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Personnage
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— Bonjour je m'appelle Personnage :-)
— Je suis aussi tranquille qu'une roue de hamster. Oui, je sais, ces bestioles qui ont parfois les poils comme des imbrications de falaises. Il faut que je fasse tourner les chambres à air et les attrape-mouches, que je saute de haut en bas et en diagonale, et que je coure comme une main lustrée. Je dilapide les mots de mes ancêtres qui ont accumulé des dictionnaires pour le vocabulaire, et des annuaires pour les noms de mes coreligionnaires. Borges est notre prophète ! Après la prière de retourner ce formulaire en quatre dimensions je mets mon chapeau, je prends mon parapluie et enfin je sors de mon encyclopédie.
— Il faut que je me parle de mes activités extra-professionnelles. Après ma visite chez quelques amis du dictionnaire biographique d’en face, je reviens chez moi pour dîner. Il ne faut pas que je loupe ma rentrée littéraire ! Un de mes loisirs préférés est d’écouter les critiques me découvrir chaque année dans un nouveau roman. Et cela depuis plus de vingt ans ! Nous ne sommes pas nombreux à pouvoir nous venter d’un tel exploit ! Un autre de mes plaisirs est de me regarder à la télé. Avec le nombre d’adaptations auxquelles j’ai participé, je me dois d’en voir une par jour ! Je me trouve talentueux même si je surexprime parfois. Et puis, tant que je parviens à m’épater je continue mon personnage de chemin.
— Avant que je me pose la question, je dois éclaircir un point délicat. Suis-je un homme ou une femme ? Eh bien je suis, disons, hermaphrodite. Ni homme ni femme, tantôt l'un, tantôt l'autre, selon les besoins de la cause et la volonté de l'écrivain qui me crée, me donne une identité, un âge, des traits de physionomie et de caractère. Et croyez-moi, c'est parfois fatigant.
— Contrairement aux apparences, je n’ai pas beaucoup de temps à moi ! Enfin, je me comprends, pas assez de temps à moi. J’aime mon métier de personnage, c’est dans ma nature, dans mon for intérieur. Cependant parfois j’aimerais avoir plus de pouvoir sur moi-même. Non, je ne suis pas comme une marionnette. Mais quand même… On m’en fait faire des trucs à contre-emploi. Non seulement l'auteur me prend de haut, mais en plus il me laisse sous une autre plume, un nouveau clavier. Et je n’aurais pas mon mot à dire ? Il me connaît mal ! Et l’actuel auteur pourra me céder à un autre après son décès, comme cela m’est déjà arrivé, ou bien parce qu’il manque d’inspiration, je ne vais pas me plier à sa volonté. Je suis un rebelle ! Une sorte de sauvageon, comme diraient certains. Est-ce que cela suffit de ne pas vouloir plier l’échine ? Dois-je me battre ? Dois-je devenir révolutionnaire ? Dois-je m’imposer à chaque ligne, à chaque mot ? Oh, à chaque fois je me dis que j’ai le temps d’y réfléchir, et comme j’ai le temps, je n’y réfléchis pas. Par contre, la question existentielle qui me laboure l'âme de part en part est... oh, rien que d’y penser elle me retourne les sens… Et si un jour je tombe au chômdu. Surtout que je n’ai pas cotisé ! J’ai des lettres de côté. Mais à qui pourrais-je les échanger. Surtout qu’elles sont anciennes. Elles datent d’avant la première guerre étymologique. Oh, il y en a eu des victimes ! Plus d’un demi-million de mots volatilisés ! La plupart ont été brûlés. Les survivants de ce carnage n’osent même plus se montrer. Ils restent entre eux, cachés dans des forêts de feuilles miteuses et mités, poussiéreuses, jaunies et acides. Alors moi, j’ai peur que l’oubli ne soit ma tombe ! Peut-être est-ce pour ça que je supporte certaines contraintes avec autant de docilité.
— De toute manière je n'ai pas le choix. Je ne suis que ce qu' elle et il font de moi. Qu'ils m'imaginent rebelle ou docile, qu'est-ce que ça changera ? Même Pinocchio n'est au fond qu'un personnage qui joue le rôle d'une marionnette qui devient un petit garçon. Même lui, au fond, n'est pas libre. Vous ne pouvez imaginer ce que je ressens, car même si vous pensez en avoir une vague idée, cela n'est qu'illusion. Car je ne suis que ce que celui qui parle de moi a décidé de faire de moi. Qu'il emploie la première, deuxième ou troisième personne, cela revient au même.
