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NOUS 3
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L’intervenant précédent me conforte dans mon idée. Il y a plusieurs niveaux de contestation possibles. L’un d’eux est un ensemble de principes à pratiquer avec plus ou moins de possibilités, plus ou moins de convictions. Un autre niveau est réservé aux esprits les plus rigoureux. À chacun sa vérité. À chacun selon ses besoins. À chacun selon sa capacité réactive propre. Les moins contestataires des membres de notre assemblée se sont contentés, dans un premier temps, de modérer leur consommation. Leur but personnel n’était pas d’atteindre la décroissance, ils pouvaient se passer de fioritures. Ils pouvaient s’acheter du vin plutôt que du whisky, un matelas plutôt qu’un lit à baldaquin, ne pas s’acheter de montre puisque l’heure est indiquée partout, s’acheter une petite voiture plutôt qu’une grosse berline ou qu’un gros 4x4.
Moi, je travaillais pour un constructeur automobile... à la chaîne. Et j’en ai eu marre d’effectuer toujours les mêmes gestes et d’avoir mal toujours aux mêmes articulations. Le fordisme n’a jamais été mon truc. Comment empêcher l’hyperspécialisation du travail ? Même en médecine, même dans l’enseignement le spécialisme était de mise. C’était tellement réducteur et tellement frustrant que ça devenait pénible même pour les professions intellectuelles. À l'époque j'aurais aimé monter ma propre boîte mais personne ne me prêta d’argent. En fait, j'ai réussi autrement ! Avoir deux boulots à temps partiel. Parce qu’avec ma licence de math je méritais mieux que de visser des vis argentées. Il me fallut d’abord trouver un boulot qui me correspondit davantage. Prof ! Oui, c’est ça ! Prof à 50% et OS à 50%. Au moins la routine fut moins puissante.
Mon témoignage peut paraître mineur-mineur, cependant il peut encore de nos jours donner l'exemple que l'on peut trouver un second souffle et se sentir mieux en soi.
En ce qui me concerne, j’ai toujours pensé être un loup solitaire. J’ai bien noué des contacts avec des communautés mais ces dernières appellent des mises en commun. Ce qui me gêne profondément puisque je crois en l’inégalité entre humains. Quel intérêt à mettre quelque chose en commun ? Il existe deux types d’humains, les créateurs et les créatures, peuvent-ils s’entendrent ? J'ai longuement réfléchi à ces questions… Je suis arrivé à la conclusion que si ce n’était qu’un problème lexical, la solution serait toute trouvée. Le poids des mots n’étant finalement qu’un epsilon dans l’équation. J’ai donc recherché une assemblée…
Nous ne sommes pas une somme. NOUS est une conscience collective. La frontière est ténue entre la conscience humaine en tant qu’émanation réfléchie de l'esprit et de l'instinct. Ainsi j’ai rejoins la meute, j’ai partagé, j’ai mis en commun, je suis resté libre et heureux. Je ne cherche absolument pas à convaincre. Je n’ai pas raison ni tort. Je suis moi et je suis eux. Je suis vous, je suis nous, je suis moi et vous êtes tous comme ça ! L’important c’est de s’en rendre compte. C'est de réussir à contrôler l'instinct afin qu'il rejoigne la conscience. En conclusion à cette première interventio, je dirais que nous devons mettre en place des conditions nécessaires à l’éveil des consciences. Je pense que c’est, pour l’instant, la mission que nous devons accomplir. Le système actuel oppresse les consciences, les avilit, les corrompt et finalement les détruit. Je pense que la réforme du système est une condition sine qua non pour assister à un éveil massif.
Les idées, d’où découlait l’intervention précédente, ont par moments entraîné de profondes et désagréables conséquences. Elles nous ont montré qu’une fois de plus nous étions le système. Chacun d’entre nous par ses actes, par ses pensées était le système. Et lorsque l’un s’endormait, un autre s’éveillait et le remplaçait. Nous nous auto-oppressions ! Et nos prises de conscience temporaires ne pouvaient nous empêcher de retourner alimenter le système. Nous étions cartographiés, analysés, colioscopiés, parfois aussi lobotomisés. Nous ne devions pas nous laisser embobiner par des limites préexistantes, les frontières qu’on nous imposait si nous n’y prenions pas garde. Il n’y a jamais eu de véritables frontières. Nous étions pendant un temps seulement capables de nous rendre compte du crépuscule de la civilisation qui était la nôtre. Pour ce qui était des idées concrètes, nos perspicacités ont fait longtemps grises mines ! Un système incorporé en chacun de nous ne pouvait simplement s’abroger par la création d’une assemblée, même éclairée, même illuminée.
