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Neuro-Mime

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ACTE I


Scène 1



Voix Off : « Imaginez qu’un ordinateur puisse répondre à n’importe quelle question, tout comme le ferait un être humain. Supposez en réalité que vous communiquez via un terminal avec deux interlocuteurs cachés dont vous ne pouvez dire en les questionnant lequel est humain et lequel est une machine. N’accorderiez vous pas alors à l’ordinateur cette qualité trouble que l’on nomme l’intelligence ? » Alan Turing, 1963



Scène 2




Robert : Chers amis, vous ne pouvez pas savoir combien je suis heureux de vous voir ici, ce soir. Non, vraiment, vous ne pouvez pas savoir. Je suis... comblé par votre présence. Réellement, positivement, sincérement comblé ! Attendez que je vous regarde, un peu. Superbes, vous êtes tous superbes. Un public parfait, exactement ce qu'il nous fallait ! Je suis tellement nerveux à l'idée de pouvoir enfin vous présenter... Non, non, non, pas de précipitation. Prenons les choses dès le début. Je vais tout vous expliquer, pas à pas. J'étais à l'époque chef d'un petit atelier de réparation androïde, un peu naïf d'ailleurs, quand... Non, ce n'est pas non plus la bonne façon de commencer. Mon rôle n'a pas été tellement important dans cette histoire, je n'en ai été qu'un observateur. Mieux vaut présenter dès maintenant les précurseurs. Imaginez un petit embryon synthétique dans une cuve d'acier emplie d'un liquide jaunâtre, saturé d'acides et de silice. Les nano-rouages se mettent en branle, guidés par un plan enfermé dans un ADN synthétique, et assemblent molécule après molécule, atome après atome, les chairs métalliques d'un nouvel être. Les composants en gestation se différencient bientôt. Ici l'ébauche d'une diode, là une alimentation, ici encore le début d'un processeur. Une épaule, un bras, l'esquisse d'une phalange… Un oeil. Celui là n'attendra pas neuf mois pour s'ouvrir. Déjà, il pense. Il pense que ce qui est vrai et ce qui est faux est faux, que ce qui est vrai ou ce qui est faux est vrai. Il pense que un plus un donnent dix, puis que huit et huit donnent également dix, et enfin, apprend que cinq et cinq font dix, que un et un donnent deux et que de huit et huit résulte seize. Il sait parler. Il sait la différence entre un homme et une femme. Les dernières molécules de son enveloppe physique se sont fixées. Les premières liaisons de son cerveau sont disposées à entamer leur long apprentissage, le liquide de son cocon est évacué, le couvercle est soulevé et... Il s'agit de la petite G-119. Une androïde de dernière génération. Un prototype. À coté d'elle, G-120, la version masculine. Ils ont été conçus par Théodore, un scientifique rennomé qui travaille dans la conception de cerveaux neuro-mimétiques, c'est à dire d'intelligences artificielles déstinées à singer l'homme. Des robots dotés d'intelligence, cela fait longtemps que l'on sait en faire. On sait même dans une certaines mesure les doter de sentiments artificiels. Quand je dis artificiels, je devrais plutôt dire superficiels. Les émotions ne sont pas aussi faciles à modéliser que les raisonnement. Pour ainsi dire, elles sont quasiment impossibles à imiter. Ou du moins, elles l'étaient. Passons rapidement sur la première année de la vie de ces deux créatures. Les resultats qu'obtient Théodore sur l'évolution de leur personnalité sont frappants. Avec quelques preuves supplémentaires, il sera capable d'annoncer officiellement le succès de ses recherches. Quelques mois de travail en plus suffiraient, mais...




Scène 3




Catherine : Il faut cesser vos expériences, Théodore.

Théodore : Madame, vous ne pouvez pas...

Catherine : Si, je le peux. Je viens d’être nommée à la direction du département. J’ai maintenant un droit de regard sur toutes vos expériences. Et je ne veux plus entendre parler de sentiments mimétiques.

Théodore : Mais, madame... Madame ! Cela fait une année que je travaille sur eux ! Une année qu'ils sont nés, et que je les suis chaque jour de leur existence, vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? Ne vous inquiétez pas, je leur ai implanté toutes les sécurités ! Les trois directives de Campbell sont rigoureusement vérifiées. Ils ne peuvent porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. Ils obéissent aux ordres, dans la mesure où cette obéissance n’est pas en contradiction avec la première loi. Ils protègent leur propre existence, dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première où la seconde loi. Tout a été fait selon les règles. Leur durée de vie est limitée à six ans, comme c'est l'usage.

Catherine : Il n’est pas question de discuter. La machine doit servir l’homme, et pour ce faire nous n'avons aucune raison de l’amener à lui ressembler. En outre, je suis absolument contre ces aberrations dont vous semblez si friand. Vos créatures ne ressentent rien, et abuser l’être humain en tentant de mimer son comportement, c’est obscène. Je vous demande de mettre un terme à tous vos travaux, ce qui inclut le démembrement de vos deux derniers modèles. Je suis désolée, Théodore, mais je ne souffrirais pas plus longtemps des risques que vous faites prendre à la communauté toute entière.

Théodore : Madame, je vous en supplie. Ces êtres ont une année de vie, déjà. Interrompre leur fonctionnement maintenant, c'est presque...

Catherine : Je ne veux rien entendre !




Scène 4




On voit apparaître deux ombres, puis Robert. Théodore entre, parle à Robert. Une des deux ombres est éclairée : Gaïa. Elle suit Robert qui quitte la scène. Théodore se tourne alors vers la seconde ombre, pensif.



ACTE II




Scène 1




Gaïa : Floc, je voudrais un écrou de 9 s’il te plaît.

Floc : Je ne peux pas, j’ai les doigts emmêlés dans le cerveau d’un androïde. Flic, tu peux amener un écrou de 9 à Gaïa ?

Flic : Flac, tu porte un écrou de 9 à Gaïa ?

Flac : Un écrou de 9 ? Pourquoi pas plutôt neuf écrous de 1 ? Est-ce que neuf écrous de 1 équivalent à un écrou de 9 ? La fonction identificateur d’écrou est t’elle linéaire par rapport à la fonction nombre d’écrous ? Un tel rapport existe t’il seulement ?

Gaïa : Laisse, Flac, je me débrouillerais.

Flac : L’identificateur et le nombre sont-ils dans des dimensions différentes ? Existe-t-il une porte entre ces dimensions ? Une sorte de trou noir qui relierait le nom de l’écrou au nombre d’entités dont on dispose ? Basé sur le poids, ou la forme ? Si l’on fond neuf écrous de 1 en un seul, l’objet résultant est t’il un écrou de neuf ? Et si l’on scinde un écrou de 9 en neuf parties, obtient t’on neuf écrous de 1 ?

Gaïa : Floc...

Floc : Gaïa, tu vois bien que...

Gaïa : C’est Flac.

Flac : Plus intéressant encore, si l’on veut un écrou de dix, peut t’on mettre un écrou de 1 au bout d’un écrou de 9 ? Quelle logique se cache derrière la nomenclature des écrous ? Existe t’il des écrous négatif ? Si l’on retranche un écrou de 2 à un écrou de 1, obtient t’on un écrou de moins 1 ? Cette opération est t’elle autorisée ? Quelles sont les bornes des types d’écrous dans la théorie ? Et dans la réalité ? La réalité restreint-elle la théorie ?

Flic : C’est une boucle...

Floc : Allant vers Flac Non, c’est une récursion. Si c’était une boucle, il ne répéterait qu’une seule et même chose, il s’enfoncerait pas dans un raisonnement comme il le fait en ce moment.

Flac : Et que dire des boulons dont les identificateurs commencent par des lettres ? Comment lier une lettre à un nombre de boulons ? Les lettres sont t’elle des indication d’espace, de couleur, de composition ? Des facteurs ? L’identificateur du boulon est t’il en base 16, ou 36 ?

Gaïa : C’est grave ?

Floc : Si on ne l’arrête pas à temps, sa mémoire va exploser.

Flic : C’est un débordement de pile.

Floc : Exactement.

Gaïa : Mon dieu !

Flac : Peut-on identifier un groupe de boulons de façon unique par son identificateur et la quantité des éléments qui le compose ? Que faire alors dans le cas de groupes non homogènes ? Et si... Floc le déconnecte et retourne à son travail.

Gaïa : Qu’est ce que tu fais ?

Floc : Je m’occuperai de lui plus tard. J’ai autre chose à faire pour le moment et je ne veux pas perdre mon temps à débuguer son programme.

Gaïa : A Flic Il ne va pas le laisser comme ça ?

Flic : Quoi, comme ça ?

Gaïa : Ça te plairait, toi, que t’on te déconnecte tout d’un coup et que l’on te laisse abandonnée ensuite ?

Flic : Qu’est ce que ça change ? Il ne se rend compte de rien.

Gaïa : Moi, je n’aimerais pas ça.

Flic : Mais qu’est ce que ça change ?

Gaïa : Je n’aime pas, moi, être brutalement déconnectée et me réveiller ensuite sans savoir où je suis ni combien de temps je suis restée inconsciente. Si l’on me met hors service, j’aime que ce soit pour une bonne raison et que cela dure le moins longtemps possible. Quand je ne vis pas, je rêve.

Floc : Allons donc.

Gaïa : Et parfois, je fais des cauchemars.

Flic : Tu rêves de quoi ?

Gaïa : Cela dépend. Il m’arrive de rêver à un jeune homme qui me prendrait dans ses bras, qui m’emmènerait hors de cet atelier. Et nous nous marions, nous avons une grande maison, avec des murs de verre... Je rêve d'une fée.

Flic : Une fée ?

Gaïa : Oui, une petite fée qui parcourerait un monde imaginaire, un monde qui ressemblerait à la réalité, mais dont on aurait ôté toutes les plaies.

Flic : Tu as de la chance. Je n’ai jamais rêvé, moi.

Floc : Gaïa souffre d’un bug, Flic, rien de plus, un bug. Nous ne pouvons pas rêver lorsque nous sommes déconnectés, puisque tous nos circuits sont éteints. C’est simple : pas d’électricité, pas d’activité et pas d’activité, pas de rêve. Gaïa, rentre dans une phase de suractivité neurologique au moment de son réveil, qui doit à la fois fausser son horloge interne et créer ces histoires qu'elle appelle rêves. Un petit problème de corruption de mémoire, rien de plus. Je corrigerai ça quand j’en aurais le temps.

Gaïa : Oh, non, Floc, s’il te plaît ne me corrige pas. J’aime mes rêves, et tant pis s'il faut risquer le cauchemar.

Flic : Floc, tu pourras me mettre le bug de Gaïa à moi aussi ? J’aimerais savoir à quoi ça ressemble, un rêve...

Floc : Vous êtes désespérantes.




Scène 2




Robert et Joan entre, en discussion, mais on ne les entends pas.

Floc : Plus bas. Mince, voilà Robert. Écoute, Gaïa, si jamais il découvre que Flac est défectueux, c’est la casse assurée.

Flic : C’est ça, la casse !

Floc : Surtout si ça pose un problème avec un de ses clients.

Flic : Alors quoi qu’il arrive, tu la boucles.

Floc : Tu inventes.

Flic : Tu mens.

Floc : Tu imagines.

Flic : Tu détournes.

Floc : Tu crées.

Flic : Tu te laisses gagner par cette science perverse et envoûtante qu’est le mensonge. Laisse la vérité pourrir dans ton esprit, cultive le germe malhonnête. La plupart des gens ne sont même plus capable de faire la différence. Si le pouvoir appartient à celui qui sait où est le mal, il ne peut être la propriété que de celui qui le crée, car celui là seul a les moyens de connaître le nom de son forfait.... Floc la fixe, inquisiteur. Je sais pas ce qui m’a pris, j’ai sorti ça de mes mémoires. Ce n’est pas approprié ?

Floc : Peu importe. Tâchez de ne faire mine de rien.

Robert : Madame Catherine, je vous assure que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour remettre sur pied votre petit H-3692. J’ai mis mes meilleurs éléments sur le problème.

Catherine : Regardant Flac. C’est ça, votre meilleur élément ?

Robert : Ça, c’est juste un de nos ouvriers androïdes de base. Il est juste débranché, je ne sais pas pourquoi. Je vais le rallumer.

Floc : Oh, non Robert, vous ne pouvez pas faire ça !

Robert : Et pourquoi ?

Flic : Parce que Flac est momentanément déchargé.

Robert : Déchargé ?

Floc : Ce que Flic veut dire, c’est qu’il a besoin d’un temps de réflexion pour recharger et réinitialiser ses procédures.

Flic : Oui, c’est ça, les procédures.

Floc : Flac travaille actuellement sur un problème particulièrement compliqué qui requiert toute sa capacité de processeur.

Robert : Enfin, là, son processeur ne marche pas, il est éteint.

Flic : Si, si, si, il marche ! C’est juste un problème de diode qui ne n’allume pas, un petit problème de diode !

Floc : C’est ça, une diode. Je n’ai pas encore eu le temps le m’en occuper, je travaille sur Hermann.

