaises, renversai une table et trébuchai dans la mêlée. Je me retrouvai à plat ventre, éraflé jusqu'au sang, mais je ne sentais pas de douleur. Je restai étendu par terre avec le poids de milliers de morts sur les épaules. La ville souffrait par ma faute. Ce soir, des familles attendraient en vain le soldat parti le matin pour défendre la liberté et les siens.
Je ne suis pas retourné chez moi ce soir - là. J'ai erré dans les décombres avec ceux qui cherchaient des survivants, des êtres chers ou des objets de valeur. Je suis repassé à mon appartement deux jours plus tard. On avait défoncé afin de trouver un endroit où dormir. D'autres s'étaient servis dans mes tiroirs, mon réfrigérateur. La place était un fouillis mais on avait laissé intact mon matériel de peinture. J'ai tout fourré dans un sac et je suis sorti, chevalet sous le bras. J'aurais peut - être dû tout laisser sur place et abandonner les arts mais je n'en avais pas le courage; c'était tout ce qui me restait.
Je me suis assis sur le perron et j'ai regardé les ombres envahir Ottawa au fur et à mesure que le soleil descendait. Une colonne de chars passa devant chez- moi à vitesse réduite. Les soldats m'ignorèrent; Ottawa était tombé et un drapeau américain flottait au sommet de la tour du parlement.
J'ai voulu arrêter de peindre mais c'est la seule chose pour laquelle j'ai le
moindre talent. J'aurais peut - être pu survivre avec une job minable avant
l'invasion, mais notre beau petit système s'est écroulé. Il n'y a plus de place pour
Éric le plongeur ou Éric l'éboueur dans les décombres d’Ottawa. Éric le peintre
n'aurait pas plus de chance si ça n'était de mes dons. C'est tout ce qui me tient en
vie, même si tout va de travers à chaque fois que je me retrouve devant un
chevalet. Peindre le futur, le prédire et l'altérer, ça semble bien mais ça vous tient
éveillé la nuit. Ça vous suit partout. Ça vous donne des cheveux gris et des
ulcères d'estomac.
Mais il faut bien manger. Mon client, celui qui s'est fait descendre par
Mercier pendant ma dernière toile, m'a promis assez d'argent pour manger et
boire pendant quelques semaines. Une toile, un coup de pouce pour que son
futur prenne la tangente qu'il préfère et je pourrai passer Noël le ventre plein.
Avec l’hiver qui s'installera bientôt sur Ottawa, je ne peux pas me permett re de
chômer. Je n'ai qu'à peindre un futur où Valérie et Daniel sont heureux ensemble,
dans lequel Mercier ne les embête pas.
Je lave mes pinceaux et me lance à l'attaque d'une autre toile, traçant le squelette à l'aide d'un bout de fusain. Le bâton léger et friable laisse des traits irréguliers sur le coton. Je garde sensiblement la même composition que pour ma dernière tentative. Il s'en était fallu de si peu. Si je change un ou deux éléments, Mercier ne tuera peut - être pas sa blonde et son amant. Tout en traçant les contours des objets sur la toile, je repense à Mercier, au genre d'homme qu'il est et à ce qui l'a poussé à les tuer. Je peux empêcher tout ça. Je pourrais peut - être provoquer une discussion entre lui et Valérie, disons... demain midi. Si elle lui avoue fréquenter un autre homme, il ne réagira peut - être pas si violemment qu'il l'a fait en l'apprenant d'un ami. Oui, ça peut marcher.
Je prends quelques pas de recul, contemple le croquis sur la toile et, sous cet angle, je sais qu'il fera l'affaire. J'attrape un chiffon et je brosse vigoureusement la toile, effaçant le plus gros du croquis. Seules les lignes principales restent visibles. Plus qu'un nuage de fixatif en aérosol et je suis prêt à peindre. Cette toile se doit d'être réussie; Daniel passera la chercher demain à la première heure et il s'attend à ce qu'elle soit prête.
Je suis réveillé par des bruits métalliques et les aboiements d'un chien. Je
me hisse sur un coude. Il fait froid et j'ai un mal de tête insuppor table. Une
bouteille de Jack Daniel’s vide gît sur le plancher de béton. Daniel me l'a laissée
en guise de bonus après être venu chercher sa toile. Il fait sombre dans mon
atelier. Comme le bruit persiste, je roule hors de mon lit de fortune. Chaque
mouvement tord un peu plus la réalité autour de moi. Je ferme les yeux mais, au
lieu de se résorber, cette sensation s'amplifie. Je suis sur le point de vomir.
Je me lève avec peine et misère. Je trébuche sur la bouteille, l'envoyant rouler un peu plus loin, puis je me dirige vers la porte avec l'intention de faire fuir le cabot. Des vertiges et un haut le coeur me font perdre l'équilibre si bien que je dois m'appuyer contre un mur pour ne pas vaciller.
Je suis presque rendu à la porte – un vieux panneau de tôle qui laisse entrer en permanence le vent et la pluie – lorsqu'elle s'ouvre dans un fracas métallique. Un faisceau de lumière me frappe le visage, m'aveugle. Je recule de quelques pas, couvre mes yeux de mon avant - bras et tente de discerner celui qui entre dans mon atelier. J'entends les pattes d'un chien, ses griffes gratter le béton alors qu'il se glisse derrière moi.
Le cerveau ralenti par les vapeurs d'alcool et les séquelles d'un sommeil agité, il me faut un bon moment pour faire quoi que ce soit. Qui est ce type? Un policier venu pour me mettre à la porte? Est- il seul? Est- ce une bande de jeunes à la recherche d'un squat?
