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Perdue de vue

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« Voilà, mon enfant. Remarquez que je n'ai pas lésiné sur la qualité. Mon consultant m'a dit que c'était de tout premier choix. Bien sûr, si je vous dis cela, ce n'est pas pour mettre en avant la façon dont je m'occupe de vous, ce serait malséant... C'est juste pour... compenser votre... infirmité...

- Merci, père. »

Je me saisit fermement de l'objet qu'il avait introduit dans ma main. Je sentais des bosses, des creux. Contrairement à la surface lisse et totalement intégrée à ma morphologie, ici je ne trouvais pas de manière commode de la tenir.

« Regardez, ma chérie. Tout a été pensé jusque dans les plus infimes détails. Il y a là – il déplaça ma main – une zone moins travaillée, qui permet de la tenir. Cette zone étant bien sûr cachée par la main, personne ne la remarquera, et tout le monde pourra apprécier la qualité de cet objet...

- Je vous en remercie infiniment, père... »

Je tendis la main pour trouver l'autre, celle que l'on m'avait donnée depuis le début, à laquelle je m'étais désormais habituée, dont je connaissais parfaitement la longueur.

« Vous n'en avez plus besoin, ma fille, maintenant que vous avez celle-ci – il serra ma main autour de la poignée – je vais vous la ranger. Je suis sûr que vous vous ferez rapidement à la nouvelle : elle est si belle... »

J'effleurai le sol avec la nouvelle. Elle était plus petite. Il faudrait que je fasse attention, ne pas faire un faux mouvement... Je m'étais tant habituée à l'ancienne, que je ne savais plus comment faire... Mais mon père ne pouvait m'avoir donné que le meilleur... Il ne m'avait toujours donné que le meilleur. Je pouvais lui faire confiance : même si je ne m'en rendais pas compte, celle-ci devait être meilleure.

« Bien, père. Merci beaucoup. »

Je relâchai l'ancienne, brandis la nouvelle devant moi, et commençai à marcher.

« Où voulez-vous aller, ma fille ? Je vais demander à Sylvie de vous aider. Sylvie ! Venez donc ici !

- Père... Il vaudrait peut-être mieux que j'y aille toute seule... Il faudrait que je puisse m'habitu... »

Le pas rapide et sec de Sylvie s'approcha.

« Sylvie ! Aidez-donc Marie-Charlotte à retourner dans sa chambre...

- Bien Monsieur. Venez, Mademoiselle. »

Elle me prit le bras, et m'entraîna. Son pas était rapide, et elle devait porter des chaussures à talons, car ils claquaient sur le parquet.

« Attention à l'escalier, Mademoiselle ! »

Je pinçai ma robe et la relevai de façon à pouvoir monter correctement les escaliers. Ma chambre se trouvait toujours au premier étage du manoir familial datant de 1809, et, le bâtiment étant classé aux monuments historiques, il n'était pas possible d'ajouter un ascenseur. Il n'était évidement pas question de déménager, la bâtisse étant le symbole de la puissance de la famille. En effet, elle avait été construite pour le Général Joseph Franchevin. Ce dernier, simple soldat enrôlé dans les armées de Napoléon, avait sauvé le Général Louis de Bréagne, en trébuchant par mégarde à côté d'un baril de poudre éventré laissé là par la suite de l'abandon du canon perché à proximité. Alors qu'il trébuchait, son briquet tomba, roula, et déclencha on ne sait comment une étincelle. La poudre explosa au moment où un régiment ennemi s'apprêtait à donner l'attaque finale au Général Louis de Bréagne, seul sans défense.

Joseph Franchevin perdit un bras et gagna le grade de Général, car Louis de Bréagne avait trop peur de retourner à la guerre (c'était sa première bataille), et qu'il fallait un remplaçant, pour commander les dix soldats qu'il restait de la partie de l'armée qu'il commandait auparavant. Le Général Joseph Franchevin fut remarqué ensuite dans la bataille suivante : il ordonna à ses dix hommes d'aller se réfugier avec lui dans un bois à proximité, regardant les autres compagnies se faire massacrer par les nouveaux canons du nouvel ennemi. Une fois la bataille terminé, il n'eut à déclarer aucune perte, et ses pairs l'acceptèrent comme étant un général d'exception. Cependant, pour qu'il puisse véritablement avoir son titre, il lui fallait être noble. Ne pouvant changer de parents, Joseph se vit proposer un mariage avec une cadette de la très riche et très puissante famille des de Lérièse. La capricieuse Anne-Antoinette de Lérièse ne voulut pas habiter dans la bicoque branlante en Corrèze de Joseph Franchevin, elle voulut donc une habitation digne de ce nom.

C'est pourquoi l'on fit construire ce manoir, aux abords de Versailles (contrée natale de Anne-Antoinette). Joseph Franchevin devint Joseph de Lérièse, et passa le reste de sa vie à vider des tubes de peinture sur des toiles, sans pour autant que la peinture y restât. Anne-Antoinette ne partagea son lit qu'entre ses nombreux amants, son mari ne l'intéressant nullement (mais c'était ça ou le couvent). Cependant, la famille de Lérièse retient toujours Joseph comme le glorieux ancêtre fondateur de la lignée, et ne manque pas de ressasser ses glorieux faits d'armes aux prestigieuses réunions de famille et autres parties de jardins.


« Qu'y a-t-il, Sylvain ? » demanda Arnaud-Louis de Lérièse. Mon père prenait, quand il était en famille comme ici, un accent légèrement anglais, pour faire plus snob. Quand il faisait des affaires, il prenait plutôt un accent américain, pour faire plus riche. Il faisait souvent des affaires, il était patron des patrons et dirigeait des dirigeants.

« La municipalité a fermé la route. » répondit le chauffeur. « Seuls les piétons peuvent passer, à cause de la foire annuelle de la saboterie artisanale. Notre ville a la dernière usine automatisée de fabrication de sabots à la main, et...

- Savez-vous si un autre chemin est possible ?

- D'après le plan que j'ai de l'endroit, Monsieur, tous les accès sont dans le périmètre de la foire...

- Nous ne pouvons refuser d'y aller... Laure-Amélie, ma chérie, cela vous dérangerait-il de marcher ?

- Si vraiment nous ne pouvons faire autrement... Vous savez combien cela m'horripile... Et nous serions au milieu de ces... gens. Cependant, il est capital pour l'éducation de nos enfants que nous mettions les choses au point. Je ne veux pas d'accident comme l'année dernière, et de plus il y a le... problème... de Marie Charlotte. Allons-y tout de même.

- Sylvain ? Voulez-vous garer la limousine, nous y allons à pied. Mais, venez tout de même avec nous. »


« Joseph-Arnaud, tenez-vous droit, vous sortez en public !

- Oui, mère » répondit sagement mon grand frère.

Il n'allait rien faire du tout, mais répondait toujours oui.

« Rose-Amélie, le pli de votre robe !

- Oui, mère. »

Je devinai ma grande soeur en train de s'empresser auprès de ses atours, tout en lorgnant de côté dans un miroir, retouchant rapidement son maquillage.

« Marie-Charlotte, n'oubliez pas votre canne ! » Comment le pourrais-je ? Elle avait dit cela pour me reprocher quelque chose. J'allais lui répondre par l'affirmative quand mon père me prit par le bras pour me guider vers la portière de la voiture.


Sylvain marchait devant, de son pas souple qui bruissait sur les pavés glissants, probablement à cause la pluie de l'orage survenu il y a quelques heures.

Mon père le suivait, me tenant par le bras, tandis que ma mère, mon frère et ma soeur marchaient derrière. Les voix des gens aux alentours se taisaient sur notre passage et reprenaient ensuite. Les gens devaient nous dévisager.


Au début, ce n'était qu'un murmure inaudible. Mais au fur et à mesure que l'on s'en rapprochait, le murmure était devenu mélodie, mais une mélodie si étrange... Ce n'était pas une mélodie qui venait d'un instrument, ni d'un chant. C'était un son sorti de nulle part qui occupait mes oreilles comme s'il était partout. Je m'arrêtai.

« C'est beau. » dis-je simplement. « Père, qu'est-ce ?

- Il n'y a rien, ma fille. Vous devez vous tromper. C'est le contre-coup des opérations, vous irez mieux un peu plus tard.

- Non, Père. » répondis-je. « Je veux continuer à écouter cette musique. Dites-moi d'où elle vient.

- Sylvain, s'il vous plaît, allez-y. Ma fille, il est important que nous allions voir... »

Mais je ne l'écoutais plus. J'avais suivi le son des pas de Sylvain, qui se dirigeait probablement vers l'origine de la Musique, même si je n'arrivais pas à déterminer d'où celle-ci venait. Il chuchota, mais je l'entendis quand même :

« Écoute, clochard, je t'offre tout ça si tu changes de place et vas jouer ta musique ailleurs. Tu déranges Monsieur. »

La musique cessa en un décréscendo sublime. Une voix grave, mais jeune lui rétorqua :

« Écoute, chauffeur, offre ton argent à tous ces autres que tu es si prompt à nommer clochards. Eux cherchent ton argent. Eux, ont besoin de ton argent. Eux, ils sont comme toi. La seule chose que tu puisses m'offrir, c'est d'écouter ma musique. Je n'accepte les présents que si l'on ne me demande rien en retour. » Mon père s'interrompit. Il avait parlé fort pour tenter de couvrir la discussion, mais je suppose que Sylvain lui avait fait un signe pour lui montrer le refus du musicien.

« Ne nous attardons pas, Marie-Charlotte. »

Mon Père m'entraîna vers l'avant. J'entendis les pas de Sylvain se replacer devant nous. La Musique reprit. Par habitude, je tournai la tête vers l'endroit où se tenait le musicien, même si la musique ne semblait toujours pas venir d'un endroit précis.


« Rosetta de Pilavin, directrice de l'École Saint-Sulpice, enchantée de vous voir, Monsieur de Lérièse.

- Moi de même, Madame.

- Madame de Lérièse...

- Madame de Pilavin...

- Et ces chers enfants ! Joseph-Arnaud et Violette-Amélie ?...

- Rose-Amélie. » corrigea mon père, pendant que mon frère et ma soeur disaient en choeur :

« Bonjour Madame la Directrice !

- Et je suppose qu'il s'agit de votre seconde fille, et que vous allez l'inscrire dans notre établissement... Mais elle...

- Nous voulions justement vous en parler, entre autres.

- Bien ! Asseyez-vous... » proposa la directrice.

Mon père me guida jusqu'à une chaise. Je m'y assis, gardant ma canne sur les genoux. Celle-ci était peu pratique, et rendait mes mouvements maladroits. Elle n'avait pas exactement la taille de la précédente, celle à laquelle je m'étais habituée depuis le début. Parée de décorations, elle en était inconfortable à maintenir.

« Nous voulions tout d'abord vous entretenir de l'incident qui s'est déroulé à la fin de l'année dernière. » commença mon père d'une voix qui se voulait détendue.

« L'incident... hésita la directrice. Avec ce jeune homme ? Hum... »

Je devinai que tous les regards se tournaient vers mon frère, mais que celui-ci devait sembler tout à fait décontracté.

