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Il n'y a pas de raison particulière pour que ce soit moi qui aie commencé à écrire cela. Nous avons commencé à plusieurs, je n'ai pas de légitimité autre que d'avoir écrit le premier, et ceux qui le veulent y contribuent sans arrière-pensée. Je n'écris pas pour l'Histoire, puisque nous n'en voulons plus. J'écris pour l'Écrit, retrouver sa fonction première de communication transversale, sans jugement de ce qu'il est important ou non d'écrire. J'écris ce que je sais ou crois savoir, sans prétention de vérité, et sans autres précautions que celles que je viens d'énoncer.
Nous ne représentons personne, nous n'avons pas d'organisation fixe, ni hiérarchie ni anarchie, peut-être une aléarchie. Nous sommes autant d'entités insécables et inséparables, et pourtant sans liens définitifs. Insaisissable, matériel et immatériel.
Nous nous sommes rassemblés d'abord contre l'absence d'assemblée réelle dans notre environnement immédiat. Chacun de nous n'avait pas d'idée plus précise de ce qu'il fallait entreprendre au départ, mais la même volonté de faire vivre un espace relationnel sans retenue et sans enjeu.
Une assemblée réelle, c'est-à-dire omniprésente en tous ses membres. Pour en finir avec l'ensemble des pseudo-regroupements à l'activité d'ondes alpha, actif uniquement durant l'exposition à la source.
Nous ne faisons pas cela simplement pour nous distancier de l'état de sédentarisation, nous faisons cela pour nous distancier de l'attachement à un lieu particulier, car l'ordre dont nous voulons nous extirper n'a pas de lieu, et jusqu'à présent, c'était une de ses forces unilatérales. Il n'y a pas d'objectif autre que de se confondre avec la masse sombre, invisible, inexplicable, de cet univers de façade, jusqu'à son délitement complet et irréversible.
Il n'est pas question de renouer avec une étape de notre passé proche. Mais peut-être d'un passé enfoui, oublié, dont la seule trace persiste quelque part dans nos gènes, mais dont la mémoire a disparu.
Il s'agit de se désappareiller, se désystèmiser, se déconcaténer. Il s'agit de reprendre contact avec la vie, celle que nous nous sommes volés, que nous avons vendue, morcelée, temporisée.
Je pensais le connaître mais en fait j'étais souvent surpris par quelque chose d'imprévisible, d'inattendu dans son comportement. C'est ce qui, malgré moi, m'a donné l'envie de garder le contact avec lui, alors que nos affinités étaient quasi nulles. Une sorte d'attirance vague de l'inconnu. L'image qui marque le début de cette histoire, je pense que je ne l'oublierai jamais. Une clé, dans sa main. La symbolique, sur le moment, je ne l'ai vraiment pas perçue. Je crois que la mise en scène n'émanait pas d'une concertation, je crois que même lui ne s'en est pas préoccupé avant le moment de le faire. Une clé, dans sa main. La clé de l'appartement dans lequel il m'avait fait venir ce soir là. Pas pour que je la regarde. Pour que je la prenne. En échange de la mienne, celle de mon appartement. Pour lui, c'était aussi une première, la première fois qu'il le faisait avec quelqu'un qui ne l'avait jamais fait, ou qui n'en avait pas discuté avec d'autres avant, comme lui. Son autre main aussi était tendue dans ma direction, attendant que j'équilibre les plateaux avec le bout de métal que j'avais dans la poche. Pourquoi je l'ai fait? Si lui est capable de le faire, alors il n'y a pas de raison que je ne sois pas capable d'en faire autant. Toutes les autres questions, économiques, juridiques, pratiques, sont passées à l'as, parce qu'il y avait dans ses yeux une telle jouissance qu'elles semblaient réellement illusoires. Et ce qu'il pouvait lire dans les miens devait plus encore lui donner satisfaction. Surtout, je ne pensais pas que cela pouvait être sérieux. En effet, ça ne l'était pas. Mais pas dans le sens ou je l'entendais alors...
Il n'y avait pas de piège. A priori du moins, il n'y avait pas de piège. Mais je ne dirais pas que ça a merdé. Non. Simplement les choses ont évolué de manière très libre. Je me souviens du premier à m'avoir rapporté ce que nous avons ensuite appelé "le coup du clochard". Quelqu'un, affolé, frappait à la porte. C'était l'ancien occupant des lieux. Il avait échangé sa clé, la clé de son dernier habitat, avec un autre, et cet autre lui avait donné une fausse adresse, ou une fausse clé, ce qui revient au même... Parmi ses nombreuses questions, il y avait : "Pourquoi faites vous ça ?", "Qui êtes-vous ?", "Que va-t-il se passer maintenant ?". Celui qui m'a rapporté cette histoire m'en a d'abord parlé parce qu'il ne savait pas s'il avait bien agi. S'il avait agi de manière conforme, en accord avec ce qu'il avait accepté. Il m'a confirmé qu'il ne connaissait pas cette personne auparavant. Que sa décision ne découlait d'aucune relation personnelle avec elle. Qu'au moment de l'échange, il avait très distinctement vu dans son regard une faille, une défiance, un secret. Aussi, à toutes les questions avait-il répondu par une autre : "Que m'as-tu caché ?" Et il n'avait pas obtenu de réponse. Aucune. L'autre cessa de frapper à la porte. Il disparu. Et il ne se dissimulait pas dans l'attente de récupérer son logement, car les occupants suivants n'en entendirent jamais parler. Il payait son secret. Je n'en parlai à personne, mais un autre vint me raconter une histoire similaire. C'était une pratique, ce n'était pas une règle, et elle naissait et mourait et renaissait de manière spontanée, suivant les configurations, et suivant les secrets des hommes. Ainsi nous avons déniché ceux dont le destin allait à l'encontre de notre assemblée.
Bordel de bordel, on grille beaucoup trop d'étapes. Honnêtement, je veux bien témoigner un peu, mais là, c'est trop le foutoir. Bon, je vais essayer de faire ça dans l'ordre.
Déjà les pages précédentes on été écrites par au moins deux personnes, enfin c'est l'illusion qu'elles veulent donner en tout cas. La première page se veut introductive, mais je pense qu'il n'y a pas vraiment une introduction, il y a autant d'introductions que de cas personnels dans tout ça. Et puis il y a des courants, sans même parler de cas personnels. Certains se veulent apolitiques, et d'autres non, je crois que c'est une distinction importante à faire. Je dirais que la « première introduction » a été écrite par un de ceux qui tentent d'intellectualiser le mouvement. Ils ont été suivis par certains, refoulés par d'autres. Je crois que, si l'idée d'origine de ce texte communautaire peut leur revenir, ils n'ont pas en revanche de légitimité pour le « diriger ». Une bonne chose de faite.
Maintenant, je vais vous dire comment ça a commencé pour moi.
J'habitais une assez grande ville (je ne dirais pas de nom, je ne veux plus en donner) et j'avais un bon travail. Disons que je gagnais suffisamment bien ma vie pour ne pas me préoccuper de l'argent, à part lorsqu'il s'agissait de payer mes impôts, comme bon nombre de gens de bon nombre de villes. J'étais célibataire. Je pense qu'à cette époque, j'étais trop avare de mon temps pour m'intéresser aux autres « en profondeur », même si j'avais bien sûr quelques amis et connaissances que je pouvais inviter chez moi lorsque l'envie me prenait de discuter avec quelqu'un en chair et en os. Disons que je n'avais pas assez de temps à accorder à l'amour de quelqu'un d'autre que moi. Bien sûr j'avais des histoires d'un soir, ou de quelques nuits, tout au plus. Je n'avais pas de problème pour trouver des partenaires. Suivant les critères de beauté véhiculés par les médias de l'époque, j'étais une femme plutôt attirante.
Petite parenthèse : j'insiste un peu sur mon « hygiène relationnelle » parce que ce qui m'a fait rencontrer d'autres membres de l'assemblée n'est vraiment pas lié à mon manque de contact avec le monde extérieur. J'en ai rencontré par la suite, des paumés qui venaient voir ce qui se passait parce qu'ils étaient marginalisés par les autres. Ce ne sont pas eux qui font avancer les choses, ces gens-là ne sont que des suiveurs, des « conservateurs ». Ceux qui ont construit l'assemblée sont ceux qui sont arrivés avec déjà un bagage, un cheminement personnel, une réflexion préalable sur tout ce qui n'allait pas pour eux dans la société. Ce n'est pas une question de fierté ou quoi que ce soit de ce genre. Dans certaines « entreprises » (je ne parle pas d'industrie, je parle d'entreprise au sens premier du terme), le fait qu'il y ait des suiveurs n'est pas un mal, c'est même parfois une nécessité. Ils fournissent la main d'œuvre occasionnelle des tâches les plus rébarbatives mais néanmoins utiles pour le bon fonctionnement de l'ensemble. On leur demande alors simplement de faire ce qu'il y a à faire, sans se poser de questions ni rien remettre en cause. Ils sont parfaits pour cela, et eux-mêmes en sont très contents. Notre assemblée ne pouvait pas fonctionner avec en son sein des gens de la sorte. Tous ceux qui, comme moi, sont arrivés dans les premiers ont compris cela. Et l'une de nos premières tâches, individuellement, a été de détecter les paumés éventuels et de les écarter. Mais attention, pas de conclusions hâtives! Certains paumés peuvent très bien par la suite réfléchir, évoluer, et revenir et faire avancer les choses, cela arrive aussi. En quelque sorte, c'est d'ailleurs ce que nous espérions à chaque fois que nous refoulions quelqu'un...
Bref. Je n'avais donc pas de problèmes d'argent et j'étais célibataire. J'avais somme toute de nombreuses heures de loisirs à occuper, et j'avoue que j'étais plus attirée par le culturel que par des occupations plus matérialistes. Je préférais dépenser en allant à l'opéra que dans les magasins de mode. J'avais trouvé la parade pour pas mal de corvées ménagères grâce à Internet. Malgré tout il m'en restait quelques-unes. Celles que personne ne pouvait faire à ma place, comme l'entretien physique et les rapports familiaux.
Je pense que je peux en choquer certains en classant les rapports familiaux (et peut-être même l'entretien physique, qui sait ?) dans les corvées ménagères. Disons que je schématise pour faire simple, mais que je ne cherche pas vraiment à choquer. Evidemment, j'ai un petit fond de morale judéo-chrétienne qui fait que j'ai du mal à dire à tout le monde que pour moi la famille ne représente rien. Beaucoup de gens sont hypocrites, ou simplement lâches, à ce sujet. Sans la pression du milieu social dans lequel ils évoluent, je suis sûr que la plupart auraient coupé les ponts depuis longtemps avec le reste de leur famille. Heureusement, il y a les fêtes et les anniversaires qui permettent de consommer à plusieurs, soit avec des amis, soit, plus rituellement, avec ce qui est censé vous servir de famille. A ces occasions, le rôle des médias est de véhiculer, directement ou indirectement, certaines valeurs propres à vous faire culpabiliser de ne pas penser que la famille c'est bien (ou même que donner de l'argent pour des enfants qui ne guériront jamais c'est utile). Ceux qui se croient plus malins pensent que le rejet de la famille est transitoire et que tôt ou tard on comprend le comportement de nos aînés, on accepte leurs erreurs, on apprend à se connaître aussi en apprenant à les connaître. En attendant, je ne suis pas psy, mais ce genre de relations idéalisées fait je pense partie du fantasme un peu vieillot de professionnels qui voient la famille comme une entité figée, une sorte de boîte à bonheur où toute communication n'est qu'enrichissements mutuels et communion avec l'autre. C'est un peu vite oublier l'étalage de craintes, de peurs, voire d'angoisses diverses que chacun se sent libre de réaliser dans ce cocon souvent bourrés de non-dits, de remords et de tabous. Bien sûr, ma position a un peu évolué aujourd'hui. Mais, paradoxalement, c'est parce qu'à un moment donné j'ai décidé de m'éloigner d'une certaine forme d'emprise intellectuelle qu'ensuite j'ai pu communiquer de façon beaucoup plus directe et profonde, sans que cela ne touche mon affect, avec ces personnes qui, jusqu'à leur mort, partagerons mon sang et mes gènes... et pas plus.