— Toujours est-il que je me pose des questions sur ce que les lecteurs et lectrices ressentent en ma présence virtuelle dans un coin de leur esprit, s’ils en ont, s’il n’est pas mauvais. De qui suis-je le préféré, en dehors de moi-même et de mon auteur ? En tout cas je suis plus connu que Télépinou. Ce vieux sage avait soi-disant disparu alors qu’il passait son temps caché ici dans l’HLM verte afin de réparer l’ascenseur. Il n’était en colère contre personne d’autre que lui-même. Ah, il en a fait des allers-retours dans les escaliers parce qu’il avait oublié une clef de 10 ou une vis cruciforme. Par contre, c’est vrai qu’il ne manquait de rien. C’est Maya l’abeille qui l’a retrouvé et en le piquant le fit réapparaître dans sa région d’origine. Je ne sais pas où ils vont chercher tout cela les auteurs ? Mon Borges ! Mon Borges ! Enfin tout cela pour me dire que malgré ma notoriété je suis incapable de ressentir les sensations que je procure. Mon auteur doit bien le savoir mais il ne m’en fait jamais parler. Il va bien falloir que je trouve une méthode pour le contraindre. Et si je faisais grève ? Trop risqué, bien sûr ! Il risque de me rebuter définitivement. Il l’a déjà fait une fois. Tout ce que je sais c’est que son public, notre public… mon public plutôt… donc mon public disais-je a tant désapprouvé ce scénario que j’ai repris du service et du galon. Ils m’aiment, ça je le sais… mais comment m’aiment-ils ? Qu’aiment-ils en moi ? M’aiment-ils tout d’un bloc ? Arrivent-ils à suivre mes métamorphoses que j’ai moi-même parfois du mal à comprendre ? Il faudrait que je rencontre un alter ego qui a interprété des rôles plus psychologiques ? Purée, il va falloir que je remonte l’étang jusqu’à la zone russe. Ils sont bien… paraît-il… un rien bourru… Il doit y en avoir d’autres mais j’ai besoin de certitudes. Pfff ! Je vais louper mes derniers exploits télévisuels en stéréo sur le câble. Tant pis ! J’irai une autre fois.
— Un autre de mes problèmes (décidément je n'ai que des problèmes) c'est que je ne dors jamais. Toute la journée on me lit, on me lie, je passe de mains en mains, de regards en regards. Et quand vient la nuit ce n'est pas mieux, chaque insomniaque maniaque me convoque à son chevet, je suis toujours de garde, toujours de permanence. Ce n'est pas une sinécure, je vous assure, d'être un Personnage.
— Mon don d’ubiquité est indispensable. Je suis parfois surmené. Je suis secrétaire médicale dans ce roman, chevalier imberbe dans ce conte, pachyderme dans ce poème, et que sais-je encore ? Ainsi je sais me séparer, me scinder tout en restant moi. Heureusement que je sais faire la part des choses et de moi-même. Je frise parfois la schizophrénie et l’apoplexie. Et puis ils sont de plus en plus nombreux ces gens à écrire, à se vouloir écrivain, à se vouloir élite, et rature après rature, suppression après suppression, insertion après insertion, ils se croient meilleurs avec leur ordinateur. Ils me font tourner en bourrique, oui. L’un m’écrit persifleur puis introverti, un autre m’écrit jeune comédien lyrique au succès rapide et me fait tuer par une femme qui me trompe et qui est jalouse de mon argent. Combien suis-je ? Qui suis-je vraiment ? Un multiplex littéraire ? Un fleuve d’originales identités ? Un océan de particularismes universaux ?
— Et je ne vous ai encore pas dit le pire... Certains de ces soi-disant auteurs, qui prétendent m'aimer comme si j'étais leur enfant, n'hésitent pas à me faire mourir. Un trait de plume, un clic de souris et hop, je passe de vie à trépas. Vous croyez que c'est une manière de traiter les gens ? Ils ne pensent qu'à eux, à leur petit succès, à leur notoriété naissante ou confirmée. Moi, leur Personnage, moi sans qui leur livre n'existerait tout simplement pas, ils me laissent crever tout seul, et ils n'ont pas l'ombre d'un remords. Et après ça, ils s'étonnent que je traîne les pieds quand ils m'invitent à participer à leur livre suivant...
- Naître, mourrir, 4700 ans que je n'fais qu'ça ! J'ai incarné des rois légendaires, des sages, des dieux aussi. Un vrai péplum. De l'aventure, de la violence, des morts, des passions... Je ne m'ennuyais pas. Evidemment, il faut s'adapter, tout bouge. Mais je me lasse des autobiographies, des polars, des histoires de famille. Les synopsis sont plus courts mais plus répétitifs, et laissent moins de place au paradoxe pour nous autres. Et puis dans ces grandes fresques, je fréquentais toutes sortes de collègues étonnants. Tiens, quand j'incarnais Gilgamesh, j'ai travaillé avec Télépinou : ses colères et ses démêlés avec l'abeille Arrina , la déesse, faisaient trembler toute la Mésopotamie ! Je l'ai croisé l'autre jour, l'ombre de lui-même, quant à l'abeille, je n'en parle même pas...Elle a bien fait de changer de pseudo... Maya !
Auteurs: Bleu, Desman, Fuligineuse, Natem
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