« C'est sa dernière année dans votre établissement. » reprit mon père. « J'entends qu'elle se passe sans aucun problème, sinon je retire sur le champ mes enfants. Et sachez que la réputation de votre école en pâtira.

- Monsieur de Lérièse, je ferai tout mon possible pour éviter les incidents, » tenta de rassurer la directrice.

Néanmoins, je devinai à la tension de sa voix que les menaces de mon père l'inquiétaient.

« Vous savez que nous avions déjà interdit toutes... substances illicites dans l'enceinte de notre établissement, comme il se doit, ainsi que la cigarette et les alcools. Des contrôles réguliers avaient lieu à l'improviste. C'est l'un d'eux qui avait permis de découvrir que votre fils...

- Et que comptez-vous faire pour améliorer encore cela ? » coupa mon père.

« Nous contrôlerons les affaires de nos pensionnaires à chaque fois qu'ils entreront dans l'enceinte de l'établissement, c'est-à-dire tous les lundis matin. Nous avons déplacé une heure de cours pour cela. Ces mesures causeront des désagréments dans l'organisation de notre école, mais nous estimons que c'est un moindre mal.

- Très bien. Mais sachez que je vous tiendrais personnellement responsable si l'on mon fils était encore gêné de cette façon ! »

Je n'étais pas au manoir quand l'affaire était arrivée. Je suppose que mon frère devait avoir dans ses affaires des substances prohibées, mais qu'il avait dû plaider une mauvaise plaisanterie. Personne n'était dupe, mais mon père ne voulait pas entacher l'honneur familial.

« Venons-en maintenant à Marie-Charlotte. Comme son frère et sa soeur, comme nous avant elle, et comme nos ancêtres avant nous, nous souhaiterions l'inscrire dans cet établissement. Elle a eu douze ans le 31 avril. Cependant, vous vous en êtes rendu compte, elle a subi un accident en octobre de l'année dernière : le chauffeur qui l'emmenait a eu un accident. J'ai licencié ce chauffeur, et ai porté plainte contre lui, mais dans l'accident, Marie-Charlotte a été touchée au cerveau. Nous nous estimons heureux, car elle a eu de la chance : elle a seulement... perdu la vue. Les médecins n’ont rien pu faire. Elle est resté huit mois dans une clinique et six encore en rééducation, c'est pourquoi il lui manque une partie du programme de la classe précédente. Mais elle est brillante, et je compte sur vos employés pour la remettre à niveau.

- Mais... N'y a-t-il pas des établissements spécialisés pour ce genre de...

- Nous les avons tous visités. Aucun d'entre eux ne peut fournir une qualité d'éducation comparable à la vôtre. C'est pourquoi nous avons décidé de l'inscrire chez vous. Je compte sur vous pour faire le nécessaire, afin qu'elle ait tout ce qu'il lui faut pour suivre ses cours sans problèmes.

- Mais... Nous sommes à une semaine de la rentrée... »


Nous marchâmes plus pour retourner à la limousine. Je supposai que mon père n'avait pas emprunté le même chemin qu'à l'aller, afin d'éviter le musicien. Je crus entendre au loin, dans le brouhaha de la foule, la douce mélodie venue de nulle part. Sylvie me guida jusqu'à la limousine, et m'aida à monter dedans. Une fois que je fus installée, la voiture démarra. J'entendais les respirations de mon frère et de ma soeur. Je sentais mon frère calme et détendu, un peu excité, peut-être à l'idée de retrouver ses camarades. Ma soeur était anxieuse, ne sachant pas dans quelle classe elle serait.

« Mademoiselle Marie-Charlotte ? Puis-je vous aider ? »

La voiture s'était arrêtée. J'acquiesçai silencieusement, et Sylvain me prit par le bras, et m'aida à descendre de la voiture. Il m'amena à l'intérieur de l'école, probablement dans une cour intérieure, car nous avions traversé un bâtiment pour ressortir. Mon frère et ma soeur étaient déjà partis devant.

« Restez-ici, Mademoiselle. Je vais essayer de trouver quelqu'un pour vous accompagner, avant d'aller décharger vos bagages. » Ses pas s'éloignèrent.


« Tu es vraiment aveugle ? »

Avant, les pas des autres pensionnaires restaient à une certaine distance de moi. Mais là trois personnes s'étaient approchées. Celle qui parlait devait être la première, un garçon un peu plus jeune que mon frère, au son de la voix.

Je hochai la tête.

« Tu as les lunettes noires et la canne... Comme dans les films...

- Tu as toujours été aveugle ? Comment ça t'est arrivé ?

- Ça fait quoi d'être aveugle ? Tu ne vois vraiment rien ?

- Tu fais comment pour lire et écrire ?

- Je peux essayer ta canne ?

- Les enfants ! Laissez Marie-Charlotte de Lérièse en paix. » ordonna une voix féminine autoritaire. « Son infirmité ne vous autorise pas à la déranger. »

Je me tournai vers elle, et osai timidement :

« Ils ne me dérangeaient pas... »

Elle me prit par la main et m'entraîna.

« Hum ! Je suis Valentine Rebecq, surveillante générale des filles. Je vais t'emmener à Mademoiselle Théa. Nous avons recruté Mademoiselle Théa exprès pour toi, c'est une spécialiste pour ce genre de travail. Elle t'accompagnera pendant tous tes cours pour t'aider à les suivre comme les autres élèves. Tu n'oublieras pas de le dire à ton père ?

- Non, Madame.

-Mademoiselle ! » rectifia-t-telle.

Elle m'emmena dans un bâtiment.

« Mademoiselle Théa ? Mademoiselle Théaaaa !

- Oui Madame ? » répondit une jeune voix un peu essoufflée par la course que ses pas venaient de faire.

« Mademoiselle ! Vous accompagnerez Mademoiselle Marie-Charlotte à l'appel, voulez-vous ?

- Bien sûr, Madame. Venez, Mademoiselle Marie-Charlotte. »

Elle m'entraîna de nouveau dehors, en me tenant sans ménagement par la main. Nous restâmes là, un certain temps. Je devinais à la tension de sa main qu'elle attendait quelque chose...

« Ça y est ! Elle est partie. Je vais terminer mon café. De toute façon, leur appel n'est pas avant une heure, le temps que les retardataires arrivent. Tu restes là, et tu ne bouges pas. OK ? » Elle me lâcha la main et partit, sans attendre ma réponse. Elle ne s'exprimait pas avec l'accent soigné des gens que mes parents avaient l'habitude de fréquenter, et jamais les employés de mes parents ne seraient allés si franchement à l'encontre de leurs ordres. Mais surtout, elle avait dit « OK »... Seul mon frère aîné avait pris l'habitude de cette expression « France d'en bas » (sic mon père), et il se faisait tancer vertement chaque fois qu'il l'employait.


À nouveau les autres élèves restèrent tout d'abord éloignés de moi. Puis finalement, des pas s'approchèrent timidement.

« Dis, je peux voir tes yeux ? » demanda une voix féminine.

« Ils sont comme quand je voyais, » répondis-je. « C'est la partie visuelle du cerveau qui a été touchée. »

J'avais répété le diagnostic de mes médecins.

« Pourquoi, petite ? Tu veux voir un oeil ? » demanda une voix masculine grave.

Je supposai qu'il devait avoir environ l'âge de mon frère.

« J'ai eu un accident quand j'apprenais à piloter le jet de mon père, reprit-il, et maintenant, j'ai un oeil en verre. Regarde, je peux l'enlever. »

La fille poussa un cri d'horreur, et des garçons rirent grassement. Le garçon à l'oeil de verre m'attrapa le bras.

« Viens, l'appel c'est par là ! »

Il m'entraîna rapidement. N'étant pas habituée à tant de brusquerie, je ne sus comment réagir.

Tout à coup, il me lâcha et partit en courant et en rigolant. Je ne savais plus du tout où j'étais. Je tâtai autour de moi avec ma canne, dans l'espoir de trouver un mur. Peine perdue. J'entendais au loin que l'on se moquait de mes efforts. Je tentai un moment de m'orienter vers ces rires afin de me rapprocher des autres élèves.

Quand j'entendis la Musique. Elle était toujours aussi belle, indéfinissable, changeante... Mais cette fois-ci, elle venait d'une direction précise, définie, que je sentais clairement.

Sans hésiter, je marchai dans cette direction. Je brandissais ma canne devant moi, sans trouver d'obstacle.

La Musique changea de direction. Je m'arrêtai, désorientée. Je tâtai devant moi avec ma canne, et rencontrai un mur. La Musique avait-elle changé de direction pour que j'évite le mur ?... Je continuai à marcher dans la nouvelle direction de la musique.

Les bruits que j'entendais autour de moi, par dessus la Musique, avaient changé. J'étais maintenant dehors, dans la rue. La Musique continuait. J'accélérai le pas. Je trébuchai en montant les trottoirs, étant toujours incapable d’utiliser correctement ma nouvelle canne.

Combien de temps marchai-je ? Je n'en sais rien. Mais je ne m'arrêtai plus, j'allai même de plus en plus vite, je courais presque, comme je ne l'avais jamais fait depuis que j'avais perdu la vue. La Musique changeait de direction, me guidait dans un dédale obscur. Je ne savais pas où j'étais, ni où j'allais, mais je ne m'en préoccupais pas.


Quand tout à coup la Musique cessa d'avoir une direction. Elle était de nouveau complète, totale. Elle venait de partout. Je m'arrêtai, essoufflée. Peu à peu, la Musique diminuait. Elle devint un doux murmure, et continuait à s'éloigner de plus en plus. Je ne l'entendais plus...

« Enchanté ! » s'exclama une voix toute proche, juste devant moi. Je sursautai. L'impression de distance de la Musique qui s'éloignait ne m'avait pas préparée à ce son tout proche. Machinalement, je répondis :

« Moi de même...

- Mais non ! » s'exclama la voix. « Tu aurais dû répondre : moi de même... »

Il avait chanté les trois derniers mots, sur une mélodie que je reconnu appartenir à la Musique.

« En chanté, je t'avais demandé ! »

Et il éclata d'un rire cristallin. C'était la voix que j'avais déjà entendue répondre à Sylvain, la voix du Musicien.

« Comment faites-vous cette musique, Monsieur ? » demandai-je.

« Il semblerait que l'on ne t'ait jamais recommandé de ne pas parler aux inconnus. Quelle éducation exécrable ! Ma mère à moi me l'a toujours seriné, et encore plus si ce sont des inconnu-eu. Alors, comment t'appelles-tu ? »

Moi aussi, on m'avait toujours dit de ne pas parler aux inconnus. Mais comment quelqu'un qui faisait une telle Musique pouvait-il être mauvais ?

« Je m'appelle Marie Charlotte de Lérièse.

- Oula ! Ce nez pas un nom ! C'est une... » Il s'arrêta.

« Non, ça ne sonne pas bien. De toute façon, il faut remédier à la triste charge que tes aïeux font peser sur tes épaules.

- Que voulez-vous dire ?