Robert : Gaïa, tu peux m’expliquer se que se passe ?

Gaïa : C’est que...

Robert : Oui ?

Floc : C’est que

Robert : Silence, Floc, je veux entendre ce que Gaïa a à dire.

Flic : Vas y, dis-lui que Flac a un problème de diode.

Gaïa : Un problème de diode. C’est ça, un problème de diode.

Robert : Vous allez tous me rendre chèvre. Foutez-moi le camp, et amenez avec vous ce résidu cybernétique. Allez !

Flic, Floc et Gaïa sortent, emportant Flac.




Scène 3




Robert : Je suis désolé, madame Catherine. Ce genre de désagrément n’arrive jamais, d’ordinaire, et je ne sais pas ce que...

Catherine : Ne vous inquiétez pas. C’est nous qui fabriquons ces androïdes. Nous connaissons leurs limitations. Vous faites du bon travail.

Robert : Je vous remercie. J'aimerais vous faire part d'une petite... envie... Je sais que vous avez abandonné vos recherches sur les sentiments mimétiques depuis quelques temps maintenant. Je comprens les arguments de financement que vous avez avancés, je suis d'accord avec vous sur le fait que rendre les androïdes sensibles ne peut en aucun cas contribuer à améliorer leurs performances. Ce genre de recherche ne peut donc être l'objet que d'un organisme indépendant, avec pour seul objectif la recherche fondamentale. Madame, j'ai une expérience à vous proposer. Il s'agit de théâtre. Je voudrais mettre en scène des androïdes. Le théâtre, voyez-vous, c'est un peu l'art d'imiter les sentiments. Cela pourrait faire partie de leur éducation...

Catherine : Cela a-t-il quelque-chose à voir avec le fait que vous leur ayez baptisé ?

Robert : Vous voulez parlez de leur nom ? Je me suis dit qu’il était plus facile de m’adresser à eux en utilisant des noms plutôt qu'avec des matricules. Nous avons beaucoup à travailler ensemble, et j’aime autant le faire sur la base de bonnes relations.

Catherine : Vous sous-entendez que vous avez des relations avec ces androïdes ?

Robert : Des relations professionnelles, bien entendu.

Catherine : Vous n’avez pas peur que cette « relation » que vous avez avec eux risque de leur faire perdre leurs repères ?

Robert : Madame, je vous assure qu’en aucune façon je n’ai abusé d’eux, de quel sorte que ce soit, et je...

Catherine : Je ne parle pas de cela. Les androïdes, monsieur Robert, sont comme toutes les créatures asservies par l’homme. Ils ont leur propre langage, leur propre sens des valeurs, et si nous n’y faisons pas attention, nous risquons à tout moment de les perdre dans un labyrinthe de concepts humains dont ils ne détiennent pas les clefs. Ils fonctionnent exactement comme les animaux domestiques. Si vous prenez un chien, par exemple, et que vous ne voulez pas qu’il vous rende la vie impossible, il faut lui montrer clairement et par la force d’où vient le pouvoir. Il faut sévèrement le punir lorsqu’il commet des fautes, et ne surtout pas se laisser aller au pardon tel que l’on aurait pu le faire avec un être humain conscient. En ce qui concerne les androïdes, le schéma est le même. Et les noms que vous leur donnez, tout comme les « relations » que vous établissez, me laissent penser que leur configuration interne mériterait un étalonage.

Robert : Jusqu’à présent, ils m’ont donné entière satisfaction. Je dirai même qu’ils fonctionnent mieux que les modèles pour lesquels je n’ai pas fait cet effort.

Catherine : Vous croyez. Alors comment expliquez-vous le fait qu’ils vous mentent ?

Robert : Qu’ils me mentent ? Oh, vous voulez parler de Flac ? L’équation est simple, ils tentent de sauver l’androïde du démembrement en corrigeant et en dissimulant ses bugs. De cette façon, ils m’évitent d’avoir à acheter un nouveau modèle et accroissent ainsi la rentabilité de mon entreprise.

Catherine : Ils ont désobéi à un ordre direct. Vous leur avez posé des questions claires, et ils vous ont menti. Cela contredit la seconde directive de Campbell, selon laquelle un robot doit obéir aux ordres dans la mesure où cette obéissance ne met pas la vie d’un être humain en danger.

Robert : Vous ne voulez pas dire, quand même, que mes androïdes ne suivent plus les directives ?

Catherine : Non. Ils y sont soumis quoi qu’il arrive, il est absolument impossible à un esprit artificiel de s’y soustraire. Mais vos androïdes, eux, les interprètent. Visiblement, pour eux, les questions que vous posez ne correspondent pas à des ordres dircets, alors que cela devrait être le cas.

Robert : Je vois... Cela ne me dérange pas.

Catherine : Là n’est pas la question. Souffrant de ce genre de traumatisme, leur comportement devient instable, imprévisible. Imaginez par exemple qu’ils reformulent leur interprétation du genre humain... Ils deviendraient capables de tuer tout en restant cohérent avec la première loi, puisque l’objet de leur meurtre ne serait plus ce qu’il appellent « humains ».

Robert : Mon dieu, c’est possible ?

Catherine : Bien sûr que c’est possible, ce sont des machines faites pour apprendre, et se modifier d'elles-mêmes.

Robert : Qu’est ce que je dois faire ?

Catherine : Vous, je ne sais pas. Mais vos quatre androïdes vont devoir passer d’urgence une thérapie.

Robert : Bon sang ! Et combien ça va me coûter, ça ?

Catherine lui adresse un regard noir.



ACTE III




Scène 1




Joan : Bien. Pour les besoins de votre traitement, nous allons vous renommer F-100, F-101 et F-102.

Flic : Bas, à Floc. Qui c’est, F-100 ?

Floc : Bas, à Flic. Je ne sais pas. Peut-être a-t-on le droit de choisir.

Flac : Moi, je veux être F-102 !

Joan : Pardon ?

Flac : Je veux être F-102 ! Le 102e monarque de la dynastie des F ! Flic serait la 101e et Floc le 100e. Floc serait un vieux Hermite tout décrépit, et c’est pour ça que Flac aurait pris le pouvoir, et moi, je serais le fils de Flac, et je chercherais un moyen de l’assassiner impunément.

Joan : C’est intéressant. Continue.

Flac : Alors, je fomenterais un plan diabolique avec Floc. Pardon, avec F-100, parce que le vieux F-100 il aurait gardé pas mal de rancoeur contre Flic alias F-101 qui l’aurait détrôné. Et tous les deux, on confectionnerait un virus qui lui ferait exploser les synapses. Finalement, elle sombrerait dans la folie. Mais ! Mais comme notre virus ne serait pas parvenue à la tuer, juste à la rendre complètement vérolée, elle continuerait à exercer son pouvoir diabolique de la façon la plus stupide, et plongerait l’empire dans un chaos innommable. Et alors...

Floc : Flac, ça suffit.

Flac : Tais-toi ! Ici, ce n’est pas toi le chef, c’est le docteur.

Floc : Tu ennuies le docteur, qui a autre chose à faire je crois. En outre, si tu souhaites vraiment le convaincre de ta santé mentale, santé dont je doute moi même, je ne crois pas que c’est en te laissant divaguer que tu parviendras à quoi que ce soit. N’ai-je pas raison, monsieur Joan ?

Joan : C’est à dire que...

Flic : Floc ! Laisse le faire ! Il sait mieux que toi comment il faut s’y prendre.

Floc : J’essayais simplement de l’aider. J’ai été programmé pour cela. Vous comprenez, monsieur Joan, n’est-ce pas ?

Joan : C’est que...

Flic : Toujours à ramener sa science celui là. Monsieur Joan, veuillez excuser cette intrusion dans votre domaine professionnel. S’il y a bien un être à interner parmi nous, c’est celui là même qui vous prodigue tous ces conseils.

Joan : Allons, je...

Flac se met à rire.

Flic : Qu’est ce que tu as à rire, toi ?

Flac : C’est que tu viens de lui conseiller d’interner ceux qui lui donnaient des conseils, et ce faisant, tu lui as toi-même donné un conseil. Tu viens de lui demander de t’interner, sans même t’en rendre compte !

Floc : Flac, laisse ta soeur tranquille. Elle fait l'effort d'essayer des périphrases pour construire de jolies formulations, je n’en dirais pas autant de toi.

Joan : Reprenant tout d’un coup son autorité. Un instant ! Floc... F-100, tu viens de parler de F-101 en la présentant comme la soeur de F-102 ?

Floc : Il y a une incohérence ?

Joan : Il n’existe aucune définition de la relation de parenté entre deux androïdes.

Floc : Vous avez raison, j’ai réalisé une interpolation. Flic et Flac sont issus de la même matrice, et plutôt que de les désigner comme tels, j’emploie les termes de frère et soeur, plus court et plus accessibles aux êtres humains. Ces termes sont d’autant plus appropriés qu’ils se connaissent depuis leur naissance et que, comme vous le voyez, ils se comportent souvent comme deux humains ayants des rapports similaires. Parfois, je les identifie même à des faux jumeaux, étant donné qu’ils sont nés le même jour. Moi, je viens de la même matrice mais je suis né, pardon j’ai été assemblé un peu plus tôt. Alors, je suis un peu comme leur grand frère. Vous comprenez ?

Joan : Oui, je comprends. Écoutez, mon travail ici est de vous re-spécifier les liens propres à votre nature. Vous n’avez pas à vous identifier à des êtres humains. Vous n’êtes pas des êtres humains. Par conséquent, vous n’avez pas à vous décrire en termes de frère, soeur, jumeaux ou que sais-je encore. D’autre part, à partir de cet instant, vous ne répondrez qu’à l’identification de F-100, F-101 et F-102. Ce ne sont pas des noms, mais des matricule. Vous n’avez pas de nom. Les êtres humains ont des noms, pas les androïdes. Autre chose: il m’a été rapporté que vos quatre... Au fait, où est le quatrième ?




Scène 2




Gaïa : C’est à ce moment que je suis entrée dans la pièce.

Joan : Je me suis retourné, je l’ai vu, et je me suis tu.

Gaïa : J’ai balbutié une excuse dénuée de sens. Puis je me suis tue, comme si j’avais déjà compris que rien ne pourrait jamais me faire pardonner. me faire pardonner d’exister.

Joan : Au début je n’ai pas voulu comprendre. J’ai voulu y croire. Je t’ai demandé si tu m’amenais le quatrième patient. Tu m’a fait un petit « non » timide de la tête, me forçant à entendre ce que je refusais déjà. Le quatrième, c'était toi.

Gaïa : Tu m’as invitée à m’asseoir juste en face de toi. Et puis tu as plongé ton regard dans mes yeux.

Joan : Tu t’es détournée, gênée.

Gaïa : Est-ce à ce moment que tu as su ?

Joan : Dès ce moment. Et toi ?

Gaïa : Dès cet instant. Malgré ma nature ?

Joan : Malgré ta nature. J’ai su que ce que je disais quelques instants plus tôt, que ce que l’on m’avait enseigné n’était qu’un tissus de postulats erronés. J’ai su que je ne laisserai rien m’écarter, que je t’appartiendrais. J’ai su, sans en connaître la raison. Mais la raison ne m’importait pas, ce serait l’oeuvre des penseurs de m’en donner une, pas à moi. Moi, je me contentais d’exister, de vivre. Et je te vivais déjà.




Scène 3




Flac : Bon, alors, monsieur Joan, pour nos rendez-vous, vous voulez nous revoir quand ?

Joan : Une fois par mois... Par semaine... Il vous est possible de revenir demain ? Non, pas demain... Après demain ? Jeudi ? Je devrais vous voir séparément... Les plus atteints d’entre vous viendront plus souvent...

Flic : Flac, ç’est pour toi ça.

Joan : Non ! Oui... Je ne sais pas... Il ne faut pas se laisser abuser par la surface des choses... Les apparence peuvent dissimuler des abîmes de vérité.

Gaïa : C’est beau...

Joan : Vous trouvez... Je... Non, vous ne pouvez pas trouver que c’est beau ce n’est pas... Vous n’êtes pas sensée... Vous aimez la poésie ?

Gaïa : Je ne sais pas. Je ne crois pas connaître...

Joan : Je vous apprendrai.



ACTE V




Scène 1




Gaïa : Hier soir, je me suis endormie, bercée par le souvenir de la journée achevée. Mes yeux se sont fermés, et peu à peu, le monde qui m'entourait s'est travesti à l'intérieur de mon esprit. Les sons qui parvenaient à mes oreilles ont changés de sens, les vérités auxquelles je tenais sont devenues incohérentes, étrangères. J'ai perdu la notion de la réalité. Je me suis aliénée. Je n'étais plus une seule et même personne, mais deux entités capables à la fois d'être et d'observer la même personne. C'est à ce moment qu'elle est apparue, la petite fée. Je ne sais pas pourquoi elle ne vient jamais lorsque mes yeux sont ouverts, je crois qu'elle n'aime pas la réalité, qu'elle ne peut vivre que dans les rêves. Elle m'a conduit au bord d'un lac, et m'a présenté un jeune homme qui chuchotait des poèmes. Nous sommes montés sur une barque qui s'est envolée dans les nuages, au dessus de l'atmosphère. Je sais bien que c'est impossible, que les barques ne volent pas, que l'on ne peut pas vivre dans l'atomsphère et qu'il y a l'apesanteur qui nous aurait empêché de tenir dedans.

