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NOUS 6
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Je tiens à préciser un petit peu l’expérience. J’étais certes propriétaire foncier mais j’avais signé un bail qui garantissait pour une période de trois ans la location du bien à mes amis qui avaient signé le bail en retour. Pas de formalités ni de loyer mais une garantie pour eux de ne pas se faire escroquer. C’était à la limite de la légalité mais en cas de souci je m’étais arrangé pour que tous les problèmes me retombent dessus. L’assurance était souscrite en bonne et due forme et j’étais le payeur. De même pour les impôts. L’expérience devait se dérouler aux frontières de la légalité, non pas pour le plaisir de suivre scrupuleusement d’ineptes lois de bureaucrates mais pour limiter au maximum les tentatives futures du système pour faire échouer l’expérience. Hormis cela nous n’avions ni argent ni revenu. Juste nous. La plus grande des richesses vous vous souvenez ? Juste nous pour refaire à neuf la maison et le jardin. Juste nous pour travailler dans le champ et s’occuper des bêtes. Juste nous pour subvenir à nos besoins.
Pour l’instant nous c’était six personnes. Notre ambition était de faire évoluer ce nombre à la hausse. Nous déployions donc des trésors d’ingéniosité pour amener les habitants du village à nous aider. En échange de quoi nous les aidions évidemment. Nous avions commencé doucement en proposant nos services pour vider les greniers et les granges. Nous avions demandé au fermier de nous aider pour le champ en échange de quoi il pourrait se servir dans l’excédent de production. Nous avions dépêché Lucien observer le boulanger pour qu’il apprenne comment faire du bon pain, des viennoiseries et des pâtisseries. Jérôme s’occupait dans l’atelier du garagiste, il était passionné de mécanique, ça tombait bien. Le garagiste nous prêtait des outils en échange de quoi nous lui amenions parfois des œufs parfois du pain…
Je ne souhaitais pas non plus revêtir un costume de gourou. Je m’efforçais d’expliquer aux gens que nous étions solidaires. Que personne n’était chef de quoi que ce soit et que notre maison était ouverte aux quatre vents. Notre but était de retrouver une harmonie oubliée au sein de l’humanité. Au fur et à mesure que le temps passait les habitants du village avaient de plus en plus confiance en nous. Il suffisait d’une chose qui les surprennent pour qu’ils révisent leurs jugements. Une fois deux magnifiques vaches d’un éleveur voisin s’étaient enfuies et s’étaient retrouvées dans notre jardin. Nous les lui avons ramenées. Il nous avoua que même ses amis ne les lui auraient jamais rapporté mais l’auraient juste prévenu par téléphone. Il apprécia notre geste et ses craintes envers les étrangers aux mines patibulaires s’estompèrent.
À chaque fois nous faisions le maximum pour faire comprendre aux gens qu’ils pouvaient compter sur nous. Que ce soit pour porter des choses lourdes, pour travailler, pour discuter etc. Lorsque nous le pouvions nous invitions tous les gens que nous connaissions et mes fidèles amis étaient à la hauteur de la tâche à accomplir. Je les ai rapidement vus changer. Ils avaient repris confiance en eux et en tout ce qui est étranger. Comme j'avais emmené le contenu de ma bibliothèque nous lisions des livres le soir ou la journée lors de nos pauses. Un soir, deux semaines jour pour jour après notre arrivée j'ai demandé si quelqu'un souhaitait rentrer à Paris ou quitter Christiania. Personne. Même Ernest et Matthieu, les plus atteints par l'alcoolisme, se sentaient bien. Ils avaient compris que l'alcool ils pouvaient le trouver encore plus facilement qu'à Paris. Et surtout ils en avaient moins besoin et puis nous étions là pour les soutenir ! Ils m'avouèrent être heureux.
Myriam continua d’être serveuse afin de rester auprès de la famille qu’elle avait fondée. Elle aimait son mari et ses enfants. Parmi les nouvelles idées aux quelles elle avait accès, celle qui la fascinait le plus était ces fast-foods-musées, magasins-musées, et ces usines-musées. Elle aurait donné beaucoup pour voir ça dès le lendemain. Elle entra en contact avec un des groupes de l’assemblée de sa ville, juste pour voir, comme elle disait. Bien sûr, nous restâmes en contact.