- Crois-tu vraiment que beaucoup de gens aimeraient porter ton nom ? Pour moi, tu seras juste Marie-Charlotte... Non, c'est encore trop long... Tu pourrais t'appeler Macha ?

- Mais ce n'est pas mon vrai nom...

- Est-ce un vrai non ? Il ne te plaît pas ?

- Si mais...

- Mais ?

- Rien.

- Je ne te le fais pas dire... Tu le dis déjà toute seule ! »

Il lança encore un grand éclat de rire.

« Allez viens ! Allons-y. »

Il me prit par la main, et commença à marcher, exactement au pas où j'aurais marché.

« Où allons-nous ? » demandai-je.

« Pour l'instant ? Nous allons droit devant nous. Ensuite, nous tournerons, et nous serons toujours en train d'aller droit devant nous. Et nous recommencerons.

- Mais c'est idiot ! » répliquai-je. « On va toujours droit devant soi.

- Non ! Vas-tu droit devant toi quand tu es arrêtée ? Et quand tu marches en arrière ? Ou sur les côtés ? Les crabes, tu vois, peuvent se targuer de ne jamais aller droit devant eux. Mais ils ne le font pas...

- Pourquoi ?

- As-tu déjà vu un crabe parler ? »

Ses questions idiotes commençaient à m'amuser. Je lui répondit :

« Je ne peux pas voir un crabe parler : je suis aveugle. » lui répondis-je. « Je peux seulement l'entendre. »

Il éclata de rire, et moi aussi.

« Macha riait aux anges...

- Qu'y a-t-il ? » demandai-je.

« Non, rien, une vieille chanson... »


Je ne sais pas pendant combien de temps nous avons marché. Il restait silencieux. Il me guidait grâce à sa main, en marchant légèrement devant moi. Je sentais quand il y avait un trottoir à monter ou à descendre, ou quand il tournait.

« As-tu faim ? » me demanda-t-il soudain sans s'arrêter.

« Heu... oui... » répondis-je.

Ce n'était pas entièrement vrai, ni entièrement faux.

« Moi aussi ! C'est la fin. »

Et il s'arrêta.

Sans bruit, il me lâcha la main. Je le sentis bouger, mais je n'entendis aucun bruit. Il me reprit la main, et recommença à marcher.

« Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ? » lui demandai-je.

« Parce que toi et moi avions faim.

- Mais... Quel est le rapport ?

- Avant que nous ne nous arrêtions, nous avions faim, mais nous n'avions rien à manger. Maintenant, nous avons toujours faim, mais nous avons à manger.

- Comment ça ?

- Tiens ! C'est une pomme. »

Je passai ma canne sous mon bras, et tendis la main. Il y déposa une pomme. Nous nous remîmes à marcher. Je l'entendis croquer dans une autre pomme.

« Mais si vous n'aviez pas de pomme avant que nous nous arrêtions, vous en avez trouvé une quand nous nous sommes arrêtés ?...

- En effet. Il y avait là une boutique de fruits et légumes.

- Mais je ne vous ai pas entendu l'acheter... Vous n'avez pas parlé au vendeur... Vous n'avez pas payé ?...

- En effet. Le vendeur n'était pas là. C'était là tout l'intérêt de prendre une pomme à cet étalage. Tous les matins, le marchand est dans l'arrière-cour de sa boutique pendant quelques minutes pour surveiller la livraison. Il s'est fait avoir une fois, et depuis il tient à vérifier les poids et qualités de tous les arrivages... - Donc vous ne l'avez pas payé ?...

- En effet.

- Pourquoi ?

- Parce que point de marchand, et point d'argent dans ma poche.

- Mais... Mais ce n'est pas bien ! » m'indignai-je.

« Pourquoi ? Nous avions faim, et il avait des pommes.

- Parce que... Parce que si tout le monde faisait comme vous, le marchand n'aurait plus d'argent pour s'acheter lui-même à manger !

- Moi non plus, je n'ai pas d'argent pour m'acheter à manger. Il n'aurait qu'à faire comme moi !

- Mais... Si tous les marchands font comme vous... Il n'y aura plus de marchands... Donc vous ne pourrez plus vous servir chez les marchands !

- En effet, mais nous irions chez ceux qui livrent les marchands.

- Mais... Ceux qui livrent les marchands n'auront bientôt plus de quoi s'acheter à manger... Et ceux qui livrent ceux qui livrent les marchands non plus !

- En effet, mais les pommes n'arrivent pas toutes seules chez ceux qui livrent ceux qui livrent les marchands. Les pommes sont récoltées sur les pommiers. Il suffira de se servir sur les pommiers.

- Mais... Il faut s'occuper des pommiers ! Ils ne poussent pas tous seuls ! Il y a des gens qui les plantent, qui s'en occupent, qui récoltent les pommes ! Sans eux, il n'y aurait plus de pommes !

- En effet, mais tu sais, Macha, si j'avais un pommier, ça ne me dérangerait pas de m'en occuper, sans demander à que l'on me paie. Je garderais les pommes dont j'aurais besoin, et je donnerais les autres...

- Pourquoi ne pas les vendre ?

- Pour avoir de l'argent ? Que ferais-je de cet argent, puisque je pourrais avoir autant de pommes que je veux ?

- Vous ne mangeriez pas que des pommes ! Si vous voulez manger d'autres fruits... des légumes... de la viande ? Si vous voulez vous acheter des vêtements, et plein d'autres choses ?

- Imagine qu'il y ait quelqu'un comme moi qui ait un jardin potager. Il pourrait se servir dans les pommes dont je n'ai pas besoin, et je pourrais me servir dans les légumes dont il n'a pas besoin. - Vous ferez un échange. C'est pareil qu'avec de l'argent !

- Non ! Avec de l'argent, ça reviendrait à échanger l'équivalent des pommes en légumes. Sais-tu, toi, combien vaut une pomme en concombre ? Et en navet ? La seule chose comparable aux navets, ce sont les films. L'argent est une fausse unité de mesure, qui implique une abstraction impossible. Combien vaut une place de cinéma en plein d'essence ?

- Mais votre système n'est pas mieux. Comment savoir combien de pommes l'autre pourrait vous prendre, et combien de légumes vous pourriez lui prendre ?

- Autant que ce dont chacun a besoin ! Si un jour je décide de manger des concombres, j'irai lui prendre des concombres. Chacun produirait à la mesure de ses moyens, et chacun se servirait à la mesure de ses besoins.

- Mais... Ça ne va pas ! Les gens comme moi, que pourraient-ils produire ? Je suis aveugle ! Je ne peux pas récolter des pommes ou des légumes !

- Je suis sûr que tu pourrais faire quelque chose. Tout le monde est capable de quelque chose. Mais l'argent tente de s'ériger en juge de ce que chacun fait, et de donner des valeurs arbitraires au travail de chacun. Est-ce normal qu'un artiste qui sera célèbre cinquante ans après sa mort vive dans la misère ? Ce qu'il fait est-il moins bien qu'un artiste qui aura connu deux années de gloire et de richesse, avant de demeurer perdu dans l'oubli ? Qui sommes-nous pour juger de la valeur du travail d'autrui ?

- Mais... Il y en aurait qui ne travailleraient pas... Ils iraient se servir sans travailler...

- Bien sûr qu'il y en aurait ! Mais une fois que tous ceux qui travaillent se seraient servis, ça ne me dérangerait pas d'offrir le reste à ceux qui ne font rien...

- Mais peut-être qu'il n'y en aurait pas assez pour tout le monde ?

- Nous sommes actuellement capables de produire bien plus que ce qui est nécessaire. Mais une surproduction serait néfaste, car pas assez rentable : les prix seraient trop bas. Et ce, dans tous les domaines de base. De plus, un grand nombre de personnes vivent de métiers qui n'apportent rien à la société. Pense par exemple aux rentiers, comme ton père, qui vivent sur le dos des banques et de leurs actions en bourse. Ils ne rendent aucun service, ce sont eux les parasites de notre société. Dans l'organisation que je te décris, je pense qu'un certain nombre d'entre eux se mettraient à produire des services, car ils ne se satisferaient pas de devoir se contenter des restes des autres.

- Mais... Et les artistes ? Les musiciens comme vous ? Quel service rendent-ils ?

- N'as-tu pas apprécié ma musique ? C'est un service aussi qu'ils rendent aux autres.

- Mais... Mais si tout le monde voulait vivre comme vous le dites, on vivrait comme ça, non ? Ça veut dire que tout monde préfère vivre comme c'est maintenant, et donc que ce que vous faites est mal ! » Il s'arrêta brièvement. Je reconnus le bruit que fit le trognon de sa pomme en tombant dans une poubelle. Je n'avais toujours pas entamé mon fruit.

« Pourquoi ai-je pris cette pomme ? » me répondit-il.

« Parce que vous aviez faim...

- Si je ne l'avais pas prise, si je n'avais pas pris toutes les pommes que j'ai déjà prises, si je n'avais pas pris toute la nourriture qui me permet d'être actuellement en vie, chair, os, et eau, alors je serais mort... Voudrais-tu que je sois mort ?

- Non ! Mais... Vous auriez pu gagner de l'argent pour payer la pomme.

- Et comment gagne-t-on de l'argent ?

- Avec un travail !

- Et comment obtient-on un travail ?

- Heu...

- En faisant des demandes. Il faut un CV, être diplômé, un nom pas trop étranger, être bien logé... Et comment peut-on être bien logé ? Comment peut-on avoir des diplômes ? Avec de l'argent. Il faut travailler pour avoir de l'argent... Mais il faut de l'argent pour pouvoir travailler.

- Mais... Il faudrait que l'on donne un peu d'argent aux gens qui veulent trouver du travail, alors !

- En effet. Au début de notre siècle, cela existait. Mais cet argent devait venir de quelque part. Certaines personnes, principalement ceux qui avaient déjà plein d'argent, étaient mécontentes qu'une partie – généralement infime – de leur trésor parte aider des gens qu'ils ne connaissaient pas. Ils se mirent à détruire petit à petit, en prenant leur temps, toutes ces mesures qui aidaient des gens qu'ils méprisaient : ceux qui n'avaient rien. Actuellement, ces gens continuent leur oeuvre, avec à leur tête ton père.

- Je pourrais lui demander de vous aider ?...

- Non ! Surtout pas ! Comment crois-tu que je pourrais accepter ça ? Je me ferais aider par ton père seulement si ce dernier aidait tous les gens qui sont dans le même cas que moi. Et crois-moi, il sont nombreux ! »

Je me souvins de la réaction de mon père quand j'avais entendu pour la première fois la musique. Même s'il ne devait aider que le Musicien, il répugnerait à le faire, surtout s'il savait que c'était à cause de lui que j'étais partie de l'école...

