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Jean-Hélène était le synonyme d’un mot muet d’un livre-époque dont le langage n’avait jamais été travaillé, très peu étudié, peu lu mais très curieux. Mi-figue, mi-raisin, chantateuse chansationnelle, il pleurait à l’intérieur de son corps. Elle avait visité son âme de nombreuses fois, suffisamment pour connaître chaque recoin, chaque anecdote qu’il notait dans son carnet accroché à son crâne, ouvert, pendant. Suite à une mutation génétique, elle arrivait à se concentrer sur deux évènements en même temps ; pour cela, il lui fallait utiliser deux sens différents, sans que l’un prenne le dessus. Ses pensées, qui en résultaient, se côtoyaient sans jamais s’opposer, et en s’emboîtant aucunement.

Lors de promenades sur le marché des sentiments usagés, rapiécés à l’emporte-pièce, il s’associait à son sort et regardait les rides de ses relations aux autres, écartait deux émotions intenses et trouvait un regard prédestiné. « C’est combien, demanda-t-elle ? » Un passager involontaire monté sur un cheval fourbu sous le poids d’immenses sacs de jeunes remords sauvages lui offrit un dédain. Le bruit assourdissant des sabots sur le montant de son crâne, mélangé aux cris des jeunes remords, l’empêcha d’entendre les derniers crépitements de son enfance. Comme une tristesse dépareillée, Jean-Hélène s’éloigna de son esprit, cimetière d’idéaux, et après s’être mis à nu devant l’éternité, plongea d’un sujet-objet-action dans un vieux et délicieux dictionnaire, un d’avant l’invasion des technologies, un qui sentait encore bon les fleurs et autres botanisteries.

Il l’avait trouvé hors d’un conseil donné comme un secret. Il n’a jamais su que ce dictionnaire était comme un secret. Comme un secret dont seuls les initiés et croyants se transmettaient de génération en génération, pour le préserver de l’irrémédiable oubli. Certains disaient que c’était comme ça que l’évènement était arrivé. D’autres avaient préféré se dénoncer plutôt que de continuer de subir le poids de l'inutile secre,t semblable à l’existence d'un jour où l’univers compterait plus d’humains vivants que morts. Jean-Hélène, lui, ne voulait pas subir le sort de celui qui serait considéré comme un traître et dont personne ne pleurerait la mort alors qu’il s’était sacrifié pour eux. C’est pour cela qu’un jour elle était sortie de la salle des machines, bruyantes. Il s’y réfugiait par nécessité, pour y crier comme à chaque fois qu’il avait besoin de hurler, comme à chaque fois qu’il avait besoin de soulager la douleur enterrée en lui et qu’il ressentait remonter comme un bloc de pierre, comme à chaque fois qu’il n’arrivait pas s’exprimer autrement.

Sensible comme la raison, Jean-Hélène se devait de sacrifier certains de ses sentiments. Il en gardait toujours au moins deux pour qu’ils se reproduisent. Elle en choisissait parmi les plus faibles. Alors qu'il les tuait en les jetant contre une âme morte, les sentiments survivants s’agrippaient à lui, enfonçaient en profondeur leurs griffes joufflues dans sa psychologie qui chancelait mais jamais ne tombait. Pour oublier cela, elle visitait avec bonheur ses mémoires actives. Après avoir traversé la place des relations éphémères, il aimait s’aventurer dans les ruelles qui, parfois, le surprenaient encore. Elle aimait y retourner dès que possible. Le passé y avait ses habitudes, mais chaque fois des détails, différents ou nouveaux, en fait, elle ne savait pas trop, s’offraient sans retour. Ce passé était empli de personnalités et il était facile pour Jean-Hélène d’y retrouver les plus affectueuses pour y revivre d’anciennes intensités. Avec ces personnalités, s’asseoir en même temps était un impératif. Les quelques millièmes de secondes d’écart impliquaient des déductions sur les intentions et les capacités de chacun.

Lorsqu’on savait le pratiquer, c’était un art extrêmement subtil et jouissif. Alors, les voix étaient remplacées par de délicates ondes lumineuses. Il était rare qu’il y rencontrât d’odieux personnages. Une seule fois cela était arrivé. Une seule fois. Cela aurait été bien une seule fois. Pour sûr, Digger était un odieux personnage. En toutes circonstances, son empathie se limitait à s’imaginer autrui vouloir être sa place. Après cette première rencontre, Jean-Hélène le croisait lorsqu’il laissait sa propre âme divaguer ou lorsqu'il était distrait. Alors, il changeait de couloir. Quand Digger le retrouvait, celui-ci jetait à la figure de Jean-Hélène une phrase longtemps macérée, du genre : « Ah ! Ah ! Le vide te cloisonne plus que des murs. » Aussitôt Jean-Hélène se réfugiait dans un livre qu’il portait sur lui, comme une arme d’auto-défense. Il lisait mais il se sentait obligé d’écouter ce que Digger lui racontait : « Tu t’entends lecteur ? Ce mot ! Arrête-toi ! Assied-toi à ses côtés. L’as-tu ressenti ou juste compris ? Tu t’écoutes lecteur ? Soupèse chaque mot. Prends ton temps. Offre-toi à cette phrase ! Déguste-la ! Faites l’amour ensemble, toi et cette phrase qui s’enroule autour de toi. Pénètre-la ! Découvre ses secrets, sensuels. Trouve la trace de ce qu’elle ne possède que pour toi et que toi seul peut percevoir. Accepte ses richesses, libère-toi de ton trouble et de tes certitudes. Prends part à cet échange. Présente-lui ce qui, en toi, la rendra belle, mystérieuse, efficace puis sublime ! Plongeant dans tes yeux ! Quelle beauté de vous voir œuvrer ensemble ! »

