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NOUS 8
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Je commençais à être connue comme le loup blanc dans le tout Paris du jeu. Mes folies ne passaient pas inaperçues et je m’en félicitais. J’avais trouvé un autre moyen pour pervertir le monde de la Française de jeux. Je faisais l’ouverture des bars-tabac et j’embarquais tous les formulaires qui permettaient de jouer. Il y en avait plein ! Des formulaires de Rapido surtout mais aussi de Loto, Euromillion, Loto Foot, PMU etc. Tous ces formulaires étaient donnés gratuitement par la Française des jeux aux revendeurs agrées. Sans formulaires, impossible de jouer vite. Il faut que le buraliste entre un à un les numéros choisis par le parieur dans le terminal ce qui prend un temps fou à multiplier par le nombre de parieurs…
Mon record s’élevait à six cent kilogrammes de formulaires en une journée. J’avais investi dans un cabas à roulettes pour gagner en productivité et je me débarrassais des formulaires dans les bennes réservées aux papiers recyclables. Cette initiative eue tellement de succès qu’une association se forma et que des dizaines de militants se chargèrent de récupérer le maximum de formulaires. Les patrons de bars-tabac eurent vite fait de ranger les formulaires à l’abri derrière leurs comptoirs et ils les distribuaient au compte goutte. Nous tenions là une première victoire. Les clients ne voyaient plus les formulaires et donc ils étaient moins tentés. Et puis le confort n’était plus le même. Il était devenu difficile de jouer sereinement. Le plaisir que procurait le jeu s’estompait !
J’étais désormais fort occupé avec mes fonctions d’élu. Je laissais Christiania tout en l’observant de loin pour me rendre de compte de son évolution. Tout fonctionnait. Je tiens maintenant à préciser un peu la nature de l’expérience que nous avions menée. Mes précédentes interventions - vous l’aviez sans doute constaté - était un discours sur la création. La création elle-même - ce que nous avions fait - c’est-à-dire l’expérience, ne peut pas être seulement définie ainsi. En effet le discours s’entend rarement avec l’objet du discours.
L’ensemble méthodique que nous avions mis en place au fur et à mesure et qui à l’instant ou j’écris ces lignes évolue encore est indéfinissable. C’est peut être la conclusion de l’expérience d’ailleurs. Il n’existe pas une méthode mais une infinité de méthodes. C’est comme pour monter un meuble en kit. Le fabricant fourni une notice. Notice rédigée par des esprits techniques. Un esprit romantique ne comprendra peut être rien à cette notice qui est pourtant annoncée comme étant la bonne façon de faire, la façon de réussir à monter soi même son meuble en kit. L’esprit romantique réussira certainement mieux à monter le meuble à sa façon. Chacun va développer une façon efficace pour lui mais pas forcément pour les autres de monter le meuble en kit. Ce qui peut prendre un certain temps. La notice parfaite n’existe pas. La notice, le mode d’emploi, est une chose technique qui s’adresse à des esprits techniques. Tout comme les humains sont éduqués par un système dans ce système et pour ce système.
L’expérience peut aujourd’hui être qualifiée de réussite puisque nous avons réussi à instaurer un système qui ne repose sur aucune méthode particulière. Nous nous intéressons uniquement à la finalité, au but à atteindre, c'est-à-dire la qualité. En fonction de la tâche à accomplir chacun développe à sa façon les procédés permettant l’accomplissement du but fixé. Ainsi nos échanges intra et extra communautaire ne répondaient plus à un système économique défini mais ils s’adaptaient à la situation et aux contraintes présentes. Seules demeuraient les règles du bon sens, du respect et du savoir-vivre toujours dans l'esprit d'excellence. La confiance entre nous assurait à elle seule la pérennité de Christiania. Le point d’équilibre entre meneurs et menés était sans cesse recalculé. Certains individus étaient plus doués pour diriger certaines personnes ou certaines actions vers la qualité. Chacun s’imposait naturellement en fonction de ses capacités et des situations.