Quoi qu'il en soit, j'ai dû à plusieurs reprises, et sur une période de temps assez courte, pour différentes obligations familiales, me rendre dans différents commerces et me confronter à différents commerciaux. Ou plutôt, pour être plus précise, à différentes formes d'expression du concept « rapport qualité prix ». C'est a priori un concept que n'importe quel consommateur dans une société de consommation est capable d'appréhender. Pour l'expliquer, je dirais que le concept « rapport qualité prix » est la façon la plus efficace pour un vendeur de faire croire à un acheteur que le produit qu'il veut lui faire choisir est également le meilleur choix qu'il puisse faire (alors que dans la quasi totalité des cas, il n'en est rien). Que ce soit dans un hypermarché ou dans une boutique spécialisée, lorsqu'il s'agit de vous vendre quelque chose, la manière la plus efficace de le faire est de vous donner le choix. Le choix avec un autre produit équivalent mais de piètre qualité, et avec un autre produit d'excellente qualité, mais à un prix exagéré. La plupart du temps, tout se passe de façon assez inconsciente pour l'acheteur, et tout le monde repart content, le vendeur parce que son concept fonctionne, l'acheteur parce qu'il fait confiance au concept du vendeur. Si un vendeur a des scrupules à proposer un choix aussi grossier, il va essayer de proposer plus de choix à l'acheteur. Malheureusement pour lui, ce vendeur est en position de faiblesse. Car de l'autre côté, l'acheteur, lui, est habitué à ce qu'on lui donne le choix de base du concept « rapport qualité prix ». Et si un vendeur scrupuleux lui propose le choix entre cinq produit, tout bêtement, l'acheteur va endosser le rôle du vendeur normal à la place du vendeur scrupuleux. Il va lui demander de faire un premier choix entre les cinq pour en éliminer deux, puis un second choix entre les trois qui restent pour en éliminer encore deux. Et au final, quel produit sera choisi, à votre avis ? C'est un schéma très bien huilé et qui fonctionne si bien que tous les vendeurs de la terre sont capables de l'assimiler même si on ne le leur a pas appris, mais simplement au contact de l'acheteur, qui de lui-même lui enseignera ce concept. Sa force réside aussi dans la façon de consommer de la plupart des acheteurs. Lorsqu'un client a besoin de quatre unités d'un même produit, il ne lui viendra pas à l'idée d'acheter quatre déclinaisons différentes de ce produit, il achètera quatre exemplaires d'un seul et unique produit. Quitte à faire quatre fois le même et unique choix, peut-être pas le meilleur dans l'absolu, mais au moins, temporairement, sur l'instant, compte tenu de ce qu'il pouvait savoir, le meilleur pour lui. S'il devait prendre quatre déclinaisons du produit, il lui faudrait faire quatre fois un choix! Le temps et l'énergie que représente un choix est tel que le calcul est vite fait : un choix pour quatre produits identiques plutôt que quatre choix d'un produit! Et puis il y a la loi des grands nombres de l'industrie. Si vous achetez deux mille fois un seul choix, vous paierez moins cher que si vous achetiez mille fois deux choix. D'ailleurs, tout le monde dit : « avoir le choix ». « Avoir les choix », ce serait un peu comme « avoir les foies », ça intimide, ça dérange...
A la fin d'une de ces folles journées consuméristes, je suis tombée sur un article scientifique qui donnait les résultats d'une étude sur la psychologie du choix. La conclusion en est la suivante : pour acheter, il y a un nombre de choix optimal. Pas assez de choix, et l'acheteur fera un choix qui lui semblera forcé. Trop de choix, et l'acheteur fera un choix qui lui semblera imparfait. Dans les deux cas, le choix s'accompagne d'une frustration de ne pas pouvoir choisir de façon « libre et consciente », en bon consommateur au royaume de la concurrence « libre et non faussée ». Rien de révolutionnaire, en somme. Sauf que cela m'a fait réfléchir, bien sûr. Car lors de mes escapades marchandes, j'avais perdu un temps considérable devant le choix souvent pléthorique pour chaque produit à acheter. Pour quel résultat ? Le fait de passer d'un commerce à un autre me permettait souvent de constater que les choix que j'avais faits s'avéraient mauvais, qu'ailleurs j'aurais pu trouver mieux au même prix, ou équivalent à un prix moindre. Et si de moi-même je ne faisais pas ce genre de trouvailles désobligeantes, d'autres personnes, des supposées « amies » entre autres, se prêtaient très souvent au jeu de la frustration mutuelle, dès que j'avais le malheur de leur confier mes « doutes de choix ».
Vous permettez que j'en place une ? Une ou deux, c'est-à-dire déjà deux phrases, et tellement plus de mots. Ça va vite ; aucun décompte n'est possible. Avez-vous remarqué comment, lorsqu'on cherche, au cours d'une conférence ou même d'un entretien un tant soit peu formel, à faire durer la phrase et à lui adjoindre un nombre non négligeable de propositions subordonnées et d'incises, le tout s'effondre comme un château de cartes, et, à moins d'être passé maître dans l'art difficile de l'hyperhypotaxe spontanée, l'orateur ne sait plus sortir qu'une fade et incompréhensible bouillie, dont l'apodose se dépose comme une vague moisissure dans les oreilles de l'auditeur ? La phrase que je viens de prononcer démontre que j'appartiens à la catégorie des maîtres orateurs, et peut-être aussi de ceux qui cherchent à tout prix à intellectualiser notre mouvement, qui n'est pas une secte mais qui, à ce que j'en entends aujourd'hui, n'en est pas si éloigné que cela.
Il semble évident que le mouvement a, à maintes reprises, souffert des divergences, des dissidences, des malversations et des détournements volontaires ou involontaires de certains, reconnus comme membres ou proclamés comme tels. Il est tout aussi évident que, dans l'assemblée qui est la nôtre, toute tentative de s'inscrire comme porteur d'une vérité, d'une pérennité, d'une paternité ou d'une autorité de quelque nature que ce soit, est vouée à l'échec. Non pas parce que chaque membre, en tant qu'individu, aurait considéré cette main mise comme une volonté de briser l'état de stagnation volontaire des rapports entre eux au sein de l'assemblée. Mais parce que, comme stratégie relationnelle et comme logique de structuration, cette volonté était précisément celle que nous avions décidé de remettre en cause, et que toute attitude s'en rapprochant était immédiatement jugée suspecte et illusoire. Si des groupes, des comités, des clans ou des rassemblements ont pu se créer et tisser des liens plus étroits entre certains d'entre nous, ceux-ci avaient toujours pour fondement la précarité et l'absence de représentant. De l'extérieur a pu émerger des visions erronées du mouvement sur les motivations individuelles de chacun. Par exemple, la délégitimation de la notion de propriété, souvent rencontrée dans des organisations sectaires, n'a jamais fait l'objet d'une réglementation, d'un rite, ou d'une pratique obligatoire de l'assemblée. Même si, de par cette attitude en apparence délétère, le risque existait d'une "systématisation du refus de la systématisation", j'ai toujours pu observé, comme beaucoup d'entre nous, que dans les premiers temps de leur participation à l'assemblée, nombre d'entre nous expérimentaient, parfois malgré eux, des tentatives de cadrage et de réglementation de nos activités, du fait de la peur panique provoquée par la perte de repères structurant leur vision des rapports individuels. Cette peur, comme cycle naturel de la désintégration sociétale idiosynchrasique, a toujours permis les fluctuations nécessaires à l'état de stagnation inter-individuelle de l'assemblée, tel un Sisyphe aux innombrables visages. Bien entendu, tout ceci ne fut éthiquement et psychologiquement acceptable pour tous qu'en ayant toujours en tête, consciemment ou inconsciemment, l'inéluctabilité de la fin de l'assemblée.
Nous restons de marbre devant toute pensée morte bien que notre assemblée se soit donnée comme objectif secondaire de disparaître. Avoir en perspective la disparition d’une entité avant même de l’avoir créer n’est pas la moindre originalité de notre regroupement. La politique n’est pas notre but. Nous voulons plus que de changer la société. Vivre ensemble malgré nous en ce monde est un constat de base que tous les membres fondateurs ont discerné. Ce n’est pas non plus la souffrance occasionnée, ni les parcimonieuses opportunités bénéfiques à un état de conscience jouisseur d’opportunisme et de fébrilité, qui activent nos relations réciproques et subtiles. Nos exigences sont plus profondes. Pourquoi voulons-nous détruire cette assemblée que les membres fondateurs ont eu peine à imaginer en tâtonnant, en testant, en pestant parfois ? Qui aurait eu vent de ces délestages de pensée serait passé à côté de nos priorités. Nous recyclons nos idées et, à chaque étape, nous les contrôlons de façon inattendue à nous-mêmes. Sans effort ! La passion qui anime nos échanges est incommensurable. Je crois même qu’elle nous est supérieure. Il faudra que je soumette cette perspective qui ne peut nous échapper. Nous voulons la fin de notre entreprise communautaire non en la sabordant mais en la boostant de fond en comble, quitte à y perdre des valeurs que nous croyions chères à nos êtres. Se disculper d’une culture, ancestrale par ses origines et modernes par son implantation, n’est pas donner au premier venu, aussi parfois nous nous efforçons d’évacuer d’entre-nous les esprits incapables d’innovations désendoctrinales. En plus de créer de nouveaux concepts, notre communauté exige une maîtrise provocante de notre schizophrénie. La résistance est hors de notre tempérament, et le terrorisme, son quasi-synonyme, encore moins. Nous ne luttons pas, nous façonnons ! Nous nous façonnons ! Notre exigence envers nous-mêmes se doit d’être supérieure aux exigences que nous exerçons sur les autres membres de notre société discrète. Forcer notre groupe à atteindre le point de non-retour en le perfectionnant et en lui faisant atteindre son apothéose se doit d’être en notre conscience même lorsque nous côtoyons des non initiés ou des novices. Nous ne formulons aucune revendication. Notre force est de ne pas avoir fondé un pouvoir, qu’il soit nouveau ou renaissant. Notre champ d’action est devenu quotidien et invisible, routinier et imprévu, comme un tableau que Dali aurait aimé peindre sans contours et sans se sentir obliger de le finir. N’ayant pour seule autolimite que de recréer la vie identiquement différente. Avec plus de perspective et de relief. La taille de notre équipe soudée risque de nous poser problème. Mais nous n’en sommes pas encore là. L’un de mes espoirs est aussi de croire que nous continurons de rencontrer d’autres personnes aux exigences efficaces et primordiales. Serais-je mort avant ces lendemains qui chantent ? Non, puisqu’ils chantent déjà depuis le jour de ma prise de conscience, ma prise de position, depuis ma découverte que le monde est mien, est nôtre.
Je n'ai pas l'habitude de me relire, mais là comme le recueil passe de main en main sans arrêt, il fallait bien que je le fasse pour retrouver le fil. Bon.
J'en étais donc arrivée au point où ma position de consommatrice soumise à la dictature du rapport qualité-prix commençait à m'être insupportable. Je ne crois pas que cela avait un rapport avec mon idiosyncrasie. Ce n'est pas le fait que des millions et des millions de personne dans notre société agissent exactement de la même manière que moi qui me posait problème, mais plutôt le fait qu'autant de personnes soient condamnées à faire la même chose. Parce que c'est cette résultante du fordisme qui me répugnait le plus : non seulement les produits étaient fabriqués à la chaîne, mais ils étaient aussi achetés et consommés à la chaîne. Ce qui me gênait, c'était qu'autant de personnes subissent ces chaînes. Et qu'elles aient à payer pour le faire. Evidemment on pouvait lutter pour que les gens qui travaillent dans les usines soient moins contraints par ces chaînes. Mais malgré tout, ceux qui travaillaient dans ces usines payaient de leur temps et de leur énergie contre un salaire. Or aucun consommateur qui payait de son temps et de son énergie pour se conformer aux principes de consommation du système de distribution n'était payé pour le faire. Je sais ce que vous allez me dire : ce temps et cette énergie là, ils étaient bien plus importants lorsque, il y a quelques décennies, n'existait pas les grandes entreprises de distribution. Donc, quelque part, l'économie faite sur le "prix" à payer pour les produits contre-balance ce "gain" de temps et d'énergie. Le problème c'est qu'il y a imbrication de beaucoup de choses. Quand mon arrière grand-père allait acheter ses vêtements ou ses légumes aux marchés du village, il y allait à pied ou à vélo, il en avait pour un quart d'heure, et une fois sur place, il faisait la queue aux étales, en discutant avec les gens du coin. Moi, quand je veux faire mes courses, je dois prendre ma voiture pour aller à la grande surface en dehors de la ville, j'en ai pour un quart d'heure. Une fois sur place, je ne fais pas la queue aux étales, mais je la fais à la caisse. En revanche je ne discute plus avec les gens du coin. Parce qu'il n'y en a plus une centaine, il y en a plusieurs milliers... Du coup, toutes les informations pratiques, toutes les expériences qui s'échangeaient auparavant pendant les temps d'attente au marché, il faut les retrouver ailleurs, en consommant autrement, téléphone, ordi, café, etc. C'est malhonnête comme raisonnement ? Non, je ne crois pas. On n'a jamais gagné de temps. On l'a simplement organisé différemment, et pas forcément dans le sens de la simplicité. Et pour ce qui est de l'énergie, si on en a gagné à court terme, je crois qu'à long terme, vu toute l'énergie fossile qu'on a utilisé, on va bientôt en perdre beaucoup...