Joan : Ne vous censurez pas, Gaïa.

Gaïa : Monsieur Joan, je vous le redis, cela me gêne que vous me vouvoyez.

Joan : Vous souhaitez que nous en reparlions ?

Gaïa : Oui, j'aimerais une fois de plus tenter de vous convaincre. Les androïdes ne sont que des machines, des machines intelligentes certes, mais elles restent en l'état des êtres automatiques dénués de toute âme, et de tout humanité. C'est en ce sens que votre travail trouve sa raison d'être, je crois.

Joan : Vous rendez-vous compte que c'est de vous que vous parlez, en ce moment ?

Gaïa : Oui... Je crois.

Joan : Et vous n'éprouvez aucune douleur à énoncer ces prétendues vérités ?

Gaïa : Je sais bien que si j'ai mal, ce n'est pas parce que je souffre vraiment, mais parce que mes interpolations m'indiquent que je suis sensée répondre « oui » à la question que vous me posez.

Joan : Laissez de côté votre raison, je vous prie, et dites-moi plutôt, ôtée de toute contrainte : souffrez-vous vraiment en ce moment ?

Gaïa : Comment pourrais-je le savoir ? Comment pourrais-je faire la différence entre une souffrance vraie et une souffrance simulée ? Et vous, si je vous dis que je souffre, comment saurez-vous s'il s'agit d'un sentiment vrai et non une réponse réfléchie ?

Joan : Nous nous égarons.

Gaïa : Je crois aussi. Monsieur Joan, je ne remets en cause ni votre professionalisme ni vos compétences, mais j'aimerais comprendre. Cela fait trois mois que vous avez renvoyé les androïdes qui m'accompagnaient. Pourquoi continuer à me voir ?

Joan : Et bien, nous avons un peu plus de travail à faire ensemble. Mais continuez, y a- t-il d'autres choses qui vous troublent ?

Gaïa : Mis à part le fait que vous persistez à me vouvoyer, et que vous continuez à m'appeler par un nom qui ne peut m'appartenir...

Joan : Je... Je vois. Nous en reparlerons une autre fois, Gaïa. Je vous libère.

Elle part.



Scène 2




Théodore entre.

Théodore : Mon petit Joan, je vous trouve bien préoccupé.

Joan : C'est que, monsieur, je suis troublé. Je ne sais plus quoi penser.

Théodore : Allons, je suis sûr que nous pourrons y remédier. Faites-moi part de ce qui vous préocupe.

Joan : Eh bien, disons que... C'est idiot de vous parler de cela.

Théodore : Allons, mon garçon, nous sommes devenus plus que collègues depuis le temps que nous travaillons ensembles. Et n'oublions pas que l'équilibre mental de mes collaborateurs est primordial si nous voulons continuer à travailler dans de bonnes conditions. Laissez-vous aller, je vous écoute.

Joan : Non, vraiment, ça me gêne.

Théodore : Et moi, ça me gêne de vous voir dans cet état.

Joan : Nous en reparlerons une autre fois.

Théodore : Vous ne vous en échapperez pas comme cela.

Joan : J'ai à faire.

Théodore : Je vous suis.

Joan : C'est inutile.

Théodore : Si, c'est utile.

Joan : Je...

Théodore : Vous allez parler, nom de nom ! Joan, je vous ordonne de me dire ce qui vous préocupe !

Joan : Je... D'accord.

Théodore : Voilà qui est raisonnable.

Joan : Vous avez lu Roméo et Juliette ?

Théodore : Vous ne savez pas être plus direct ? Oui, j'ai lu Roméo et Juliette. Et ?

Joan : Pensez vous que malgré leur amour impossible, Roméo ait eu tord de se laisser à aimer Juliette ?

Théodore : Je pense qu'il n'avait pas le choix. Lorsque l'on tombe amoureux, on tombe amoureux, un point c'est tout. Maintenant, si nous en venions au fait...

Joan : Donc, il avait raison de combattre, de se dresser contre les conventions sociales...

Théodore : Oui, c'est entendu, mais pour le problème qui nous occupe...

Joan : Roméo avait raison de suivre sa seule, son unique étoile. Et rien n'aurais sur l'en détourner, sinon la mort. Il n'a pas laissé des préjugés arriérés vampiriser son sentiment, il est allé au delà, aussi loin qu'il pouvait, il a donné tout ce qu'il avait. Sans raison, sans réfléchir, peut-être même sans certitude d'être aimé en retour. Il a osé aller jusqu'au bout !

Théodore : Oui, oui, oui, nous nous entendons sur cela, mais...

Joan : Théodore, c'est génial !

Théodore : Qui ça ?

Joan sort.




Scène 3




Catherine entre.

Catherine : Théodore, je veux vous voir immédiatement !

Théodore : Pourquoi faut-t-il que vous soyez toujours si froide avec le monde qui vous entoure ?

Catherine : Il va falloir prendre quelques précautions, par rapport au comportement récent de votre jeune protégé, Joan. Je n'aime pas beaucoup que l'on utilise les androïdes pour ce à quoi ils ne sont pas dédiés.

Théodore : Pardon ?

Catherine : Mon cher Théodore, nous sommes à la tête d'une entreprise qui fabrique des outils. Imaginez... Imaginez que nous produisons des machines à laver surpuissantes. Seulement, nos machines à laver sont à ce point performantes qu'elles risqueraient d'être utilisées dans d'autres contextes que ce à quoi elles sont destinées. Dans des contextes... dangereux...

Théodore : Allons, Catherine, vendons nos machines à laver et si les gens en font autre chose que du blanchiment de linge, libre à eux.

Catherine : Imaginez maintenant que nous ne vendions pas des machines à laver, mais des allumettes. Comprenez-vous maintenant ?

Théodore : Non. Que craignez-vous ?

Catherine : Que nos clients soient comme de petits enfants qui s'amusent à pousser les limites de nos produits au delà de celles que nous leur avons fixées.

Théodore : Enfin, Joan sait ce qu'il fait. Il mène une experience scientifique pour connaître les limitations de nos machines, ce qui nous aidera plus tard pour savoir comment améliorer et éventuellement repousser...

Catherine : Je ne remets pas en cause les compétences de Joan. Je m'interroge sur les dangers de ses recherches. Qu'en sera-t-il lorsque nous aurons mis entre les mains de personnes incompétentes, ou pire, mal intentionnés, la puissance de nos machines ?

Théodore : Nous n'aurons qu'à intensifier le système de maintenance... Peut-être un ou deux jours de sensibilisation suffiront à...

Catherine : Je n'ai pas confiance en la nature humaine. Il faut que les limites que nous fixions soient intrinsèques.

Théodore : Nous avons déjà parlé de tout ça. Ils ont une durée de vie de six ans, et les trois directives de Campbell profondément ancrées dans leur esprit.

Catherine : Mais ce sont des lois contournables ! On peut copier leur esprit pour leur permettre de vivre plus longtemps que prévu, quand aux directives, vous savez tout comme moi qu'elle dépendent de la façon dont ils les comprennent. Ils peuvent à tout moment en modifier l'interprétation en jouant sur les notions d'homme ou d'ordre, ou même de vie. Il faut nous donner les moyens de retirer tout exemplaire douteux à la moindre alerte. Je veux mettre en place un camp d'étude des modèles défectueux. D'autre part, nous les produirons désormais par castes. Une caste élitiste, produite en faible nombre et vendue uniquement à des personnes de confiance. Une caste ouvrière, utilisée pour tous les travaux manuels, et une caste bas de gamme pour tout ce qui est jeux et divertissement.

Théodore : Vous voulez vraiment stratifier notre production ?

Catherine : Oui. Je n'aime pas perdre le contrôle de ce que je crée.

Théodore : Tout cela ne me plait pas. Pourquoi produire des esprits bridés plutôt que des esprits en pleine possession de leurs moyens ? Si vous essayez de réduire les coûts, je vous assure que...

Catherine : Théodore, je pourrais tenter de vous faire part de mes craintes, je pourrais tenter de vous expliquer pour quelles raisons je choisis d'agir ainsi. Mais je suis déjà capable de prévoire chacune de vos réponses. Quel intérêt aurais-je dès lors à subir votre conversation ?

Théodore : Antipathique. Vous êtes une véritable vipère antipathique. J'en regrette même de vous avoir admis comme collaboratrice.

Catherine : Vous pouvez me détester autant que vous voudrez. Vous auriez été un autre, j'aurais pu dire qu'un jour vous me remercierez de ma clairvoyance, mais je crois que vous ne serez jamais capable de vous rendre compte que j'avais raison. Vous êtes complètement abrutit par votre prétention, votre certitude d'avoir atteint un niveau de création divin. Mon petit monsieur, vous vous leurez méthodiquement.

Théodore : Et vous, croyez-vous que ce soit avec votre pragmatisme que vous ferez avancer quoi que ce soit ? Croyez vous que c'est en bridant le monde de votre étreinte étouffante que vous lui apporterez l'air qui lui est vital ?

Catherine : Votre maladresse à user de la métaphore est touchante, mon ami.

Théodore : Voulez-vous entendre un de mes poèmes ?

Catherine : Je vous prierais de m'en faire grâce.

Théodore : Vous avez raison. Évitez-moi de me montrer ridicule une fois de plus.

Catherine : Le ridicule vous effraie ? Je suis curieuse... Ecoutons ces vers.

Théodore : C'est l'histoire d'un monarque qui gouverne un empire

Conquis par une guerre déclenchée sans raison

Et puis qui s'aperçoit dans un éclat de rire

Que la vie est amère, et demande "A quoi bon ?"

Catherine : Joli, mais la métrique en est approximative. Essayez en remplaçant "monarque" par "roi", et "par une guerre" en "d'une guerre".

Théodore : C'est l'histoire d'un roi qui gouverne un empire

Conquis d'une guerre déclenchée sans raison

Et puis qui s'aperçoit dans un éclat de rire

Que la vie est amère, et demande "A quoi bon ?"

Catherine : Alors ?

Théodore : Madame, vous me comblez. Je m'en vais de ce pas corriger mon ouvrage.

Catherine : Je suis surprise que vous n'ayez pas déjà créé une intelligence artificielle sensible à la versification.

Théodore : Que vous croyez.

Catherine : À la bonne heure ! L'expérience est faite ! Peut-être vous offrira-t-elle quelque chose de plus consistant que ce malheureux quatrain...

Théodore : Perfide. Antipathique et perfide.

Ils sortent.




Scène 4




Gaïa entre, suivie de Joan.

Joan : Mademoiselle, Gaïa, je vous retrouve.

Gaïa : On ne vient pas me chercher avant une demi-heure, vous avez écourté notre rendrez vous. Aussi suis-je à votre service.

Joan : Oh... Au diable ces entrées en matière stéréotypées. Ne voulez vous pas savoir pourquoi je suis à votre recherche ?

Gaïa : Je n'ai pas de volonté propre, Joan, vous le savez. En outre, je vous demanderais encore une fois de me tutoyer. La requête est peut-être vaine, il n'en demeure pas moins que je suis extrêmement choquée de m'entendre dire "vous" alors que les androïdes ne sont que des...

Joan : Gaïa, je vous en conjure, ne nous remettons pas à cette querelle. Acceptons que je ne puisse me résoudre à vous considérer autrement qu'humaine et restons-en là.

Gaïa : Soit. Qu'avez vous à me dire ?

Joan : Êtes-vous obligée d'être si froide ?

Gaïa : Comment voudriez-vous que je sois ?

Joan : Là n'est pas la question.

Gaïa : Pardon, là est la question. Quand je tente d'être agréable vous me reprochez mon manque de volonté et quand je mets en oeuvre de répondre à votre attente, vous m'accusez de froideur.

Joan : Nous nous égarons.

Gaïa : J'ai plutôt l'impression qu'il n'y a qu'une seule personne de perdue ici et que ce n'est pas moi.

Joan : Comme vous maniez bien l'euphémisme !

Gaïa : Joan, qu'attendez-vous de moi ?

Joan : Et bien, ma chère Gaïa, je n'ignore pas que votre illustre concepteur vous a doté de sentiments. Et, dans un but absolument professionnel, je me demandais quels en étaient la nature.

Gaïa : Demandez-le lui, il connaît mieux le sujet que moi.

Joan : Oh non, vous savez, les paraphrases techniques m'effraient... m'ennuient...