Je mordis enfin dans ma pomme, lui signifiant ainsi que j'acceptais sa façon de se nourrir. Nous continuions à marcher dans les rues. Je ne savais pas où j'étais, et je me fiais uniquement à lui. Je commençais cependant à réaliser ce que j'avais fait. Je devais faire mon entrée en sixième, et j'étais partie, sans prévenir personne, ni ceux qui s'occupaient de l'école (je ne me souvenais même plus du nom de celle qui devait s'occuper de moi), ni mes parents... C'était extrêmement mal élevé et mal poli... S'étaient-ils rendu compte maintenant que je n'étais plus là ? Oui, sûrement depuis un certain temps. Celle qui devait s'occuper de moi avait dû terminer son café, puis revenir dans la cour. Elle avait peut-être demandé au garçon à l'oeil de verre ce qui s'était passé. Il avait dû lui expliquer que j'étais partie. Et même s'il avait menti, ou si elle ne lui avait pas demandé, elle avait dû supposer que j'étais restée dans la cour, et elle m'avait sûrement cherchée là... Mais je n'avais pas répondu à l'appel, et là ils s'étaient forcément rendu compte que je n'étais plus dans l'école. Là encore, peut-être que quelqu'un m'avait vue, et l'avait signalé. Je ne devais pas passer inaperçue, avec ma canne et mes lunettes noires. S'ils annonçaient qu'ils recherchaient une fille aveugle, il y aurait bien quelqu'un pour signaler ma disparition !

Et après ?... Ils avaient peut-être averti mes parents ?... Non, pas sûr. Vu ce qu'a dit mon père à la directrice, celle-ci n'a peut-être pas envie qu'il soit au courant... Mais s'ils ont demandé aux pensionnaires s'ils savaient où j'étais, ma soeur a forcément appelé mes parents... Donc ils sont au courant. Je ne doutais pas que mon père mette tous les moyens en oeuvre pour me retrouver. Dans d'autres circonstances, j'en aurais peut-être été rassurée... Pas maintenant. Je n'avais pas du tout envie de retourner à l'école. Je trouvais intéressant d'y apprendre des choses, mais là, c'était la première fois que quelqu'un s'intéressait vraiment à moi, que je pouvais discuter avec quelqu'un... C'était quelqu'un qui ne semblait pas se soucier de savoir si j'étais présentable, quelqu'un qui n'avait pas honte d'être à côté d'une infirme. S'ils me cherchaient, je ne voulais pas du tout qu'ils me trouvent. Il fallait donc aller le plus loin possible !

« Où sommes-nous ? » demandai-je.

« Nous remontons la rue Ionesco, en direction du boulevard Apollinaire. Et nous suivrons celui-ci !

- Jusqu'où ?

- Jusqu'à la Bastille ! » ajouta-t-il en riant légèrement. « Tu as une poubelle sur ta droite. »

Il guida ma main, et je jetai le trognon de ma pomme.

« Sommes-nous loin de mon école ?

- Ton nez colle ? Tu veux un mouchoir ?

- Sérieusement...

- Sérieusement ? Je ne sais pas où est ton école. Quant à l'endroit où nous nous sommes rencontrés, chaque pas nous en éloigne, mais... chaque pas nous en rapproche.

- Ce n'est pas possible !

- Tout est possible. Pour toi, comment sais-tu si on est loin de quelque chose ou pas ?

- Je... Il suffit de prendre la distance entre nous et l'endroit où nous nous sommes rencontrés, et de juger si c'est loin ou pas !

- Cela est très compliqué, donc. Pour deux raisons. La première, et bien évidemment la seconde (trop classique, celle-là). La première, c'est que la notion de « loin » est très relative, mais elle n'est pas trop problématique, car je pourrais te donner la distance, et te laisser juger. La seconde, par contre, est beaucoup plus épineuse. Comment voudrais-tu calculer la distance entre nous et le lieux de notre rencontre ?

- On mesure la distance... Le chemin que l'on a parcouru...

- Et imagine que nous ayons tourné en rond autour de ce lieu... Le chemin que nous aurions parcouru aurait beau être long, cela ne voudrait pas pour autant dire que nous soyons loin...

- Alors... On mesure la distance en ligne droite !

- C'est déjà une meilleure idée. Mais une telle distance ne sert pas à grand chose...

- Pourquoi ?

- Parce que la Terre est ronde ! Es-tu capable de traverser la Terre ? Je suppose que non.

- Mais la Terre est tellement grande que cela ne change pas grand chose !

- Cela ne change pas grand chose pour une petite distance, si l'on considère que le terrain n'a pas de relief. Mais pour s'autoriser une telle négligence, il faut d'abord savoir si la distance est courte ou pas. Or, c'est justement la question que tu te poses...

- Alors comment mesurer cette distance ?

- On pourrait calculer la distance que l'on appelle à vol d'oiseau. C'est à dire la distance que parcourt un oiseau pour aller le plus rapidement d'un point à un autre, en considérant qu'il vole à une altitude constante. Cela suppose non seulement d'avoir des oiseaux bien éduqués, mais aussi, pour que la mesure soit utile, de pouvoir voyager comme eux. Les humains n'ayant pas encore appris à voler, les oiseaux étant souvent réticents pour porter des humains, la seule solution est donc de s'enfermer dans des bricolages d'acier et de métal, qui à grand renfort d'ailes, de pales, de saumons et de combustion de matières combustibles, nous donnent un simulacre de vol. Je ne doute pas un seul instant que ton père possède les moyens financiers de se déplacer par de tels systèmes, mais le fait est que tu ne peux compter sur ton père. La distance à vol d'oiseau ou d'aéromachin est une bonne approximation, mais n'est pas la meilleure.

- Et quelle est la meilleure ?

- Calculer tout simplement la distance du chemin le plus court pour aller d'un point à un autre. Bien sûr, cela fait varier la distance en fonction du moyen de transport : un métro se verra obligé de se couler dans ses tunnels, un véhicule motorisé devra rester si possible sur la chaussée et respecter les sens interdits, les chaussures et l'encéphale d'un être plus ou moins humain tenteront d'éviter soigneusement les murs des pâtés de maisons qui se profilent sans cesse sur leur chemin, et un aéromachin se devra d'éviter les autres aéromachins, voire même s'il en a la politesse et l'éducation, éviter les volatiles qui sont tout de même les usagers légitimes des espaces aériens.

- Et donc, à quelle distance sommes-nous de l'endroit où nous nous sommes rencontrés ?

- Pour quel moyen de transport ?

- Hum... A pied, par exemple.

- Nous avons pris ce qui est à ma connaissance la façon la plus rapide d'aller où nous allons (c'est à dire droit devant nous), et cela fait (à vue de soleil) deux heures que nous marchons. Je ne peux t'en dire plus, n'ayant pas les moyens de m'acheter des choses aussi inutiles qu'un podomètre. Si tu veux mon appréciation sur la distance, je dirais que nous sommes trop près de ceux qui te recherchent.

- Pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt ! » m'exclamai-je.

« Tout ce que je t'ai raconté ne t'a donc pas plu ? » Il avait pris un air déçu en me répondant. Il avait l'air tellement passionné quand il se lançait dans ses longues tirades ! Et je dois avouer que cela m'intéressait.

« Mais si ! Cela m'intéresse vraiment ! C'est juste que je suis inquiète... On doit me rechercher, et je ne veux pas que l'on me retrouve !

- Pourquoi ? Ces gens veulent te sauver ! Imagine que tu as été enlevée par quelqu'un de très méchant, qui te veut du mal...

- Mais ce n'est pas vrai !

- En es-tu sûre ? »

A ce moment là, mon pied buta contre un trottoir. Je faillis tomber, mais il me retint. Depuis un certain temps, je ne me servais presque plus de ma canne, qui de toute façon ne convenait pas. Je me fiais à sa main, grâce à laquelle je sentais quand il montait ou descendait une marche. Mais là, il avait dû marcher délibérément de biais, de façon à ce que j'arrive la première au trottoir.

« Tu vois ! Tu devrais faire plus attention à tes fréquentations. Et aussi te servir de cette canne ! Pourquoi l'as-tu, alors que tu ne l'utilises pas ?

- Je n'arrive pas à m'habituer à cette canne. J'en avais une autre, avant, mais celle-là ne m'aide pas.

- Donc autant s'en séparer, non ? Cela fera un indice de moins pour ceux qui te recherchent. »

Il me prit la canne.

« Qu'allez vous en faire ? Ils ne faut pas qu'ils la trouvent, ils sauraient que nous sommes passés par là !

- En effet. Je vais la glisser dans la remorque de ce camion. »

Il me lâcha la main. Je l'entendis faire quelques pas, puis revenir.

« Voilà, c'est fait, reprit-il. Maintenant, cette canne risque de se retrouver à l'autre bout de la France, ce qui ne pourrait qu'aider les enquêteurs.

- Que voulez-vous dire ?

- Nous sommes à peu près au centre de la France. L'autre bout, c'est donc ici... De toute façon, ça n'a pas de sens. La France n'a qu'un seul bout, et il en fait tout le tour. »

Il se tut pendant quelques instants. Puis je le sentis lâcher ma main, se placer devant moi, et poser ses deux mains sur les branches de mes lunettes noires.

« Veux-tu que je te les enlève ? Cela fera encore une façon de moins de te reconnaître. »

J'acceptai. Il me les enleva doucement, les replia, et les glissa dans une poche de ma robe.

« Je... Je n'ai jamais encore osé poser la question, hésitai-je. Mes yeux... Comment sont-ils ?

- Ils sont superbes. Deux grands yeux dorés. A les voir, on n'a pas du tout l'impression qu'il leur est arrivé quelque chose.

- C'est normal, c'est au niveau du cerveau... C'est comme si j'étais paralysée des yeux...

- Bon, repartons. »

Il me reprit la main.

« Je suis sûr que tes parents, ou ton école, auront fait passer des photos ou des descriptions de toi. Et ces descriptions ne feront que reprendre ce que tout le monde verra sur les photos, à savoir une canne blanche, des lunettes noires, et une grande robe de princesse blanche, et à la rigueur de longs cheveux blonds, mais ça c'est à la mode dernièrement, et se remarquera moins. Il reste la robe à changer. Et ça tombe bien, il me faut un nouveau chapeau.

- Vous portez un chapeau ? C'est ringard.

- Ton père porte-t-il des chapeaux ? Non ? Pourtant c'est un ringard, un conservateur dans le jargon. Si lui ne porte pas de chapeau, alors c'est que les chapeaux ne sont pas ringards. Et ça va bien avec mon rôle de musicien mendiant...

- Pourquoi dites-vous que mon père est un ringard ?

- C'est un conservateur, quelqu'un qui aime le vieux, mais qui n'a pas de goût : il prend le vieux parce que c'est vieux et non pas pour des raisons de qualité. Pense à la maison dans laquelle tu vis, aux vêtements que tu portes ! Tout ça, ça n'a qu'un seul but : faire vieux, montrer que c'était mieux avant, et qu'il faut revenir au même stade qu'avant, ce qui, soit dit en passant, sera bientôt réalisé. Ton père, en tant que patron des patrons, et donc patron des françaises et des français, poursuit l'oeuvre de ses prédécesseurs, en démolissant méthodiquement tout ce qui avait permis de se rapprocher un tant soit peu d'une démocratie où chacun est égal avec les autres. Note qu'en cela je tombe aussi dans le syndrome d'« avant c'était mieux ». Les socialistes qui veulent revenir aux trente-sept heures sont les conservateurs du futur ! D'ailleurs ce mot de conservateur est très ambigu : au lieu de vouloir conserver la situation actuelle dans un état figé immuablement, ils veulent revenir à un état antérieur. Dans ce sens, ce sont plus des rétrogradeurs que des conservateurs. Une mauvaise langue dirait que ce sont plutôt des conserviteurs, serviteurs d'idées plutôt farfelues et dangereuses, mais je ne suis pas une mauvaise langue... Celle-ci n'est qu'une part de mon être.