Cette petite parenthèse était juste là pour dire que je ne vois pas du tout la grande distribution comme un progrès. Une évolution, c'est certain, mais certainement pas meilleure que ce qui existait avant. C'est pourquoi je n'ai eu aucun problème à modifier mon comportement vis-à-vis de son credo : le sacro-saint rapport qualité prix.
Merci aux intervenants précédents qui créent en moi de nouvelles pensées. D’abord, je confirme que la puissance asymptomatique ne dégénère pas tant qu’elle s’offre une redoutable légèreté. En particulier, le concept de vitesse, valeur suprême dans un monde où tout se doit d’accélérer, doit toujours être relativisé. Nous ne sommes pas les premiers à calculer celle des automobiles, d’autant plus que c’est de l’arithmétique de base. Distance parcourue divisée par le temps. Ce dernier correspond au temps mit à parcourir cette distance, plus le temps de travail nécessaire à gagner l’argent qui permettra de s’acheter le véhicule, à s’acheter le carburant, à payer l’entretien du véhicule, plus le temps perdu à chercher un emplacement pour se garer, plus le temps passé à regarder et payer des publicités de véhicules. Ainsi la vitesse réelle d’un véhicule est dérisoire. Même pas celle d’un cycliste lambda. Tout ceci sans compter les effets négatifs que sont les guerres pétrolières, les pollutions maritimes et atmosphériques, les tonnes de matières utilisées à confectionner des routes. En fin de compte les véhicules relèvent des inventions utiles à la sacro-sainte économie de marché plutôt qu’à celles réellement libératrices des humains que nous sommes. Et puisque « la foule ne redevient peuple qu’en temps de crise», le système politique et social actuel saura trouver un moyen de contourner, après un enrichissement décuplé, l’écueil énergétique… Même les accidents de la route sont devenus banals. Au nom de l’entraide alors qu’il ne s’agit que d’optimiser notre sensation de vitesse, les médias, nous informent des lieux des accidents et nous en donnent la description matérielle. ‘’’Attention, un camion s’est couché sur l’autoroute A1 en direction de Lille entre…’’’ Par contre qu’est-il advenu des personnes ? Et en plus les médias et l’État nous infantilisent avec leur cher ‘’’Bison futé’’’ Après une courte page de pub, je vous parlerai des medias. La télévision est-elle détrônée par Internet ? Ou bien est-elle en train de le phagocyter ? Et que sera le rôle des puissants moteurs de recherche qui s’autocensurent ? Sans parler des rapports étatiques ou commerciaux, automatiques et pernicieux qui risquent de détailler nos mots-clés préférés, nos sites favoris, nos temps de connexions. De plus, d’importants changements résultent des recherches de Peter Brunner, par exemple, qui a fait la démonstration d’une nouvelle interface cerveau-ordinateur. Les paralysés ne seront bientôt plus les seuls concernés par cette conversion de la pensée en action. Les signaux électriques émis par le cerveau de monsieur tout-le-monde seront numérisés. Au début il s’agira d’aider les personnes handicapées, puis de généraliser le concept et vendre un nouveau confort non négligeable. Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ! Avec un peu d’entraînement, les souris d’ordinateurs deviendront désuètes, obsolètes, caduques. Il sera plus facile d’utiliser son cerveau pour déplacer le pointeur de l’écran. Il sera aussi plus facile d’analyser nos pensées, malgré la conception de nouveaux pare-feux cérébraux. Après les années télé où nous nous sommes laissés formater et manipuler, de nos jours nous nous laissons analyser. La manipulation risque donc d’être plus subtile. Notre force, la force de notre assemblée est que chacun de ses membres, chacun d’entre-nous connaît la façon qu’ont les humains de pervertir leur plus belles inventions. Et tout cela sans comploter. C’est juste une évolution humaine constante. L’autocontrôle possède des relents de soif de toute puissance. Et nous dans tout ça ?
Pour ma part, je tiens à écrire sur ce recueil que nous le voudrions gratuit. En copywant ! En tout cas, ce recueil est lisible sur le net gratuitement, une fois que l’on a payé l’ordi, l’électricité, l’abonnement téléphonique et le fournisseur d’accès à Internet ! Nous désirons généraliser ce concept. À chacun de l'embellir ! De trop nombreuses révolutions culturelles ont été dramatiques. Celle que nous sommes de plus en plus nombreux à faire, à préciser, à améliorer et à proposer est celle de la libération des droits d’artiste. Comment quelqu’un qui se dit, se revendique et se croit artiste peut-il vendre une œuvre dans sa totalité ou en partie ? L’art se doit d’être gratuit puisqu’il est sans prix. Que l’on vende le côté matériel comme du papier, une toile, de la peinture, de l’encre, de la pierre, un CD, ou que l’on loue pour quelques heures une salle où a lieu une représentation théâtrale, une interprétation musicale, cela est moins anormal. Mais vendre l’art. Quel dégoût ! Quelle perversité ! Artiste n’est ni une profession, ni un métier c’est une chance, un état d’esprit, une générosité, un don, une qualité, une offrande. Comment oserait-il vivre de son art et se transformer ainsi en un parasite financier et un rétenteur de beautés, d’idées, de progrès intellectuels. Comme le disait cette belle pute de Baudelaire, vendre une création artistique ou intellectuelle, c’est prostituer son âme. Alors s'il ne fait plus le tapin, de quoi va-t-il vivre ce généreux artiste ? Comme tout le monde : de son capital ou de son travail. Nous, c’est-à-dire moi ou quelqu’un d’autres ou quelques autres, reviendrons plus tard sur ce sujet essentiel.
Donc on arrête tout. Mais comme on dit : on est un con ! Une prise de conscience c’est comme une prise de pouvoir, elle n’est pas forcément acceptée. Nous qui sommes parvenus à une certaine illumination post-moderne, et bien que certains d’entre-nous sont des parvenus, nous tentons une expérience nouvelle, irréalisée et provocante par l’ampleur des conséquences qu’elle pourrait engendrer. La seule révolution qui vaille est celle que nous mettons en branle en nous-mêmes, quitte à subir une coercition plus percutante et pénétrante du pouvoir ou plutôt des pouvoirs. Sans oublier l’inertie des forces en place et surtout l’inertie du train-train qui trottine dans la tête de tout un chacun. Comment aboutir à une perception simultanée de la profondeur de la perversité de la société actuelle, même si c’est grâce à cette dernière que nous sommes en état de l’appréhender, de la fustiger, de tenter de l’améliorer ? La barre est déjà très haute, et pourtant nous nous imposons aucune manipulation inconsciente, aucune prise de pouvoir. La déliquescence de notre civilisation nous oblige à continuer d'agir et à agir vite… de façon subtile et respectueuse. La plus efficace des éducations étant l’exemple ou le contre-exemple, nous nous devons de coller nos actes à nos pensées tout en gardant à l’esprit que même la non-violence de Gandhi ne pouvait aboutir qu’à une violence interne au niveau de la conscience. Et c’est là toute la difficulté. Comment poursuivre cet accouchement, rapidement et en douceur, d'une nouvelle société légère et réaliste, jouisseuse et respectueuse ?
Pourquoi ne pas lancer une manif de grande envergure par la quantité des intervenants et par les revendications exposées, qui aurait vocation à se généraliser et à se poursuivre jusqu’à ce que la conscience soit prise par tous. Ne pas se séparer serait le mot d’ordre. Rester ensemble afin d’encourager les autres, ceux qui subissent inconsciemment. Si nous ne voulons pas que cette manif soit une prise de tête, elle se doit d’utiliser les moyens modernes de communication comme Internet, mais aussi des méthodes plus concrètes comme la bonne vieille manif de rue afin de toucher ceux qui n’ont pas accès aux nouveaux médias. Avec la bonne vieille manif de rue, ne pas se séparer est irréalisable à moins que tout le monde se bouge rapidement, ce que je ne crois pas. La séparation ne devrait donc être que physique. Nous devrions garder le contact en communiquant par d’autres moyens et en tissant des liens libérateurs. Cela n’empêcherait pas une manif perpétuelle par… turn-over… oh, le vilain mot que nous nous ferions un malin plaisir à détourner de son sens actuel. Oui, c’est cela ! Une manif perpétuelle déconcentrée et décentralisée !
Nous avons plus soif que jamais de liberté ! Phrase-clef qui n’ouvre aucune caverne d’Ali Baba. Tout se paye ! La réflexion reste une activité douloureuse ! Le vide donne souvent le vertige, comme lorsque quelqu’un se retrouve dans une grande bibliothèque au milieu de tant de livres qu'il subit une profonde crise d’angoisse. Une telle quantité de sujets accessibles en un même lieu est une provocation pour les âmes superficielles et quasi vides: « Sortez-moi de là ! Je veux retourner à mon état d’inconscience précédent au stable équilibre que j’ai réussi à atteindre en plaçant des poids nommés ‘’Ne pas se remettre en cause’’, ‘’Refouler les questions embarrassantes et essentielles’’, ‘’Réussir à être original sans inventer de nouvelles valeurs à la société contemporaine en s’éloignant des balises mais sans les quitter des yeux’’, ‘’Trouver la technique la plus ingénieuse possible à mes questions les plus métaphysiques.’’ Comment agir après avoir pris conscience de tout ceci sans devenir un trouble-fête au sein de la société, au sein de sa propre famille, au sein de son propre esprit ? Des concessions sont-elles possibles ?
La principale stratégie développée par le Pouvoir pour écraser toute contestation de l'ordre est une coordination efficace de ses différentes émanations pour aller dans le même sens. Ainsi les médias dominants, quatrième pouvoir, ont toujours, face aux problèmes lié à l'application du pouvoir exécutif, à l'intervention des forces de l'ordre, ou à toute autre forme d'illustration immédiate de l'oppression opérée par les représentants du pouvoir, pris la défense de ceux-ci, au détriment de la vérité et de leur intégrité. Cette "corruption tacite" s'est organisée empiriquement, et devait donc être combattue empiriquement, non pas par la critique, la contre-information ou la désinformation volontaire, mais par des méthodes d'action et de réflexion qui échappent à tout contrôle corrélé. Des expressions médiatiques que le pouvoir exécutif ne pouvait empêcher. Des actions de groupe que les médias ne pouvaient discréditer.
Finalement, lorsque j'ai pris conscience que les choix opérés à l'extérieur et à l'intérieur du système de grande distribution, pour conditionner et les produits et les consommateurs, s'étaient ancrés à une telle vitesse dans les esprits, je me suis dit qu'il y avait deux possibilités pour changer les choses à mon niveau. Ou bien décider de se sortir du système, et communiquer aux autres, par l'exemple, une alternative à cette marchandisation de leurs comportements. Ou bien agir au sein du système comme court-circuit, comme cheval de Troie, si cher au monde des réseaux. La première option était séduisante, elle avait le goût de l'aventure, le charme de l'inconnu, mais elle nécessitait une âme de prêcheuse, de prosélyte d'une autre consommation, voire de vendeuse d'une autre forme de vente... En ce sens elle ne me paraissait pas satisfaisante. Il me fallait donc intervenir directement au milieu des rayons, caddie au poing, carte bleue au ceinturon. De façon subtile, bien sûr, car l'ordre n'est jamais très loin, et les caméras de surveillance toujours très proches. J'avais deux cibles : les autres clients et les caissiers. Pour les deux, ma principale arme était mon refus du rapport qualité-prix.
Je n'ai jamais perdu de vue que mes actions se devaient d'être ludiques, comporter ce petit grain de folie et d'absurde qui pouvait donner à d'autres, noyés dans la turpitude de leur consommation mécanisée, la force d'écouter cette petite voix intérieure qui leur disait "Et pourquoi pas ?" Evidemment, mon attitude par ailleurs se devait d'être particulièrement conforme aux normes. Ce que je redoutais le plus était d'effrayer, faire naître la crainte et la perte de repères. Le plus important était d'arriver à trouver un jeu qui impliquait des partenaires, pour ne pas être simplement la gentille excentrique de service que les autres regardent avec compassion et paternalisme. Il me fallait plus qu'une stratégie : des scénarios.