Avec Fleur, nous voulions apprendre. Ce que nous faisions avec plaisir. Et agir ! Notre tentative de récupérer les droits d’auteur de 01 traînaient en longueur, et nous laissait du temps libre. Ainsi j’ai proposé une action, à long terme, de grande envergure en comptant sur une ‘’démobilisation générale’’. L’idée ne venait pas de moi. Je la trouvais excellente et j’avais envie de la concrétiser. Organiser une manif perpétuelle en turn-over à Toulouse. Fleur et moi choisissions les lieux les moins fréquentés. Nous allions rencontrer des personnes en groupe de moins de dix personnes. Un nombre plus important aurait nuit au projet à cause des débats que nous ne pouvions pas nous empêcher de lancer. Des jeunes, des moins jeunes, des bas salaires, des cols blancs, des SDF, des bénévoles. Nous faisions feu de tout bois. Nous n’étions pas là pour draguer. Enfin, pas moi. À l’appart ce n’était pas une manif, mais un véritable défilé ! Garde-à-vous ! Rompez ! Fleur les menait à la braguette. C'était facile, quand on sait que les hommes pensent avec leur queue ! Oh, il faut dire qu’ils aimaient ça, aussi. À chacun d'eux elle a dit qu’elle l’aimait plus que tout… avec la même sincérité. Leur peine me fit entrevoir les hommes sous un meilleur angle. Je reprenais du poil de la bête. Mais oserais-je enfin accepter la bestialité amoureuse ? Pour le moment un autre roulement me faisait tournoyer. Un autre projet m’envahissait. La mapère !
DÉMO - BILI - SONS NOOOUUUUUUUUUS !
STOOOOOOOOOOOP !
PARLONS NOOOUUUUUUUUUUS !
La mapère ! C’est ainsi que nous l’appelions cette manif perpétuelle, à l’époque. Avant même de commencer à trouver des sympathisants volontaires il nous avait fallu réglementer cet office. Nous avions déposé des préavis de manifestations pour le mois à venir (Dans la limite des stocks disponibles de la police). Par contre, entre les moments non autorisés, nous nous sommes réunis dans des lieux publics en nous limitant à être ensemble. À parler de nous. À confectionner de nouveaux slogans pour le lendemain. Le plus important était de rester physiquement ensemble, tout le temps, par turn-over. Après un départ en douceur et une incompréhension généralisée, le respect qui émanait de notre rassemblement convainquait de nombreux curieux.
Il est vrai que certains de nos slogans prouvaient l’inertie à laquelle nos esprits, à nous manifestants, étaient aussi enchaînés. Par exemple, quand on y réfléchit bien, le gazon du slogan Délivrons nos gazons impliquait un désherbage sélectif. Les mauvaises herbes ça n’existent pas ! Nous le savons maintenant ! Nous nous allongeons sur de l’herbe à vache, sur de l’herbe haute et fleurie. Mais alors, quelle époque épique ! Nous voulions de beaux gazons vert clair, très courts sans une autre fleur que celles dont nous avions choisi les graines, dans leurs plastiques vert clair agrémentés de précisions de facilité de réussite et d'une superbe photo colorisée, au rayon jardinerie de notre hypermarché préféré (question rapport qualité/prix) du centre commercial le plus proche, et si nous trouvions moins cher dans un rayon de 30 kilomètres nous étions remboursés de deux fois le double de la différence. Fais chier ! Cette hypercomplexité de chacun de nos actes, de chacun de nos besoins, de chacune de nos envies nous embrumait l’esprit. Et pourtant nous avons réussi à éclore de nous-mêmes. Nous avons réussi à sortir de notre chewing-brain, malaxé, écrasé, broyé, ayant perdu toute réelle saveur. Notre cerveau craché par terre et écrasé par une quelconque chaussure, avant d’être karchérisé et englouti par une bouche d’égout, épuré dans une station excentrée et enfin recyclé. Prêt à l’emploi !