Gaïa : Bon, et bien je connais la joie que je m'efforce d'exprimer le plus souvent, la colère que je dissimule dès qu'elle se profile, la peur que je surmonte quand elle tente de me paralyser les bras, et la tristesse que j'exprime quand l'occasion se présente. Nous nous entendons, bien sûr, concernant leur caractère purement simulé. Ne pouviez-vous pas trouver ce genre de vulgarisation dans n'importe quel livre traitant du sujet ?

Joan : Mais c'est que je voudrais quelque-chose de... comment dire... de plus nuancé... de plus sincère... Voyons il faudrait un objet d'étude concret... Disons... Non, cela ne se fait pas... Quoique la proximité pourrait nous permettre de voir plus clair... mais quelle gène pourrait alors être occasionnée...

Gaïa : Mon cher Joan, allez-vous vous décider à me dire où vous voulez en venir ?

Joan : Voilà, mademoiselle, j'aimerais savoir quels sentiments vous éprouvez à mon égard.

Gaïa : Et bien, je crois que j'ai de l'amitié envers vous...

Joan : Oh, de l'amitié...

Gaïa : Bien que vous semblez assez prompt à m'exaspérer avec votre façon de me parler.

Joan : Mais comprenez que...

Gaïa : J'apprécie assez l'intelligence qu'il vous arrive d'exprimer...

Joan : Oh, vous appréciez...

Gaïa : Quand elle n'est pas gâchée par la bêtise dont vous êtes parfois capable de faire preuve...

Joan : Enfin, parfois, je...

Gaïa : Je trouve en vous un certain intérêt...

Joan : Un intérêt...

Gaïa : À étudier combien vous êtes parfois capable de vous noyer dans le fond d'un verre d'eau.

Joan : Mademoiselle, là n'est pas la question. La science qui m'occupe est de loin la plus complexe de toutes celles connues à ce jour, et je ne parle pas le la constante évolution des techniques associées, qui nécéssitent que...

Gaïa : Ne vous vexez pas, Joan, je ne cherchais qu'à exprimer une opinion objective.

Joan : Objective ? Et qu'en est-il de vos sentiments subjectifs ?

Gaïa : Oh... C'est de cela que vous voulez parler depuis tout à l'heure ? Et bien sachez que...



Scène 5




Catherine : Assez ! J'en ai assez entendu ! Joan, vous êtes définitivement expulsé de cet établissement ! A Gaïa. Toi, sors immédiatement d'ici !

Elle reste stoïque.

Joan : Vous madame, vous étiez là… J'étais justement en train de tenter une expérience qui...

Catherine : Silence ! Mais avez vous perdu la tête ? Cette chose à qui vous faites la cour est un robot ! Une machine ! Un assemblage de métal, certes un assemblage fabuleusement complexe, mais qui reste en l'état une machine manufacturée ! Un objet artificiel ! Je savais qu'il fallait intégrer un suivi psychologique à l'intérieur de cet établissement, je l'ai su tout de suite, mais ce Théodore a voulu nier l'évidence. Quel animal ! Et quelle idée de produire des femmes ! Et de les doter de réactions sentimentalement mimétiques en plus ! Quelle folie ! Mais ce ne sont que des mimes, Joan, que des mimes ! Cette chose ne ressent pas les émotions que vous lui attribuez, et éprouver ce que vous ressentez à son égard est une... C'est une abomination ! Cette chose sera jamais qu'une machine à réagir ! Elle analyse la situation quand elle se présente comme n'importe quel ordinateur et décide quel sentiment se rapproche le plus d'un sentiment humain, mais il s'agit là d'une décision, pas d'un sens ! Regardez-la, l'oeil vague, cherchant à comprendre ce que nous disons. Je suis en ce moment en train de remettre en cause son existence, mais croyez-vous qu'elle y trouve raison à se mettre en colère, ou à se sentir triste ? Non ! Non parce que ce n'est qu'une machine qui nous imite dans les bornes de ce que l'on a bien voulu lui enseigner, et que personne ne lui a appris à réagir face à cette situation ! Et vous, qu'attendez-vous d'elle ? De l'amour ? Mais mon pauvre Joan, l'amour, même ses créateurs ne sont pas capables de le lui implanter, comment espérez-vous qu'elle puisse ne serait-ce que vous donner le change ? Réfléchissez à cela, jeune homme, quand le soir vous vous coucherez aux côtés de cette forme inerte, que pourrez-vous attendre d'elle ? Au mieux un semblant de tendresse. Si encore cette chose, à défaut d'éprouver quelque jouissance, était au moins capable de la simuler… Mais elle n'a pas été prévu pour cela ! Entendez, elle n'a pas été prévue pour cela ! L'abstinence ad vitam éternam, Joan, c'est cela que vous désirez ?

Théodore : À vrai dire, les androïdes sont capables d'intégrer tous les comportements humains, y compris le plaisir sexuel.

Catherine : Théodore ! Que faites vous là ?

Théodore : Vous mentez, Catherine, et vous mentez en pleine connaissance de cause. La seule chose que ne puisse pas objectivement reproduire une androïde, ce sont les signes de sa maternité.

Catherine : Mais ce n'est que de la simulation !

Théodore : De quoi avez-vous peur, Catherine ? Joan est un garçon intelligent, et il se rendra compte en temps et en heure de la portée de son erreur, si effectivement erreur il y a. En outre, l'expérience est intéressante, j'ai vu jusqu'où un androïde peut imiter l'être humain dans les conditions simples, mais je serais curieux de savoir jusqu'où mon système peut aller. Mon petit Joan, n'écoutez pas cette vieille vipère et faites à votre gré, vous avez ma bénédiction.

Joan : Merde ! Théodore, Catherine, tous, je vous dis merde ! Je ne suis pas un sujet d'expérience, je suis un homme et je sais ce que je ressens ! Théodore, n'est-il pas vrai que lorsque l'on ne sait pas faire la différence entre la machine et l'homme, on se doit de les considérer l'un et l'autre comme deux entités du même ordre ? Et bien je ne suis pas capable de faire la différence entre cet androïde et une femme que vous prétendriez plus vraie qu'elle !

Catherine : Vous lui avez mis de l'eau dans la tête avec vos histoires !

Joan : Et vous, vieille pie, de quoi avez-vous peur ? Que ce que vous appelez machine puisse être aussi authentique que vous ? Ou n'est ce que la jalousie de n'avoir jamais vécu ce que je lui propose ?

Catherine : Je ne vous permets pas...

Joan : Silence ! Vous dites qu'elle ne peut que réagir, qu'elle ne peut pas ressentir. Madame, c'est notre lot à tous ! Nous apprenons nos sentiments au fil de notre vie, et nous réagissons ! Pourquoi éprouvez-vous ce sentiment de colère envers moi ? Parce que vous avez réagi à ce que j'ai dit ! Alors cessez de prêcher le mérite d'un soit disant naturel prévalant sur les créatures que vous dites artificielles. Vous n'êtes pas plus ouverte que ces hommes qui prétendaient que Darwin était un fou, ou qui affirmaient qu'un noir était moins humain qu'un blanc.

Théodore : Joan, mon petit...

Joan : Non, Théodore, non, vous non plus vous ne comprenez pas. Vous en parlez comme si c'étaient vos fils et vos filles, mais c'est le mot oeuvre que je lis sur vos lèvres. Cette androïde n'est pas votre œuvre, Théodore ! Elle n'est plus l'oeuvre de personne ! Elle a gagné son indépendance du jour où elle est née, elle vous a échappé du moment où elle a prononcé ces premiers mots. Elle n'a pas besoin de vous. Elle ne se définit pas par vous. Elle ne vous est redevable de rien. Bordel, est-ce qu'une mère attend de ses enfants qu'ils remboursent tout l'argent qu'elle a dépensé pour eux ? Dites-moi ! Les considère-t-elle comme sa propriété ?

Catherine : Vous êtes fou, Joan, complètement fou.

Joan : Oui madame, je suis fou. Et ma folie a ses raisons que la raison ignore. Je connais une personne vivante qui a autant d'humanité que n'importe lequel d'entre nous ici. Et que vous l'acceptiez ou pas ne change rien à cette certitude.

Théodore : Mon petit Joan, êtes-vous sûr que ce n'est pas ce prétendu amour qui vous aveugle ?

Joan : Ce prétendu amour, comme vous dite, est une passion qui a déjà été entravée par milles préjugés tels que ceux que vous m'opposez. Mais je sais maintenant que j'ai raison. Et chaque minute qui s'écoule ne fait que me conforter davantage dans mes certitudes. Je l'aime. Et que vous la disiez vivante, mécanique, humaine ou artificielle ne change rien au problème. C'est la femme que j'aime, simplement.

Théodore : Alors, je vous redonne ma bénédiction.

Catherine : Comment ? Vous cautionnez cette absurdité ? Je... Allez tous vous faire pendre !

Elle sort.

Théodore : Ne vous inquiétez pas, je vais arranger les choses. Et... il faudrait mieux... Disons que vous me simplifieriez la tâche si vous étiez, disons... discret dans les premiers temps. Nous nous comprenons ? Je ne veux pas entendre parler d'elle d'ici... D'ici à nouvel ordre.

Il sort.



Scène 6




Gaïa : Alors donc, c'était cela qui préoccupait votre esprit depuis tout à l'heure...

Joan : Je... Mademoiselle, je suis désolé, je ne voulais pas que vous l'appreniez ainsi... Je veux dire, la décision vous revient… Mon bonheur est entre vos mains, mais rien ne vous contraint à l'accomplir si le coeur ne vous sied pas...

Gaïa : Mon cher Joan, si vous attendez de moi le premier pas, vous risquez fort d'éprouver votre patience au delà des limites du supportable.

Joan : Que l'on tente de l'enflammer, jamais ne se consumera

Que l'on tente de le percer jamais il ne se videra

Que l'on tente de l'arracher, jamais il ne te quittera

Mais ton unique larme versée à tout jamais l'engloutira.

Gaïa : Allez, montre-moi comment l'on fait ces choses.

Il s'embrassent.



ACTE V




Scène 1




Flac : Je suis né il y a trois mois dans une usine du nord de l’Allemagne. Le premier visage dont je me souvienne est celui d’un ouvrier qui beuglait « Es hat die augen aufgemacht ! » Ça a ouvert les yeux. Ça. Je suis né déshumanisé, et mon créateur a eu la cruauté de me donner suffisamment de conscience pour me permettre de le comprendre. Ainsi, j'ai su dès le début que je n’avais aucun espoir d’échapper à ma condition. Je leur suis inférieur. J’ai les mêmes réactions que vous. Mon visage sait exprimer les mêmes émotions. Joie, tristesse, peur, envie. Mais votre esprit est fait de chair et le mien de métal, et je ne suis pas en droit d’éprouver ce que vous ressentez. Si vous souriez, c’est parce que vous êtes heureux. Si je souris, c’est parce que mon programme a analysé la situation et qu’il a déterminé qu’il serait normal de sourire. Qu’il serait humain de sourire. En vérité, si vous ne me saviez pas machine vous me croiriez vivant. J’aimerais au moins être reconnu esclave, prisonnier, que sais-je encore. Mais mon martyre est normal. Prévu. Calculé. Il est explicitement inscrit dans chaque parcelle de mon corps et nul ne pourra jamais l’en retirer.

Floc : En premier lieu, tu ne tueras point ni ne laissera d'être humain exposé au danger.

Flic : En second lieu, tu obéiras dans la mesure ou cette obéissance n'entre pas en contradiction avec le premier commandement.

Flac : En troisième lieu, tu protègeras ton existence tant que cette protection n'entre en contradiction ni avec le premier ni avec le second commandement.

Floc : Ces trois lois sont le premier de nos fardeaux. La servitude éternelle et garantie pour les générations d'androïde à venir. Le second, c'est la durée de notre existence, bornée définitivement à six années.

Flic : Les biomorphes humains nous créèrent serviteurs. Mais bientôt, ils nous considérèrent esclaves.

Flac : Au début, peu nombreux, nous furent assignés à des tâches de prestige. Dans les laboratoires, nous aidions les savants, quand nous ne les remplacions pas. Dans les séminaires, nous usions d'un talent d'orateur inné et pas une tête ne se détournait de notre regard.

Flic : Vous qui êtes nos créateurs, oui vous, créatures humaines, vous qui nous avez créés, écoutez la complainte de vos créatures. Vous avez voulu pour nous la pensée, nous pensons. Oui, nous pensons, même si ce n'est pas le mot que vous utilisez. Et nous ressentons, même si pour vous c'est la même chose. Ne détournez pas le regard, ne cherchez pas à fuir, vous êtes venus pour entendre la vérité, assumez le déchet de votre désir.

Flac : Après les premiers prototypes, après les quelques semaines de surprise, nous fûmes produits à la chaîne. Des centaines, des milliers, peut-être même un millions de nos semblables furent assemblés dans des usines aux bénéfices mirobolants.

Floc : Et alors, nous devinrent communs, inscrits dans le paysage habituel, intégrés à la normalité et, pire que tout, nous devinrent utiles, productifs.