De notre côté, Fleur et moi, repartîmes sur l’autoroute. Malgré le détour, Fleur m’accompagna jusqu’à Toulouse. On s’entendait très bien ! On se parlait très bien aussi ! J’eu, pas longtemps, quelques remords lorsque nous arrivâmes à mon nouvel appart provisoire. Celui de l’hôtesse d’accueil à qui j’avais laissé le mien d’appart. J’espérais qu’elle ne fut pas déçue par le standing. Nous n’avions pas les mêmes moyens. Je lui avais noté les informations utiles concernant les lieux et les horaires des médecins, pharmacies et commerces.
Une fois sortie d’une bonne douche, Fleur et moi passâmes le reste de la journée à discuter sur le grand lit en osier de forme circulaire. Était-ce juste de l’excentricité de base de la part de l’hôtesse, ou bien prenait-elle plaisir de ne pas faire comme les autres ? En tout cas, Fleur et moi en avons eu du plaisir sur ce lit. Que de fous rires ! Que de moments riches ! Et quelques joutes verbales aussi, pour le fun. Après une courte nuit reposante et un petit-déj onctueux, nous cherchâmes la télé, histoire d’avoir un bruit de fond. Notre hôtesse était plus avancée que nous ! Elle ne possédait pas de télé. Ou alors elle l’avait emportée ! Alors nous mîmes l’ordinateur en route. L’hôtesse avait une connexion Internet en état que nous allions optimiser. Quel prodige, ces centaines de millions de cerveaux qui se vident de tous leurs rembourrages de crâne. J’étais naïve et novice en ce domaine, comme dans beaucoup d’autres. Alors j’apprenais comme tous les membres de l’assemblée. Fleur m’aida sans rechigner bien qu’elle avait la théorie quantique qui l’attendait. Et ensuite elle passa sa journée à relire Platon dans le texte maintenant qu’elle avait appris le grec classique.
Ma première idée avait été de discuter sur des forums. Le niveau me désolait. Il y en avait sûrement de qualité, que je n’arrivais pas à trouver. Pendant que dans ma tête je cherchais d’autres mots plus proches de mes idées afin de lancer des débats sérieux, j’ai installé le programme BOINC dont Fleur m’avait parlé. Elle avait appris son existence grâce à Wikipédia. Elle m’avait tellement expliqué les moindres détails par lesquels elle était passé que je su me débrouiller seule. Ah, j’étais fière de moi. Mon projet préféré était Word Community Grid. Sans troubler la connexion, l’ordi était utilisé à distance pour accélérer des programmes de recherches humanitaires d’organisations publiques ou à but non lucratifs. Ça me plaisait ! De plus tous les résultats étaient versés au domaine public. Le concept correspondait à l’état d’esprit de notre assemblée. Pendant que cette aide oeuvrait discrètement je me reconnectais sur les forums. Mais se parler. Pour dire quoi ? On a rien à se dire mais on a le temps de le chercher. On va trouver des choses qui n’ont jamais étaient dîtes.
La pratique des attaques miroirs devait se développer par contamination lente. Aucun mot d'ordre. Aucune vitrine sur Internet ou par voie de tractage. Ce genre de pratique de la nuisance civile (et non pas de la gentillette désobéissance) ne pouvait pas être coordonné, ni intellectualisé, ni revendiqué comme porteur d'un message clair et identifiable pour les mass medias. La nuisance civile n'était pas destinée à faire réagir la redondante "société civile". Elle avait pour unique but d'instiller un message dans l'esprit étroit des représentants de l'ordre. Un message du type : "Hé, les gars, on est là, et on va pas se laisser faire. Vous pouvez commencer à chier dans vos froques."
Après la première action du groupe, nous avons pris un temps pour analyser les retombées de celle-ci. Elles furent quasi-nulles. A part un ou deux articles sur le web mentionnant rapidement les faits, personne en dehors du groupe ne semblait reprendre la balle au bond. C'était un luxe : nous avions le choix. Soit continuer ce type d'action, jusqu'à ce qu'il prenne place dans l'organisation de la mobilisation de certains manifestants "réguliers". Soit lancer une autre action, d'un degré équivalent ou supérieur de nuisance, tant que les forces de l'ordre et les medias ne faisaient pas attention à nous, de manière à mettre en place une panoplie d'actions propres à renverser de manière beaucoup plus conséquente l'incroyable inégalité du rapport de force avec les autorités.