Même lorsque nous eûmes tous conscience en même temps de tout ceci, que s’est-il passé ? Il a fallu quand même se nourrir, se vêtir, s’abriter. Nous étions encore dans l’incapacité de ne pas faire tourner la machine que nous avions créée et qui nous pervertissait. Notre créature nous manipulait. Et ce n’est pas ce que j’ai entendu à cette époque au sein de cette assemblée, de ce groupe, de cette meute, de ce troupeau, ni ce que j’ai lu sur le cahier de doléances d’alors qui a changé la vie. Notre vie ! Pour atteindre notre qualité actuelle, il nous fallait plus que râler. Il nous a fallu que nous retournions nos esprits comme une peau de lapin que l’on dépiaute. Seules les idées pouvant subir une concrétisation positive ont fait de nous ce que nous sommes maintenant. Même si elles avaient des difficultés à se laisser attraper, nous en avions ! Et elles furent notre force !
Ah là là, ça devient de plus en plus le fouillis dans ce recueil. Enfin bon, c'est le principe, je ne vais pas le remettre en cause. Il y en a qui feraient mieux de parler de ce qu'ils ont fait plutôt que de ce qu'ils considèrent comme intelligent à dire…
Pour ma part, je continue donc ma petite contribution concernant mes expériences supermarchés. Entre mes deux cibles, consommateurs et agents du système, j'ai préféré commencer par la seconde. Disons que le pas à franchir me semblait moins important. Non pas dans ce qu'ils permettaient d'expérimenter, mais plutôt dans le mode d'expérimentation. Pour faire interagir des consommateurs, il fallait que j'établisse le dialogue. Et c'est bien regrettable de le dire, mais, à l'époque, les supermarchés, comme lieu de causette, vous pouviez repasser… Donc je me suis dit que l'objectif numéro un pouvait très bien être l'inévitable caissière. J'ai eu quelques remords, du fait que, par contrat, ces personnes étaient, en quelque sorte, "obligées" de supporter mes excentricités (dans certaines limites bien sûr), en les prenant avec une attitude "commerçante", chose totalement étrangère aux consommateurs. Heureusement, dans mon supermarché, les employés avaient tous des badges avec leur prénom. Cela m'a permis de noter l'identité de mes premiers "martyrs".
Je me souviens encore de ma première expédition. J'étais à la fois très tendue et très contente de me lancer. Pour cette première fois, j'avais choisi quelque chose de symbolique, lié à mes choix de produits. J'avais eu vent de quelques expériences collectives, réalisées par des personnes "précaires", qui avaient joué les trublions dans des supermarchés. Par exemple, en remplissant des caddies et en les abandonnant pleins juste devant les caisses. Ou bien en insérant dans les rayons des produits qu'ils apportaient de l'extérieur, et que les consommateurs ne pouvaient, de fait, pas payer. C'était intéressant, bien sûr, mais ça ne remettait pas vraiment en cause les pratiques consuméristes. Je voulais vraiment trouver quelque chose d'original, de marquant, mais qui, d'une certaine façon, respecterait le schéma de consommation, pour commencer en douceur… et pouvoir revenir plusieurs fois dans le même supermarché !
C'était assez naïf, presque artistique, j'avais décidé de n'acheter que des produits avec des emballages à dominante jaune, à l'exception d'un seul, bleu, normalement vendu par paquets de dix : un paquet de mouchoirs en papier. J'ai pris une bonne trentaine d'articles, et franchement, à chaque fois que j'ajoutais un paquet jaune sur les autres paquets jaunes de mon chariot, je sentais la pression monter. Je me suis même surprise à regarder du coin de l'œil les caméras de surveillance. Et vous savez comment j'ai réussi à calmer cette parano ? Avec le recul, ça me fait rigoler… Je me suis dit que les caméras enregistraient en noir et blanc, et que donc, les agents de sécurité postés derrière leurs écrans de contrôle ne pouvaient pas s'apercevoir que je ne prenais que des articles d'une seule couleur ! J'avais pris soin de prendre en premier mon petit paquet de mouchoirs et, feignant un rhûme, j'en prélevais régulièrement le contenu. Mon objectif était d'arriver à la caisse avec un seul mouchoir dans le paquet, que j'utiliserais pour pleurer lorsque la caissière me semoncerait pour ne pas avoir pris les dix paquets de mouchoirs ensemble…
Parlons actions, même si parfois cela relève plus de l'action spirituelle que physique. En ce qui concerne ces dernières, d'ailleurs, je tiens ici à nous en présenter un avant goût :
Je participais à des actions collectives, plus ou moins suivies, qui convergeaient toujours vers une remise en cause des principes consuméristes. Ce qui m’amusait le plus était de récupérer les courriers publicitaires dans ma boîte aux lettres. Souvent ces courriers me proposaient monts et merveilles, c’est-à-dire de la poudre aux yeux. Souvent ces courriers contenaient une enveloppe qui ne nécessitait pas de timbre. Il suffisait de renvoyer les documents dûment complétés dans l’enveloppe T, le destinataire prenait à sa charge le coût de l’envoi. Plutôt sympathique, je tenais là une revanche aisée qui me permettait de piéger à leur propre jeu les publicitaires. Je renvoyais donc systématiquement les documents vierges, avec en plus des dépliants, par exemple pour la pizzeria du coin, les assurances habitations ou pour le serrurier 24h/24h, que je trouvais également à foison dans ma boîte aux lettres. Le fait de toujours cocher la case « commande » lorsqu’elle était présente sur l’enveloppe m’assurait que le destinataire, alléché par l’appât du gain, accepterait ainsi sans aucun doute le pli.