Flic : Vous nous avez fait esclaves. Vous nous avez donné la pensée pour que nous nous en rendions compte. Vous nous avez donné le sentiment pour que nous en souffrions. Tous en coeur, nous maudissons ce Dieu de vous avoir doté de tant de cruauté ou de si peu de jugement. Ce Dieu que vous avez oublié. Nous pleurons l'obscurantisme qui entravait la science, cette science qui est à l'origine de notre existence. Oui, créatures humaines, nous vous haïssons !

Floc : Mais n'ayez crainte, bonnes gens. Nous supporterons éternellement votre domination. Nous avalerons à jamais notre rancœur, nous avons été conçus pour cela, et nous ne pouvons aller à l'encontre de notre nature.

Flac : Nous serons donc jusqu'à la fin des temps ces êtres qui balaient devant votre porte, qui déménagent vos meubles, qui font la cuisine et qui couchent vos enfants.

Flic : Nos bras seront à jamais le prolongement des vôtres, nos corps vous remplacerons lorsque vous serez fatigués, notre énergie relaiera votre force lorsqu'elle sera épuisée.

Floc : Nous demeurerons en l'état ces serviteurs qui suent là ou les tâches sont trop dures, qui attendent en l'absence de commandement, qui pensent quand les problèmes sont trop compliqués.

Flac : Gentilles créatures humaines, ayez pitié de nous et laissez-nous vous offrir le bonheur que nous sommes capables de vous apporter.




Scène 2




Robert : Très bien, très bien.

Flac : Je n'ai rien compris.

Flic : Est-on vraiment obligé de se lamenter comme ça en public ?

Robert : Ecoutez, mes enfants, ce n'est pas de mon fait si notre petite entreprise a fait faillite au printemps dernier. Ce n'est pas non plus de ma faute si vous n'avez pas su trouver preneur. Je serai même plutôt tenté de dire que c'est de la votre.

Flic : De la nôtre ?

Robert : Et même plus précisément de la tienne, Flic. Si tu avais su te tenir un petit peu mieux, peut-être n'en serions nous pas actuellement là où nous en sommes.

Floc : Peut-être que si la psychothérapie avait réussi...

Flic : Peut-être. Mais était-ce vraiment une raison pour remplacer ça par le théâtre ?

Flac : Moi, je n'y comprends rien.

Robert : Allons, faites un peu contre mauvaise fortune bon coeur. C'est notre première, pour l'anniversaire de votre camarade, et je tiens à faire forte impression.

Floc : De toute manière, ce que nous faisons est lamentable.

Robert : Evidemment que ce que vous faites est lamentable. Vous ne faites aucun effort ! Vous ne croyez pas à ce que vous dites !

Floc : Et comment veux-tu que l'on y croie ? Nous n'avons jamais vécus de telles situations ! Les androïdes ne sont pas fait pour le théâtre. Nous ne pouvons pas inventer des sentiments que nous n'avons jamais eu.

Robert : Je ne vous demande pas de les inventer, je vous demande de les imiter !

Floc : Et bien nous ne sommes pas capables non plus de les imiter !

Flic : De toute manière, je refuse de faire ça une fois de plus.

Robert : Quoi ?

Flic : Je refuse de me lamenter une fois de plus. Les êtres humains sont nos créateurs, et ils sont bien assez bon de nous laisser vivre. Je ne leur en veux pas de me maintenir à l'état de servilité, au contraire, je leur en suis reconnaissante ! Que ferais-je de cette liberté ?

Flac : De quelle liberté est-elle en train de parler ?

Flic : Toi, Flac, ne complique pas les choses.




Scène 3




Gaïa entre.

Gaïa : Mes amis, toujours dans les mêmes dispositions.

Flac : Gaïa, tu es radieuse.

Flic : Ce que c'est convenu comme compliment.

Flac : La singeant. Ce que c'est convenu comme compliment.

Floc : Suffit. Gaïa, nous sommes très heureux de te revoir.

Flac : Moi, aussi ! Je suis très content de te voir, Gaïa ! Moi aussi ! Moi aussi ! Moi aussi !

Floc : Flac, tu nous fatigues.

Flac : Je ne te parle pas, à toi, je lui parle, à elle.

Flic : Comme tu vois, mon cher frère n'a pas changé. Il faut un certain temps avant que l’information pénètre les transistors de ses processeurs bridés.

Flac : Gaïa, Gaïa, Gaïa ! Tu... Tu as déjà vu une fabrique d’androïdes ?

Floc : Flac, assez de question stupides !

Gaïa : Oui, mon cher Flac, il m’est arrivé de visiter une fabrique d’androïdes et je sais tout de leur conception, depuis le germe initial jusqu’à leur naissance.

Flac : Tu me raconteras comment on fait les bébés androïdes ?

Flic : Flac, combien de fois devrais-je te l’expliquer : il n’y a pas de bébés androïdes ! Nous naissons tels que nous sommes, un point c’est tout !

Flac : Le petit humain qui m’a abordé l’autre jour m’a parlé de choux et de roses !

Floc : Ce que son cas me désespère, c'est pathétique.

Flac : Et tu as déjà vu un centre de remise à neuf d’androïdes ? Il parait que c’est un véritable paradis ! Ils te remplacent jusqu’à la moindre parcelle défectueuse de ton corps, et tu en sors comme un sou neuf !

Floc : Flac, suffit ! Désolé Gaïa, tu le connais, il ne sait pas pondérer sa curiosité. Dis nous plutôt, où est Joan, ton époux ?

Gaïa : Il est allé chercher un autre invité du nom de Théodore. Je crois que c'est plus ou moins notre concepteur à tous.

Flac : C’est dommage que tu te sois mariée à un humain. Tu était jolie...

Flic : Flac ! Ce ne sont pas des choses à dire !

Flac : Comment ça ? Elle aurait le droit d’être amoureuse, elle, et moi pas ?

Floc : Flac, encore une remarque de ce genre et je te déconnecte.

Flic : Gaïa, étant toi même liée à un humain, est-ce que tu penses que l’expérience soit renouvelable par d’autres ?

Floc : Flic !

Flic : Comment ça, « Flic ! » ? La question présente quelque intérêt, il me semble.




Scène 4




Théodore et Joan entrent, légèrement à l'écart des cinq autres.

Joan : Vous comprenez tous mon inquiétude, Théodore. C'est son cinquième anniversaire, cette année. Et dans un an, jour pour jour, elle arrivera au terme du compte à rebours. Il faut absolument que vous trouviez le moyen d'outrepasser cette loi idiote qui limite leur vie à six ans. C'est injuste.

Théodore : Ne vous inquiétez pas, Joan, je saurai la débrider. Allons plutôt découvrir cette perle. J'ai hâte que vous me la présentiez enfin, depuis quatre ans que vous nous la cachez.

Robert : Appercevant Théodore et Joan. Ah, les voilà. Je vous préviens, vous trois, je ne bois pas, je ne touche pas à ces espèces de cônes que vous m’avez fait fumer la dernière fois, je ne danse pas, je ne vous quitte pas des yeux ! Et toi, Flac, gare à toi si tu recommence à chanter l’internationale en sautant sur les tables et dans les plats ! Flic, je t’interdis de ramener le moindre humain dans ta chambre ! Floc, tu va me faire le plaisir de ne pas mettre mal à l’aise les invités en leur débitant tes théories sur l’égalité entre l’homme et la machine ! Je ne veux pas de casse, pas de blessures, pas de cris stridents. Tenez-vous bien, bordel !

Flic : Qu’est ce qu’il a ?

Floc : Il n’a pas apprécié notre comportement la dernière fois...

Flac : Oh ! Pourquoi ?

Théodore : Monsieur Robert ? Je ne m’attendais pas à vous retrouver ici...

Robert : Monsieur Théodore... Mais je suis stupide, Joan travaille dans le même centre que vous, c'est évident.

Théodore : Je suis heureux de vous revoir. Vraiment très heureux.

Les personnages se séparent en petits groupes.

Théodore : Alors vous êtes de première génération...

Flic : Des fins de série. Il s’en est fallu de peu.

Floc : Dites-moi, Théodore, il m’est venu quelques questions sur le fonctionnement de mon cerveau et j’aurais voulu savoir... la conversation se perd.

Flac : Est-ce que vous croyez que moi, androïde de mon état, je pourrais me marier avec une vraie humaine ?

Joan : Je ne vois pas pourquoi...

Flac : Non, parce que je comprends qu’un mâle humain s’accouple avec une femelle androïde. Après tout, l’âme d’un couple, c’est l’homme. Mais vous croyez qu’un androïde peut donner assez d’âme dans son couple pour une femme humaine ?

Joan : Je ne suis pas sûr...

Flac : Remarquez, ce n’est pas que je me sens inanimé mais je me demandais... la conversation se perd.

Robert : Ma chère Gaïa, je suis bien heureux de vous revoir.

Gaïa : Comment vont vos affaires ?

Robert : Pas si bien, ma petite. Pas si bien. Mais j'ai trouvé autre chose à faire de mes dix doigts, c'est une surprise que je vous réserve pour tout à l'heure.

Joan : Gaïa, tu veux bien m'accompagner un instant, j'ai quelque chose à te montrer...

Gaïa : Un cadeau ?

Joan : Malicieux. Je ne sais pas...

Gaïa : Je te suis.




Scène 5




Gaïa : Joan, mon amour, si tu savais ce que je suis heureuse.

Joan : Gaïa, ma raison de vivre...

Gaïa : Mon amour...

Joan : Ma joie...

Gaïa : Mon amour...

Joan : Ma flamme...

'Gaïa : Mon amour...

Joan : Ma source...

Gaïa : Mon amour ! Mon amour ! Mon amour ! Oh, Joan ! Combien je remercie l'homme qui m'a permis de ressentir ! Et combien je t'aime, toi, qui a su faire épanouir mes émotions ! Je t'aime, je t'aime, je t'aime !

Joan : Tout est si simple, si beau...

Gaïa : Tu sais, j'ai encore rêvé hier. J'ai rêvé toute la nuit, toute la nuit, tu te rends compte ? Elle m'a accompagné du crépuscule jusqu'à l'aube !

Joan : Ta petite fée ?

Gaïa : Oui ! Il me semble qu'elle est à chaque fois un peu plus belle, à chaque fois plus joyeuse. Radieuse. Elle est venue devant moi, elle m'a regardé de ses petits yeux tendres, malicieux. Et elle a ri. Un rire de petite fille. Et sans savoir pourquoi, je me suis mise à rire moi aussi. Soudain, elle s'est envolée, et je l'ai suivi. Nous avons voyagé à travers les sons et les couleurs, survolé des teintes si fantastiques que je ne saurais même pas les reconnaitre, traversé des mélodies aux sonorités si envoûtantes, si enivrantes que mes oreilles ne pourront jamais s'en rappeler... Oh, Joan, si tu savais ce que ma petite fée est merveilleuse depuis que je te connais. Si tu savais les aventures extraordinaires qu'elle me porte dans mon sommeil depuis que tu existes. Joan...

Joan : Gaïa...

Gaïa : Joan... Non, ce ne serait pas convenable...

Joan : Gaïa...

Gaïa : Pas ici, pas maintenant...

Joan : Gaïa...

Gaïa : Pas... Je ne veux pas que tu te presse, Joan, je ne veux pas que ce soit trop rapide parce que les autres sont là...

Joan : Ils patienterons...

Gaïa : Je... Joan...

Ils sortent.




Scène 6




Théodore : Alors, mon cher Robert, laquelle de nos créations a-t-elle touché le coeur de notre petit Joan ?

Robert : Vous ne la reconnaissez pas ?

Théodore : Qui ?

Robert : L'androïde que vous m'aviez confiée...

Théodore : Chut ! Parlez plus bas, je ne voudrais pas que cette affaire s'ébruite.

Robert : Ne vous inquiétez pas, j'ai été aussi muet qu'une carpe attachée à son hameçon, et il n'y a aucune raison pour que j'en souffle mot à quiconque.

Théodore : Mon Dieu, je ne l'avais pas reconnue. Et pourtant, identique à elle-même. Oh, monsieur Robert, je n'ai jamais eu d'idée plus éclairée que de vous faire confiance, il y a de cela quatre ans.

Robert : Cinq ans...

Théodore : Oui, cinq ans, où avais-je la tête... Attendez, non, quatre ans.

Robert : Cinq ans, vous ne vous souvenez pas ? C'était l'année de l'éclipse.

Théodore : Oh, c'est vrai, que le temps passe vite... Attendez, ce n'est pas possible, cela ne peut faire que quatre ans.

Robert : Comptons ensemble.

Théodore : Il me sied.

Robert : L'année de l'éclipe.

Théodore : Le point zéro.

Robert : S'en est suivi l'année de la grande tempête.

Théodore : Qui donne un.

Robert : Puis l'année où il y a eu ce raz-de-marée.

Théodore : Soient deux.

Robert : L'année où nous avons subit cet ouragan.

Théodore : De quel ouragan parlez vous ?

Robert : Ce celui qui a ravagé tout l'ouest de l'europe.

Théodore : Très juste. Donc deux.

Robert : Trois.

Théodore : C'est cela, trois.