Je continue sur les meubles en kit. Il n’y à pas grand chose d’aussi fascinant qu’un meuble en kit. Imaginons que vous vous rendez compte qu’il vous manque une petite pièce. Une pièce apparemment anodine mais très importante et qui est vraisemblablement nécessaire pour le montage du meuble. Déjà vous allez certainement chercher cette pièce. Peut-être est-elle cachée quelque part. Peut-être ne l’avez-vous pas vu. Peut-être est-elle dans votre main ! Admettons que cette pièce est absente de votre réalité. Vous êtes bloqué ! La plupart des gens, face à une telle situation, vont s’énerver, râler voire pester. Un sentiment de solitude et d’incapacité va les envahir. Cela ne se passe pas comme ils l’avaient prévu. La notice ne leur sera alors d’aucun secours. La notice est rédigée par un esprit technique qui ignore complètement la mésaventure que vous être en train de vivre. La notice est prévue pour vous expliquer techniquement comment monter votre meuble avec les pièces fournies par le constructeur. Aucune pièce du meuble n'est censée manquer ! La détresse vous envahit. C’est à ce moment précis que si vous vous laissez aller vous perdez de vue votre but. Je ne compte pas faire une énumération de tous les comportements possibles mais la plupart des gens vont soit laisser tomber, soit repousser à plus tard en se retournant contre le constructeur…
Pourtant il existe une infinité de manières de monter un meuble en kit. Dont obligatoirement une manière qui permet de le monter sans la pièce qui vous manque. Le blocage auquel vous êtes confronté engendre la solution à votre problème, qui est « monter le meuble en kit sans utiliser la pièce manquante ». Si vous n’aviez pas été bloqué vous n’auriez eu aucune chance de trouver la solution à ce problème car vous n'y auriez sans doute pas pensé. Face au blocage l’attitude efficace qu’il conviendrait d’adopter serait la sérénité. L’intuition vous permettra sans doute de trouver la solution à condition de faire le vide dans votre esprit et d’être serein. Peut-être allez vous découvrir une façon de monter les meubles en kit qui s’avérera plus efficaces que toutes celles déjà existante. Peut-être une idée de génie germera dans votre esprit et vous amènera à devenir le plus grand constructeur de meuble en kit du monde !
Le blocage nous y étions confrontés sans cesse à Christiania. Que ce soit pendant les travaux, pendant nos réunions, pendant nos sorties etc. Pas un jour ne s’est passé sans que nous ne soyions confrontés à un blocage. C’est ainsi que nous avancions. Hier nous sommes tombés sur un blocage général. Quelle évolution pour Christiania ? Nous avons achevé les travaux et nous réussissons à subvenir à nos besoins vitaux. Et après ? Comme je l’ai écrit précédemment l’expérience n’avait pas de fin. Je n’en avais pas prévu. La fin manquait. Cette pièce maîtresse, pour certains, à toute œuvre. Nous fîmes le vide sereinement. La solution nous apparu soudain. Nous raisonnions en terme de cheminements linéaires. Début - milieu - fin. Mais l’irrationalité nous dévoilait nombres de nouvelles voies. La fin de l’expérience n’avait pas lieu d’être puisqu’il s’agissait déraisonnablement du début. Plus exactement le début de nos expériences personnelles. C’est un pas de côté que nous avons fait. L’expérience n’était pas in fine destinée à un groupe précis. Elle était belle et bien l’évènement duquel « NOUS » procédions ! «NOUS» éclairés, « NOUS » cloches de Minuit, « NOUS » esprits nouveaux-nés … Chacun avait maintenant trouvé sa voie. La voie de l'effort individuel à la recherche de la qualité.
Pour ma deuxième expérience supermarchée, j'avais essayé d'aborder le problème le plus logiquement possible. Si je devais devenir le grain de sable dans les rouages de la machine consumériste, le moyen le plus efficace était de s'engouffrer dans les failles du système. J'ai donc cogité sur les failles que pouvaient présenter ce fameux système de la grande distribution.
J'ai mis en oeuvre le truc qui m'est venu tout de suite à l'esprit : les articles sans code barre ou pas étiquetés. L'opération était simple : faire les rayons un par un en repérant les offres promotionnelles, les fins de stocks, les opérations spéciales... en gros tout ce qui pouvait perturber le travail de fourmis des employés qui remplissaient les étalages dans leur mission d'indexation marchande.
A vrai dire, la tâche n'était pas spécialement ardue. Les produits les moins bien classés étaient souvent ceux qui étaient aussi les moins bien rangés, ou ceux qui étaient relégués dans les coins les moins bien éclairés, anti-chambres de la déchetterie qui attendait les tonnes manufacturées ayant légalement dépassées la date de vente et qu'il était interdit de donner aux nécessiteux.
J'avais choisi un de ses supermarchés qui préfèrent économiser l'emploi d'une personne chargée de peser les fruits et légumes et qui sont assez mesquins pour obliger les caissières à le faire, plutôt que de prendre le risque que les clients tiennent leurs sacs un peu au-dessus du plateau de la balance automatique... Ainsi je pu sélectionner une dizaine de végétaux qui me semblaient moins achetés que la moyenne.
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Auteurs : Sylvano, Desman, Leverbal