Je me doutais bien que ce n’était pas les responsables qui dépouillaient le courrier, je ne faisais pas ça pour les énerver mais bel et bien pour engendrer des coûts supplémentaires et inutiles à leurs entreprises. Ainsi il était possible que l’information remonte aux oreilles des huiles. Ainsi il était possible qu’ils revoient leurs manières de faire dans une certaine mesure… Cela imposait tout de même une mobilisation massive des gens, j’en étais bien conscient mais à mon niveau je m’en serais voulu de ne pas le faire. Bientôt tous les occupants de l’immeuble se joignirent à moi. Via le bouche à oreille ce fut une partie des habitants de la rue, puis du quartier. Mon déménagement à la campagne mit fin à cette aventure en ce qui me concernais mais j’eus vent que le principe se poursuivait et gagnait doucement les faveurs de tous les habitants de la ville…
La série d'actions que nous avons développées au sein du groupe Rebond s'est d'abord concentrée sur une réponse à la violence, à la fois symbolique et physique, que constituait la présence et l'intervention des forces policières et militaires lors des manifestations du peuple dans les lieux publics et dans les rues des grandes villes.
Lorsqu'un rassemblement de personnes devenait conséquent, un nombre important de policiers et d'agents des renseignements en civil, ainsi que des CRS en uniforme, témoignait de la présence de l'Ordre. Héritée des différentes guerres civiles et guérilla dans leur pays ou à l'étranger, cette habitude était entrée dans les moeurs.
Le groupe Rebond considérait cette simple présence comme l'aveu implicite des représentants du peuple d'une défiance envers le sens des responsabilités de ce même peuple. Ainsi, la machine étatique prétendait faire confiance au sens des responsabilités de la majorité du peuple lorsqu'il s'agissait d'élir son gouvernement, mais plus lorsqu'il s'agissait de remettre en cause la confiance du peuple envers le gouvernement élu. C'est ainsi que, pendant plusieurs décennies, chaque candidat avait promis une révision du contrôle des citoyens par les urnes, le plus souvent par la forme de "Référendum d'Initiative Populaire", lorsqu'il était en campagne, pour ensuite oublier cette idée de démocratie directe une fois arrivé au pouvoir. Quel que que soit l'échelon, quel que soit le courant idéologique auquel ils appartenaient, ce genre de dialogue référendaire ne pouvait être considéré par les politiciens que comme un outil démagogique.
Par ailleurs, un autre phénomène nous poussait à réagir. Ce phénomène était la présence, au sein des rassemblements, de groupuscules fascisants, dont le seul but était de décrédibiliser, aux yeux des médias, les porteurs de revendications. Ainsi, en connivence avec les forces de l'ordre, lorsque ce n'était pas sollicités et soutenus par elles, ces groupuscules s'introduisaient dans les manifestations pour les faire dégénérer, par le vandalisme, par la provocation, par le racket, voire par le tabassage d'autres manifestants, mais également par des actions de répression plus ou moins coordonnées avec les forces de l'ordre officielles. Nombre de témoignages pouvaient aisément se trouver sur les médias libres, et en premier lieu sur des sites Internet. Mais jamais ne filtrait dans les médias dominants ce genre de description de "l'envers du décor" des violences occasionnées lors de manifestations se voulant, à l'origine, pacifiques, responsables, et surtout crédibles aux yeux des médias.
Foutue pour foutue, ce genre d'action de revendication s'est peu à peu transformé pour les membres du groupe Rebond en un terrain d'expérimentation de réponses parasitaires aux tentatives de répression de l'expression populaire. Les premières furent intitulées "attaques miroirs".
Lors de l'une des manifestations du premier mai, particulièrement agitée cette année-là du fait de certaines échéances citoyennes, moi et quelques autres avons pratiqué l'une des premières attaque miroir. Cette dénomination était toute trouvée, du fait qu'elle consistait simplement à se servir de petits miroirs de salle de bain pour orienter la lumière du soleil vers les yeux des CRS. Ceux-ci ayant des visières de protection, il leur était déconseillé de porter des lunettes de soleil. La luminosité naturelle au mois de mai étant assez faible, ils n'étaient pas équipés de visières filtrantes, accessoire qui, dans d'autres pays, pouvait parfois exister.
Notre action se limita dans un premier temps à créer une nuisance forte. Nous ne cherchions pas l'affrontement direct. Dès que les premiers signes d'énervement et les premières intentions d'intervention apparaissaient dans le camp adverse, nous nous dispersions dans la foule, en abandonnant nos miroirs. Repérage technique et stratégique. Un de nos avantages était que nombre de nos cibles n'avaient pas pu voir nos visages, aveuglés qu'ils étaient par les seuls projectiles qui pouvaient traverser leur "écran de protection facial pare-coups".
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Auteurs : Desman, Leverbal, Sylvano