Mon premier réflexe est de courir vers mon matériel. Les tubes de peinture, les pinceaux, les bocaux de solvant et les flacons d'huile sont étendus sur le sol là où je les ai laissés la veille. Aveuglé par la lampe de poche de l'intrus, je me jette à genou sur le béton et ramasse mon matériel à tâtons. Je n'ai pas de sac à portée de la main, si bien que j'entreprends de tout fourrer dans mes poche, le plus vite possible.
J'ai perdu tout mon attirail la dernière fois qu'on m'a expulsé de mon atelier. Cette fois- ci, je suis décidé à amener avec moi le plus de matériel possible. Je fouille les poches de mon manteau à la recherche de la liasse de billets que m’a remis Daniel pour me rappeler l'avoir cachée sous mon matelas, à l'autre bout de la pièce. C'est stupide de ne pas l'avoir gardée sur moi.
« T'es qui? crie l'intrus d'une voix que j'ai du mal à reconnaître. Arrête de grouiller et regarde - moi. Allez, merde! Regarde- moi ou j'te fais exploser le crâne. »
Le chien aboie, comme pour suppor ter son maître.
« Tonnerre, silence! »
Tonnerre… Je reconnais ce nom… Je laisse tomber mes tubes de peintures et me relève, inquiet. J'essais tant bien que mal de couvrir mon visage et de voir l'intrus malgré la lumière qui m'éblouit.
«Mercier? tentai - je. Jacob Mercier? »
L'autre ne dit rien, marchant dans l'atelier, tournant autour de moi sans cesser de m'aveugler de sa lampe de poche.
« Je sais pas qui tu es, mais toi on dirait que tu me connais. Tu n'as pas arrêté de me suivre, hier. T'es pas de la police, hein? Réponds merde! »
Je n'arrive plus à avaler ma salive. Oui, c'est bien Mercier. Je pourrais lui dire que j'ai passé la journée à peindre, il ne me croirait pas. Mes peintures font toujours cet effet chez mes clients et les gens qui les entourent. Ils sont tous convaincus que je les ai suivi, que je les espionne.
Mercier continue de marcher dans l'atelier et trouve finalement ce qu'il cherche: l'ampoule électrique. Sans éteindre la lampe de poche, il range quelque chose sous sa veste – une arme probablement – et allume l'ampoule.
L'atelier s'éclaire alors et, quoique l'ampoule n'est guère suffisante compte tenu des dimensions de l'entrepôt, je peux enfin y voir quelque chose. Mercier range sa lampe de poche et s'empare de son arme, un pistolet d'assez gros calibre. Il le pointe vers moi en m'étudiant. Je vois battre une veine à sa tempe. Sa mâchoire est crispée et sa respiration bruyante. De sa main libre, il gratte le poil raz de son dogue sans me quitter du regard. Tonnerre… Il grogne comme le tonnerre les jours de tempêtes.
« Explique- toi si tu tiens à ta peau. »
Je recule d'un pas ou deux; après avoir peins ma toile hier, je le sais capable de se servir de son arme. Il se rapproche de moi, me gardant en joue.
« Tabarnak, tu vas parler? »
Mes lèvres tremblent, ma tête tourne. J'ouvre la bouche mais je ne sais plus parler. Mercier crie, franchit les quelques pas qui me séparent de lui et m'assène un coup de poing au visage. Je perds l'équilibre et roule sur le plancher, impuissant face aux coups qui suivent. Je crie et crache du sang, implorant qu'il ne me tue pas, que ce n'est pas ma faute. Les coups s'arrêtent et il me retourne sur le côté du bout du pied, comme un sac à ordures. Il se penche sur moi et m'attrape à la gorge.
« T'es qui? murmure - t- il à mon oreille. Vas- tu me le dire câliss? »
Je sens le canon de son arme sur ma joue.
Mercier relâche sa prise, tout juste assez pour que je puisse respirer et parler. Ma bouche s'entrouvre, mes lèvres tremblent mais pas un son ne s'en échappe. Grognant, Mercier se relève et me frappe une fois de plus, me laissant sans le souffle. Je me recroqueville sur moi - même, tousse et râle. Je tremble de froid et de peur. Je l'entends déambuler dans l'atelier, je sens sa présence. Je m'essuie le nez du revers de la manche, porte un doigt à ma bouche et le ressors, poisseux et teinté de rouge. Chaque inspiration me fait souffrir; il a dû me casser quelques côtes. Je roule sur moi - même et tente de me relever. Je me hisse sur mes coudes, puis mes genoux. Je m'attends à recevoir un coup de pied mais Mercier continue d'arpenter mon atelier sans me porter la moindre attention. Je le regarde, incapable de faire plus.
Il s'arrête devant une table, range son arme et jette un coup d'oeil aux photographies laissées pêle- mêle. Daniel me les a amenées quelques jours plus tôt. Mercier en prend une et l'enfile dans ses poches, probablement une de lui ou de Valérie. Je parviens finalement à m'asseoir et serre mon manteau contre moi. Je tousse à m'en arracher les poumons, crachant du sang à chaque quinte de toux.
Mercier est passé à un coin de l'atelier où je laisse mes oeuvres terminées. Je n'en ai pas vendu beaucoup depuis le mois dernier si bien que mon agresseur a une petite exposition étalée devant lui. Il les regarde avec un intérêt mitigé, comme s'il cherchait quelque chose d'imprécis, de nébuleux.