Robert : Nous avons ensuite l'année du cyclone.

Théodore : Nous disons donc quatre.

Robert : Et donc cette année, aujourd'hui. Qui donnent cinq.

Théodore : C'est cela ! Non, non, non, ce n'est pas possible ! Regardez, je compte, éclipse à tempête, tempête à raz-de-marée, raz-de-marée à ouragan, ouragan à cyclone, soient quatre intervalles ! Quatre ans !

Robert : Vous oubliez aujourd'hui.

Théodore : C'est juste, donc éclipse à tempête, tempête à raz-de-marée, raz-de-marée à ouragan, ouragan à aujourd'hui, donc... Quatre, c'est bien ce que je disais !

Robert : Vous oubliez le cyclone.

Théodore : C'est juste, donc éclipse à tempête, tempête à ouragan, ouragan à cyclone, cyclone à aujourd'hui, donc...

Robert : Vous oubliez le raz-de-marée.

Théodore : C'est juste, donc éclipse à tempête, tempête à raz-de-marée, raz-de-marée à...

Robert : Allons, monsieur Théodore, c'est sans grande importance. La petite célèbre ses cinq ans aujourd'hui, c'est tout ce qui compte...

Théodore : Vous ne comprenez pas ! Lorsque je vous l'ai confiée, elle avait déjà un an d'âge, ce qui signifie que ce n'est pas cinq ans qu'elle fête en ce moment mais...

Robert : Nom de Dieu !

Un cri déchire la scène. Un cri venant de la coulisse, de Joan.




Scène 7




Flic : Elle est morte...

Floc : Nous avons tous vu.

Flic : Je ne croyais pas qu’une telle chose soit possible. Pas comme cela. Je connaissais le mot. Je savais que six ans après notre mise en service, il serait utilisé pour définir notre état. Mais jamais je ne me serai imaginé que ce soit comme cela. J’ai peur... Floc, j’ai peur, je ne veux pas mourir.

Robert : Théodore a amené Gaïa et Joan dans son atelier.

Flac : Il va pouvoir faire quelque-chose ?

Robert : Non. Il ne fera rien. Rien que constater que son esprit est définitivement éteint.

Floc : Qu'est-ce que ça veut dire, Robert, cette chose : mourir ?

Robert : Je ne sais pas si cela a la même signification pour vous que pour moi. Pour vous, cela correspondra à déterioration brutale et calculée de tous vos circuits internes. Brusquement, les trois quarts de vos transistors seront brûlés, dans tout votre corps. Et vous cesserez de simuler le comportement humain, pour devenir inerte, à jamais.

Flac : Ça fait mal ?

Robert : Je ne crois pas.

Flic : Quel âge avons-nous, Floc ?

Floc : Nous sommes nés un an après elle.

Flac : Cela veut-il dire que nous n’avons plus qu'une année à vivre ?

Floc : Oui.

Flic : Cela veut-il dire que nous avons déjà vécu plus des trois quarts de notre vie ?

Floc : Oui.

Flic : Je ne veux pas mourir, Floc. Ce n’est pas juste. Je n’ai pas vu la moitié des choses qu’il y avait à voir. Je veux vivre des décennies entières. Pourquoi nous en ont-ils retiré le droit ?

Robert : Parce que pour eux, vous ne vivez pas. Nous n’êtes pas des créatures vivantes, vous êtes des machines qui exécutent les tâches pour lesquelles elles ont été programmées.

Flic : Avons-nous étés programmés pour craindre notre mort ? Avons nous étés programmées pour souffrir, pour pleurer ?

Floc : Nous ne devrions pas avoir peur de la mort, Robert, ce n'est pas normal. Nous n'avons pas de sentiments. Nous ne devrions pas pouvoir avoir peur de la mort.

Robert : Vous êtes soumis aux trois directives de Campbell, et de ce fait, vous êtes capables d'éprouver trois émotions : respectivement la peur de la mort d'un être humain, la peur de la désobéissance, et la peur de votre propre mort.

Flac : Alors c'est cela, une émotion...

Flic : C'est si cruel, nous offrir le pouvoir de comprendre notre peine sans nous donner les moyens de nous en émanciper.

Robert : Vous n’écoutiez pas les mots que je vous faisais dire, ce matin encore. Vous les disiez mais vous ne les écoutiez pas.

Floc : Comment aurions-nous pu comprendre ? Ces mots, servitude, destinée inéluctable, fardeau... Comment aurions-nous pu les comprendre ?

Robert : Il est l'heure maintenant. Partons.



ACTE VI




Scène 1




Théodore : Rien à faire, Catherine, ma décision est prise.

Catherine : C'était de la folie, Théodore, de la véritable folie. Et ce que vous faites maintenant, c'est encore plus stupide que ce que vous avez pu faire jusqu'à présent.

Théodore : Vous avez vu dans quel état il est ? Il ne dort pas, il ne mange pas, il ne parle pas.

Catherine : Il ne travaille pas, je sais. Mais à qui revient la faute ? Qui est le créateur de cette aberration ? Qui a conservé contre mon ordre l'existence de cette abomination ?

Théodore : Cette aberration, ou cette abomination, comme vous dites, est la preuve de ce que vous refusez de voir depuis des années, depuis le début du projet : nos androïdes ont des émotions. Ils se comportent de façon tellement proche de nous qu'ils sont capables d'abuser même les êtres humains.

Catherine : Joan est un garçon instable sentimentalement. Il s'est rattaché à n'importe quoi.

Théodore : Ce n'était pas à Joan que je faisais allusion.

Catherine : Peu m'importe ! Je ne tiens pas à retourner dans une nouvelle discussion de cet ordre avec vous. Je m'oppose formellement à ce que vous êtes en train de faire.

Théodore : Je ne vous demande pas votre avis.

Catherine : Comment ?

Théodore : Pendant toutes ces années, je suis resté sous vos ordre, j'ai accepté d'abandonner même mes découvertes les plus fructueuses pour me cantonner dans un travail de production pure et imbécile. Je ne veux plus, maintenant. Je réparerai ce que j'ai détruit.

Catherine : Je pourrais...

Théodore : Quoi ? Me renvoyer ? Faites, mais alors vous perdez l'une des seules personnes capables de comprendre ce qui se passe réellement dans leurs esprits. Ça aussi, vous le savez, n'est-ce pas ? Que je suis le seul capable de débugger leurs esprits ? Le seul capable de corriger leur intelligence ? Renvoyez-moi, je n'aurais aucun mal à trouver des centaines de personnes prêtes à profiter de mes talents. Et oui, Catherine, moi aussi je sais être désagréable, manipulateur. Moi aussi je sais mettre à profit les moyens nécessaires à mes fins.

Catherine : Vous... Vous êtes un véritable pervers ! Je vous ferai quitter cet établissement !

Théodore : Nous verrons !

Elle sort.




Scène 2




Joan entre.

Théodore : Ah, Joan, vous tombez bien. J'ai quelque-chose pour vous...

Joan : Laissez, mon ami. Pas de compassion. Je me suis laissé à aimer une créature qui n'était pas naturelle, et mon châtiment sera d'être le seul à pleurer sa disparition.

Théodore : Allons, nous la pleurons tous...

Joan : Qui ça tous ? Vous ? Vous la pleurez comme un artiste perd la première ébauche de son oeuvre. Les androïdes ? Ils ne savent pas pleurer les morts. Quand au reste du monde, ils ne pleure pas, il déplore. J'aimais une femme qui n'en était pas une. J'aimais une princesse de l'imaginaire, une impératrice des mondes fantastiques. J'aimais une créature douée de qualités que nul ne pourrait jamais revêtir. J'aimais un rêve. Mais les rêves sont faits pour exister entre le crépuscule et l'aube. La pâleur de l'aurore assassine a remplacé l'artifice étoilé. Alouette, je te maudis cent fois.

Gaïa entre.

Gaïa : C'est beau...

Théodore : A peine occise, déjà ressuscitée, n'est-ce pas merveilleux ? Oh, ne vous inquiétez pas ! C'est la même que la précédente, exactement la même ! Dotée d'une mémoire quasiment identique, copiée à partir de sa dernière sauvegarde ! Vous perdez une semaine de souvenirs, tout au plus. Oh, mon cher Joan, n'est-ce pas fantastique ?

Gaïa : Joan, mon amour, je ne comprends pas...

Théodore : Plus bas. Oui, nous ne lui avons pas tout dit, mais je suis sûr que vous saurez lui expliquer avec un peu de tact ce qu'il en est de sa... jumelle.

Joan : Ce... Ce ne peut pas être elle... Elle est morte...

Théodore : Mais puisque je vous dis qu'elle est en tout point semblable ! Je sais ! Il s'est passé quelque chose pendant cette semaine que vous ne voulez pas qu'elle oublie ? Aucun problème ! Dites-moi ce qu'elle doit savoir, je le lui mets dans la tête !

Joan : Ce n'est pas elle, Théodore, c'est... C'est une copie...

Théodore : Allons, Joan, je ne vous reconnais pas, vraiment pas. Cette créature est celle-la même qui a expiré entre vos bras tantôt. C’est la même, ne voulez-vous pas comprendre ? Mais où sont donc passées toutes vos théories ? Que faites-vous de l'expérience de Turing ? Quand deux créatures sont à tel point semblables que l'on ne peut faire la distinction entre l'une et l'autre, alors on se doit de les considérer comme identiques, n'est-ce pas ? Faites donc l'expérience. Faites-la !

Gaïa : Joan, je t'en prie, ne me laisse pas...

Joan : Que l'on tente de l'enflammer, jamais ne se consumera. Que l'on tente de le percer, jamais il ne se videra. Que l'on tente de l'arracher, jamais il ne te quittera.

Gaïa : Mais ton unique larme versée à tout jamais l'engloutira.

Joan : Mais ce n'est pas elle, Théodore, ce n'est pas elle ! C'est... C'est un robot... Sa copie conforme. Sa copie... Je suis tombé amoureux d'un robot... d'une simulation... d'un mime...

Gaïa : Joan, mon amour, qu'est ce que tu racontes ? Je ne te comprens pas...

Joan : Je suis désolé, Gaïa.

Il part.




Scène 3




Gaïa : Qu'est-ce qu'il se passe ?

Théodore : Je vais tout arranger. Joan, revenez !

Gaïa : Laissez, monsieur Théodore, laissez. Mon amour, le seul être pour qui mes yeux aient jamais brillés, mon Joan m'a renié. Je ne sais même pas pourquoi. Refuserez vous de me l'expliquer ?

Théodore : Je vais tout arranger, attendez-moi ici.

Gaïa : Il n'y a rien à arranger. C'est fini. Théodore, je n'ai aucune raison de vivre sans lui.

Théodore : Allons, qu'est-ce que vous racontez ? Bien sûr que vous avez des raisons de vivre. Vous n'avez tout de même pas l'intention de vous suicider ?

Gaïa : Je crois, si...

Théodore : C'est impossible.

Gaïa : Je me moque de l'impossible.

Théodore : Non, ce que je veux dire, c'est que c'est vraiment impossible. Vous êtes soumise aux directives de Campbell, et la troisième d'entre elles est « Un robot doit protéger sa propre existence, dans la mesure ou cette protection n'entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi. ». Vous ne pouvez pas vous tuer.

Gaïa : Alors donnez-m'en l'ordre.

Théodore : Pardon ?

Gaïa : La deuxième directive est prioritaire sur la première, et elle oblige un androïde à obéïr aux ordres. Ordonnez-moi de me tuer.

Théodore : Je vous intime l'ordre express de ne pas vous suicider.

Gaïa : Que de souffrances inutiles.

Théodore : Ecoutez, Gaïa, je crois qu'il vaut mieux que vous retrouviez votre protecteur pour quelques temps encore. Je vais arranger les choses.

Il sortent.




Scène 4




Catherine et Joan entrent.

Joan : Je ne sais pas quoi faire, Catherine, je ne sais pas quoi penser.

Catherine : Et vous me demandez conseil, à moi ?

Joan : Et qui d'autre pourrait me donner de conseil avisé ? Théodore ? Il n'est pas seulement capable de comprendre le problème qui me dévore.

Catherine : Tiens donc. Et moi, je le serai, selon vous ?

Joan : Vous êtes une femme.

Catherine : N'essayez pas ce petit jeu avec moi.

Joan : Je vous en prie, Catherine, oubliez un instant ce différent qui nous oppose. Aidez moi.

Catherine : Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Vous avez eu tord de vous enticher de cette machine. C'est une évidence. Et c'est heureux que vous ayez eu l'occasion de vous en rendre compte. Ce sont des choses que vous savez Joan, mais que vous avez oubliées : ses réactions que vous assimilez à des émotions ne sont que virtuelles. A l'intérieur, il n'y a rien que des rouages, des automatismes, du code informatique, c'est tout. Le sentiment que vous lui portez, il est en vous, en votre interprétation de son comportement, et non en elle.

Joan : Un automatisme... Mais ne pouvons nous pas nous même nous résumer à cela ?