- Mais ringard ne veux pas forcément dire conservateur. » remarquai-je.

« En effet. Être conservateur, ça a quelque chose d'absolu : c'est clairement défini. Être ringard... ça dépend. C'est en quelque sorte l'inverse d'être à la mode, donc quelqu'un qui parait ringard, comme toi avec ta robe de princesse, pourrait devenir à la mode si la mode robe de princesse revenait... Ce dont je doute. Ton père, en ce sens, est à la mode. C'est du moins ce que les gens raisonnables découvrent en regardant les émissions venues d'Istanbul, la capitale de la mode. Sais-tu, à ce propos, qu'autrefois c'était Paris qui avait ce rôle ? Non ? De toute façon, personne ne s'en souvient. Et ceux qui s'en souviennent murmurent : « tant que c'est resté dans l'Union... » Trêve de digression, je disais donc que ton père est à la mode d'Istanbul. Cette mode, c'est s'amuser à s'emmitoufler dans des costars cravates, avec chemise à manche courte et paniers nike pour faire victorieux, mais attaché case pour montrer que cette apparence de décontraction est juste une apparence, une mode.

- Mais si mon père est à la mode, et qu'être ringard, c'est ne pas être à la mode, pourquoi dites-vous que mon père est ringard ?

- Tu dois bien l'aimer, ce père, pour le défendre ainsi... Réfléchis : admettons qu'il est à la mode d'Istanbul. Admettons qu'il est ringard, et que ringard veut dire « ne pas être à la mode ». Cela voudrai dire que la mode d'Istanbul est ringarde, qu'elle n'est pas à la mode.

- C'est ridicule !

- En effet, toute cette histoire de mode est ridicule. C'est pour cela même qu'elle n'est plus à la mode. Bien sûr, le monde d'en haut, conservateur comme il se doit, y croit encore. C'est une manie chez eux de se complaire dans les habitudes du siècle passé... Voire des siècles passés, vu ta robe. Ils pensent encore à la mode, jouent à jouer les victimes fachion. Ca les amuse. Mais ce qu'ils ne savent pas, ce qu'ils ignorent, c'est que chaque jour, des gens sont exclus de ce monde d'en haut. Chaque jour, des gens perdent en même temps que leur travail l'envie d'accéder à ce monde d'en haut. Le monde d'en haut se referme sur lui même, il se recroqueville, il s'autise. Le monde d'en haut est de plus en plus riche, mais de plus en plus petit. Ils laissent vivre leur système comme s'il s'agissait d'une machine bien rodée pouvant tourner pendant des siècles en ayant le même comportement. Ils ne voient pas, pire ! Ils ne veulent pas voir que leur monde diminue. Ils continueront à singer leur vie jusqu'à la fin, tels des automates répétant inlassablement les mêmes gestes, mais de moins en moins précisément, car le ressort se détend peu à peu.

- Où est le rapport avec la mode ?

- La mode ? Elle disparaîtra en même temps que ce monde d'en haut, que ce monde du vingtième siècle, du siècle dernier. Car le monde d'en bas, constitué d'une masse grandissante de ceux qui sont rejetés par le monde d'en haut, et surtout de cette grande majorité de gens qui vivaient entre ces deux mondes, avec l'espoir maintenant perdu d'accéder à celui d'en haut, ce monde d'en bas en a marre de l'uniformisation imposée par le carcan de la culture du monde d'en haut. Nous, car je suis une parcelle de ce monde d'en bas, préférons laisser libre cours à la créativité de chacun, et nous pensons voir là le futur. Avons-nous raison ? Qui sait...

- Et vous, votre façon d'être original, c'est de porter un chapeau ?

- Et une cape noire sur le dos, un peu à la Zorro.

- Zorro ?

- Une déformation dyslexique de zéro. Le magasin de vêtements et autres cache-peau est après la fleuriste.

- Je vous rappelle que je suis aveugle. Je ne sais pas si la fleuriste est loin d'ici...

- On ne va pas recommencer pour savoir si c'est loin ou pas. D'ailleurs, que t'importe d'aller chez la fleuriste ? Voudrais-tu des fleurs ? Désolé, mais je me refuse d'emprunter des choses dont je n'ai pas un besoin vital. Par contre, toi, si nous voulons prolonger cette discussion, tu vas avoir besoin de te changer, et c'est le magasin qui se trouve juste devant nous. Avant d'entrer, je vais t'expliquer comment procéder : une fois à l'intérieur, je te choisirai un jean et un tee-shirt, je te guiderai vers une cabine d'essayage. Tu te changeras, tu remettras ta robe de princesse sur le porte-manteau, et on ira la reposer, comme si tu étais entrée en jean, ce qui parait plus courant qu'entrer en robe de princesse. Moi pendant ce temps-là, j'aurai trouvé mon chapeau. Ça marche ?

- Non. Si je veux me changer, il faudrait que l'on me dénoue ma robe, dans le dos. Je ne peux pas le faire toute seule. Et c'est quoi un jean ? C'est un vêtement original, pour que je ne sois plus ringarde ?

- Bon pour la robe on se débrouillera : je te déferai vite fait les noeuds avant que tu entres dans la cabine d'essayage. Mais tu ne sais vraiment pas ce qu'est un jean ?

- Non, je n'en ai...

- Bon. C'est une race de pantalons étroits, rêches, peu confortables, et tout sauf originale. Car pour l'instant, tu n'as pas vraiment le droit à l'originalité : il faut que tu passes inaperçue.

- C'est que... je n'ai jamais mis de pantalon...

- Hum... Bon. Je suppose que tu arriveras à te débrouiller : c'est simple, tu repère au bouton et à la braguette le devant, tu enfiles les jambes dans les jambes, en essayant de ne pas enfiler deux jambes dans une seule, tu n'oublies surtout pas de fermer la braguette et le bouton, et si ça serre, c'est normal. OK ? »

Il ne me laissa pas vraiment le temps de répondre, et m'entraîna dans le magasin. Une marche et un dong sonore m'annoncèrent mon entrée dans la boutique.


Je déambulais, accrochée à la main du Musicien dont je ne savais toujours pas le nom, entre ce que je supposais être les rayons, car je sentais les étoffes quand je passais trop près. Je n'étais jamais allée dans un magasin de vêtements auparavant, nos robes étant faites sur mesure, par un couturier. D'ailleurs, je n'ai que très peu de souvenirs de magasins. Peut-être une bijouterie, ou une galerie d'art...

« Attends... ne bouge pas ! »

Il me lâcha la main, et m'appuya dans le dos quelque chose. Il devait estimer les tailles de mes futurs vêtements.

« Ça, ça ira bien... trop petit. Et ça... oui, ça ça va aller. On prend. »

Il me reprit la main, et nous marchâmes encore un peu dans les rayons. Parfois, il lâchait ma main et me prenait par l'épaule, pour me faire passer devant lui, probablement pour permettre à un autre client de nous croiser dans les étroites allées ménagées entre les rayons. Cependant, cela n'arriva pas souvent. Je supposai que le magasin, en ce lundi matin, ne devait pas être trop fréquenté...


« Bon, ce jean t'ira à la perfection, je t'assure. Viens, les cabines d'essayage sont au fond. »

Il me guida pendant quelques pas.

« Nous sommes devant la cabine. Tiens, voila tes nouveaux vêtements. »

Il mit les étoffes dans la main.

« Que veux-tu que je te délace ? »

Je lui indiquai les noeuds de ma robe.


« Je les ai défaits, et ai coincé les lacets afin que ça tienne jusqu'à que tu sois entrée. En tirant un peu dessus, ça devrait partir tout seul. De toute façon, on va abandonner cette robe. » Il me poussa doucement en avant. Je sentis le rideau de la cabine devant moi, et le repoussai à l'aveugle. Une fois entrée, je tentai tant bien que mal de le refermer. Il m'aida.

« Je vais choisir mon chapeau. » me chuchota-t-il. « Une fois que tu es prête, ne sors pas ! Je viendrai te chercher... »


Je tâtai à l'aveugle autour de moi, découvris deux crochets auxquels je suspendis mes nouvelles affaires, et un tabouret dans un coin. Je commençai tant bien que mal à essayer de défaire ma robe, tirant sur des lacets à demi-défaits, massacrant des rubans sûrement très jolis avant, pour enfin pouvoir l'enlever. Je tendis brièvement la main dans la direction où j'avais repéré le tabouret afin de m'assurer de sa position, et y déposai la robe, toute froissée. Je pris ensuite le premier porte-manteau, en l'occurrence un porte-jean. Je détachai le pantalon, identifiai les jambes, remontai jusqu'à trouver la taille. Je trouva rapidement la braguette. C'était étrange qu'il y ait une braguette sur un pantalon pour fille... A moins qu'il ne m'ait passé un pantalon pour garçon ? De toute façon, je n'avais aucun moyen de le savoir alors...

Alors j'essayai de l'enfiler, mais je dus me rendre à l'évidence : il fallait que j'enlève mes chaussures. C'étaient des chaussures vernies, probablement noires, dont j'avais horreur du temps où je voyais, mais à l'époque je n'aurais jamais oser soulever un objection quant à ma tenue. Et depuis que je ne voyais plus, ça m'était bien égal. Tous les matins, Sylvie m'habillait, avec des vêtements que je ne connaissais pas. A quoi ressemblais-je ? Je ne le savais pas. Je n'avais jamais osé le demander. Tous, dans ma famille voulaient faire comme si je n'avais pas ce qui leur semblait une tare.

Je tentais tant bien que mal de détacher les attaches de mes chaussures. Au bout d'un moment, je réussis, mais je craignis de les avoir abîmées. Peu importe, après tout. J'enfilai le jean. Sentir ce vêtement raide vous coller partout... Sensation étrange, à laquelle je n'étais pas habituée.

Je n'arrivai pas à fermer le bouton de la braguette. La fermeture éclair arrivant à elle seule à faire tenir le pantalon, je décidai de laisser ce point de côté. Idem pour la fermeture des chaussures, que je n'arrivai pas à fermer toute seule. Je pris ensuite le second porte-manteau, ici un porte-tee-shirt. j'enfilai rapidement le tee-shirt, d'abord à l'envers, puis à l'endroit.

N'ayant rien d'autre à faire, je tentai à nouveau de fermer le bouton de la braguette, et y réussis enfin, par une chance miraculeuse que je ne m'expliquai pas. Par contre, les fermetures des chaussures ne voulaient toujours rien savoir, aussi je les coinçais de façon à qu'elles ne traînent pas partout.

Et, appuyée contre une cloison où je sentis un miroir, je me mis à attendre que le Musicien arrive.


Il ne fut pas long.

« Macha ! Es-tu prête ? » murmura-t-il devant ma cabine.