Personnellement, tout ce que je lis dans ce livre d'or m'enthousiasme. Bon, je précise qu'à l'époque je n'étais pas au courant de la richesse et des subtilités de notre assemblée. J'en faisais partie depuis peu lorsque je pris conscience que je n'étais considérée que comme un objet faisant figure de contraire à la réflexion parce que j'étais caissière. Oh, je cogitais et j’aimais déjà ça. D'autant plus que j'avais suivi mon mec à cause d'une promotion qu'il avait eue, qu'il venait de me larguer. J'avais donc décidé de revenir dans ma région d'origine. Pour moi, à ce moment là, perdre ma place n'était pas un problème. J’avais bien envie de commencer à jongler avec plusieurs idées concrètes. Ceci me trottait dans la tête. Mais devais-je perturber les clients au point de les choquer ? Comment leur faire comprendre que le bonheur n’est pas dans le prêt, ni dans le crédit ! Qu’ils feraient mieux d’aller se balader dans les bois. Et puis, avant de commencer, j’aurais aimé aussi agir sur les autres caissiers et donc trouver des actions concrètes les concernant.
Nous étions, malgré nous, au bord du gouffre ! STOP ! Afin de bloquer cette société où chaque égoïsme se voulait plus puissant que ceux qui l’entouraient, la solution fut de faire une grève totale. Je me revois à l'époque. Je vais vous l'écrire tel que je l'ai ressentit alors. J'y repense... J’y pense... nous sommes sûrement plusieurs à y penser... je l’espère… mais comme personne ne commence… même parmi nous… rien ne se passe… ou plutôt tout se passe et tout continue et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles… En même temps hier j’avais une rage de dent et j’étais trop content de retrouver mon dentiste à son poste. Ou alors il faudrait une grève totale avec des exceptions pour tout ce qui est d’ordre vital et tout ce qui concerne la souffrance… En fait, plus je pense en même temps que j’écris à l’instant, plus je me dis que la grève n’est pas la solution… L’idée que j’ai lue dans ce recueil qui semble réaliste et utile est cette manif perpétuelle. Manif physique et manif intellectuelle !
Quant à la prise de conscience sensuelle, elle n’est pas donnée à tout le monde. Et puis il faut continuer à la répandre sinon elle sera statistiquement de moins en moins possible puisque le béton, le goudron, les camions, les blousons feront reculer la Nature et notre nature profonde. Aussi notre assemblée ne peut que prôner une efficacité écologiste. On n’a pas envie de tous crever dans 20 ans sans avoir vécu plus sainement que nos parents qui nous ont laissé un sacré bordel. Il suffit de regarder les décharges. Et dire que l’inventeur des poubelles avait aussi inventé le tri sélectif et le recyclage. Peine perdue pendant tant de décennies.
Nous ne sommes pas assez à l’écoute des bonnes idées, trop enfermés dans notre quotidien. Trop à l’écoute et à la vue de la pub. La seule façon d’amoindrir la pub et de ne plus la regarder, de ne plus l’écouter, mais le pouvons-nous encore ? Et avec de l’entraide on pourrait se les faire cuire nous-mêmes les œufs, les biscuits, les tartes à la framboise. On pourrait se les fabriquer nous-mêmes nos chaises. Au moins je pourrais m’asseoir sans me casser le dos. À chacun d’y mettre son grain de S.E.L., vous savez les systèmes d’échanges locaux.
Au lieu de ça, on a le temps de rien. Ou plutôt on ne prend pas le temps. Pas même pour soi. On veut tout faire et on fait tout vite : sa vie personnelle, sa vie de couple, sa vie familiale, sa vie professionnelle, sa vie sociétale. Y’a quequ’chose qui cloche là-d’dans...
Vivre pour soi au présent, c’est enrichir la vie de tous. L’universel se trouve dans le particulier. Alors, comme j’ai envie d’embellir le monde, je me propose d’exacerber mes passions pour vivre au sein de cette assemblée. C’est tout ce que je peux dire pour le moment.
Ah, si ! Moi qui suis un homme, j’attends l’efficacité de la pilule contraceptive pour hommes. Alors j’arriverai à faire la part des choses entre mes partenaires spécialisées en sexualité, mes partenaires spécialisées en conception d’enfants, mes partenaires spécialisées en éducation de mes enfants, et mes partenaires spécialisées en vie de couple. Ça a l’air assez simpliste mais ce n’est pas évident de satisfaire les besoins et envies de chacune d’entre elles.
En tout cas je n’ai pas envie que mes enfants vivent dans une tour-dortoir au milieu d’autres tours-dortoirs. Nous nous devons d’être efficaces aujourd’hui afin de laisser à nos enfants un monde plus beau, et ne pas se contenter de mots.
Et encore une chose. Ce matin j’ai reçu un coup de téléphone d’une société de vente de surgelés à domicile m’affirmant que comme mes voisines j’avais reçu un courrier m’indiquant que j’avais gagné… Je déteste ces coups de fil alors j’ai coupé le monologue explicatif qui me pénétrait le cerveau par l’intermédiaire d’une belle voix de femme. Dès que cette dernière a compris que ce n’était pas la peine d’insister, sans doute frustrée de ne pas pouvoir appliquer la formation qu’elle a subit, elle m’a dit que j’étais mauvais ! J’en conclus que la totalité de notre assemblée est mauvaise, que nous sommes mauvais pour le va-comme-je-te-pousse. Voilà ce que j'avais en tête à l'époque. Heureusement que nous n'en sommes plus là. Les balbutiements de notre communauté paraissent si loin. Nous avons parcouru un tel chemin. Nos esprits sont plus sereins maintenant, et nos corps plus sincères. Maintenant le mot d'ordre n'est plus STOP mais CONTINUONS !
L’intervenant précédent me conforte dans mon idée. Il y a plusieurs niveaux de contestation possibles. L’un d’eux est un ensemble de principes à pratiquer avec plus ou moins de possibilités, plus ou moins de convictions. Un autre niveau est réservé aux esprits les plus rigoureux. À chacun sa vérité. À chacun selon ses besoins. À chacun selon sa capacité réactive propre.
Les moins contestataires des membres de notre assemblée se sont contentés, dans un premier temps, de modérer leur consommation. Leur but personnel n’était pas d’atteindre la décroissance, ils pouvaient se passer de fioritures. Ils pouvaient s’acheter du vin plutôt que du whisky, un matelas plutôt qu’un lit à baldaquin, ne pas s’acheter de montre puisque l’heure est indiquée partout, s’acheter une petite voiture plutôt qu’une grosse berline ou qu’un gros 4x4.
Moi, je travaillais pour un constructeur automobile... à la chaîne. Et j’en ai eu marre d’effectuer toujours les mêmes gestes et d’avoir mal toujours aux mêmes articulations. Le fordisme n’a jamais été mon truc. Comment empêcher l’hyperspécialisation du travail ? Même en médecine, même dans l’enseignement le spécialisme était de mise. C’était tellement réducteur et tellement frustrant que ça devenait pénible même pour les professions intellectuelles. À l'époque j'aurais aimé monter ma propre boîte mais personne ne me prêta d’argent. En fait, j'ai réussi autrement ! Avoir deux boulots à temps partiel. Parce qu’avec ma licence de math je méritais mieux que de visser des vis argentées. Il me fallut d’abord trouver un boulot qui me correspondit davantage. Prof ! Oui, c’est ça ! Prof à 50% et OS à 50%. Au moins la routine fut moins puissante.
Mon témoignage peut paraître mineur-mineur, cependant il peut encore de nos jours donner l'exemple que l'on peut trouver un second souffle et se sentir mieux en soi.
En ce qui me concerne, j’ai toujours pensé être un loup solitaire. J’ai bien noué des contacts avec des communautés mais ces dernières appellent des mises en commun. Ce qui me gêne profondément puisque je crois en l’inégalité entre humains. Quel intérêt à mettre quelque chose en commun ? Il existe deux types d’humains, les créateurs et les créatures, peuvent-ils s’entendrent ? J'ai longuement réfléchi à ces questions… Je suis arrivé à la conclusion que si ce n’était qu’un problème lexical, la solution serait toute trouvée. Le poids des mots n’étant finalement qu’un epsilon dans l’équation. J’ai donc recherché une assemblée…
Nous ne sommes pas une somme. NOUS est une conscience collective. La frontière est ténue entre la conscience humaine en tant qu’émanation réfléchie de l'esprit et de l'instinct. Ainsi j’ai rejoins la meute, j’ai partagé, j’ai mis en commun, je suis resté libre et heureux. Je ne cherche absolument pas à convaincre. Je n’ai pas raison ni tort. Je suis moi et je suis eux. Je suis vous, je suis nous, je suis moi et vous êtes tous comme ça ! L’important c’est de s’en rendre compte. C'est de réussir à contrôler l'instinct afin qu'il rejoigne la conscience. En conclusion à cette première interventio, je dirais que nous devons mettre en place des conditions nécessaires à l’éveil des consciences. Je pense que c’est, pour l’instant, la mission que nous devons accomplir. Le système actuel oppresse les consciences, les avilit, les corrompt et finalement les détruit. Je pense que la réforme du système est une condition sine qua non pour assister à un éveil massif.
Les idées, d’où découlait l’intervention précédente, ont par moments entraîné de profondes et désagréables conséquences. Elles nous ont montré qu’une fois de plus nous étions le système. Chacun d’entre nous par ses actes, par ses pensées était le système. Et lorsque l’un s’endormait, un autre s’éveillait et le remplaçait. Nous nous auto-oppressions ! Et nos prises de conscience temporaires ne pouvaient nous empêcher de retourner alimenter le système. Nous étions cartographiés, analysés, colioscopiés, parfois aussi lobotomisés. Nous ne devions pas nous laisser embobiner par des limites préexistantes, les frontières qu’on nous imposait si nous n’y prenions pas garde. Il n’y a jamais eu de véritables frontières. Nous étions pendant un temps seulement capables de nous rendre compte du crépuscule de la civilisation qui était la nôtre. Pour ce qui était des idées concrètes, nos perspicacités ont fait longtemps grises mines ! Un système incorporé en chacun de nous ne pouvait simplement s’abroger par la création d’une assemblée, même éclairée, même illuminée.
Même lorsque nous eûmes tous conscience en même temps de tout ceci, que s’est-il passé ? Il a fallu quand même se nourrir, se vêtir, s’abriter. Nous étions encore dans l’incapacité de ne pas faire tourner la machine que nous avions créée et qui nous pervertissait. Notre créature nous manipulait. Et ce n’est pas ce que j’ai entendu à cette époque au sein de cette assemblée, de ce groupe, de cette meute, de ce troupeau, ni ce que j’ai lu sur le cahier de doléances d’alors qui a changé la vie. Notre vie ! Pour atteindre notre qualité actuelle, il nous fallait plus que râler. Il nous a fallu que nous retournions nos esprits comme une peau de lapin que l’on dépiaute. Seules les idées pouvant subir une concrétisation positive ont fait de nous ce que nous sommes maintenant. Même si elles avaient des difficultés à se laisser attraper, nous en avions ! Et elles furent notre force !
Ah là là, ça devient de plus en plus le fouillis dans ce recueil. Enfin bon, c'est le principe, je ne vais pas le remettre en cause. Il y en a qui feraient mieux de parler de ce qu'ils ont fait plutôt que de ce qu'ils considèrent comme intelligent à dire…
Pour ma part, je continue donc ma petite contribution concernant mes expériences supermarchés. Entre mes deux cibles, consommateurs et agents du système, j'ai préféré commencer par la seconde. Disons que le pas à franchir me semblait moins important. Non pas dans ce qu'ils permettaient d'expérimenter, mais plutôt dans le mode d'expérimentation. Pour faire interagir des consommateurs, il fallait que j'établisse le dialogue. Et c'est bien regrettable de le dire, mais, à l'époque, les supermarchés, comme lieu de causette, vous pouviez repasser… Donc je me suis dit que l'objectif numéro un pouvait très bien être l'inévitable caissière. J'ai eu quelques remords, du fait que, par contrat, ces personnes étaient, en quelque sorte, "obligées" de supporter mes excentricités (dans certaines limites bien sûr), en les prenant avec une attitude "commerçante", chose totalement étrangère aux consommateurs. Heureusement, dans mon supermarché, les employés avaient tous des badges avec leur prénom. Cela m'a permis de noter l'identité de mes premiers "martyrs".
Je me souviens encore de ma première expédition. J'étais à la fois très tendue et très contente de me lancer. Pour cette première fois, j'avais choisi quelque chose de symbolique, lié à mes choix de produits. J'avais eu vent de quelques expériences collectives, réalisées par des personnes "précaires", qui avaient joué les trublions dans des supermarchés. Par exemple, en remplissant des caddies et en les abandonnant pleins juste devant les caisses. Ou bien en insérant dans les rayons des produits qu'ils apportaient de l'extérieur, et que les consommateurs ne pouvaient, de fait, pas payer. C'était intéressant, bien sûr, mais ça ne remettait pas vraiment en cause les pratiques consuméristes. Je voulais vraiment trouver quelque chose d'original, de marquant, mais qui, d'une certaine façon, respecterait le schéma de consommation, pour commencer en douceur… et pouvoir revenir plusieurs fois dans le même supermarché !