C'est ainsi que nous décidâmes de mettre provisoirement les attaques miroirs de côté pour lancer l'action "Nettoie ta merde".
Avec l'action Nettoie ta merde, nous franchissions une limite de plus : celle de la bienséance bourgeoise. Sans aucune attirance pour la scatologie, nous ne faisions qu'utiliser le matériau le plus répandu dans les rues des grandes villes, dans les quartiers des plus riches, où ceux-là même qui nettoyaient les trottoirs pendant leur travail venaient ensuite défiler pour le dénoncer.
A l'époque il était question de nettoyer au karcher les zones où sévissaient le plus les "rebuts" de la société. Au sens "propre", c'était les gens de ces quartiers qui employaient les karchers pour nettoyer les trottoirs des merdes de chiens de ceux-là même qui les ghettoïsaient. Au sens "figuré", c'était les CRS et autres para-militaires, aux visages bien "de souche", qui avaient pour tâche de nettoyer au karcher les merdes des ghettos. Et c'était les mêmes CRS auxquels étaient confrontés les manifestants. Manière de dire que, au moment où il faut "apaiser" une manifestation, n'importe quel individu du mauvais côté de la barrière est considéré comme une merde à nettoyer.
Bien évidemment, nous savions que ceux qui étaient en première ligne n'étaient pas les pires oppresseurs. Qu'au-dessus de ces bourreaux, il y en avait d'autres, en général en col blanc plus qu'en uniforme bleu marine. Mais si nous leur balancions à la gueule ces véritables étrons, préalablement humidifiés pour que l'odeur puisse agir malgré leurs combinaisons, nous le faisions d'abord pour leur rappeler la différence entre le "propre" et le "figuré". Et cela d'avantage dans l'espoir d'un ricochet, d'un remue-ménage en haut lieu, que par simple envie de vengeance ou d'agression.
La limite franchie eu des répercussions immédiates : au nom de la respectabilité du mouvement, au nom de la crédibilité de la revendication, au nom du fameux "dialogue" hypothétique, et surtout illusoire, avec le gouvernement, il s'est aussitôt trouvé de bons citoyens prêts à nous dénoncer, tant l'affront fait à la morale par ces quelques déjections canines jetées à la face de l'Ordre remettait en cause le cadre de vie et d'action de la majorité des petits bourgeois et autres pseudo-prolétaires se pavanant la banderole au cul et la peur au cerveau.
Au bout de trois semaines les travaux avaient bien avancé. L’électricité fonctionnait bien et nous avions récupéré toutes les vieilles batteries du garagiste. Leur capacité était réduite de moitié mais comme nous en avions une vingtaine cela nous permettait de tenir pendant dix jours sans un rayon de soleil. L’eau courante était un immense confort et grâce à un filtre gentiment offert par Étienne le fermier nous avions une eau pure et au goût agréable certes encore chauffée par le soleil ou le feu de la cheminée… Le champ était labouré et les semis avaient pris. Nous avions remis en ordre le potager à côté duquel nous avions installé la basse-cour. Les chèvres et l’âne s’occupaient de tondre l’herbe de l’immense jardin. Dans la maison une chambre était finie. Nous avions récupéré les matériaux ça et là et nous étions plutôt doués de nos mains. Le résultat n’avait rien à envier à ceux qu’obtiennent les professionnels ! Cependant l’ambiance devenait malsaine. Les tensions devenaient palpables. La vie ensemble n’était pas facile. La jalousie, les sentiment d’injustice et d’iniquité étaient autant de fléaux pour notre assemblée. Il fallait remettre les points sur les j ! La phase deux de l’expérience devait commencer.