« Oui, mais il y a les fermetures de mes chaussures qui...

- Si ce n'est que ça, on verra plus tard. Allez, sors. »

Ce que je fis, emmenant avec moi robe et cintres. Il me prit ces derniers des mains, puis la robe, qu'il enfila sûrement sur l'un d'eux. Nous déambulâmes ensuite dans les rayons, à la recherche d'une place où remettre la robe.

« Ici c'est très bien. »

Je l'entendis écarter des vêtements, et accrocher les cintres.

« Nous repartons. » me chuchota-t-il. « Nous allons marcher dans les rayons proches de la sortie, jusqu'à ce que le moment propice advienne. A ce moment là, nous sortirons. »

Comme toujours, je me laissai guider. Enfin... comme toujours depuis ce matin. Cela ne faisait que quelques heures que nous étions ensemble, lui, le Musicien, dont je ne savais pas grand chose, et moi, l'aveugle qui devait à ce moment-là être recherchée par le monde entier... d'en haut, comme il disait.


« Attention à la marche. »

Un dong retentit.

Je sentis immédiatement que nous étions dehors. Nous fîmes quelques pas.

« Vous auriez pu me prévenir que le moment propice était arrivé !

- Je sais que tout cela ne te plait pas trop... Pour toi, c'est du vol. Je n'avais pas envie que tu prennes une démarche qui aurait pu alerter d'éventuelles personnes qui auraient pu nous voir. »


Nous marchâmes un peu en silence.

« Où allons-nous ? » demandai-je finalement.

« Toujours au même endroit.

- C'est à dire ?

- Droit devant nous. Et si possible le plus loin possible de tous ceux qui te cherchent, afin que ceux qui t'ont trouvée puissent encore discuter un peu avec toi.

- Ceux qui m'ont trouvée ?

- Moi, principalement.

- Vous me cherchiez ?

- Je te trouvais.

- Et pourquoi ?

- C'est toi qui est venue me voir, rappelle-toi. Pourquoi ?

- Parce que... »

Je me tus. Comment lui expliquer, lui décrire la Musique ? Je ne pouvais pas le faire, pas qu'avec des mots. Pourtant c'était sa musique ! Il la connaissait, et si elle m'avait guidée, c'est bien parce qu'elle voulait que je le rencontre... Où alors étais-je seulement la seule qui y avait prêté suffisamment attention pour qu'elle me guide ? Mais comment lui expliquer ça ?

Au moment où j'allais tenter de m'expliquer, il s'arrêta et prit la parole.

« Il n'y a personne, ici. Tu vas poser ton pied sur le muret, et je vais voir pour tes chaussures. »

Il guida mon pied gauche sur le muret, et je le sentis triturer ma chaussure. Il me prit ensuite l'autre pied, et fit de même. Il arrangea ensuite le col de mon tee-shirt.

« Je n'ai pas envie de te repeigner les cheveux. Tu les as un peu en bataille, emmêlés. Cette absence de coiffure te donne l'air plus banale que les subtils arrangements que tu avais auparavant. »


Nous repartîmes.

« Croyez-vous qu'ils me cherchent encore ?

-Bien sûr. Dans dix ans encore, la brave ménagère de moins de cinquante ans verra son temps de cerveau disponible usé à voir des photos vieillies de toi avec en filigrane : « Nous l'avons perdue ! ». Et même si tu es retrouvée un jour, des petites vignettes, noires et blanches, raison économique, fleuriront toujours sur les vitrines des boulangeries.

- Pourquoi les boulangers ne les enlèveraient-ils pas ?

- Ils ne sauraient même pas que tu n'étais plus perdue ! Crois-tu vraiment que ton sort les intéresse ? Crois-tu vraiment, de toute façon, que ça intéresse quelqu'un ? Le boulanger aura laissé afficher cette vignette pour que celui qui lui a proposé ne l'accuse pas de tous les torts, voire pour avoir la conscience tranquille. Les clients passeront, généralement en oubliant l'insignifiant bout de papier à peine celui-ci vu. Peut-être que certains, l'oeil attiré par le « Offre 5000 Euros pour tout témoignage vérifiable », liront le reste, et feront l'effort de mémoriser ton image... Et tenteront à leur arrivée chez eux de faire passer un joli mensonge, histoire de toucher la somme promise... Somme que personne ne touchera, car bien peu de témoignages seront vérifiables... Et même ceux qui sont ou seront plus impliqués dans ta recherche ne verront jamais qu'un ordre de mission, une promesse d'avancement, une corvée de plus... Peut-être même que certains, plus pervers encore, collectionneront les coupures de journaux sur ton cas, et parcourront les routes de France, persuadés d'avoir trouvé l'indice qui a échappé à la police, et de pouvoir te trouver avant elle, afin de te brandir ensuite comme le trophée de leur perspicacité exceptionnelle. Ceux-là, contrairement aux autres, ne resteront pas indifférents face à ta disparition. Non, ils seront enchantés que tu aies eu cette bonne idée.

- Et mes parents ? Les gens que j'ai connus ?

- Ça dépendra des relations que tu avais avec eux... Des gens que tu as connus, mais qui te détestaient pourraient être heureux de ta disparition. Des gens qui t'aimaient, par contre, des amis, des vrais... Eux seront les plus touchés par ta disparition, mais aussi par l'indifférence de ceux auxquels ils s'adresseront, voire même – pire encore – par l'intérêt feint de ces derniers. Ensuite... Tes parents, ton père, t'aimaient-ils vraiment ?

- Je... »

Quelle question ! C'était évident ! Tous les parents aiment leurs enfants, on apprend ça à l'école ! Enfin, mes parents ne m'avaient jamais dit « je t'aime », mais... Mais c'était évident ! Pas besoin de le dire... C'est que... ça doit se voir !... Se voir... à quoi ? A cette superbe canne mal fichue ? Imposée sans discussion ? A cette feinte ignorance du fait que j'étais aveugle ? A...

« Je ne te demande pas de réponses... C'est personnel, et j'ai de plus une idée sur la question suffisamment précise pour que tu t'abstiennes.

- Que voulez-vous dire ?

- Peut-être un jour, voire même aujourd'hui, tu en sauras plus.

- Que voulez-vous dire, exactement ?

- Ce que je veux dire ? Exactement ? Mais... exactement ce que je viens de dire... »

Il prit une inspiration.

« Tu sais, je ne suis pas un machin – qui est, soyons explicite, le masculin de machine – qui a le privilège – comme tout bon joueur d'échecs de nos jours – de prévoir toutes les possibilités de la discussion à l'avance. C'est pourquoi, j'élabore mon propos de la façon suivante : certains mots, certaines phrases dans la question me donnent une idée, je formule ensuite un embryon de phrase autour de cette idée. D'autres mots, d'autres phrases me donneront d'autres idées, et je reformulerai les précédents embryons de phrases de manière à ce que ces idées se suivent dans un ordre logique.

Ensuite, quand vient mon tour de parler, je formule ces embryons de phrases en phrases réellement intelligibles. Toutefois, mon propos peut évoluer au cours de son énonciation. C'est pourquoi, il m'arrive de changer mon discours, de rajouter des passages...

- Vous faites ce que tout le monde fait !

- Non.

- Comment ça ?

- Les machins et machines qui parlent tout comme ils joueraient aux échecs ne font pas comme ça. »


Une sirène assourdissante passa à tout allure à côté de nous. Je sursauta. Le Musicien passa un bras sur mon épaule, comme pour me rassurer. Mais il parla d'un ton inquiétant :

« C'était une voiture de police, sirènes et feux allumés...

- C'était peut-être pour moi.

- J'y pensais, c'est inquiétant... Nous allons nous éloigner un peu d'ici, et nous prendrons une décision.

- Quelle décision ?

- Je l'ignore, nous ne l'avons pas prise. Mais nous en reparlerons plus tard. Cette voiture filait à toute allure quelque part, sans véritablement prendre gare – routière – où elle allait. Imagine qu'elle t'ait écrasée ? Quelle ironie du sort !

- Je ne trouve pas ça drôle...

- Tu devrais, pourtant. Cette voiture ne t'a pas écrasée, pas vrai ?

- C'est dans un accident de la route que j'ai perdu la vue...

- Raconte-moi !

- Je... C'était en fin d'après-midi. Nous avions été invitées, ma soeur et moi, à une fête, organisée par la femme du ministre de l'extérieur, pour sa fille, qui avait trois ans de plus que moi. Je ne voulais pas vraiment y aller, mais ils avaient insisté : ma soeur ayant réussi à se défiler grâce à une autre invitation, je devais y aller, car il fallait qu'il y ait exactement le même nombre de filles que de garçons, et que sans moi, l'un des sexes serait désavantagé... Cela m'était égal, mais mes parents insistèrent eux aussi, arguant qu'il fallait, pour l'avenir, que je noue des relations avec les gens de ma classe, afin de favoriser mes chances de faire un bon emménagement.

- Ils sont pré-voyants tes parents !

- Ils n'avaient pas très bien prévu leur coup, ce jour là. Je suis donc allée à cette fête. On a discuté, bu du coca-cola, dansé sur du rjozzck. Je me suis ennuyée, et dès que la politesse me l'a permis, j'ai fait rapidement mes au-revoir, et ai demandé à Claude, notre chauffeur de l'époque, de me raccompagner à la maison... Je n'aurais pas dû le faire. Si je l'avais fait un instant plus tard, peut-être que ça se serait passé différemment...

- Et si le nez de Cléopâtre eût été différent, cela aurait changé la face du monde... Encore faut-il assimiler le monde à Cléopâtre.

- Pardon ?

- Non, rien. Continue.

- Je suis donc montée à l'arrière de la limousine. Nous sommes partis. A un carrefour, nous continuions tout droit. Un camion arrivait transversalement, et voulait tourner à droite. Pour lui, la voie était libre. Mais au dernier moment, le camionneur a vu un enfant courir sur la route. Il a tourné brusquement le volant pour l'éviter, et a écrasé l'arrière de notre voiture. Je regardais la scène quand elle s'est produite ! Le chauffeur du camion a cru bien faire... Et a peut-être bien fait. Je préfère être aveugle, plutôt que ce petit soit écrasé. Claude était à l'avant de la voiture, il a été moins touché. Moi, je me suis évanouie. La dernière image que je me souviens avoir vue, c'est ce camion qui me fonçait dessus...

« On m'a raconté après que Claude et le chauffeur du camion, tous deux indemnes, se sont mis à me dégager, pendant que des passants appelaient les secours, et que la maman récupérait son enfant.

« Quand j'ai repris connaissance, à la clinique, on m'a expliqué que pour l'instant, j'étais aveugle, et que cela risquait d'être définitif. On m'a dit aussi que j'avais pas mal de choses de cassées, mais que ça se remettrait...

« Ma mère est passée plusieurs fois me voir. Elle ne faisait que pleurer, comme si j'étais morte. Je pouvais lui dire n'importe quoi, et principalement la vérité : j'avais cru mourir en voyant le camion arriver, et j'étais tellement contente que les seuls dégâts soient la perte de ma vue ! Même si cela m'embêtait, je ne regrettais pas.