C'était assez naïf, presque artistique, j'avais décidé de n'acheter que des produits avec des emballages à dominante jaune, à l'exception d'un seul, bleu, normalement vendu par paquets de dix : un paquet de mouchoirs en papier. J'ai pris une bonne trentaine d'articles, et franchement, à chaque fois que j'ajoutais un paquet jaune sur les autres paquets jaunes de mon chariot, je sentais la pression monter. Je me suis même surprise à regarder du coin de l'œil les caméras de surveillance. Et vous savez comment j'ai réussi à calmer cette parano ? Avec le recul, ça me fait rigoler… Je me suis dit que les caméras enregistraient en noir et blanc, et que donc, les agents de sécurité postés derrière leurs écrans de contrôle ne pouvaient pas s'apercevoir que je ne prenais que des articles d'une seule couleur ! J'avais pris soin de prendre en premier mon petit paquet de mouchoirs et, feignant un rhûme, j'en prélevais régulièrement le contenu. Mon objectif était d'arriver à la caisse avec un seul mouchoir dans le paquet, que j'utiliserais pour pleurer lorsque la caissière me semoncerait pour ne pas avoir pris les dix paquets de mouchoirs ensemble…
Parlons actions, même si parfois cela relève plus de l'action spirituelle que physique. En ce qui concerne ces dernières, d'ailleurs, je tiens ici à nous en présenter un avant goût :
Je participais à des actions collectives, plus ou moins suivies, qui convergeaient toujours vers une remise en cause des principes consuméristes. Ce qui m’amusait le plus était de récupérer les courriers publicitaires dans ma boîte aux lettres. Souvent ces courriers me proposaient monts et merveilles, c’est-à-dire de la poudre aux yeux. Souvent ces courriers contenaient une enveloppe qui ne nécessitait pas de timbre. Il suffisait de renvoyer les documents dûment complétés dans l’enveloppe T, le destinataire prenait à sa charge le coût de l’envoi. Plutôt sympathique, je tenais là une revanche aisée qui me permettait de piéger à leur propre jeu les publicitaires. Je renvoyais donc systématiquement les documents vierges, avec en plus des dépliants, par exemple pour la pizzeria du coin, les assurances habitations ou pour le serrurier 24h/24h, que je trouvais également à foison dans ma boîte aux lettres. Le fait de toujours cocher la case « commande » lorsqu’elle était présente sur l’enveloppe m’assurait que le destinataire, alléché par l’appât du gain, accepterait ainsi sans aucun doute le pli.
Je me doutais bien que ce n’était pas les responsables qui dépouillaient le courrier, je ne faisais pas ça pour les énerver mais bel et bien pour engendrer des coûts supplémentaires et inutiles à leurs entreprises. Ainsi il était possible que l’information remonte aux oreilles des huiles. Ainsi il était possible qu’ils revoient leurs manières de faire dans une certaine mesure… Cela imposait tout de même une mobilisation massive des gens, j’en étais bien conscient mais à mon niveau je m’en serais voulu de ne pas le faire. Bientôt tous les occupants de l’immeuble se joignirent à moi. Via le bouche à oreille ce fut une partie des habitants de la rue, puis du quartier. Mon déménagement à la campagne mit fin à cette aventure en ce qui me concernais mais j’eus vent que le principe se poursuivait et gagnait doucement les faveurs de tous les habitants de la ville…
La série d'actions que nous avons développées au sein du groupe Rebond s'est d'abord concentrée sur une réponse à la violence, à la fois symbolique et physique, que constituait la présence et l'intervention des forces policières et militaires lors des manifestations du peuple dans les lieux publics et dans les rues des grandes villes.
Lorsqu'un rassemblement de personnes devenait conséquent, un nombre important de policiers et d'agents des renseignements en civil, ainsi que des CRS en uniforme, témoignait de la présence de l'Ordre. Héritée des différentes guerres civiles et guérilla dans leur pays ou à l'étranger, cette habitude était entrée dans les moeurs.
Le groupe Rebond considérait cette simple présence comme l'aveu implicite des représentants du peuple d'une défiance envers le sens des responsabilités de ce même peuple. Ainsi, la machine étatique prétendait faire confiance au sens des responsabilités de la majorité du peuple lorsqu'il s'agissait d'élir son gouvernement, mais plus lorsqu'il s'agissait de remettre en cause la confiance du peuple envers le gouvernement élu. C'est ainsi que, pendant plusieurs décennies, chaque candidat avait promis une révision du contrôle des citoyens par les urnes, le plus souvent par la forme de "Référendum d'Initiative Populaire", lorsqu'il était en campagne, pour ensuite oublier cette idée de démocratie directe une fois arrivé au pouvoir. Quel que que soit l'échelon, quel que soit le courant idéologique auquel ils appartenaient, ce genre de dialogue référendaire ne pouvait être considéré par les politiciens que comme un outil démagogique.
Par ailleurs, un autre phénomène nous poussait à réagir. Ce phénomène était la présence, au sein des rassemblements, de groupuscules fascisants, dont le seul but était de décrédibiliser, aux yeux des médias, les porteurs de revendications. Ainsi, en connivence avec les forces de l'ordre, lorsque ce n'était pas sollicités et soutenus par elles, ces groupuscules s'introduisaient dans les manifestations pour les faire dégénérer, par le vandalisme, par la provocation, par le racket, voire par le tabassage d'autres manifestants, mais également par des actions de répression plus ou moins coordonnées avec les forces de l'ordre officielles. Nombre de témoignages pouvaient aisément se trouver sur les médias libres, et en premier lieu sur des sites Internet. Mais jamais ne filtrait dans les médias dominants ce genre de description de "l'envers du décor" des violences occasionnées lors de manifestations se voulant, à l'origine, pacifiques, responsables, et surtout crédibles aux yeux des médias.
Foutue pour foutue, ce genre d'action de revendication s'est peu à peu transformé pour les membres du groupe Rebond en un terrain d'expérimentation de réponses parasitaires aux tentatives de répression de l'expression populaire. Les premières furent intitulées "attaques miroirs".
Lors de l'une des manifestations du premier mai, particulièrement agitée cette année-là du fait de certaines échéances citoyennes, moi et quelques autres avons pratiqué l'une des premières attaque miroir. Cette dénomination était toute trouvée, du fait qu'elle consistait simplement à se servir de petits miroirs de salle de bain pour orienter la lumière du soleil vers les yeux des CRS. Ceux-ci ayant des visières de protection, il leur était déconseillé de porter des lunettes de soleil. La luminosité naturelle au mois de mai étant assez faible, ils n'étaient pas équipés de visières filtrantes, accessoire qui, dans d'autres pays, pouvait parfois exister.
Notre action se limita dans un premier temps à créer une nuisance forte. Nous ne cherchions pas l'affrontement direct. Dès que les premiers signes d'énervement et les premières intentions d'intervention apparaissaient dans le camp adverse, nous nous dispersions dans la foule, en abandonnant nos miroirs. Repérage technique et stratégique. Un de nos avantages était que nombre de nos cibles n'avaient pas pu voir nos visages, aveuglés qu'ils étaient par les seuls projectiles qui pouvaient traverser leur "écran de protection facial pare-coups".
Après avoir ingurgité série américaine sur série américaine je me suis retrouvée coincée entre Hollywood et Bollywood, entre la violence et l’amour. C’est ainsi que je me suis mise à lire. Je préférais lire. La liberté y est plus grande. Ma liberté y était plus grande. Des essais, de la philosophie, de l’Histoire des petites gens. Et des journaux aussi. Mon rôle passif dans les grands choix de notre civilisation m’indisposait de plus en plus. J’en avais marre d’entendre parler des grèves, des manifs, des heurts en Chine à cause de la fabrication de gadgets pour les fast-foods, de chaussures ou de vêtements. J’encaissais ! J’encaissais ! J’en avais marre d’encaisser ! Marre que les gamins des sociétés de consommation ne soient plus considérés que comme des objectifs de merchandising pendant que les gamins chinois ou d’autres pays se faisaient exploiter de plus en plus au point de devenir consentants pour vendre leurs organes ou leurs corps sexuellement, ou d’être enrôler de force en les droguant et en leur demandant de tuer leurs propres parents afin de finir de les déstabiliser et de les entourer par la haine des habitants de leur village. Les accords internationaux ne suffisaient pas. Ils ont le tort d’être pauvres ! Et comme l'avait dit cet exécrable Donald Rumsfeld, lors de sa prestation de serment: L’histoire nous enseigne que la faiblesse est une provocation... Et ces enfants coûtaient moins cher que leurs parents qui restaient donc sans emploi. À quoi bon instruire ses enfants quand on savait par quelles épreuves ils passeraient ?
Personnellement j’avais le tort de ne pas être influente, moi, simple caissière dans une grande société de distribution. Il me manquait le pouvoir du bon exemple. Comment aurais-je été capable d’aider autrui sans être capable de m’aider ? Comment aider les autres à se faire respecter si je ne savais pas me faire respecter ? Par quoi commencer ? Je me souvins alors que j’avais eu vent que certaines associations écolos avaient réussi à faire emmagasiner tracts et prospectus publicitaires par des particuliers dans le but de tous les déposer le même jour devant les entrées des magasins. Ce genre d’action marquait les consciences. Surtout la mienne. Je me souvenais aussi des SDF que personne n’arrivait à parquer. Trop de parasites tue le tourisme ! Alors pour nettoyer les centres-villes il fallut s’attaquer aux bancs sur lesquels ils passaient leurs journées, leurs vies. Les bancs du métro, des gares, des aéroports, et des villes. Alors les pouvoirs publics et le secteur privé se mirent en concurrence. Ce fut à celui qui trouverait les idées les plus ingénieuses malgré leur coût reporté sur les consommateurs. D’où les sièges à position verticale. D’où la suppression d’un siège sur deux afin d’interdire physiquement la position allongée. D’où le fleurissement des accoudoirs. Tout cela dans le plus grand sens esthétique. Ah, oui j'oubliais aussi ces galets et ces pierres qui poussaient comme par hasard au pied des entrées d'immeubles sur le gazon, anciennement sacré, afin de supprimer toute envie de s'allonger ou même de s'asseoir. Par solidarité, dès que je suis parvenue à trouver la force revitalisante, plus efficace que celle pour l’émail de mes dents, j’ai intégré l’association Toit sans Frontière. Fournir des tentes aux SDF me plaisait. Les villes, pour ne plus avoir honte du phénomène qui s’étendait de plus en plus, se décidèrent à accélérer la recherche de logements libres, quitte à réquisitionner. Ne pouvant palier au manque de logements, les villes inventèrent des arrêtés municipaux interdisant les tentes dans les villes. Surtout dans les cœurs de villes. Quelle honte !
Il nous fallut trouver d’autres angles d’approche efficaces. Nous n’avions pas envie de carapoter face à la perversité de la société. Notre association ne pouvait pas se permettre de faire exprès de perdre à ce monopoly grandeur nature. Plusieurs d’entre-nous débattions souvent. C’est ainsi que nous fîmes connaissance avec le groupe Respect de l’assemblée. C’est toujours ainsi que nous appelons cette grande réunion de personnes qui ont envie d’une société plus jouissive, plus ouverte et plus respectueuse. Notre groupe, contrairement à d’autres, voulait choquer les consciences sans dégradation physique ou matérielle. La surmodernité, on y était en plein. Nous en sommes loin de cette époque. Nous avons fait du chemin. Nous devons continuer. Notre responsabilité est en jeu.
Plusieurs études ont démontré que la valeur du quotient intellectuel d'un individu était lié à la vitesse de traitement de l'information de son cerveau. Ainsi, si par le passé on a considéré le calcul du QI comme une divergence entre âge réel et âge mental, une nouvelle approche permet de considérer le QI comme une répartition gaussienne des capacités du cerveau humain, avec, à une extrémité, les débiles profonds et légers, les trisomiques, les attardés mentaux, et de l'autre, les surdoués et... certains autistes.
Il est intéressant de noter que, dans nombre de sociétés dites évoluées, la notion de douance ou surdouement a très longtemps été considérée comme ne s'appliquant qu'aux enfants. Comme si, une fois à l'âge adulte, les hauts QI finissaient par se tasser et rentrer dans le rang. Il y a, derrière ce phénomène, une pensée égalitaire inspirée du christianisme, souhaitant inculquer aux masses que la réussite dans l'apprentissage, puis dans la vie en général, est d'abord et avant tout le fruit du travail. Or la réussite n'est pas liée au travail. Elle est liée à l'expérience. Et l'expérience de la vie s'accumule avec le temps. Ce que voulait faire croire la société bien pensante, c'est que nous sommes tous égaux face au temps.