Je devrais peut - être fuir mais je n'en ai pas la force. Mal en point, frigorifié, avec un assaillant et son chien à mes trousses, je ne pourrais fuir bien loin.
« C'est quoi ça? » crie Mercier. Je relève la tête et constate qu'il a mis la main sur la toile que j'ai peinte et rejetée la veille, celle sur laquelle on peut l'apercevoir dans la lumière d’un lampadaire avec la bague de fiançailles sur le sol, en premier plan. Il se rapproche de moi, la toile en main, et son regard passe de la perplexité à la haine.
« À quoi tu joues? dit - il. C'est quoi cette peinture? »
Il la jette de côté et serre les poings, attendant que je réponde.
Je ne trouve rien de mieux à dire que la vérité. J'aurais beau inventer une histoire plus crédible, il ne me croirait pas. Je reste assis par terre pendant tout mon récit. Le sol est froid, rugueux et mon corps tout entier n'est que douleur. Je ne tente pas de me relever ou de me traîner vers mon lit. Je lui dis tout ce qui me passe par la tête en un récit probablement incohérent et décousu. Un silence inconfortable s'installe dans l'atelier.
« Tabarnak! Tu penses vraiment me faire gober une histoire de même? »
Mercier me regarde pendant un moment sans bouger mais je ne dis rien.
"Ca se tient pas debout ton histoire. T'avais juste à te dessiner une valise pleine d'argent? se moque - t- il. Ca t'aurait sorti de la merde non?
– Qu'est - ce que tu penses que j'ai fait, hein? » Je roule la manche de mon manteau, dégageant une cicatrice circulaire au bras, à la hauteur du biceps. « L'argent est pas apparu de nul part. J'ai même pas eu le temps de ramasser mon chevalet qu'ils débarquaient.
– Les Hell's? La mafia?
– Quelque chose du genre. J'ai pas eu le temps de demander et ils m'ont pas posé de question. Ils m'ont tiré dessus. Moi, j'me suis sauvé en abandonnant l'argent. En temps normal, ils n'auraient pas lâché tant que j'aurais été en vie mais avec la guerre, ils avaient d'autres chats à fouetter. »
Mercier semble déçu pendant un instant. Je sais ce qu'il pense: « Ça prouve rien. T'aurais pu te faire cette cicatrice n'importe où. »
J'attrape donc mon calepin, fouillant jusqu'à la prochaine page vierge.
« Qu'est - ce que tu fais? crie- t- il.
– Tu me crois pas alors je vais te prouver que ça marche vraiment. » dis - je sans relever la tête.
Mercier fait quelques pas vers moi.
« Pas de conneries, l'artiste! »
Je fais un croquis rapide. Gros plan sur une fenêtre de mon atelier. Elle est poussiéreuse et jaunie par la pollution mais toujours intacte sauf que sur mon dessin, on l'a cassée. Je termine le croquis en quelques minutes. J'arrache la page du calepin et la tends à Mercier qui la regarde. Il fait quelques pas en direction de la fenêtre puis se retourne.
« Bullshit! » crie Mercier. Il jette mon dessin par terre, revient vers moi d'un pas décidé et pointe son arme avec dans les yeux colère et frustration. « Tu me racontes des conneries depuis que je suis arrivé. Maintenant je veux la vraie histoire. C'est quoi cette peinture? Pourquoi tu me suis? »
J'ouvre la bouche pour parler, sans trop savoir quoi dire. Au moment où je m'apprête à bredouiller des excuses, Mercier me fait taire d'un geste. Il s'étire le cou et tend l'oreille.
« Quelqu'un s'approche, dit - il. Reste tranquille. »
Il a de meilleures oreilles que moi. Je n'entends toujours rien. Mercier m'accroche par le manteau et me tire jusqu'à la fenêtre, m'enfonçant le canon de son arme dans les côtes. « Pas un mot, pas un bruit." me souffle- t- il à l'oreille. "Fais le con et j'te tue drette - là! »
Dehors, des soldats traînent un homme qui se débat et cri : « J'ai rien fait de mal. Vous vous trompez. Je suis pas votre homme. » et ça continue de plus belle. Un des soldats le frappe et l'homme se tait... pour un moment. Ils le relèvent et l'emmènent vers mon atelier, ignorant ses plaintes et ses requêtes. Mercier recule, m'entraînant avec lui plus loin de la fenêtre. Je jette un coup d'oeil à son chien qui montre les dents mais reste silencieux, toujours aussi obéissant.
Les soldats plaquent l'homme contre le mur de mon atelier. Bruit de ferraille. Je sursaute. On voit la tête de l'homme par la fenêtre, comme sur un jeu d'ombres chinoises. Les soldats échangent quelques phrases en anglais mais ils parlent à voix basse et je ne saisis pas ce qu'ils disent. Il s'écoule quelques secondes de silence, puis l'homme crie:
« Non! » J'ai le réflexe de m'approcher pour voir ce qui se passe mais Mercier m'arrête sec.
Bang!
La fenêtre éclate, ses éclats se répandent sur le sol de béton de mon atelier avec un tintement qui semble le seul son à un kilomètre à la ronde.
Je vois la fenêtre cassée, le verre fissuré avec le même motif que sur mon dessin. Le temps semble s’être arrêté. Il s'écoule quelques secondes avant que le prisonnier s'effondre contre le mur de tôle de l'atelier. Second fracas métallique. Il glisse lentement en poussant un râle guttural et tombe sur le sol avec un bruit étouffé.