« Un pompier, aussi, est venu me voir. C'est lui qui m'a raconté comment tout s'était passé, après que je me suis évanouie. Je lui ai demandé si tous les autres allaient bien : Claude, le chauffeur du camion, l'enfant... Il a pris un air désolé, et m'a expliqué que mon père (qui n'était même pas encore venu me voir) avait licencié Claude, porté plainte contre ce dernier, contre le chauffeur du camion, et contre la mère de l'enfant, pour tentative d'homicide involontaire. C'était ridicule ! J'avais tout vu : personne n'était responsable ! Je l'ai dit au pompier, qui a prit un air désolé, ne voulant pas que mon père soit gêné si je n'étais pas d'accord avec lui. Il est parti.

« Enfin, mon père est venu me voir. Il arrivé en me disant : « Ma fille, j'ai plein de bonnes nouvelles pour vous !

- Lesquelles, Père ?

- J'ai réussi à faire accélérer les procédures, et je voulais vous en faire la surprise : les procès contre notre ancien chauffeur, le conducteur du camion et la mère de l'enfant vont commencer dans un mois ! Êtes-vous contente ?

Je suis restée sans voix.

- J'espérais bien que cela pourrait compenser le triste état dans lequel vous vous trouvez...

- Non, Père, je... C'est que, j'ai vu ce qu'il s'est passé : ce n'est de la faute à personne...

- Voyons, ma fille, c'est toujours de la faute à quelqu'un. Je n'en discuterai pas plus longtemps, je suis pressé.

Je l'ai entendu se lever, et j'ai demandé :

- Pourrai-je assister au procès ?

- Cela risque d'être bien long et ennuyeux, mais je comprends que ce soit important pour toi. Je vais essayer de voir ça avec les médecins. » Et il est parti.

- Et ensuite, me demanda le Musicien, comment se sont passés les procès ?

- Ils m'ont mise dans un fauteuil roulant, je n'avais pas encore la possibilité de bouger. Les divers témoignages des passants ont immédiatement disculpé la maman. On lui a juste demandé de faire bien plus attention, mais je crois qu'avec ce qui lui est arrivé, elle ne lâchera plus d'une semelle son enfant. Pour le procès du conducteur, on m'a demandé de témoigner. Je crois que c'est le pompier qui leur avait suggéré ça, car ils devaient auparavant penser que je n'étais pas en état de répondre à leurs questions. Peut-être mon Père l'avait-il fait exprès. Bref, je leur ai raconté la scène telle que je l'ai vue, et cela à rapidement disculpé le conducteur du camion : si la principale victime l'innocentait, que pouvait-on lui reprocher ? Le conducteur n'était pas français, mais il est venu me voir après le procès, et m'a dit « Merci » dans un français maladroit.

« Cela n'a pas plu à mon Père. Je l'ai bien senti. Il n'a rien dit, car dire quelque chose aurait été manifester publiquement que sa propre fille était en désaccord avec lui. Il a fait comme si je n'avais jamais rien dit, mais je suis sûre qu'il n'a pas oublié. « Mais il a pris sa revanche en s'acharnant contre Claude. Ses avocats se sont déchaînés pour démontrer qu'il aurait dû rouler moins vite, emprunter un autre chemin, voire faire un autre métier. Il a été condamné à de la prison ferme, et a fait appel. L'appel n'a pas encore eu lieu, mais maintenant il est au chômage, et Sylvain a pris sa place. »

Je me tus. Le Musicien conserva le silence pendant quelques instants. On entendait juste le bruit de nos chaussures, et au loin, les bruits de la ville, des voitures qui passent...

« En fait, ton père t'avait déjà perdue...

- Que voulez-vous dire ?

- Tu as commencé à t'opposer à ton père depuis cet accident. Si aujourd'hui tu as décidée de t'éloigner un peu du chemin déjà tracé de ta vie, ton père devait s'y attendre.

- En fait... non. Je ne m'étais jamais formellement opposée à mon père. Quand il m'avait annoncé qu'il avait porté plainte pour mon accident, je m'étais plus étonnée qu'opposée. Quand on a demandé mon témoignage, j'ai dit ce que je savais être vrai. Mon père ne m'a jamais dit d'accuser qui que ce soit. Il était sûr que je le ferais, car il ne concevait pas que l'on puisse faire autrement. Dans les faits, je me suis opposée à lui, mais ma seule volonté n'a été que de dire la vérité, comme on me le demandais. Depuis, ses réactions ont peut-être fait naître en moi un sentiment de révolte, mais je l'ai toujours réprimé. Si je suis... venue vous... rencontrer, ce n'est pas pour contrarier qui que ce soit. C'était juste pour la beauté de votre Musique. Vous ne m'avez jamais expliqué comment vous faites... Ni même qui vous êtes !

- Arrêtons-nous ici ! » m'interrompit-il. « Ici, nous avons un peu de temps sans que l'on nous voie, sans que l'on nous entende...

- Où sommes-nous ?

- À un carrefour où, dans un coin, une sorte de toute petite place a été aménagée, avec quelques arbres qui nous cachent du reste de la route. Pour l'instant, c'est désert. Il n'y a pas un chat, juste Macha... »

Je sentis au son de sa voix qu'il devait sourire.

« Nous avons croisé il y a peu de temps une voiture de police, reprit-il d'une voix plus sérieuse. C'est le moment. Il faut que tu prennes une décision.

- Que voulez-vous dire ?

- J'aimerais que tu choisisses : soit nous allons retrouver ceux qui te cherchent, la police, par exemple, et tu pourras reprendre ta vie normale, et oublier. Soit tu continues à me suivre. Mais dans ce cas, il est peu probable que tu revoies tes parents, du moins dans l'immédiat. Tu es entièrement libre de faire ton choix, mais tu dois le faire maintenant. »

Le bon sens me poussait à revenir, à retrouver une vie routinière que je connaissais. J'avais passé une matinée extraordinaire, et contrairement à ce qu'il disait, je ne pourrais jamais oublier. En continuant, j'aurais eu l'impression d'abuser d'un plaisir que je ne méritais pas, celui de discuter avec quelqu'un. Mais avant de le quitter, je voulais absolument savoir : qui était-il ?

« S'il vous plaît... vous avez éludé ma question plusieurs fois : pouvez-vous me dire qui vous êtes ? Je vous ai parlé de moi, vous savez plein de choses... Et je ne sais rien de vous.

- Je ne veux rien te dire avant que tu aies choisi... Je ne veux pas t'influencer dans ton choix... »

Mais je voulais savoir ! Je m'en rendais compte à ce moment-là : depuis la première fois que j'avais entendu la Musique, je voulais savoir qui était capable d'un tel enchantement. D'après ce qu'il avait dit, une fois ce choix effectué, je pourrais savoir. Mais me le dirait-il si je refusais de le suivre ? De toute façon, quoi qu'il dise, il me serait toujours possible de revenir, je pourrais m'échapper en courant dans la rue, crier jusqu'à ce qu'un passant entende : « Je suis Macha de Lérièse ! Je suis aveugle et perdue, aidez-moi ! ». Il y aurait bien quelqu'un qui pourrait m'aider, appeler la police...

« Je viens avec vous !

- Tu es sûre ? » me demanda-t-il, sur un ton presque embarrassé. « Je suis sûre de moi. »

Il me reprit le bras, et nous recommençâmes à marcher.


« Attention, nous allons passer à travers un immeuble en ruine. » m'avertit-il.

« Comment ça ?

- L'immeuble a brûlé il y a longtemps. Il n'a bien sûr jamais été reconstruit. Les gens qui vivaient entassés dans l'immeuble ont ensuite vécu entassés dans les ruines de l'immeuble. Jusqu'à ce que les immeubles alentour, encore entiers, soient laissés à l'abandon par leurs riches propriétaires, qui ne voulaient plus habiter dans ce quartier trop « chaud » pour eux, mais bien trop froid l'hiver ceux qui désormais y vivent. Nous allons passer par la porte, inexistante depuis longtemps, traverser le hall pour gagner une cour intérieure. Le plafond du hall est en partie éboulé, mais ça reste praticable, et je te guiderai. »

Nous avançâmes, montâmes une marche. Je sentais des débris en tous genres sous mes chaussures, que je m'efforçais d'éviter. Un moment, dans un passage plus étroit, il passa derrière moi et me guida par les épaules. Enfin j'entendis le grincement d'une porte métallique, qu'il me fit franchir ensuite.

« Voilà ! Comme je le pensais, il n'y a personne.

- Vous semblez bien connaître l'endroit...

- J'y ai passé quelques nuits... Contrairement aux clochards qui y vivent presque toute l'année, ajouta-t-il d'un ton méprisant.

- Si vous y avez dormi quelques nuits, n'êtes-vous pas aussi un clochard ?

- Non ! Quand je parle de clochard, je parle de ces pauvres bougres qui ont encore l'espoir de retrouver du travail, et qui font la manche dans les rares stations de métro ouvertes au public. C'est pour cela qu'ils ne sont déjà plus là. Ils se lèvent à l'aube, et pour faire quoi ? Vivoter sans but. Ils pourraient rester à dormir, ils s'ennuieraient moins.

- Parce que vous, quand vous jouez la Musique sur le trottoir, vous avez un but ?

- Oui, j'ai un but. C'est pourquoi nous sommes ici. Je vais maintenant répondre à ta question : qui je suis. Mais avant, nous allons nous asseoir. Il y a un vieux seau, ici. Assieds-toi dessus... Voilà. Il y a une caisse pour moi. »

Il se tut pendant quelques instants.

« Si tu veux que je te dise qui je suis, il faut que je te raconte mon histoire. Cette histoire commence par l'histoire de ma mère. Elle s'appelait Megan Mordlin. Elle était étudiante en cosmétique, mais comme elle venait d'une famille classe moyenne, elle avait été obligée de s'endetter pour faire ses études, et aussi de travailler. Elle travaillait comme serveuse dans un bar assez chic de Paris. Il y avait un client, assez riche, fils de bonne famille, qui venait régulièrement. Il discutait avec elle, un peu. Au bout d'un certain temps, ils sont sortis ensemble. Enfin... cela voulait surtout dire que, de temps en temps, il allait la voir, pour prendre du bon temps. Elle essayait de le voir plus souvent, d'aller au cinéma, ce genre de chose... Mais elle n'avait pas vraiment le temps, avec ses études, son travail... Et elle manquait d'argent, pour l'inviter. « Un jour, elle lui annonça une excellente nouvelle : elle était enceinte. Elle pensait qu'ainsi il ne pourrait plus se défiler, qu'ils seraient obligés de vivre ensembles. Elle l'aimait, elle rêvait à un monde parfait, sans soucis, lui et sa fortune, elle et son amour, eux et leur enfant.

« Ce fut le contraire qui arriva. Quand elle lui annonça la nouvelle, il partit en claquant la porte. Elle ne l'a plus jamais revu. Il s'appelait Arnaud-Louis de Lérièse.

-Mais... C'est mon père ! » m'exclamai-je.