Malheureusement, certains individus comprennent plus vite que d'autres. Leur cerveau est ainsi fait. D'avantages de connexions synaptiques ? Meilleure circulation du sang dang le cerveau ? Quoi qu'il en soit, certains naissent avec un cerveau qui fonctionne plus efficacement que la moyenne. Parmi ceux qui n'étaient pas directement concernés mais qui reconnaissaient l'existence de ce phénomène, la majorité considérait que le fait d'avoir ce don permettait une super-adaptation à la vie en société, et qu'il n'était donc pas nécessaire de se soucier du bien-être psychologique et social de ces individus. Etant donné leurs capacités intellectuelles, ils devaient bien pouvoir résoudre par eux-mêmes leurs difficultés personnelles, si toutefois ils en avaient !
Mais de la même façon qu'un trisomique n'est pas adapté à la vie en société avec des personnes de QI moyen, les surdoués éprouvent, dans leur grande majorité, des difficultés à se sentir épanouis au milieu de personnes qui ne comprennent pas ce qui les entourent aussi rapidement qu'eux. L'une des solutions proposées, pour les plus jeunes, en créant des écoles et des institutions réservées aux surdoués, n'avait pas de sens. Propose-t-on aux trisomiques des centres dans lesquels ils ne sont admis que jusqu'à leur majorité ? Prendre réellement en compte l'inadaptation des surdoués face à la vie en société nécessitait au contraire de les immerger au maximum dans un environnement "normatif", tout en leur enseignant en quoi résidait leur faculté, et de quelle façon ils pouvaient en tirer le meilleur usage.
La grande majorité des surdoués adultes ne savaient pas qu'ils l'étaient. Etant donné que l'on peut considérer comme surdoué un adulte sur 50, on peut imaginer le nombre de dizaines de milliers de personnes souffrant d'une inadaptation sur laquelle aucun médecin ni psychanaliste n'osait mettre de nom ! Le plus difficile pour ces individus était d'occuper d'une façon ou d'une autre leur esprit toujours insatiable d'informations à traiter. La liste des dérivatifs est assez longue. Parmi les plus répandus, on trouve les jeux (jeux de société, de logique, jeux de rôles), l'apprentissage des langues ou de la culture. Par ailleurs, ces personnes pouvaient pratiquer toute sorte de professions où ils maîtrisaient parfaitement leur travail personnel, mais où ils peinaient à gérer leurs relations de travail avec les autres. Le plus dramatique étant qu'une partie des facultés intellectuelles de ces personnes était souvent utilisée pour restreindre ces mêmes facultés, pour limiter la différence intellectuelle avec la moyenne, pour s'auto-censurer, plutôt que de chercher à exploiter au maximum ce don et à en faire profiter les autres. Et cela, principalement dans le but de ne pas paraître arrogant, supérieur, et de se faire accepter comme... un individu normal.
Oh moi, la SCDUGSDD, la simple caissière dans une grande société de distribution, je n'ai jamais resenti ce complexe de supériorité. Par contre je continuais de cheminer. Avec bonheur j’avais intégré le groupe Respect de l’assemblée. On a toujours écrit ce dernier mot avec un a minuscule. Une simple convention qui dénotait bien de cette volonté d’être un pouvoir sans être un but. Juste un efficace moyen ! Donc, stimulée par notre groupe Respect, je cogitais pas mal de mon côté. Je me souviendrai toujours du plus beau lundi de ma vie ! Ce lundi là, la direction du magasin où je travaillais avait instauré sans préavis le travail le dimanche pour tous ses employés, donc pour moi. J’avais parié avec mes collègues que je ne travaillerais pas le dimanche suivant. Aussi je pris sur moi pour dépasser ma timidité légendaire et chaque jour de la semaine j’avais une nouvelle idée. Une idée pour désorienter les clients que je ne pouvais plus encarter. Une idée pour énerver mes chefs que je ne pouvais plus sacquer. Une idée pour exaspérer la direction. Ils se prennent tous pour de grands argentiers alors qu’ils ne sont même pas des comptes en banque. Ils ne sont que de grands débiteurs. Alors commença la plus grande partie de Jacques Caddy que j’ai connue. D’abord je faisais perdre contenance aux clients en alternant un client servi avec une vitesse d’exécution excessive et un client servi avec la lenteur d’un aï. Hmm ! Ils détestaient ça ! Ça volait puis ça traînait ! Hmm ! Que c’était bon ! Que de cris ! Que d’humeurs grognonnes ! Le mardi, tout est permis ! Je prétextais un dysfonctionnement de ma caisse ou bien un défaut de fabrication rédhibitoire afin de refuser les articles favoris des clients. Le mercredi, je signalais les erreurs du catalogue en leur faveur une fois qu’ils avaient payé s'ils n'avaient pas pris ces articles. Le mercredi je fis croire aux clients, jusqu’à ce qu’ils perdent contenance et deviennent livides, qu’ils avaient raté une promotion inoubliable. Le vendredi je fis croire aux clients que le lendemain devait être un jour de promos exceptionnelles… et que je venais d’apprendre à l’instant même que cette opération venait d’être annulée. Le samedi fut mon jour de folie ! Je fis croire à certains clients que tous ceux d’avant avaient bénéficié d’une remise de 50% sur tous leurs achats. À d’autres clients je fis croire que, s’ils m’avaient montré le catalogue du magasin, je leur aurais listé leurs articles par ordre de prix et que la moitié la plus chère aurait été gratuite. Et aux autres clients je fis croire un dysfonctionnement de ma caisse. Soit disant que tous les articles qu’ils avaient posés sur le tapis roulant étaient gratuits… jusqu’à ce qu’ils aient tout remis dans leur caddy. Sans oublier de leur murmurer auparavant qu’ils auraient dû davantage remplir leur caddy. Tant de plaintes parvinrent à mes supérieurs que l’on ne me permit pas finir ma semaine. En clair, je fus virée !... pour quelques heures seulement car mes collègues utilisèrent mes nouvelles méthodes de protestation. Histoire de manifester leur mécontentement et leur écoeurement. Elles en comprirent vite la force de l’impact. Même si elles connaissaient ma volonté de quitter la région, elles voulaient que je reste, et surtout que je ne parte pas dans de telles circonstances. Elles avaient tellement ri. Je ne suis pas une meneuse. Encore moins une leader. Parce qu’elles voulaient aussi que je prenne leur défense… la contre-attaque me convient mieux. Alors je fus réintégrée dans mes services par déchirement de mon licenciement des mains mêmes de mon chefchef. Hmm, il a dû avoir la chiasse ce jour là !
Je continue mon histoire. Vous vous souvenez, j’avais quitté la ville pour m’installer à la campagne. J’avais trouvé une vieille masure à retaper, complètement isolée dans un département qui porte d’ailleurs bien son nom : la Creuse. Pourquoi étais-je partis ? Loin de moi l’idée de fuir une réalité urbaine qui finalement s’imposait également, certes avec moins de puissance, aux ruraux. Pour être honnête j’avais délibérément choisi l’isolement afin de mener à bien une expérience. Expérience qui ne pouvait décemment pas être tentée en ville. L’idée m’était venue lors d’un voyage à l’étranger, en traversant un village de cases au Tchad. Les habitants qui baignaient dans une émouvante pauvreté étaient tous réunis au bord de la piste face à la rivière, apparemment consternés. Lorsque mon véhicule arriva à leur hauteur je compris ce qui se passait. Le pont en bois s’était effondré et les femmes qui revenaient des champs étaient bloquées de l’autre côté avec leurs chargements. Étonnamment la rivière s’était gorgée d’eau suite à un violent orage et la déferlante avait emporté le chétif pont avec elle. Quelle ironie dans un pays ou la sécheresse cause tant de désastre ! Même l’eau s’acharnait… Il fallait réparer l’infrastructure au plus vite mais les hommes s’étaient lancés dans d’interminables palabres. Qui allait refaire le pont ? Qui allait payer ? Qui était responsable ? Etc.
En fait sur l’instant j’ai réalisé qu’au lieu d’agir efficacement ils cherchaient réellement un coupable à leur malheur et, en même temps, un plan pour organiser d’après des règles obscures des prises de décision qui seraient certainement infertiles. Et chacun d’avoir la meilleure idée et chacun de posséder la meilleure solution et la vérité. Finalement c’est le chef du village qui trancha et qui envoya un jeune chercher les militaires à quelques kilomètres pour que ces derniers viennent réparer le pont… N’étant pas forcément le bienvenu dans cette zone reculée du pays je suis reparti sur la piste principale qui virait à l’opposé de l’attroupement. Et je pensais. Quelle est la plus grande richesse sur Terre ? Quelle est finalement La seule et Unique richesse en ce bas monde ? Je ne trouva pas d’autre réponse que l’Humain et aujourd’hui encore je n’ai pas trouvé au contraire le temps passant j’ai acquis la certitude que la seule richesse sur terre est l’être humain.
Hmm… quand je repense à mon chefchef qui a dû déchirer ma notification de licenciement devant les yeux des employés, je ris et je savoure ce moment. Donc puisque j’avais réussi à garder mon repos hebdomadaire, comme je l’avais parié avec mes collègues, j’ai passé mon dimanche à narguer mes chefs d’équipe en me promenant, une fois n’est pas coutume, au milieu des rayons du magasin sans rien acheter. Le lundi matin suivant je prenais mes nouvelles fonctions. La direction m’avait même accordé une promotion au sein de l’entreprise dans une ville de mon choix à condition que je rentre dans le rang. Ce n’était pas mes oignons. Je ne voulais plus partir. Alors la direction m’a changée de poste afin de m’isoler. J’ai atterri à la station service du magasin. À la caisse ! Que voulez-vous, je n’avais aucune autre formation professionnelle ! Et puis lorsque je n’écoutais pas France-Culture et certaines émissions politiques à la radio, je pouvais penser ! Bon, en plus, je n’avais rien spécialement contre le pétrole. Je savais que ceux qui se faisaient le plus de fric avec lui étaient déjà en train de préparer de nouveaux produits et de nouvelles techniques afin d’acheter avant les autres les différents brevets d’invention. Leur difficulté n’a jamais été de trouver un produit pour remplacer le pétrole sinon ils se seraient contentés de l’énergie solaire. Non, il fallait un produit difficilement stockable et non renouvelable à souhait afin de ne pas perdre les avantages du réseau de distribution qu’ils avaient mis plus d’un siècle à mettre en place. Et que les États pouvaient taxer à volonté. L’énergie solaire ? Non, ça ne pouvait pas leur convenir. Ils nous refaisaient le coup (coût) des CFC. Ces gaz qui trouent l’ozone. Les Etats-Unis ont attendu de posséder les brevets de la technologie nécessaire au remplacement des réfrigérateurs avant de signer les accords internationaux de lutte contre les CFC. Le pactole cette fois était bien plus gros. Ah, ce que j’étais bien dans ma bulle ! Trop inerte quand même ! Une nouvelle lubie me prit ! Je collais des affichettes sur chaque pompe indiquant que les cartes de crédit ne passaient pas, et que les chèques étaient refusés par la direction à moins de montrer cinq pièces d’identités différentes et payer au moins la moitié en liquide. Ou qu’il fallait payer avant de se servir. Puis en début d’après-midi, après la pause, j’ai eu un déclic. La direction, maintenant je sais pourquoi, a horreur des pauses. Trop d’échanges d’expériences en quelques minutes. J’en ai eu marre de toutes ces plaintes et j’ai repensé à l’énergie solaire. Alors j’ai quitté ma petite cabane de caissière pour placarder sur chaque pompe : C’est la fin ! Nous ne pouvons plus nous fournir en carburant à cause de son prix prohibitif. Veuillez construire vos propres véhicules solaires. Ainsi nous ne pomperons plus votre fric jusqu’à la moelle de vos enfants. Signé : La direction ! Et comme « la foule ne redevient peuple qu’en temps de crise », cela fit son petit effet. De la dynamite intellectuelle ! La susdite direction ne savait plus quoi faire de moi. Elle n’en avait plus ‘plus rien à faire’ de moi. Je jubilais ! J’existais pour ma direction. Elle regardait dans ma direction ! Moi, l’inférieure hiérarchique. Moi la pauvre petite caissière employée à temps partiel imposé. J’existais ! Nous étions de plus en plus à exister pour nous-mêmes !