Jean-Hélène n’avait qu’une hâte : quitter ce canevas de matière ficelé par le temps. Une mauvaise excuse : « Je ne peux pas le lire en entier puisqu’on est le vingt-et-un. » Elle avait horreur de mettre ses perceptions en concurrence. La voix de Digger s’intériorisait de plus en plus. Même lorsque Digger était parti déranger quelqu’un d’autre et qu’il avait cessé de parler depuis longtemps, Jean-Hélène entendait la voix repoussante, lente et usée de Digger : « Tu parles de moi… mais avant, parle-moi ! » « Tu fais partie de ceux qui changent le choix d’un prénom en un champ de bataille. » « Tu approuves… » Jean-Hélène se réfugiait une fois de plus dans la salle des machines à écrire, machines à intellectualiser, machines à sensibilisation, machines à désensibilisation, et autres machines à vivre ; cette fois, elles étaient neuves. Il fallait toujours quelqu’un pour les contrôler, les « nourrir », et cela sans interruption. Alors, avec d’autres il suivait la cadence qui avait été à nouveau accélérée. Fonction difficile, ingrate, où seuls survivaient les plus trahis, les plus profanés, les plus inaccomplis. Tant de souvenirs à broyer, recompacter.

« L’esclave, c’est la machine, pas toi ! » entendait-il sous l'érosion de la voix de Digger. L’ultime recours était de donner une pièce par jour à un clown barbu qui les acceptait selon ses humeurs. Alors, le supplice était terminé. Mais s’il montrait son dos fouetté par des barbelés, c’était comme lire un livre brûlé, calciné, noir sur le côté et dont les pages en cendre appelaient au secours. Le lire était une simultanéité de tortures. La pire de ces tortures était ressentie par le livre. Il se refusait au lecteur, qui, inassouvi, jouissait en lui. Exténué, le corps fermé à l'image de ses yeux, Jean-Hélène rêvait d'un parcours dans les pensées de l'un de ses ancêtres. Il enfourcha différentes religions pour, immobile, aller loin de lui-même. À un carrefour polysémique, elle glissa le long d'un réseau d'inexistences faisant face à un cœur fractal en bois. Il dut s'éloigner des côtes de la folie pleine de récits émergés et de courants de pensées. Un tailleur de texte força le passage et entra en elle, installa son ombrelle entre deux phrases, les pieds emportés par des courants glacés de solitudes inexprimées.

Derrière lui, sous l'influence d'une musique pornographique, un pas de bruits forçait une cadence aux idées courtes. Avec toujours une anticipation de retard, une succursale identitaire non exempte de voluptés fiscales, se dérobait elle-même. Sec comme un prosélyte incapable de mentir, affublé d'une collection de "moi"s percés présentés sous la forme d'un collier ostentatoire, et adossé à une ligne contrapuntique, un veilleur de nuit comme de jour jonglait avec les perspectives de l'infini enrobées d'une ouverture psychiatrique. Un silence de fond d'une valeur prégnante s'immisçait dans une préface au monde. En ouvrant les yeux, Jean-Hélène vit à portée de main, une poterne translucide, inaccessible, intraduisible sous l'emprise des mots. Un orage de fer et de peur éclata. Sous l’eau puissante, une affiche s'envola. L'esprit de Jean-Hélène se dilua. La colle à prière était encore fraîche et se renouvelait sans cesse comme une catastrophe anthropique. Affublé d’un cache-mot, un chat ventriloque, bavard d’insatisfactions, venait de gagner à une loterie littéraire. Il partagea avec Jean-Hélène les lettres d’un vieil alphabet qu’il n’utiliserait plus. Avec la patience de l'eau, superposant des erreurs, Jean-Hélène écrivit en trompe-l’œil pour faire croire que son œuvre-stalagmite avait du volume, de l’espace à l’intérieur, des bâtiments, des pièces et par endroits aussi, des simulacres de personnages. Il ouvrit la porte, avança et déplaça sous ses pieds des dédales de souvenirs qu’il visitait comme s’il était spectateur de lui-même et ne se reconnaissait pas. Aussi fort qu’un silence médiatique, la réalité était emportée le long d’un vent pourpre. Heureusement, il y avait encore une incarnation à cerner.




auteur : Desman
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