« Nous avons l'honneur de partager cette tare. Ma mère ne savait plus quoi faire. Finalement, elle se décida à garder son enfant. Elle en parla à ses parents, qui eux voulurent absolument tenter le tout pour le tout, aller à l'étranger, dans des pays où l'avortement était encore autorisé. Car ils savaient qu'elle ruinait son avenir. Megan voulait garder son enfant. Je lui en suis quelque part reconnaissant, malgré tous les malheurs que cela a pu provoquer. A cause de ça, elle s'est brouillée avec ses parents. Je n'ai jamais connu mes grands-parents.

« Bien évidemment, quand elle a demandé un congé maternité, on lui a fait comprendre qu'elle pouvait partir, mais que ce n'était plus la peine de revenir.

« Elle a accouché seule, au milieu d'un service d'urgence bondé, les seules maternités de cette partie de la capitale étant dans des cliniques privées, qu'elle ne pouvait se payer. Là, elle m'a donné un nom, Merlin, comme le magicien de la légende. Une semaine après, elle a dépensé ce qui lui restait d'économies pour prendre le train et aller en province. Quand on va loin dans le sud, on trouve encore des villages où les gens oublient d'être méfiants, oublient les différences, et se rappellent encore comment aider les autres. Ils aidèrent ma mère, lui trouvèrent des petits boulots.


J'ai vécu heureux, là-bas.

« A cinq ans, je suis allé dans une sorte d'école. C'était un couple de vieux professeurs, lui avait été professeur de biologie en université, elle professeur de français au Lycée. Quand l'école publique a été privatisée, ils ont abandonné leur travail, pour faire cette école. On y allait dans une ancienne grange de la ferme qu'ils possédaient, écartée du village. Ils avaient aménagé la grange, récupéré deux tableaux, des tables et des chaises, mis une cloison, qui séparait les deux classes, mais par laquelle on entendait tout. L'hiver ce n'était pas très bien chauffé, mais ce n'était pas grave. Pour nous, les enfant, c'était ça ou aller dans les centres d'apprentissage public, qui vous faisaient travailler dès neuf ans. La plupart des parents avaient connu la fin de l'école publique, et désiraient que leurs enfants aient une bonne éducation. Les deux professeurs ne demandaient pas à être payés par enfants. Ils demandaient simplement que les gens se regroupent pour donner, à la hauteur de leurs moyens, ce qu'ils pouvaient. Ma mère ne donnait pas grand chose, mais souvent nous allions les aider pour leur potager, ou des choses comme ça.

« Moi, ça m'intéressait. J'ai appris à lire, à écrire, à compter, j'ai appris l'Histoire, la géographie, un peu d'américain. Et surtout, j'ai appris à jouer de la musique.

« C'était un jour où Monsieur et Madame les professeurs, comme on les appelait, faisaient leur ménage de printemps. En fouillant dans des cartons qu'ils avaient au grenier, je suis tombé sur un harmonica. J'avais déjà dû en entendre parler, en lire une description ou en voir une image, car je reconnus ce que c'était. Je demandais tout de suite à Madame la Professeur si elle savait en jouer. Elle a regardé l'harmonica bizarrement, et m'a répondu que non, ce n'était pas elle, mais son mari. Je suis allé voir ce dernier, et il a pris l'harmonica, l'a porté à ses lèvres. Il s'est concentré pendant quelques instants, puis a joué une mélodie comme jamais je n'en avais entendu. Il s'est arrêté, bien trop vite à mon goût, et m'a demandé si je voulais apprendre à jouer. Je lui ai répondu oui, et il m'a donné l'harmonica. J'étais très content, et si je fis un timide refus, c'était par politesse. Il me dit que je devais le prendre. Un jour, on lui avait aussi demandé s'il voulait apprendre. Il avait répondu comme moi, et avait reçu l'harmonica.

« Quelques jours après, il m'emmena dans un bois tout proche, et me dit d'essayer de reproduire le chant des oiseaux. Au début, j'essayais diverses notes, qui faisaient fuir les oiseaux. Il m'a dit de revenir ici, de m'entraîner, et de revenir le voir quand je saurais imiter les oiseaux. Je me mis alors à jouer chez moi toutes les notes, n'importe comment, afin de connaître par coeur tous les sons que je pouvais faire. Ensuite, en forêt, quand j'entendais un son, je savais comment le reproduire.

« Pendant un an je me suis entraîné. A la fin, je répondais aux oiseaux tant et si bien qu'ils croyaient avoir affaire à leurs congénères. En plus, j'en appris énormément sur les oiseaux. Quel oiseau fait tel cri, sur quel arbre il allait de préférence... J'utilisais pour ça un vieux manuel de biologie trouvé dans la bibliothèque des professeurs.

« Ensuite, le professeur me fit écouter des vieux CD qu'il avait chez lui, et je devais m'entraîner à reproduire ici les mélodies, là l'accompagnement...

« Tout se passait pour le mieux, mais quand j'eus huit ans, ma mère tomba malade. Au début, ce n'était pas grand chose... Un peu de rhume, un peu de fièvre, de temps en temps... des migraines, un peu de toux... Mais, au fil du temps, ça s'aggrava. Ses crises étaient plus violentes.

« Le médecin le plus proche habitait à deux villages de là. Il passait régulièrement dans notre village, et il accepta d'examiner ma mère pour pas très cher. Il lui donna quelques médicaments à prendre, tous hors de prix, qu'une vieille femme du village nous remplaça par des herbes censées faire le même effet. L'état de ma mère se stabilisa, pendant un moment.

« Je venais d'avoir dix ans. Ma mère allait de plus en plus mal. C'est à peine si elle pouvait tenir debout, certains jours. J'allais moins souvent à l'école, pour m'occuper d'elle. Un jour, elle décida qu'elle voulait rentrer sur Paris, savoir ce qu'étaient devenus ses parents. Les gens du village comprirent. Ils se cotisèrent pour lui avancer les billets de train, sachant qu'elle ne pourrait probablement jamais les rembourser. Nous étions presque arrivés quand elle fit une nouvelle crise. Une fois le train en gare, j'arrivai à l'amener jusqu'à l'hôpital le plus proche. Elle resta affalée sur un siège des urgences pendant quelques temps, en espérant vainement que quelqu'un s'occuperait d'elle. Un moment, elle s'est sentie un peu mieux.

« Elle m'a dit qu'il était temps que je sache. Elle m'a raconté son histoire, enfin, les parties que je ne savais pas. Elle m'a dit le nom de mon père. De notre père.

« Elle est morte alors que minuit était à peine passé. Quand je m'en suis rendu compte, j'ai crié, je l'ai dit à tout le monde : ma mère venait de mourir ! Cela n'a dérangé personne. Les malades qui attendaient là et que j'avais réveillés grommelaient. La seule infirmière, dans la seconde salle des urgences, s'occupait tant bien que mal des malades déjà admis, dont une partie nécessitaient des soins attentifs. Elle m'a dit que des infirmiers viendraient chercher son corps le lendemain matin. Les morts, car parmi les malades endormis,j'étais sûr qu'il y avait des cadavres, ces morts eux ne dirent rien.

« J'ai pleuré pendant un moment auprès de ma mère. Quand les premiers rayons du soleil ont pointé à travers les fenêtres, j'ai fouillé dans les poches de son manteau pour récupérer un peu de monnaie. Et je suis sorti. Je détestais cet endroit.

« Une fois dehors, je ne sus pas quoi faire. J'étais seul, dans une ville immense que j'ignorais... Ne sachant pas quoi faire d'autre, je me suis assis dans un coin, sur le trottoir, et j'ai joué de mon harmonica un air triste, un air que je ne connaissais pas, un air qui me passait dans la tête. Bientôt, j'entendis une pièce tomber devant moi. J'allais avertir le monsieur qu'il avait perdu son argent, quand j'ai vu une dame se pencher un peu pour lâcher une pièce près de la première. Elle est repartie ensuite, sans me regarder, sans que je puisse la remercier. Alors j'ai continué à jouer.

« J'ai vécu comme ça, les premiers jours. J'ai rencontré d'autres gens, qui vivaient comme moi. Je me suis rapidement rendu compte qu'ils gagnaient beaucoup moins que moi, aussi j'allais jouer plus loin, et ne les rejoignais que pour la nuit, sous les ponts, ou sur les grilles du métro...

« Mais je ne voulais pas continuer à vivre comme ça. J'ai commencé à me renseigner sur les parents de ma mère : personne ne les connaissait. Par contre mon père... Ça faisait bien rire les autres clochards, que je leur dise qu'Arnaud-Louis de Lérièse était mon père : ils croyaient que je me moquais d'eux !

« L'hiver, j'allais souvent dans les rares bibliothèques encore accessibles sans abonnement. Au début, juste pour me réchauffer. Mais je me suis rendu rapidement compte que l'on peut rester très longtemps dans une bibliothèque si l'on fait mine de lire. Et au bout d'un moment, pour tromper l'ennui, je me suis mis à lire les livres que je tenais ouverts devant moi. J'ai lu des centaines de livres, de revues, de journaux. J'ai appris tout ce que je pouvais apprendre, sur Paris, sur tout ce qui s'était passé. Et surtout, j'ai appris qui était mon père.

« J'ai rencontré mon père pour la première fois alors que j'avais quinze ans. J'étais dans mon rôle de mendiant, lui dans son rôle d'homme d'affaire pressé. Il ne m'a pas regardé, ne m'a rien donné. Il ne m'a pas vu. Moi, par contre, je l'ai reconnu. J'avais vu tant de photos de lui ! Mais désormais, je ne voulais plus lui demander d'aide. J'avais appris à vivre tout seul. Je voulais savoir. Savoir pourquoi il avait fait ça à ma mère, savoir pourquoi il avait fait tant de mal, savoir pourquoi tant de gens le détestaient. Je me suis mis à l'observer, à essayer de comprendre ses motivations. Je me suis documenté sur lui, j'ai essayé d'en savoir plus, sur lui, sur sa famille.

« Et tu as eu ton accident. Autant ta mère, ton frère et ta soeur sont plutôt identiques à ton père, je me suis dit quand j'ai appris la nouvelle : « Elle, elle ne verra pas le monde de la même façon que les autres ! ».

« Et quand, contrairement aux autres membres de ta famille, tu as prêté attention à ma musique, alors j'ai nourri le désir fou de te rencontrer. Et aujourd'hui, j'ai vingt ans, et tu es venue me rencontrer.


« Tu comprends maintenant, » reprit-il, « que je ne voulais pas te parler de moi avant que tu fasses ton choix. Car maintenant, aurais-tu envie de retourner avec ton père ? - Non ! »


Je l'entendis se lever et s'approcher de moi. Il me prit la main. « Viens. »

Je me levai. Nous marchâmes. Nous sortîmes de la cour intérieure, de l'immeuble en ruine.

« Où allons-nous maintenant ?

- Loin de Paris. »

« Nous nous laisserons guider par les fleuves. Nous suivrons les anciens rails, nous passerons la nuit dans les collines, et les gens de la ville nous laisseront en paix. Nous serons des citoyens modèles, à notre façon. »



Auteur : Florian Birée

Copyright © Florian Birée, 2005


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