J’avais donc racheté aux héritiers d’un vieil homme décédé depuis peu une maison délabrée en pierre de taille dans la Creuse. Le terrain était vaste et composé d’une partie potagère, d’une partie agricole inconstructible et d’une partie ornementale entourant la bâtisse. En fait l’ancien propriétaire avait fini ses jours reclu dans la seule pièce encore salubre de la maison, la salle à manger. La cheminée, récemment ramonée, fonctionnait et la pièce était correctement isolée. Le reste de la demeure, assez vaste au demeurant, était en revanche dans un état pitoyable. De plus l’électricité n’avait jamais été amenée ici et l’eau courante s’était le ruisseau qui sillonnait le terrain et qui irriguait un mignon puits ainsi que la parcelle agricole en jachère depuis des années. J'avais payé une bouchée de pain pour cette acquisition et c’était d’ailleurs le but. L’expérience que je comptais mener devait suivre un mode opératoire strict et le budget devait être limité au minimum. Une fois la vente entérinée chez le notaire je suis retourné à Paris pour organiser mon déménagement et lancer la première partie de l’expérience, rechercher des personnes motivées, libres et indépendantes.
Comment trouver de telles personnes ? Comment avoir la certitude qu’elles sont libres et indépendantes ? Me demanderez-vous, dubitatifs. Effectivement, ce n’était pas là une mission aisée, je dirai même qu’il s’agissait de la partie la plus ardue de l’expérience cependant j’avais une idée…
J’arpentais tous les jours les quais de Seine et je m’arrêtais à chaque fois que je rencontrais un sans-abri ou une de leurs tentes. Vous savez ces tentes distribuées par « Médecins sans frontières ». Je discutais et utilisais mes facultés, en toute humilité assez développées, pour cerner et comprendre les idiosyncrasies de chacun. En aucun cas je ne les jugeais d’après « La Morale Bien Pensante » mais je m’efforçais de les jauger d’après « ma morale », très nietzschéenne, que je qualifierais de « Morale de la Cloche de Minuit ». Les seuls éléments qui comptaient pour moi étaient ceux de la volonté. La seule « qualité » qui comptait pour moi était la capacité de chacun à maîtriser ses instincts afin qu’ils rejoignent sa conscience. Le critère disqualifiant était la non-compréhension de ses instincts, c’est-à-dire lorsque les individus opposaient instinct comme émanation incontrôlée subie et conscience comme émanation réfléchie de l’esprit…
De SCDUGSDD, simple caissière dans une grande société de distribution, je suis vite devenue la CC. La chômeuse coqueluche. Grillée ou pas, je n’avais aucune envie de rester caissière. Cela venait peut-être aussi de mon dégoût prononcé de l’argent pour l’argent. J’avais besoin de mieux vivre ma vie. Grâce à l’assemblée je sus que certains échangeaient leurs appartements ou leurs maisons. C’est ce que je fis !... avec une autre femme. Pour quelques temps encore je préférais limiter les contacts trop personnels avec des hommes. Nous ne nous connaissions pas. Nos renseignements se cantonnaient à l’adresse et à un ou deux détails. Cela me convenait. Elle était hôtesse d’accueil. Nous avions convenu de ne prendre que quelques fringues et nos affaires d’hygiène corporelle. Elle devait être plus chargée que moi. Tout ce dont j’avais besoin tenait dans mon petit sac à dos. Oh, ce n’était pas le grand saut. Il n’était pas encore question d’abolition de la propriété privée. Juste un essai de deux mois. Le temps de faire un pas de côté. Il me fallait bien ça pour me décloisonner. Partir d’Angers pour finir à Toulouse. J’étais gagnante ! Du moins en ce qui concerne le climat. Je me demande encore ce qui a bien pu l’attirer plus au nord, cette nana. Peut-être qu’elle en avait marre de se faire suer à Toulouse ?
À pied sur le bord de la route, je m’imaginais un amoureux. Le parfait amoureux qui offre encore des fleurs après une relation de plus de trente ans. Je délirais, quoi ! Cela avait du bon. Je me sentais bien. Sans voiture, comment faire pour aller aussi vite que mon envie de le voir? Me connecter par la pensée. S’aimer à distance c’est plus excitant que l’automobile. Malheureusement pour moi, mes petites jambes étaient encore moins sportives que mon cœur. Je fis donc du stop. Obligée ! Je n’avais pas assimilé tout de suite la signification profonde de ce mot. Faire du Stop ! Faire de l’ Arrêtons tout ! Je jubilais ! Comme c’était agréable de commencer à ressentir mes plaisirs devenir de plus en plus subtils et légers. Je fis donc du stop et n’accordais ma confiance qu’aux femmes. Ah, nan, je n’étais pas devenue misandre, j’avais juste l’épiderme tellement sensible que j’étais devenue aussi fragile qu’une porcelaine dans un magasin d’éléphants. Par contre j’avais des convictions que je voulais égrainer avec générosité le long de mon cheminement. Comme ces Indiens d’Amérique du Sud qui mangent des fruits lors de leurs déplacements quotidiens et qui défèquent sur les bords du sentier afin de laisser une chance de se développer au noyau qu’ils ont avalés. Et là mes besoins étaient imposants. Non, pas imposés. À chaque nouvelle gentille automobiliste qui m’ouvrait sa portière droite je peaufinais mes propos. Je les aiguisais. Je les emmaillotais. Je les enrichissais. Non, ce n’était pas de la masturbation intellectuelle. J’écoutais aussi. Beaucoup. Ces différentes femmes avaient fait la moitié du chemin. Elles ressentaient que leur vie valait mieux que ce qu’elles en avaient fait jusqu’alors. Peut-être est-ce que je fus leur déclic, leur grain de sable, leur passe-partout, leur sésame. Peut-être pas. En tout cas, qu’est-ce qu’on a ri. De vraies gamines. Pourtant à l’époque je n’étais déjà plus toute jeune. Pas encore défraîchie, mais ridée. Les pattes d’oies, je trouve ça beau, mais quand je regardais mon cou je regardais derrière moi et chacune des années passées me semblait pauvre. Oui, c’est ça. Pauvre de moi !
Cette espèce de road-movie devenait de plus en plus un road-live. Cette vie était la mienne et je n’avais plus envie d’attendre qu’on me jette mes meilleurs sentiments, mes plus belles sensations à la figure dans des salles obscures ou bien installée confortablement sur mon canapé devant un écran petit ou géant, en stéréo ou en home-vidéo. Je n’avais plus envie de payer ma place aux spectacles de ma vie. Je devenais actrice ; l’actrice principale de ma vie. Plus d’intermédiaire. Plus d’attente. À moi les studios ! En tout cas, mes échanges verbaux fructueux m’auront au moins permis d’assumer mes blondeurs. J’étais loin encore du nu intégral et du naturisme. Mais je m’en approchais à chaque tour de roue. J’étais encore loin de ne m’adonner qu’aux activités strictement nécessaire à mes besoins animaux. Oh, comme j’aurais déjà voulu acquérir de nombreuses nouvelles connaissances. Cela m’aurait convenu, m’aurait plu, m’aurait enthousiasmé. Je n’étais pas encore prête. L’inertie s’imposait malgré ma volonté d’y échapper. J’avais faim ! Pas moyen d’y échapper. Pas de stop fringale ! Pas de pilules miracles ! J’ai demandé à descendre à une aire de repos. Ma meneuse, j’adorais les appeler comme ça ces généreuses automobilistes qui m’ouvrait leur portière droite et leur cœur… ma meneuse voulu venir avec moi. Nous sortîmes de la voiture afin, malgré moi, d'alimenter nos corps et la vertigineuse machine économique. Nous n’allions pas en rester là.
Mes entretiens avec les sans-abri étaient fructueux. En quelques jours j’avais noué des contacts solides et surtout instauré une confiance absolument nécessaire au bon déroulement de l’expérience. J’avais trouvé cinq volontaires dont un qui m’avait donné du fil à retordre. Son esprit était si aiguisé que j’avais envisagé comme une défaite l’impossibilité de le convaincre de participer à l'expérience cependant ma motivation avait eu raison de ses réticences. La plupart des gens qui m’accompagnaient désormais étaient relativement jeunes, entre vingt et trente cinq ans. Les plus âgés étaient trop attachés à leurs vies, à leurs milieux. J’étais déçu car certains étaient vraiment exceptionnels. Le goût de l’aventure leur semblait fade, insipide… Qu’importe puisque l’expérience avait pour but, justement, d’exalter les papilles ! Je reviendrai les voir plus tard avec des arguments irréfutables…
Le déménagement fut achevé en quelques jours. J’avais tout vendu au plus vite ce qui me permit de rentrer dans mes frais. Au final l’opération équivalait au troc de mes possessions contre une bâtisse dans La Creuse, le terrain ainsi que la grange et tout ce qu’elle contenait. J’avais eu la chance de trouver le lieu idéal. En effet la grange contenait des trésors : Une vieille 603 Peugeot ainsi qu’une dauphine et une traction avant. Dans un coin reposaient les carcasses de deux side-cars allemands datant du troisième reich. En plus de cela s’entassaient partout des objets hors d’âge tous plus utile les uns que les autres. J’avais convaincu les propriétaires de me vendre le tout, c’était la condition sine qua non pour que je leur achète la maison. Les seules choses que j’achetai en plus furent un panneau solaire de trois mètres sur trois et une pompe à eau électrique. Le coût de ces acquisitions étant financé par ce qu’il me restait de la vente de tous mes biens. Il me restait finalement l’équivalent d’un SMIC en espèce que je conservais précieusement.
L’expérience imposait l’évincement de la notion d’argent, ainsi le fait « d’échanger mon patrimoine » contre un autre était une garantie d’indépendance vis-à-vis du système. En aucun cas l’humanité ne pouvait se passer d’échanges. Ma démarche prenait alors l’allure d’un pied de nez au système capitaliste. Aucun profit, juste l’échange. Point barre.
Un autre fait remarquable de la négligence générale à l'égard des surdoués était l'attitude du monde politique face au phénomène. En fait, on peut résumer leur raisonnement à une posture sociologique, selon laquelle l'intelligence était liée à deux facteurs : travail (héritage chrétien) + milieu social (héritage historique et capitaliste). Ainsi, de la même façon qu'un fils de roi était destiné à être roi, un fils de pauvres idiots était destiné à être un pauvre idiot. De nombreuses batailles entre sociologues et psychologues se livrèrent sur le terrain de l'intelligence. Nous savons aujourd'hui que le milieu social est un facteur secondaire du développement de l'intelligence. Il est d'autant plus amusant de constater que, alors même que plusieurs expériences tentant de faire apprendre à des singes le langage des signes avaient donné des résultats extraordinaires, démontrant l'absence de logique héréditaire dans le phénomène de l'intelligence, aucune conclusion n'en fut tirée concernant le développement intellectuel des enfants, au grand bonheur des banques de sperme prêtes à vendre le liquide séminal des prix Nobel au prix de l'or en barre !
Alors même que, de manière très hypocrite, certains politiciens pleuraient la fameuse "fuite des cerveaux" (qui ne cachait, en somme, que les propres fuites du leur...), de l'autre côté, le black-out sur la condition des cerveaux qui restaient en France s'étendait d'année en année. L'orchestration la plus contre-productive restant celle organisée par les médias de masse autours d'émissions pseudo-culturelles permettant à chacun de tester son intelligence, en mélangeant dans un fouilli sans queue ni tête culture générale, maîtrise de la langue, logique, connaissances mathématiques et physiques, le tout dans des conditions de chronométrage insensées ! Et combien de sites Internet proposant pour quelques euros de faux tests de QI !
Pendant que Fleur, ma meneuse se refaisait une beauté aux toilettes pour femme de l’aire de repos de l’autoroute A10 entre Niort et Saintes, je remarquais à quel point nous étions conditionnées toutes les deux. C’est alors que j’ai décidé de changer d’identité. Pas officiellement. Par envie. C’est la plus belle des raisons. Cet instant fut un des plus importants de ma vie. J’aurais bien choisi Aleyna s’il ne m’avait pas fait penser aux accords commerciaux américains. Pourquoi pas Ambre ? Trop solaire ! Je préférais Iléana ! Iléana Sanayava ! Je ne sais toujours pas d’où je sortais tous ces a ? Ma meneuse ne comprendrait plus rien. Comme son toilettage la retardait, je continuais à réfléchir sur moi-même. Pas par égoïsme. Par charité bien ordonnée. On m’avait tellement bassinée avec la morale. J’avais du mal à en sortir. Je ne supportais plus le « Je pense donc je suis » et encore moins le « On me pense donc je suis ». La serveuse que j’observais depuis mon arrivée devait en être à « On me pense donc j’essuie ». Trop ! Je voyais bien qu’on lui en demandait trop. Et personne pour l’aider. Elle ne cessait de courir. Il fallait que je parle avec elle. Qu’elle puisse exprimer ce qu’elle gardait pour elle-même. Ma meneuse venait de me rejoindre. Nous parlâmes de la serveuse, sprinteuse, endurante, résistante, marathonienne aussi. Et qu’allait elle décrocher ? Je ne pouvais, ni ne voulais profiter de la situation. Au sein de notre assemblée nous ne faisons pas de prosélytisme. Nous ne détenons pas la vérité. C’est chacun qui la détient. Nous apprenons des autres. C’est essentiel. Nous échangeons nos valeurs, nos informations, nos peines et nos envies. Nous ne cherchons pas à convaincre. Nous vivons en collant au plus près de nos principes. En les mettant en applications. On arrête tout ça veut dire rester tranquille, afin de couper net le système nocif à sa base, mais surtout commencer à respecter nos vies et nos plus belles pensées noyées volontairement dans la cours à l'inutilité. Pensons ! Tout est là. Ça fait mal au début. Notre cerveau quitte son inertie et puise dans ses meilleures ouvertures d'esprit. Alors on peut commencer à se parler et sortir de l'inconscience individuelle et collective. Nous nous nourrissons de l’expérience des autres. Enfin prendre son temps et se lancer, ensemble, dans l'aventure de l'imagination créatrice de nouvelles techniques d’expression corporelles et spirituelles. Arrêter tout et se parler !
