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Réaction en chaîne
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Lothar conte à Stan l’histoire d’un livre qui marchait sur la tête, et sous cet angle de feu de dieu, il dérangeait de son regard les travers saints de ses coreligionnaires. Ces derniers, plutôt intimistes, refusaient de partager leurs vivres et manquaient de savoir-être. Notre livre-héros les sanctionna de son absence. Il partit à la devanture de la librairie et fit des pages et des manuscrits pour se faire remarquer par le premier lecteur venu. Ce ne fut que le quatre-vingt-septième qu’il emballa à travers ses petites lunettes étonnantes. Mais passée la nuit de noctambule, notre héros fut oublié dans un cinéma. Il y découvrit des choses inimaginables. Lui qui sanctifiait ses propres pages blanches, pouvant accueillir des mots d’une beauté inégalable, tomba sous le charme de l’écran noir qui s’offrait aux scintillements éclatants de concentrés de réalités. Son cœur se déchira de ne jamais pouvoir atteindre son nouveau rêve et il tomba au pied de son fauteuil dans un oubli profond, avant d'être ramassé par la femme de ménage qui le glissa dans sa poche pour le donner à son fils qui gribouilla dessus. Jusqu’au jour où…
- ...où le livre gribouillé fut confisqué par la maîtresse d'école au fils de la femme de ménage du cinéma, qui était décidément excessivement trop bavard en classe. La maîtresse d'école le rapporta chez elle avec ses énormément nombreux cahiers à corriger et l'oublia sur son bureau infiniment surchargé de papes et de rasses. Le compagnon de la maîtresse d'école, diplômé de tératologie avec bac +17 et néanmoins chômeur, l'y trouva un matin où il avait ouvert l'oeil bien trop tôt à son goût et cherchait désespérement une occupation agréable et néanmoins gratuite. Il s'installa dans un faux teuil de sky dénaturé et commença la lecture par la faim. Plus il avançait, plus il oubliait ses sous-ci et ses sous-là. Les mots l'enveloppaient dans une résille argentée chatoyante et ondulaient délicatement sur sa peau blême qui avait perdu depuis trop longtemps le contact avec le soleil. Le soir venu,
dès qu’il s’endormit, le livre claqua des feuilles qui expulsèrent les mots comme une simple poudre dorée. Ils tombèrent en douceur, imperceptiblement, et dès qu’ils touchèrent le sol, la plupart d’entre eux disparurent dans un nuage alors que les autres rebondissaient sur les lattes au rythme des ronflements. Les marques qu’ils traçaient représentaient les lettres imaginaires, qui, sous l’effet du non-sens, montaient avec nonchalance jusqu’au plafond et s’y collaient les unes sur les autres dans un mouvement qui aurait été perpétuel sans le réveil de notre dormeur. Ce dernier, heureux d’assumer un corps reposé, retrouva la page et la ligne à la lecture inachevée, et se leva pour lire en marchant de sable en oasis avec un souvenir perçant, qui l’entourait d’un bien-être conscient et efficace. Les phrases invisibles sortirent du livre pour plonger dans ses yeux, caressèrent son cerveau avant de quitter sa bouche et de reprendre leur place attitrée, avec chacune en poche, un souvenir de plus ajouté à leur sens, une petite richesse imperceptible qui attendrait le prochain lecteur.
- Rassuré, le livre s'endormit à son tour et l'on n'entendit plus dans la pièce que sa respiration minuscule, et le passage ponctuel de ses rêves de nénuphars et de trémas. Les lignes de gribouillage tracées sur les pages par le fils de la femme de ménage, cependant, reliaient les mots entre eux d'une manière différente et composaient une nouvelle histoire que Jonas, le compagnon de la maîtresse d'école, avait su déchiffrer. Il s'était assoupi, épuisé, une main posée sur la couverture du livre, l'autre sur la couverture du lit. Il soupirait dans son sommeil et prononçait des phrases sans suite que dans un avenir proche, un auto-enregistreur incorporé à une puce incrustée dans le lobe de son oreille gauche allait graver pour en faire la base de textes auto-générés à l'insu même de leur locuteur. Mais cela, Jonas ne le savait pas encore.
- auteurs : Desman, Fuligineuse
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