Qu’est - ce que j’ai fait encore? Je bondirais vers la fenêtre si Mercier ne me tenait pas le bras. Je me débats comme un enfant contrarié retenu par sa mère. Je suis sur le point de brailler; un mélange de frustration, de peine et de haine que je voudrais faire fuir en criant et en m’arrachant les cheveux. Mais Mercier murmure de me taire sur un ton plus qu’autoritaire. Il pointe son arme vers la porte de l'atelier, prêt à ouvrir le feu sur quiconque aurait la mauvaise idée d'entrer.
Après un moment, Mercier s'approche de la fenêtre sans me lâcher. Dehors, le temps a repris sa course. Mercier jette un coup d'oeil dehors et aperçoit en même temps que moi le cadavre au pied du mur. Il reste un moment muet puis son regard ne s'attarde sur la fenêtre cassée. L'expression sur son visage change. Il me lâche, range son pistolet dans son pantalon et recule d'un pas ou deux pour mieux m'observer.
« C'est ça que tu avais prévu? » Est- ce que c'est de la haine ou du sarcasme que je perçois dans sa voix? « T'avais pas besoin de le tuer. J'me serais contenté de la fenêtre cassée.
– C'était pas planifié. C'est ce que j'te disais: tout tourne de travers à chaque fois que... que... je fais ça. »
C'est peine perdue. Je n'ai pas l'impression que Mercier m'écoute. Il a oublié le cadavre de l'autre côté du mur. Il ramasse le dessin et le compare avec la fenêtre brisée. Tout concorde jusque dans les moindres détails. Je n'ai pas besoin de revoir mon dessin pour le savoir.
« Donc tu peux vraiment modifier le futur? » Ce n'est pas vraiment une question. Il semble excité mais en même temps, je sens la haine l'envahir. « Alors c'est de ta faute si ce con baise ma blonde. C'est toi qui a arrangé leur rencontre. Si Valérie m'a laissé, c'est à cause de toi. »
Son arme est réapparue dans sa main et il la pointe en ma direction sans hésitation.
« Qu'est - ce qui me retient de te tuer, l'artiste? »
Il bouille. De sa main libre, il chiffonne mon dessin en une balle et lève le bras, prêt à me la lancer. Son geste s'arrête là et Mercier demeure immobile un instant. Il baisse le bras et laisse tomber la balle de papier par terre lorsqu'il aperçoit la peinture que j'ai terminée la veille. Il reste un moment silencieux. Son arme s'abaisse. Lorsqu'il parle, sa voix est basse.
« J'aurais jamais fait ça. Je ne suis pas un tueur. Je ne l'aurais pas tué. Je l'aime... Je... » Sa voix tremble. « Si je n'avais pas dîné avec Valérie hier midi... Si j'avais bouffé avec André à la place et qu'il m'avait parlé de ses soupçons au sujet de Valérie... Non... Jamais... Je lui aurais téléphoné. » Mais tu lui as téléphonée , pensai - je. Tu lui as parlée et elle a évité tes questions. Je le regarde sans rien dire, observant le doute s'immiscer en lui.
« Je ne suis pas un meurtrier! » crie Mercier redevenu agressif. « C'est toi qui imagines tout ça. C'est toi qui trafiques tout avec tes peintures. »
Il s'approche de moi d'un pas menaçant, brandissant son arme. Il s'arrête et pousse du pied un tube de peinture en ma direction. Le tube glisse jusqu'à moi et s'immobilise à quelques centimètres de mes pieds. Je me penche, le ramasse et regarde Mercier.
Peindre est un procédé plutôt long, surtout lorsqu'on utilise de l'huile. Les
couches de peintures doivent être minces et ne sècheront pas avant des jours. Si
les couleurs se mélangent trop, elles deviennent ternes, perdent leur éclat et
donnent un effet boueux.
J'ai décidé de peindre une scène représentant mon atelier, vu de l'extérieur dans la grisaille de la fin de journée. Mercier et Valérie en sortent, main dans la main, sous une pluie fine. J'ai même eu l'audace de faire plonger un rayon de soleil vers les amoureux.
Je peins en silence, jetant des regards inquiets par dessus mon chevalet.
Mercier, qui est dans mon atelier depuis les petites heures du matin, commence à trouver le temps long, c'est évident. Il n'a cessé de faire les cents pas, parcourant mon atelier de long en large sans porter attention aux toiles éparpillées un peu partout. J'en suis à nettoyer mes pinceaux dans du solvant lorsque Mercier s'assoit, son chien à ses côtés. L’animal pose sa tête sur la cuisse de son maître, se laissant gratter derrière l'oreille.
« Tu n'as rien à manger ici? » demande Mercier avec un air désintéressé. L'esprit ailleurs, je ne réponds pas et ça le met en rogne. Il lance quelque chose dans ma direction sans m'atteindre. Le chien aboie. Il aboie pour rien maintenant. Il ressent sûrement mon malaise, ma peur.
Les minutes deviennent des heures et le jour se lève. À travers les nuages gris, un faible halo de lumière grimpe dans le ciel. Les fenêtres sales de l'entrepôt – celles qui n'ont pas été placardées – filtrent les rayons déjà disparates du soleil, si bien que je ne prends pas la peine d'éteindre l'ampoule. Il se mettra probablement à pleuvoir d'ici quelques heures. Il pleut presque tous les jours depuis la guerre; une pluie acide qui ronge les toits de tôle, donne un goût dégueulasse à l'eau et m'empoisonne un peu plus chaque jour.