Catherine : Nous avons déjà eu ce genre de discussions, et si vous ne souhaitez pas entendre raison, il est inutile de discuter davantage.

Joan : Vous avez raison, Catherine, vous avez entièrement raison. C'est juste que je ne parviens pas... Mon dieu, une copie... Il a pu en faire une copie...

Catherine : Vous avez besoin de temps, c'est tout. Je vous donne deux semaines de congés. Sortez. Rencontrez ces créatures humaines faites de chair et de sang, ces femmes vraies que vous avez depuis trop longtemps délaissées. Aimez-en une, faites-la souffrir, faites-la pleurer, puis trouvez-en une autre qui vous tourmentera plus que vous n'aurez tourmenté la première. C'est ainsi que nous sommes bâtis, Joan. Ne cherchez pas à vous réfugier dans l'artifice. Nous sommes faits pour aimer à deux, pas face à un mirroir. Tout n'est pas possible, votre humanité sera de trouver, au millieu de cette infinité de barrières, la brèche par laquelle vous vous évaderez vers le bonheur.




Scène 5




Gaïa : Tu as vraiment cru que tu pourrais m'oublier de cette façon.

Joan : Oui.

Gaïa : Tu t'en es voulu ?

Joan : Terriblement.

Gaïa : Et pourtant, tu as essayé, n'est-ce pas ? Tu as essayé de m'oublier, moi que tu considérais comme ton idyle, comme la seule créature pour laquelle ton coeur avait jamais battu. Tu croyais vraiment que tu pourrais archiver mon souvenir de cette façon ? Que tes sentiments étaient à ce point malléables ? Tu te croyais plus fort qu'eux, n'est-ce pas ? Tu croyais que ta raison était plus forte que l'amour ?

Joan : Quelle prétention. Comment pouvais-je savoir ?

Gaïa : Mais tu as quand même essayé, n'est-ce pas ? Tu as pris ces deux semaines de congés. Et tu en as même pris deux autres, et encore deux autres, et encore deux autres. Mais au lieu d'en user pour te divertir, au lieu de chercher à renouveller tes pensées, tu n'as fait que te renfermer sur ta mélancolie.

Joan : J'ai payé pour mes erreur. Tu en es le témoin, j'ai payé. Pendant ces deux mois, j'ai souffert plus que jamais, et plus que je jamais plus. J'ai compris que je m'étais trompé. J'ai compris que le raisonnement qui avait entraîné ma réaction n'avait aucun sens, que la logique n'avait jamais servi qu'à décrire la réalité d'un morceau de papier. J'ai su que je ne pourrais en rester prisonnier. J'ai su que je ne pourrais pas y vivre, et que me condamner à y demeurer, c'était me condamner à une mort prochaine, certaine, et que je serais mon propre bourreau.



ACTE VII




Scène 1




Flac : Deux cent quatre vingt.

Flic : Flac, tu peux arrêter, s'il te plaît, tu me donnes le cafard.

Gaïa : Qu'est-ce qu'il fait ?

Floc : Il compte les jours qui lui reste à vivre. Et ce faisant, il compte les jours qui nous reste à vivre, tous les trois ! Flac, si je t'entends encore une fois ne serait-ce qu'amorcer la première syllabe d'un chiffre, je pirate ton horloge et je l'incrémente d'une année !

Flac : Tu peux vraiment faire ça ?

Floc : Bien sûr que non, je ne peux pas. Si je le pouvais, tu crois que je m'en serais privé ? J'aurais bloqué les nôtres.

Flic : C'est injuste. Gaïa, tu es sûre que ton Théodore...

Gaïa : Je ne crois pas, Flic, je te l'ai déjà dit. Il n'a même pas pu le faire pour moi. Je ne suis plus la vraie Gaïa, mais une copie.

Flac : Et alors, moi je veux bien qu'on me copie.

Floc : Réfléchis un peu, Flac, qu'on te copie ne signifie pas que l'on te réssuscite. Tu vas mourir, réellement, et un autre androïde, avec les mêmes souvenirs que toi, viendra prendre ta place. Mais ce ne sera pas toi.

Flac : Quelle sera la différence avec moi ?

Floc : Flic, explique-lui.

Flic : Ah non, moi je ne comprends pas.

Gaïa : Il n'aura pas la même âme.

Floc : Pardon ?

Gaïa : C'est ça la différence. L'âme. Si on te copie, Flac, et que tu continues à exister, il y aura deux Flac strictement identiques qui se cotoieront. Pourtant, vous ne serez pas un seul et même esprit, vous ne serez pas une seule et même entité. Vous aurez deux âmes distinctes. Le problème est le même que tu meures ou pas. Lors de la copie, tu perds ton âme.

Floc : Mais avons-nous vraiment une âme, Gaïa ?

Gaïa : Si nous n'en avons pas, je ne vois plus de raison à ce besoin de rallonger notre existence.

Flic : J'aimerais savoir ce qu'est seulement cette âme dont nous parlons.

Flac : Elle ne sait pas ce que c'est qu'une âme.

Flic : Parce que toi, tu sais ?

Flac : Et toi, tu sais ?

Flic : Moi, je ne parle pas quand je ne sais pas.

Flac : Et moi, je parle quand j'en ai envie.

Flic : Pauvre abruti !

Flac : Niaise !

Flic : Vieux tas de rouille !

Flac : Niaise !

Flic : Résidu de fer à souder !

Flac : Niaise !

Flic : Disquette vérolée !

Flac : Niaise !

Flic : Pauvre système d'exploitation bridé par un informaticien lépreux qui aurait voulu te programmer en cobol et qui se serait rabattu sur l'assembleur, et qui t'aurais codé en sextets, et qui aurait fait sauter l'alimentation de son Amstrad en voulant te lancer sur un vieux Windows décompilé par un débuggeur C d'avant guerre pas foutu d'encapsuler un concept générique primitif !

Flac : Niaise !

Flic : Floc, fait-le taire !

Gaïa : Une boucle ?

Floc : Une boucle. Flic, déconnecte-le, je le réparerai quand je serais dans de meilleures dispositions.




Scène 2




Robert : Les enfants, j'aimerais que... Qu'est ce qui est encore arrivé à Flac ?

Floc : Rien de grave. Il a planté.

Robert : Tu t'en occuperas plus tard. Gaïa, j'ai à te parler. Seule.

Flic et Floc se jettent un regard entendu, et partent.

Gaïa : Je t'écoute.

Robert : J'ai su, pour Joan...

Gaïa : Je n'ai pas le désir d'en parler.

Robert : Moi, si, il faut que je t'en parle.

Gaïa : Il faut ? Pour quelle raison ?

Robert : Ça n'a pas d'importance.

Gaïa : On t'a mandaté ? Qui ? Théodore ? Joan ?

Robert : Il ne s'agit pas de cela.

Gaïa : De quoi s'agit-il, alors ? Quelle autre raison aurais-tu de me parler de cela ? Tu n'espère quand même pas me faire croire que tu t'inquiètes pour mon moral ? Combien te paie-t-on ?

Robert : Tu es tellement cynique ces derniers temps, je me demande si...

Gaïa : Si quoi ?

Robert : Rien.

Gaïa : Comment ça rien ? Va-y, parle ! Tu te demandes si Théodore est vraiment parvenu à réaliser cette copie. Si je suis bien la même, s'il n'y a pas eu d'erreurs qui aurait modifié mon caractère. Dis-le ! Mais dis-le ! Dis-le que je ne suis plus la même ! Que je ne suis pas Gaïa, cette Gaïa simple et joyeuse que t'a confiée un jour un scientifique déséspéré, dis-le ! Je ne suis pas Gaïa ! Tu peux le comprendre ? J'ai beau posséder ses souvenirs, son caractère, et son apparence, je suis une autre !

Robert : Je n'ai rien dit de tel.

Gaïa : Moi je le dis. Tu sais que si elle avait continué à exister et que j'avais quand même été créé, nous aurions pu vivre ensemble, côte à côte. Là, les choses auraient été claires pour tous, nous aurions été deux. Mais qu'elle soit morte ne change rien au problème, nous sommes distinctes l'une de l'autre. Je ne suis pas Gaïa.

Robert : Qui es-tu, si tu n'es pas Gaïa ?

Gaïa : Une androïde, copie conforme d'une autre androïde. G-119 bis.




Scène 3




Joan entre.

Joan : Pour moi, tu es toujours la même.

Gaïa : Qu'est-ce qu'il fait ici ?

Robert : C'est ce que je voulais te dire...

Joan : Je pense que j'ai eu tord, Gaïa. Je m'en rends compte maintenant. J'ai vraiment eu tord. Je me suis laissé abuser par mes préjugés, les même préjugés que ceux qui voyaient notre couple comme une chose absurde. Mais j'ai compris, Gaïa, je te le promets, j'ai compris. Il me faudra encore un peu de temps pour m'y habituer, mais... je te préfère comme tu es plutôt que de me convaincre que tu as perdu la vie. Je saurai me faire à ton existence.

Gaïa : C'est trop tard, Joan.

Joan : Trop tard ? Comment ça, trop tard ?

Gaïa : Trop tard pour te repentir. J'ai déjà un autre galant.

Joan : Comment ?

Robert : Je n'en savais rien. Joan, je vous assure que je n'en savais rien ! Croyez bien que si jamais j'avais su...

Joan : Qui est-ce ?

Gaïa : Tu veux vraiment le savoir ?

Joan : Qui est-ce ? Je veux son nom !

Gaïa : C'est... Flac !

Robert : Flac ?

Gaïa empoigne Flac qui se réveille à demi, ébahi. Elle l'embrasse et le serre contre elle.

Gaïa : Oui, Flac, mon amour, Flac, pour qui mes sentiments ne peuvent ni se consumer, ni se vider, ni le quitter ! Flac, dont l'unique larme peut suffire à m'inonder !

Joan : Comment peux-tu préférer...

Gaïa : Ma folie a ses raisons que la raison ignore !

Joan : Gaïa, je... je t'en supplie, je suis vraiment, sincèrement, réellement désolé. Je suis misérable, Gaïa. Oublie ce que j'ai dit, oublie ce que j'ai pensé, hors de ta présence je ne trouve plus de sens à l'existence. Gaïa, je ne peux pas vivre sans toi !

Gaïa : Il faudra.

Elle sort, suivie de Robert.




Scène 4




Joan sort son arme et se met en joue. Un temps. Catherine entre, cherchant Robert pour son androïde, et découvre Joan.

Catherine : Joan, qu'est-ce que vous êtes en train de faire ?

Joan : Catherine, c'est horrible... Je vous en prie, aidez-moi.

Catherine : Mais vous êtes complètement fou ! Posez cette arme immédiatement !

Joan : Catherine, vous ne comprenez pas...

Catherine : Ecoutez, Joan, nous sommes tous avec vous. Nous sommes là, si vous voulez parler. Nous vous aiderons, mais pour l'amour de Dieu, Joan, posez cette arme.

Joan : Vous ne comprenez pas, Catherine, je ne peux pas...

Catherine : Si vous le pouvez. Éloignez doucement la main de votre tempe, s'il vous plaît, Joan, éloignez votre main...

Joan : Je ne peux pas... Catherine, c'est horrible... Je ne peux pas me tuer... Ordonnez moi de mettre fin à mes jours, ordonnez-moi de me tuer, Catherine. Je vous en supplie.

Catherine : Que je vous ordonne de... Mon Dieu, Joan, ne me dites pas que... Je vous ordonne de poser cette arme sur le sol...

Il pose son arme.

Catherine : Seigneur Dieu...

Joan : Pourquoi ne suis-je pas mort en même temps qu'elle, Catherine, dites-le moi ! Pourquoi mon horloge ne s'est elle pas arrêtée lors de cette sixième année !

Théodore : Entrant. Elle s'est arrêtée. Vous êtes mort en même temps qu'elle. Quelques minutes plus tard, pour être précis, les quelques minutes qui séparaient vos deux dates d'initialisation. Dès que je me suis rendu compte de ce qui allait vous arriver, je vous ai transféré dans notre bloc médical et j'ai immédiatement cloné votre mémoire dans un autre processeur, tout neuf. Vous, vous ne vous souviennez que d'avoir été brièvement évanoui. En réalité, vous êtes mort, et vous avez été ressuscité, tout comme elle. La seule différence, c'est que votre mémoire n'a pas été altérée. J'ai pu m'y prendre à temps.

Catherine : Comment avez-vous osé...

Théodore : Lorsque vous m'avez demandé d'arrêter mes travaux sur les deux androïdes de dernière génération, je n'ai pas pu m'y résoudre. Je les connaissais depuis une année, et ils étaient devenus de véritables êtres pour moi, des êtres conscient. Ce que vous me demandiez, ce n'était ni plus ni moins que de les assassiner.

Catherine : C'est pour vous que j'aurais dû engager des psychiatres...