Je convoquais tout le monde pour une grande soirée autour d’un feu à la belle étoile. Nous étions neuf. Trois personnes du village s’intéressaient de près à notre action et souhaitaient être présentes. Nous nous en félicitions ! La soirée passa très vite. Nous avions décidé de mettre en place quelques règles. Ces dernières je les avais auparavant inclus dans l’expérience. Tout d’abord un cercle fut tracé dans le jardin. Une arène pour résoudre les conflits. Les règles étaient simples, si plusieurs personnes ont un différent et qu’ils veulent se confronter physiquement il le règle dans l’arène. Pas de coups, juste le droit de pousser ou de porter son adversaire. Obligation d’entrer pieds-nus et torse nu dans l’arène sans armes. Le vainqueur est celui qui fait sortir en premier l’autre du cercle. La dernière règle concernant l’arène était la présence d’un de nous, extérieur au conflit, qui servirait d’arbitre. Le soir même l’arène était étrennée ! Pas de risques de dérive ou de blessures grave. Tout le monde avait adhéré à l’idée avec joie. Ca fait du bien de se défouler, ça évacue les tensions et les adversaires dans l’arène redeviennent amis dès qu’ils en sortent. Nous avions également définis nos buts. En effets pour qu'un groupe soit soudé il est impératif que tous les individus du groupe partagent un ou des buts communs. Or trouver des buts communs n'est pas une mince affaire. Nous mirent trois jours pour écrire sur un grand tableau quelques lignes. Le seul but commun que nous avions définis était "La recherche de l'excellence, de la qualité".
Un appel de Myriam sur le portable de Fleur. Elle voulait parler des fast-food-musées, des magasins-musées, et des usines-musées. Cette idée la tarabiscotait. Elle voulait tout savoir sur ce concept. Le moindre détail. Je me devais de lui expliquer ce que les membres de l’assemblée qu’elle côtoyait devaient lui dire : c’est à chacun de s’approprier intellectuellement les idées. Les faire siennes pour les compléter, les brusquer, les caresser aussi. Son problème n’était pourtant pas là. C’est juste qu’elle ne voulait pas qu’un détail concernant ce concept lui échappe. Parce qu’elle, elle ne cessait d’y penser. Elle s’imaginait seule, ou en ma compagnie et celle de Fleur par exemple, en train d’apercevoir pour la première fois l’un de ces nouveaux musées. L’émotion serait à son comble. Elle sentirait ses jambes ne plus la soutenir. C’est pour cela qu’elle préférait que l’on soit à ses côtés, même en rêve. Ainsi nous la soutiendrions. Après quelques encouragements elle marcherait devant nous d’un pas plus sûr. Elle entrerait gratuitement, comme tout un chacun, alors que pour une fois elle aurait aimé se payer ce luxe. Et là elle contemplerait son ancien lieu de travail, l’ancienne aire de repos de l’autoroute A10, entre Niort et Saintes. Elle aurait un choc qu’elle arriverait à surmonter. Elle se voudrait forte et y parviendrait. Et là, elle pourrait enfin savourer sa présence en ce lieu, transformé en musée comme tous les anciens lieux commerciaux et industriels. On y lirait les courtes notices expliquant à quoi servait chaque objet. On y lirait aussi quelques grandes pancartes explicitant les conditions de travail, les heures de souffrances muettes, les réprimandes hiérarchiques exacerbées par la compétition entre chaque employé. Myriam pleurerait, c’est sûr. Elle pourrait enfin ressentir profondément les sentiments qu’elle avait expurgés lorsqu’elle y travaillait encore. Le sourire lui reviendrait vite. C’était l’un des nombreux rêves dont Myriam me faisait part. Elle les savourait ses rêves. Elle les ressentait physiquement. Qu’aurais-je pu lui apporter de plus ? C’est elle qui me montrait à quel point cette idée de transformer les anciens commerces et usines en musées ne pouvait être que bénéfique. Oh, bien sûr, il fallait penser à savoir comment se nourrir en conséquence. Myriam et moi savions que d’autres membres de notre assemblée y réfléchissaient. En cela nous leur sommes encore reconnaissantes.