Je retouchais les reflets d'une mare d'eau devant la porte de mon atelier lorsque Mercier se lève. Il ne me parle pas, ne me regarde pas. J'arrête de peindre mais, inquiet qu'il le remarque et se fâche, je m'y remets. Mes yeux ne sont plus sur la toile: ils le regardent.
Mercier s'approche de la porte de l'atelier que les bourrasques de vent harcèlent. Les pentures usées risquent de lâcher à tout moment. L'ex policier semble évaluer la situation, calculer. Il sort quelque chose de sa veste et le colle au mur; je crois reconnaître un senseur, un détecteur de mouvements ou peut - être une caméra de surveillance. Il se retourne et s'agenouille, donnant une vigoureuse bourrade à son chien. Sans se relever, il tape un bouton sur le bracelet qu'il porte au poignet. J'étire le cou et observe la scène par dessus ma toile.
Un petit hologramme est projeté dans l'air. De l'index, Mercier enfonce des boutons faits de lumière, animant l'hologramme qui réagit à chacun de ses gestes. Quelques opérations lui permettent d'activer le senseur qu'il a collé au mur. Un petit voyant rouge clignote pendant quelques secondes puis s'éteint définitivement. Mercier s'arrête et me jette un regard noir; j'ai arrêté de peindre. Il grogne mais ne dit rien. Je n'ose plus le regarder et reporte mon attention sur la toile. J'entends la porte grincer et à mon grand étonnement, il sort. Je me penche par dessus ma toile une fois de plus et je vois son visage réapparaître dans le cadre de porte.
« Je vais chercher quelque chose à manger, dit - il. Tonnerre s'occupera de toi. Reste tranquille et il ne t'arrivera rien. Essaie de sortir et j'te jure qu'il te le fera regretter. »
Je n'ai pas le temps de répondre mais je n'aurais pas su quoi dire de toute façon. La tête de Mercier disparaît et, comme pour me rappeler sa présence, le dogue aboie à plusieurs reprises, grognant et montrant les dents. Il tourne autour de moi, dans un sens puis dans l'autre, sans que son regard me quitte.
« Bon chien » dis - je en tendant une main hésitante en sa direction. C'est stupide. J'ai fait ça pour me prouver que j'ai du courage, du sang froid. Le chien fait un bond en ma direction en aboyant. Je retire ma main sur le champ. Je suis mort de trouille.
Je déglutis avec effort et, sans quitter le dogue du regard, je tends une main tremblante vers un tube de peinture. Mes doigts accrochent le tube et se referment sur le vide, renversant la petite boîte métallique qui contient mes peintures. Les tubes s'éparpillent sur le sol, répandant aussi un flacon de solvant. Une odeur forte et familière me monte au nez.
Le chien s'approche et renifle avant de reculer de quelques pas. Je me lève du tabouret avec une conviction chancelante. Je m'accroupis et me retrouve face à face avec le molosse. Sa respiration est bruyante. Je tâte le sol, incapable de détourner le regard. Je trouve la boîte, la retourne et, hypnotisé par le regard du molosse, je ramasse les tubes étalés sur le plancher.
Mes mains tremblantes s'emparent des petits tubes métalliques froissés, usés et sales. J'en ramasse une dizaine avant que ma main tombe sur un calepin que je fais glisser vers moi.
Sa couverture de carton s'est ramollie, imbibée de solvant. J'hésite quelques secondes. Aurais - je assez de temps pour... Pas si je m'interroge encore longtemps. Je me relève, calepin en main, laissant les tubes de peinture sur le sol.
Je me rassois sur le tabouret, face au chien qui a recommencé à grogner. Je l'ignore et tire le petit crayon passé dans la spirale qui retient les pages du calepin. Je tourne la couverture et les pages noircies de carbone jusqu'à une page blanche. Je jette un regard de défi au dogue, fronçant les sourcils.
Je me mets à griffonner. J'esquisse les formes qui deviendront bientôt mon atelier, un camion de l'armée et Mercier, menot té et tenu à l'écart par deux soldats. Je dois faire vite car il reviendra d'une minute à l'autre.
Si mon don s'exprime autant par un dessin que par une toile, j'ai appris au
fil des ans que le réalisme de l'oeuvre affecte mes chances d'altérer le futur. Un
dessin griffonné en vitesse me permet de contrôler moins de facteurs que les
pigments et l'huile.
Je suis conscient des risques que je prends; je peux tout foutre en l'air si je ne parviens pas à me concentrer, si je ne reproduis pas tous les détails avec précision. Mais ai- je d'autres choix? Ma main manipule le crayon avec rapidité, jetant des lignes qui semblent disloquées, abstraites.
De tous les moments, je préfère celui où le croquis prend vie. Il y a sur la feuille des lignes, un squelette d'image. Il me suffit d'ajouter une ligne ou deux et le tout apparaît soudain, comme si le dessin avait toujours été là et que je ne faisais que le dévoiler. Ma main est tachée de carbone que j'étends du bout des doigts tellement la mine du crayon est friable. Je m'attarde aux ombrages, noircissant le papier avec conviction, créant des fondus avec l'assurance d'un expert. Ma main a cessé de trembler.
Je suis si près du but que j'en oublie le monde autour de moi. J'entends à peine la pluie qui a commencé à tomber, martelant le toit de tôle de mon atelier. Lorsque la porte s'ouvre, j'ai l'espoir de voir dans le cadre les soldats de mon dessin. Je relève la tête et aperçois Mercier, trempé jusqu'à la moelle, qui referme la porte derrière lui et appelle son chien. J'échappe mon crayon, cachant le calepin dans mon dos comme un enfant surpris par sa mère.