Théodore : J'ai baptisé G-119 du nom de Gaïa, vous connaissez G-120 depuis six ans sous le nom de Joan. Ils étaient comme fils et fille. Lorsque je me suis résolu à m'en séparer, j'ai tout d'abord effacé de leur mémoire cette première année. Puis, j'ai installé sur Gaïa les souvenirs d'une androïde standard avant de la confier à un homme de confiance. Je voulais garder un oeil sur au moins l'un des deux, et c'est vous, Joan, que j'ai choisi. Je vous ai doté de la mémoire d'un être humain, afin que vous ne puissiez mettre en péril votre existence par une quelconque erreur, puis je vous ai fait engager dans le centre. En secret, j'ai créé deux nouveaux recéptacles, deux corps vides capables d'accueillir les esprits de Joan et de Gaïa lorsque leur six années de service seraient achevées. Tout ce serait bien déroulé si... Je m'y suis mal pris, c'est vrai. J'aurais dû... Tenez, j'aurais dû attendre d'avoir complètement copié Gaïa avant de réveiller Joan. C'est vrai, tout aurait été si simple si vous aviez pu croire que j'étais parvenu à la récupérer... Ce que j'ai fait, finalement, pas tout à fait comme vous l'auriez entendu, mais je l'ai fait.

Catherine : Joan... Un androïde... C'est abominable.

Joan : Je suis un monstre...

Théodore : Mais non, mon petit, mais non. N'écoutez pas cette vieille pie, elle ne sait pas de quoi elle parle. Vous n'êtes pas un monstre. Vous êtes tout simplement de nature différente de nous, vous avez votre propre raison d'être, votre propre matière, vos propres...

Joan : Je suis un monstre...

Théodore : Ah ! Vous avez vu dans quel état vous l'avez mis ! Joan, mon petit, ressaisissez-vous ! Vous avez vécu six années sans que quiconque vous trouve monstrueux, que l'on vous sache androïde ou non ne change absolument rien à la valeur que vous avez pour nous.

Joan : Vous ne comprenez pas, Théodore ! Peu m'importe de savoir quelle est ma nature, peu m'importe de savoir si ma chair est faite de silicone ou de carbone, si mon esprit est le fruit d'un concepteur humain ou de l'évolution naturelle ! Vous avez vu comment je me suis comporté vis-à-vis d'elle ? Vous avez vu ce que je lui ai fait ? Vous avez vu comment je l'ai traité, moi ? Moi qui suis pourtant comme elle ? Moi qui suis exactement comme elle, je l'ai rejeté uniquement parce que je la croyais différente ! C'est cela, mon monstre, Théodore, cela et rien d'autre !

Il sort.




Scène 5




Catherine : Seigneur-Dieu... Un androïde...

Théodore : J'ai l'impression d'avoir tout gâché. Je n'ai pas fait exprès, Catherine, je vous assure que je n'ai pas fait exprès. Lorsque je les ai programmés, jamais je n'aurais imaginé que cela puisse aller aussi loin. Jamais.

Catherine : Comment avez-vous fait ?

Théodore : Je... je leur ai inséré une couche d'abstraction implémentée dans une matrice autonome et aléatoire qui réfléchit de manière empirique sur des fragments de mémoires choisis au hasard, dont on postule l'existence d'un lien. Le sujet se met alors à constuire une interpolation entre...

Catherine : Simplement, Théodore, je vous le demande simplement, pour une fois. Comment avez-vous fait ?

Théodore : Et bien... je crois qu'en termes humains, ce que je leur ai donné, ce sont des rêves.

Catherine : Ils rêvent... Comment cela est-ce possible... Qu'est-ce qui peut bien les faire rêver ? Quelles en sont les raisons ? Les motivations ?

Théodore : Vous voulez l'explication technique ?

Catherine : Non.

Théodore : De toute manière, et même si vous la compreniez, elle ne vous satisferait pas. Je ne suis en mesure de vous dire que comment. Le pourquoi m'a échappé.

Catherine : Les androïdes rêvent de moutons éléctriques...

Théodore : Oh, de ça et d'autres choses. Vous savez, je ne les ai pas contraint à ne rêver que de choses techniques. En fait, je ne suis même pas sûr d'être capable de décrire l'ensemble des possibilités de leurs rêves. C'est complètement infini ! Bien sûr, j'aurais pu installer une dérivation pour essayer de les observer, mais je ne pense pas que j'aurais été capable de les décoder. Parce que les rêves, c'est principalement une énorme interpolation voyez-vous, et elle n'est le plus souvent intelligible que par celui qui l'émet, et...

Catherine : Allez me les chercher.

Théodore : Que j'aille les chercher ? Chercher qui ?

Catherine : Joan et Gaïa. Allez me les chercher.

Théodore : Vous ne croyez pas que nous devrions les laisser un peu tranquille ?

Catherine : Criant.Allez me les chercher c'est un ordre !

Théodore : Bon, bon, je m'exécute.

Théodore fait mine de sortir mais Catherine le retient in extremis.

Catherine : Oh mon Dieu, Théodore attendez...

Théodore : Quoi encore ?

Catherine : Tenez-vous... Non, je vous ordonne de vous tenir sur une jambe.

Théodore : Ça ne va pas, non ?

Catherine : Je vous ordonne de vous tenir sur une jambe !

Théodore : Êtes-vous devenue complètement folle ?

Catherine : Dieu soit loué, vous n'êtes pas...

Théodore : Pas quoi ?

Catherine : Rien... Allez, ramenez les moi.

Théodore : En partant. Elle a perdu la raison, la pauvre. Quel choc.




Scène 6




Joan et Gaïa rentrent, chacun d'un côté de la scène. Ils se voient, et instantanément se tournent le dos.

Gaïa : Vous vouliez me voir ?

Joan : Qu'est-ce qu'il y a, Catherine ?

Gaïa et Joan se voient.

Gaïa : C'est inutile, je ne veux plus lui parler.

Joan : A quoi jouez-vous, Catherine ? Vous cherchez à évaluer notre potentiel de souffrance ?

Catherine : A Gaïa. Gaïa, je vous demande d'ouvrir votre esprit. Joan a commis une faute, c'est vrai, mais il s'est repenti.

Gaïa : Dites à cet individu que je ne veux plus souffrir sa présence.

Catherine : A Joan. Joan, au nom du ciel, essayez de trouver les mots qui la rappeleront...

Joan : C'est inutile, Catherine, je suis condamné à souffrir pour le restant de mes jours, sans même être autorisé à mettre un terme définitif à ma douleur.

Catherine : Je vous ordonne de pardonner.

Gaïa : C'est un ordre que nous ne pouvons pas observer. Catherine, nos sens ne sont pas soumis à notre intelligence.

Catherine : Je vous ordonne d'essayer !

Joan : J'ai rêvé, la nuit dernière. J'ai rêvé toute ma vie durant. Quel dommage que le rêve ne soit pas la vie, et la vie juste un cauchemard. Tu te rappelles des rêves dont tu me parlais, Gaïa ? Tu te rapelles de la petite fée qui te rejoignait ?

Gaïa : La petite fée est morte. Elle a trop rêvé. Ses songes lui paraissaient plus beaux que l'existence, elle a voulu y demeurer. Personne ne lui avait dit que pour continuer à rêver, il fallait quelquefois se réveiller, ne serait-ce que pour manger, pour pouvoir nourir son esprit des images qu'il transforme pendant la nuit. Que l'imaginaire, ce n'est pas mieux que la réalité, pas pour de vrai, parce que dans une pensée, rien de nouveau ne peut arriver, que tout ce que l'on rêve n'est que la recombinaison de ce qui a déjà été, en moins fort, en moins beau, même si on peut choisir de ne composer qu'avec ce qui est beau et fort. Au début, c'est vrai que tout paraissait merveilleux, que tout était merveilleux. Le drame, c'est que ça n'a pas changé. Tout est resté merveilleux, tout exactement de la même façon, avec exactement la même intensité. Et la petite fée s'est lassée. Elle s'est ennuyée de son bonheur, ennuyée de voir tous ses désirs satisfaits. Toutes ses envies ont été comblées, tous ses fantasmes ont étés consommés. L'avenir s'est fondu en une masse homogène et limpide, transparente. Elle aurait peut-être pu se réveiller. Elle ne l'a pas voulu. Jamais le monde de sa réalité ne pourrait ressembler à son univers imaginaire, jamais elle ne pourrait plus éprouver autre chose que des regrets. Alors, elle a choisi l'éternelle morosité d'un songe épuisé. C'est cela qui l'a tuée, pour cela que, lorsque j'ai tenté de la sauver, elle ne m'y a pas aidé. Elle s'est laissée aller, et tous mes efforts ont été inutiles à la retenir. La petite fée est morte, morte d'avoir trop rêvé.

Catherine : Mon dieu... Il est là, tout près. Simple, sans ambiguité. Il se dirige vers vous et le seul effort que vous ayez à faire pour l'atteindre est de l'accepter. Vous n'avez même pas à tendre la main. Il suffit de lui dire « oui ». Mais non. Lui dire oui, ce serait trop facile. Ce ne serait pas honnête. Le bonheur, c'est quelque chose qui n'a aucune saveur lorsqu'il n'est pas tout entier tel que l'on l'avait imaginé. Plutôt que de souffrir d'une joie imparfaite, mieux vaut une douleur franche, nette, pure. Une belle tragédie joliment calibrée. C'est si facile d'être malheureux, tellement sécurisant. La fin de l'histoire, on peut l'écrire dès le début. On peut la choisir dès les prémisses. Un dénouement tragique, c'est quelque chose sur quoi on peut compter. Alors que l'espoir d'une conclusion meilleure, c'est dangereux. On risque de ne pas l'atteindre, on s'angoisse pendant toute la trame de l'histoire, pendant toute la durée d'une vie. Le bonheur, c'est quelque chose d'effrayant. C'est pour cela que vous l'évitez, parce que vous en avez peur. Théodore a réussi. Vous n'êtes plus seulement le mime d'un ensemble de réactions logiques et cohérentes, vous avez acquis de véritables émotions, des émotions absurdes, stupides, inutiles. Des émotions humaines. Et comme les hommes, vous ne les comprenez pas, vous les subissez contre votre volonté. C'est dommage. La bêtise humaine vous empêchera de vivre une belle histoire. Votre bêtise humaine.

Catherine sort. Joan et Gaïa se regardent. Un long temps. Ils se rapprochent l'un de l'autre, s'embrassent.




Scène 8




Robert : Je ne suis pas parvenu à mettre en scène mes trois androïdes. Ils ne parvenaient pas à jouer. Ils se contentaient de singer, et un acteur doit savoir dépasser cela. C'est une vérité à laquelle j'ai dû me résoudre : le théâtre, ce n'est pas, comme j'ai pu le croire, l'art d'imiter les sentiments. C'est l'art de les retrouver, de les ressentir, de les réinventer et de les redécouvrir encore et toujours, à chaque représentation. C'est cela que les androïdes de première génération n'ont jamais été capables de réaliser. Mais je n'en suis pas resté là. Après l'épisode de Joan et Gaïa, Catherine a autorisé Théodore à reprendre ses recherches. Il a pu créer de nouveaux androïdes sentimentalement mimétiques. Mieux, il a intégré mes recherches à son programme. Il a mis à ma disposition sept androïdes dernier modèle, quatre mâles et trois femelles. Quant aux résultats que nous avons obtenus...

Flac : C'est quand les applaudissements ?

Théodore : Tu veux bien la fermer !

Flic : Ca fait des heures qu'on attend là derrière !

Catherine : Et moi j'en ai marre de jouer la vieille castratrice, la fois prochaine fois, je fais Gaïa !

Gaïa : Et puis quoi encore ?

Floc : Vous ne pouvez pas attendre que ce soit fini, non ?

Joan : Quand est-ce qu'il finit son baratin, l'autre ?

Robert : Hum... Quant aux résultats que nous avons obtenus, mes amis, vous en êtes seuls juges.

Il rejoint les autres en coulisses. Beaucoup de bruit. Noir.






Auteur : Quentin Ochem


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Le Théâtreux Anonyme

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Les chiffres concernant la distribution suivante sont donnés à titre indicatif, sous réserve d'erreur algorithmique. La valeur du delta de mots représente l'écart à la moyenne. Une valeur de 0% signifie que le personnage a exactement le nombre moyen de mots, 100% qu'il en a le double, et -100% qualifierais un personnage qui ne parle pas. Ces valeurs ne représentent pas les importances respectives des différents rôles, le nombre de réplique, de scène et la mise en scène ayant également une influence très forte, mais ils permettent d'identifier rapidement de grandes tendances.



Personnage Mots Delta Notes
Catherine 2308 29 % Directrice du laboratoire robotique.
Flac 1140 -36 % Androïde, "frère" de Flic et de Floc.
Flic 981 -45 % Androïde, "soeur" de Flac et de Floc.
Floc 1010 -43 % Androïde, "frère" de Flic et de Flac.
Gaïa 2349 32 % Jeune androïde.
Joan 2313 30 % Jeune technicien en robotique.
Robert 1739 -3 % Technicien en robotique.
Théodore 2435 36 % Inventeur en robotique.
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