PQ et tutti quanti ! Je vous expliquerai pourquoi c’était comme ça, qu’à la fac, me surnommaient mes étudiants… enfin pas mes étudiants. Certains étudiants. Ceux qui suivaient mes cours en tout cas… enfin pas mes cours. Les cours que je donnais… que je vendais, puisque j’étais rémunéré. Il faut voir les choses simples avec un autre angle. Il faut se décaler. Ne pas toujours prendre la tangente et s’assumer ! Je fus longtemps légaliste. Maintenant je sais que certaines lois sont illogiques, et qu’il faut lutter contre elles et prouver qu’elles sont nocives à la société sans que le remède soit pire que la maladie. Certains d’entre nous au sein de l’assemblée appellent ça « Faire un pas de côté » J’avais commencé par sonner chez mon voisin de palier au lieu de sonner chez soi. Il m’a envoyé bouler. Alors je suis allé sonner chez son voisin. C’était une voisine en fait. Elle m’a envoyé bouler. Il n’y a qu’un papy qui m’a répondu. Un être étonnant. Il m’a beaucoup apprit ! Je vous parlerez de lui une autre fois. Pourtant je ne peux m’empêcher de vous préciser qu’il était homosexuel. C’est contre nature ? Non, c’est contre la morale d’aujourd’hui ! Et les animaux s’en tapent d’être contre nature. Les singes, les dauphins, et même les animaux domestiques sont spécialistes en ce domaine. La plupart sont bisexuels. Et ça ne gêne personne. Et on les regarde, et on s’en amuse, et on le sait… mais on finit par affirmer quand même que l’homosexualité est contre nature. En fait, elle est, aujourd'hui, considérée contre nature que pour les humains. Question de culture ! Ce genre de réflexion m’a permit de me décaler, de mieux me rendre compte de certaines absurdités quotidiennes. Qu’avons-nous besoin d’axe de baromètre ! Qu’avons-nous besoin de mercure ? Super ! Chacun son baromètre ! Ouais ! C’est ça le bonheur ! Le must reste l’hygromètre ! Ah, l’indispensable hygromètre ! En plus de cette surabondance de biens de consommation, nous sommes victimes et coupables d’un flot inextinguible d’informations en tous genres. Plus personne n’arrive à suivre, même ceux qu’on appelle les grands de ce monde, malgré leurs innombrables conseillers, même les directeurs littéraires, même les agences de presse qui cherchent sans cesse à optimiser ce trop plein. Personne ne parvient à endiguer ces flots. Et puis en plus on veut être partout, rapidement. Et l’on n’est nulle part vraiment. Cependant tout ceci n’est rien comparé à l’individualisation, à la désolidarisation, à la déshumanisation. Nous étions ensemble sur la même planète Terre et, malgré le « progrès », nous nous enfermions de plus en plus au plus profond de notre être. Nous ne pouvions en rester là !
Au milieu de ses bouquins, Fleur cogitait. Et plutôt bien ! Tout était parti de l’idée de l’An 01. Oh, ce n’était pas la sainte-bible de notre assemblée. L’An 01 s’octroyait l’avantage d’être notre meilleure référence. L’ultime source commune. Nous savions que chacun avait la possibilité d’accéder à son propre an 01, à sa propre révolution interne. L’idée de Fleur était de récupérer l’An 01 avant qu’il ne soit récupéré par le système, par les religions ou par quiconque trahirait son esprit. Nous voulions donc acquérir ses droits de propriété afin de les faire passer dans le domaine public, et de le donner comme certains donnent la Bible. Sauf que nous ne voulions pas dominer avec nos idées, nous ne voulions plus subir. Nous ne voulions pas convaincre, nous voulions montrer. Nous ne voulions pas penser pour les autres, nous voulions que les autres nous aide à penser. Nous ne voulions pas aimer comme on nous aimait, nous voulions être respectés comme nous respections. Il fallait concrétiser cette idée. C’est ainsi que nous prîmes contact avec un avocat, membre d’un groupe, oeuvrant à Toulouse, dépendant de notre assemblée. Il habitait rue des Frères Lion. Une fois là-bas, il nous expliqua que l’impact de l’assemblée était encore faible. Très faible à l’époque. « Ici ça grévouille encore avec difficulté ! » Son sujet de prédilection était les moyens de transports. Il voulait limiter au strict nécessaire le nombre de voitures, camions, avions, bateaux. Tous les véhicules motorisés. Il était écoeuré par le nombre de morts par jour. Surtout dans les pays sous-développés. « Pourquoi ne pas fabriquer que le nécessaire et puis reprendre sa vraie