« T'aimes le poulet, l'artiste? » demande Mercier sans me regarder. L’eau ruisselle de ses cheveux mais il ne semble pas s'en préoccuper. Il donne une bourrade à son chien venu le rejoindre. Il a l'air de bonne humeur et c'est sans haine dans la voix qu'il continue. « Je t'en ai ramené un morceau. Tu dois avoir faim non? »
Il contourne mon chevalet, suivi de son chien qui salive à l'odeur du poulet. Mon estomac gargouille, ranimé à l'idée d'un peu de nourriture. J'étais tellement hypnotisé par mon dessin que j'avais oublié ma faim.
Il s'arrête à quelques pas de moi et me regarde. Son visage reprend l'air méfiant qu'il m'a offert à son arrivée, la nuit dernière. Je me sens soudainement stupide de cacher le calepin dans mon dos. J'aurais dû le poser sur la table, comme si de rien n'était. Mercier ne s'en serait pas rendu compte.
« Qu'est - ce que tu caches? » demande - t- il. Il fait une courte pause, semble lire en moi. « Merde, j'aurais du le savoir. Je peux pas te faire confiance. »
Mercier laisse tomber le contenant de plastique qui se renverse sur le sol, répandant son contenu que la bête attaque sur le champ. L'ignorant, son maître me saisit par le manteau. Il me pousse, m'envoyant m'écraser sur le sol. Le calepin me glisse des mains et tombe à mi- chemin entre Mercier et moi. Il s'en approche et se penche pour le saisir. Je me jette vers l'avant, étirant le bras dans l'espoir d'attraper le calepin avant lui. Criant de rage, Mercier me balance un coup de pied qui me frappe en pleine mâchoire. Je roule sur le côté, me recroquevillant, oubliant le calepin, mes plans de fuite, l'atelier.
« Tu me cherches! C'est ça hein? »
Mercier crie à tue tête mais je l'entends à peine. Je suis dans une bulle et tous les sons – le chien qui aboie, la pluie sur le toit de tôle, le vent – me parviennent filtrés, étouffés. Mercier met la main sur le calepin et y découvre mon dessin. Il reconnaît sûrement son profil, le mien, le camion et les soldats. Je pleure, d'abord une longue plainte monotone, puis des soubresauts mélangés à une toux rauque. J'ai recommencé à cracher du sang.
Mercier se tait et vient placer son visage au dessus du mien. Il respire bruyamment, rouge de colère. Il déchire mon dessin et en laisse tomber les morceaux au dessus de moi. J'enfouis mon visage dans mes mains, comme si je pouvais tout fuir en me refermant sur moi - même.
« Câlisse. T'es pas capable de respecter notre entente? »
Mercier s'éloigne en invoquant tous les saints. J'essaie de me relever mais ne peux que m'agenouiller tant la douleur est intense. J'essuie le sang qui s'écoule de mon sourcil. Mercier s'arrête devant mon chevalet et attrape un pinceau.
Voyant que je le regarde, il arrête son geste et m'observe avec un sourire effrayant.
« J'avais décidé que toute cette histoire n'était pas de ta faute, que tu étais une victime comme moi. Je te fais confiance. Je te laisse travailler seul. Je te ramène de la bouffe et c'est comme ça que tu me remercies?
– Mais... tentai - je.
– Ta gueule! »
Mercier tourne son regard vers le chevalet et poursuit son geste. Le pinceau va à la palette, s'empare d'une touche de rouge et, sans véritable talent ni technique, Mercier l'applique sur la toile.
« C'est ton sang, dit - il en contemplant l'oeuvre. Tu vois, moi aussi je peux changer le futur. » Le sourire de Mercier me fait frémir. Je l'entends murmurer des choses incompréhensibles et, lorsqu'il me regarde, il n'est plus lui- même. « Tu vas terminer ta toile, l'artiste. Et quand tu vas l'avoir finie, je vais te mettre une balle dans la tête et mettre une fin à tous tes problèmes. Tu vois ce sang? Tu le vois? C'est TON sang! Il va couler et se répandre par terre. T'aurais pas dû essayer de me niaiser. »
Je sens mes mains trembler. Il y a quelque chose dans le regard de Mercier qui me fait perdre mon sang froid: une lueur de désespoir et une rage qu'il ne semble plus contrôler.
Mercier lance le pinceau en ma direction et s'éloigne du chevalet d'un pas décidé. Il retourne s'asseoir où il a passé la nuit et ne me quitte pas des yeux. Il affiche un sourire inquiétant qui me glace le sang.
Je me lève et regagne le chevalet. Je ramasse les tubes de peinture que j'ai laissés sur le sol, attrapant du même coup un pinceau et un contenant de solvant.
Je commence à retravailler la peinture sans entrain. Plus je m'efforce de réduire, d'atténuer ou de couvrir la tache rouge laissée par Mercier, plus elle s'élargit. La couleur ressemble de plus en plus à du sang.
Certains disent que l’abandon est une erreur en soi. Que tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Qu'il faut garder courage. Qu'on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve... Mais si on le sait? Est- il permis de vouloir tout lâcher si on est convaincu ne plus revoir le soleil se lever? Je n'ai plus le goût de peindre. Pourquoi est - ce qu'il ne me tue pas tout de suite? Je veux en finir avec cette vie où tout va de travers. Qu'il me tue. Je ne veux plus attendre.
Mais Mercier ne me laisse pas cette liberté. Je n'ai plus d'échappatoire. Je dois peindre cette scène. Je suis l'architecte de ma propre mort, responsable de régler les détails: la position dans laquelle j'échouerai, le temps à l'extérieur, etc. J'ai juste le goût de pleurer. Plus le temps de faire de croquis ou de dessins qui me permett raient de me créer un futur alternatif. Je n'ai que cette toile, cette dernière chance d'altérer le futur. La journée se terminera en bain de sang, c'est inévitable. Je n'arriverai pas à masquer tout ce rouge.
J'attrape du bout du pinceau une touche de bleu de cobalt, un brun terre d'ombre brûlée et du blanc de titane, diluant le tout dans l'huile de lin pour former un gris s'agençant bien avec le temps et mon état d'esprit. Je trempe mon pinceau dans le mélange et l'applique sur la toile. Au milieu de la scène se tiennent les personnages qui deviendront Mercier et Valérie. J'étends la peinture, reniflant à l'idée de mourir. L'odeur des pigments et de l'huile emplit mes narines, forte mais familière, presque rassurante. Je ne veux pas finir comme ça. Il doit y avoir une solution.
Une idée me frappe soudainement avec autant de force que les coups de Mercier. Je reste immobile quelques instants, grugeant le bout de mon pinceau. Oui, ça peut marcher. Tous les éléments sont là.
Je me mets au travail avec une énergie renouvelée. Le temps devient une notion abstraite. Il s'étire, se contracte, se dilate, incapable de prendre prise sur moi. Je peins, m'attardant à tous les détails. On peut maintenant reconnaître Mercier et Valérie, l'un contre l'autre sous la pluie, sortant de mon atelier. J'ai corrigé la tache rougeâtre que Mercier avait faite grossière. Sa couleur n'est pourtant pas encore celle du sang. Maintenant que je n'essaie plus de la couvrir, de l'éradiquer, elle se laisse retoucher avec clémence.
J'ai dû faire le tout en vitesse, laissant de côté la planification et les
précautions avec lesquels je peins d'habitude. Chaque retouche sur le futur doit
être effectuée avec précision; les conséquences sont difficiles à prévoir et, dans
ce cas, impossibles à renverser. Je n'ai pas droit à l'erreur et pourtant je fonce
tête baissée.
Lorsque le chien aboie, je sursaute même si je m'attendais à les entendre arriver d'un moment à l'autre. Mercier relève la tête et tend l'oreille. Est- ce bien eux? À moins que ce soit le vent qui s'acharne à piéger des détritus dans des clôtures métalliques. Une porte de grillage grince sur ses pentures. Mercier se lève d'un bon, imité par son chien. Mes deux geôliers s'approchent de la porte de l'atelier en silence. Mercier me jette un regard que je décode sans problème: « Pas un mot. »
Tout va comme prévu. Avec un mélange de confiance et d'excitation, je poursuis l'application de la peinture. C'est presque terminé. Encore une retouche ou deux et le sort en sera jeté.
Mercier se raidit. Il jette des coups d'oeil furtifs par la porte entrebâillée. Ils ne doivent plus être bien loin. Je vois sa main se glisser sous sa veste et attraper son pistolet. Des ombres apparaissent sous la porte.
Mercier ouvre la porte et se retrouve face à un petit homme rondelet. Il attrape le manteau de ce dernier de sa main libre et le tire à l'intérieur de l'atelier. Perdant l'équilibre, l'autre tombe et se retrouve à plat ventre sur le sol, le bras droit pris dans une clef douloureuse. Mercier appuie le canon de son pistolet sur la joue du nouveau venu. L'arme étire sa peau, dévoilant ses dents et forçant un sourire macabre.
« T'es qui? » crie Mercier qui ne le reconnaît pas encore. Il hurle de rage, accompagné de son chien qui grogne et montre ses crocs. Il est dans une telle colère qu'il ne semble pas remarquer Valérie, restée sur le pied de la porte. Hésitante, elle fait un pas à l'intérieur et m'aperçoit. Je détourne le regard, incapable de soutenir le sien.
L'homme au sol est Daniel, mon client. Mercier ne l'a jamais rencont ré, du moins pas dans cette version- ci de la réalité. Dans celle que j'ai peinte la veille, il l'a tué. Aujourd'hui, mon client est bien en vie et a répondu à mon appel. Mon plan fonctionne. Bientôt, ce sera son sang et non le mien qui se répandra sur le plancher de l'atelier.
Mercier se relève, tenant Daniel en joug. Le molosse tourne autour des deux hommes en aboyant.
Il jette un coup d'oeil à Valérie qui est restée devant la porte, serrant son imperméable contre elle.
« C'est toi le salaud qui baise ma blonde, dit Mercier avec mépris, observant la réaction de Valérie.
– Jacob? » dit - elle sans paraître surprise outre mesure. Elle fait quelques pas en sa direction, jetant des coups d'oeil nerveux autour d'elle.
« Tu sais ce que ce bâtard a fait? crache Mercier. Il s’est arrangé pour nous séparer. Tout est de sa faute.
– Je sais. Il m'a tout raconté. »
Elle semble si triste. Mercier range son arme dans son pantalon et avance vers sa bien aimée. Elle pose une main sur sa poitrine, levant les yeux vers lui.
« Je t'aime, » dit - elle.