vie, cultivée, jouisseuse, naturelle ? Parce que nos corps et nos âmes sont victimes de notre fainéantise intellectuelle. C’est comme ceux qui réclament des réformes. On veut toujours partager l’argent des autres ! » Ses réflexions nous emmenaient en des territoires inconnus de nous. Nous nous y laissions transporter sans ménagement. Puis, une fois que nous avions assimilé les grandes lignes nous commençâmes à débattre et à revenir sur des pensées plus proches de nos propres cogitations. Nous débattions sur les questions de bases que sont les trois actions suivantes : se nourrir, se soigner, se loger. « Je ne veux pas me disperser, nous dit-il. Je m’y attaquerais lorsque j’en aurai fini avec les transports. Maudites voitures ! Quant à cette merveilleuse idée d’acquérir les droits de l’An 01 la seule solution est de contacter les ayants droit. Je ne peux pas vous aider tant que vous ne connaissez pas leur position. » Hé bien, il ne nous restait plus qu’à aller prospecter comme de vulgaires commerciaux. Et là, ce n'est pas notre acharnement qui a manqué. Pendant plusieurs années nous avons tenté de convaincre les ayants droit que vendre l'An 01 trahissait ses idées maîtresses. Nous nous battions contre un mur. Pourtant, sans le savoir, nous n'étions pas les seules à tenter ce coup. C'est lors de joutes juridiques que nous fîmes connaissances de personnes de l'assemblée plus expérimentées en ce domaine. Quelques unes dont Fleur et moi, malgré tout, continuons de nos jours, ce combat que nous pouvons encore gagner. Les autres préférèrent rejoindre le groupe qui débattaient avec passion et arguments, depuis avant même sa création, sur la consommabilité du présent livre d'or intitulé NOUS. Certains avaient déjà leurs slogans : « N'achetez pas NOUS ! Vivez le ! » Ceci est notre force ! La diversité refléxive et agissante !
Peu à peu, inconsciemment, les sentiments néfastes et les jugements s’estompaient dans l’esprit de chacun. Nous avions mis en place un système d’achat a priori. En effet nous avions la possibilité d’organiser des échanges. La difficulté reposait sur le fait que l’expérience se déroulait dans un système propre qui fonctionnait parallèlement au système économique capitaliste. Les deux systèmes n’étaient pas miscibles, pire aucunes interactions entre eux n’étaient possibles directement. Il fallait passer par un intermédiaire. J’avais demandé à tout le monde s’il ne manquait de rien. Malgré leurs dispositions spirituelles favorables certains avouèrent manquer de certaines choses. Fabrice aurait bien dépensé son salaire pour acheter une guitare. Jérôme souhaitait un poste stéréo pour écouter des disques compacts. Quant à Boubacar la présence féminine lui manquait terriblement, nous étions depuis plus d’un mois entre hommes et les villages alentours n’étaient pas très fréquentés ce qui rendait les rencontres ardues. Nous avons donc instauré le principe d’achat a priori. Tout le monde pouvait dépenser un salaire imaginaire comme il le souhaitait dans l’immense magasin de son esprit. L’important n’était pas de posséder de suite mais de savoir posséder potentiellement. Cela nous imposait la création de produits qui pourraient être revendus ou échangés afin d’obtenir ce que nous ne pouvions pas encore produire. Lucien avait un talent pour tailler le bois qui m’époustouflait ! J’avais contacté un ami décorateur à Paris et l’avait invité à venir voir quelques créations, notamment une poutre sculptée de toute beauté. Il l’acheta immédiatement ! Nous partîmes de suite faire nos emplettes et le soir c’est au son de la guitare que nous passâmes la veillée. Le lendemain ceux qui souhaitaient s’évader un peu retournèrent à Paris. Seul Lucien resta avec moi. Deux jours après ils revinrent tous et même plus. Trois femmes les accompagnaient. Elles avaient été séduite par l’expérience et elles avaient quitté leurs tentes parisiennes. Nous étions maintenant douze. Du côté du garage la traction était presque en état de marche, elle pourrait être revendue un bon prix. De quoi satisfaire les envies de chacun. Pour l’instant les envies justement restaient extérieures au domaine du futile. De toutes façons certaines choses étaient bannies de l’expérience, comme la télévision par exemple…
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Auteurs : Sylvano, Leverbal, Desman