Elle appuie sa tête contre lui et Mercier l'enveloppe de ses bras.
Je regarde tout cela sans bouger, un pinceau en main. Mercier regarde en ma direction et me fait un signe approbateur de la tête. « Mission accomplie » semble- t- il dire. Je sens mes épaules se relever, comme si l'énorme poids qui pesait sur moi venait d'être enlevé.
Les deux amants se séparent et Mercier se penche sur le corps tremblant de mon client. Il le relève sans grande peine et le plaque contre un mur. Le métal grince.
« Quelqu'un doit payer, » murmure - t- il. L'instant d'après, son pistolet réapparaît dans sa main. De l'autre, il tient mon client à la gorge. J'entends ce dernier râler, chercher de l'air.
Je me sens trembler de nouveau. Je dois faire quelque chose, empêcher le carnage. Je joue nerveusement avec mon pinceau. Une partie de moi me dit de laisser cette histoire se terminer mais serai - je hanté par les remords jusqu'à ma mort? Je peux voir le même dilemme dans le regard de Valérie. Lorsqu'elle s'aperçoit que je la regarde, elle baisse les yeux. Elle n'osera pas intervenir.
« Arrête! m'entendis - je crier d'abord sans force, presque inaudible, puis avec plus de fermeté. Arrête! Le futur n'est pas scellé. Ce n'est pas parce que ma peinture montre un bain de sang que ça doit se terminer comme ça. Laisse- le partir, Mercier. Tu vois bien que c'est inutile de le tuer. »
Mercier me regarde, l'arme toujours incrustée dans la joue de Daniel.
« Mêle- toi de ce qui te regarde!
– Ça donnera rien, Mercier. Un coup de feu, ça risque juste d'attirer des soldats. Laisse- le partir. Je t'en prie. »
Il lâche la gorge de mon client et lui assène un coup de poing à l'estomac, le laissant s'effondrer sur le sol. Daniel porte ses mains à sa gorge, et respire enfin. Valérie fait un pas pour se rapprocher de lui puis se ravise, préférant garder ses distances.
Mercier pointe l'arme vers moi, ignorant l'homme qui se traîne vers la porte de l'atelier.
« Je le laisse partir, t'es content? Tu vas le remplacer. C'est ta conscience qui va t'avoir perdu. T’as voulu jouer aux héros, tu vas voir comment ça meurt un héros.
– Oublie- le, » dit Valérie, apparaissant derrière lui. Mercier respire bruyamment.
Il hésite. Ses yeux injectés de sang clignent une fois, deux fois puis. Valérie pose une main sur son épaule. Je n'ose plus bouger. Il parcourt mon atelier de long en large et s'arrête devant une toile, la regardant avec un air pensif.
« Je t'ai dit que j'étais pas un tueur, que tu te trompais sur mon compte en peignant ces toiles. Si je te tue, t'auras eu raison. T'auras fait de moi un meurtrier. »
Rangeant son arme, il se dirige vers mon chevalet et prend l'oeuvre. « Elle n'est pas si mal après tout, dit - il en la regardant à bout de bras. Un peu morbide, mais pas mal. »
« Détruis - la, murmurai - je sans conviction.
– Ferme ta gueule et contente - toi d'être encore en vie, » beugle Mercier. De sa main libre, il pousse une étagère de métal où j'entrepose peintures et solvants. L'échafaudage précaire bascule avec un bruit de ferraille. Les contenants brisés se renversent et les liquides se mélangent. Je regarde le diluant courir sur le plancher inégal, s'entremêler à la peinture rouge et s'étaler en une grande mare. Ce n'est pas vraiment la couleur du sang. C'est trop clair, trop pur.
Lorsque je relève la tête, Mercier et Valérie ont disparu. Je suis toujours en vie, les deux pieds dans une mare rouge qui n'est pas mon sang, qui n'est pas du sang.
À travers les barreaux de la fenêtre, je contemple la neige tomber dans la
lumière des lampadaires et des phares des camions. Un mois. Un mois que je
moisis ici, prisonnier de l'envahisseur. Le camp Buckingham- 2 à des allures des
camps de concentration allemands de la deuxième guerre. Bâtiments austères,
boue et neige : on a retiré toutes les couleurs du spectre. J'ai peut - être trop fait
de noir et blanc, pensai - je avec un brin d'humour.
Autour de moi, les autres prisonniers ont eux aussi perdu toutes couleurs. La plupart dorment, les autres m'observent discrètement, détournant le regard. Près de la fenêtre, installé dans la lumière blafarde d'un lampadaire, je m'acharne à noircir les dernières feuilles d'un calepin. Ça m'a prit trois semaines pour le dégoter et tout ça pour rien.
Je passe toutes mes nuits à dessiner les scènes de notre libération. Des blindés de l'ONU entrant dans le camp, les soldats de l'envahisseur détenus et interrogés. La Croix- Rouge aidant les prisonniers. Mais rien de tout ça ne se produit. Ai- je perdu mon don? Je me suis peut - être trop souvent moqué du destin.
Par la fenêtre, je vois des soldats faire leur ronde dans la boue. Je baisse les yeux et continue de griffonner. Ça ne sert plus à rien mais ça me permet de m'accrocher à quelque chose. Il reste cinq pages au calepin. Cinq pages. Cinq nuits blanches à imaginer un futur un peu plus rose, à rêver.
Auteur : Alexandre Lemieux
Cette nouvelle d'Alexandre Lemieux est disponible selon la licence Creative Commons suivante: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.5/ca/