Nous partîmes un matin, la fleur au fusil, chargés comme des baudets. Direction la Creuse. J’avais réussi à trouver une camionnette auprès d’un ami qui se rendait justement dans le département. Il avait accepté de nous conduire à la maison. Nous prîmes donc place à l’arrière, entassés avec les chiens et le matériel. En effet Lucien et Jérôme possédait chacun un énorme molosse et ils avaient accepté de me suivre à condition que les toutous restent avec eux. Je n’y voyais vraiment aucun inconvénient, au contraire, l’expérience n’en serait que plus éloquente !
Ainsi nous arrivèrent dans l’après-midi sur le terrain. Il fallait trouver un nom pour ce lieu. J’avais proposé Christiania en référence au quartier libre et autogéré de Copenhague. Il serait toujours temps de renommer ce havre par la suite… L’expérience débuta immédiatement. Nous prîmes place dans la maison, et commencèrent à aménager les lieux. Nous nous rendîmes au village et j’achetai chez le fermier plusieurs poules et un coq, deux chèvres et un petit âne. De plus j’achetai des semences, des croquettes pour chiens ainsi que des graines pour les gallinacés. Enfin il me restait tout juste de quoi acheter un sac de 50 kilogrammes de farine, de la levure et du sel ainsi qu’un fusil de chasse avec des cartouches. J’avais bien négocié et surtout j’avais présenté toute notre bande aux habitants clé du village, le fermier et le boulanger. Je repasserai les voir tous les jours pour leur expliquer notre démarche…
Le soir venu nous étions tous dans la salle à manger et une première discussion était nécessaire. Mes amis étaient inquiets, ce que je comprenais sans mal. Nous étions paumés en pleine brousse, sans électricité ni eau courante. Certes leurs vies de sans-abri n’étaient pas faciles m’expliquaient-ils mais à Paris s’ils avaient faim ils trouvaient de la nourriture. Et puis ici il n’y avait pas d’alcool, ni de drogues ! Ils paniquaient, la pièce puait l’angoisse. Calmement j’entrepris de regagner leur confiance. Tout le succès de l’expérience reposait sur la confiance que je réussirai à instaurer entre nous. À l’opposé du système capitaliste où nous n’avons pas à nous soucier de la matérialité de l’argent il fallait ici se soucier de la matérialité des biens. L’individu qui possède un compte en banque, lorsqu’il à besoin d’argent il va à la banque. Il ne demande pas à la banque « SON argent ». Son argent n’existe pas plus que le mien ou le vôtre, il s’agit d’une suite de zéro et de un perdue dans les tréfonds d’un disque dur. L’individu qui « possède » de l’argent à la banque n’est pas inquiet car il sait que la banque dispose de suffisamment de moyen pour lui donner de l’argent là où il veut et quand il le veut. Cependant l’argent n’existe pas en tant que matière. Même un billet finalement n’est que fiduciaire. L’argent fonctionne car les gens ont confiance dans le système. Dès lors que la confiance quitte le navire les rats fuient aussitôt ! Il fallait que je leur donne confiance, que je les rassure. Si nous avions faim il fallait que nous ayons les moyens de nous nourrir. Si nous étions malades il fallaient trouver des remèdes. Si nous avions soif il fallait trouver de l’eau etc.
En fait cela s’appliquait également à moi. Je devais également me rassurer !
Je leur expliquais donc que nous avions largement de quoi manger. Demain, disais-je confiant, nous aurons des œufs frais et du lait de chèvre pour préparer du fromage. J’avais ramené des boîtes de pâtés que j’avais récupérées dans ma cave à Paris. Nous avions du pain pour ce soir et de quoi en préparer pour demain. La maison était équipée nous ne manquions de rien. Bientôt nous irions chasser mais avant nous devons monter le panneau solaire et la pompe à eau. Faire les travaux d’électricité et les tuyauteries. Nous devons retaper la maison. Labourer la partie agricole du terrain et semer avant le 15 pour rester dans les temps. Nous devons réparer les vieilles voitures et les side-cars. J’avais vu un alambic en bon état dans la grange nous devons le faire fonctionner et nous aurons de l’alcool. Et puis le fermier nous aiderait, etc. Pendant des heures j’occupais leurs esprits avec tous ces projets. Ils étaient motivés. Nous nous endormîmes souriants.
La serveuse accepta de boire un verre avec Fleur ma meneuse, et moi… après son service. Elle ne savait pas pourquoi. L’instinct de survie de son âme sans doute. Nous fîmes vite connaissance. Elle n’avait jamais entendu parler de l’assemblée. Ma meneuse trouvait utile de lui préciser certains éléments qu’elle avait appris les heures précédentes. Histoire que je rectifie ses propos si elle avait mal compris. Nous restâmes des heures à échanger nos points de vue. Le mari de la serveuse s’impatientait au bout du portable. Elle lui expliqua qu’elle avait retrouvée deux amies de longue date ce qui aurait pu être vrai tant nous étions complices toutes les trois. La conversation était en flux constant. Myriam, la serveuse nous invita chez elle afin de ne plus être dérangée par le bruit des clients. Avec Fleur, nous savions qu’elle était habituée au brouhaha. Lorsque nous arrivâmes chez elle, son mari était, un verre à la main, scotché devant la télé. Une série américaine remplaçait sa femme. Il nous fit à peine signe bonjour, et peine à voir. Il en était encore là. Nous le laissâmes et nous installâmes dans la cuisine. Nous passions du bon temps. Le moment arriva où il fallut crever l’abcès psychologique qui défigurait l’âme de Myriam. Elle n’attendait que ça. Parler de ses conditions de travail ! Aussitôt, elle accéléra son débit de paroles. « Aller vite sinon : virée !! Et si vous allez vite, la direction se permet de supprimer des postes. Le rythme du travail entraîne le rythme à la maison. Trop, c’est trop ! J’en peux plus. Je prends sur moi, une fois, dix fois. Je suis robotisée. Ça chauffe dans la tête. On s’accroche avec les chefs. On prend sur soi. On est humilié. C’est aussi pour faire peur aux autres. Et certains veulent faire leur place. Alors qu’il suffirait de se contenter de moins. On se déchire entre nous. Les fayots montent plus facilement que ceux qui disent la vérité. C’est à la tête du client. On est devenu du bétail. On s’acharne sur nous ! On souffre ! Un but : dépêche-toi ! Puis : Encore plus vite ! Et mieux ! Et puis quoi ? On n’a même pas le droit de dire qu’on souffre. On n’a pas le droit de parler. Alors dans ma tête je pense à autre chose. Enfin, j’aimerais. Je n’y arrive pas. Je me dis que je n’ai pas le choix. Je dois nourrir mes gosses. » Nous en revenions encore à ce problème qui nous assaillait depuis des millions d’années. La bouffe ! Se nourrir, se loger, se soigner. Nous en étions encore là ! Et à quel prix ! J’étais encore en train de faire mes classes au sein de notre assemblée. Et j’étais loin d’avoir pensé à tout. Je ne pouvais pas avoir réponse à tout ! Encore moins maintenant que je sais à quel point je ne suis rien sans les autres.
Je tiens à préciser un petit peu l’expérience. J’étais certes propriétaire foncier mais j’avais signé un bail qui garantissait pour une période de trois ans la location du bien à mes amis qui avaient signé le bail en retour. Pas de formalités ni de loyer mais une garantie pour eux de ne pas se faire escroquer. C’était à la limite de la légalité mais en cas de souci je m’étais arrangé pour que tous les problèmes me retombent dessus. L’assurance était souscrite en bonne et due forme et j’étais le payeur. De même pour les impôts. L’expérience devait se dérouler aux frontières de la légalité, non pas pour le plaisir de suivre scrupuleusement d’ineptes lois de bureaucrates mais pour limiter au maximum les tentatives futures du système pour faire échouer l’expérience. Hormis cela nous n’avions ni argent ni revenu. Juste nous. La plus grande des richesses vous vous souvenez ? Juste nous pour refaire à neuf la maison et le jardin. Juste nous pour travailler dans le champ et s’occuper des bêtes. Juste nous pour subvenir à nos besoins.
Pour l’instant nous c’était six personnes. Notre ambition était de faire évoluer ce nombre à la hausse. Nous déployions donc des trésors d’ingéniosité pour amener les habitants du village à nous aider. En échange de quoi nous les aidions évidemment. Nous avions commencé doucement en proposant nos services pour vider les greniers et les granges. Nous avions demandé au fermier de nous aider pour le champ en échange de quoi il pourrait se servir dans l’excédent de production. Nous avions dépêché Lucien observer le boulanger pour qu’il apprenne comment faire du bon pain, des viennoiseries et des pâtisseries. Jérôme s’occupait dans l’atelier du garagiste, il était passionné de mécanique, ça tombait bien. Le garagiste nous prêtait des outils en échange de quoi nous lui amenions parfois des œufs parfois du pain…
Je ne souhaitais pas non plus revêtir un costume de gourou. Je m’efforçais d’expliquer aux gens que nous étions solidaires. Que personne n’était chef de quoi que ce soit et que notre maison était ouverte aux quatre vents. Notre but était de retrouver une harmonie oubliée au sein de l’humanité. Au fur et à mesure que le temps passait les habitants du village avaient de plus en plus confiance en nous. Il suffisait d’une chose qui les surprennent pour qu’ils révisent leurs jugements. Une fois deux magnifiques vaches d’un éleveur voisin s’étaient enfuies et s’étaient retrouvées dans notre jardin. Nous les lui avons ramenées. Il nous avoua que même ses amis ne les lui auraient jamais rapporté mais l’auraient juste prévenu par téléphone. Il apprécia notre geste et ses craintes envers les étrangers aux mines patibulaires s’estompèrent.
À chaque fois nous faisions le maximum pour faire comprendre aux gens qu’ils pouvaient compter sur nous. Que ce soit pour porter des choses lourdes, pour travailler, pour discuter etc. Lorsque nous le pouvions nous invitions tous les gens que nous connaissions et mes fidèles amis étaient à la hauteur de la tâche à accomplir. Je les ai rapidement vus changer. Ils avaient repris confiance en eux et en tout ce qui est étranger. Comme j'avais emmené le contenu de ma bibliothèque nous lisions des livres le soir ou la journée lors de nos pauses. Un soir, deux semaines jour pour jour après notre arrivée j'ai demandé si quelqu'un souhaitait rentrer à Paris ou quitter Christiania. Personne. Même Ernest et Matthieu, les plus atteints par l'alcoolisme, se sentaient bien. Ils avaient compris que l'alcool ils pouvaient le trouver encore plus facilement qu'à Paris. Et surtout ils en avaient moins besoin et puis nous étions là pour les soutenir ! Ils m'avouèrent être heureux.
Myriam continua d’être serveuse afin de rester auprès de la famille qu’elle avait fondée. Elle aimait son mari et ses enfants. Parmi les nouvelles idées aux quelles elle avait accès, celle qui la fascinait le plus était ces fast-foods-musées, magasins-musées, et ces usines-musées. Elle aurait donné beaucoup pour voir ça dès le lendemain. Elle entra en contact avec un des groupes de l’assemblée de sa ville, juste pour voir, comme elle disait. Bien sûr, nous restâmes en contact.
De notre côté, Fleur et moi, repartîmes sur l’autoroute. Malgré le détour, Fleur m’accompagna jusqu’à Toulouse. On s’entendait très bien ! On se parlait très bien aussi ! J’eu, pas longtemps, quelques remords lorsque nous arrivâmes à mon nouvel appart provisoire. Celui de l’hôtesse d’accueil à qui j’avais laissé le mien d’appart. J’espérais qu’elle ne fut pas déçue par le standing. Nous n’avions pas les mêmes moyens. Je lui avais noté les informations utiles concernant les lieux et les horaires des médecins, pharmacies et commerces.
Une fois sortie d’une bonne douche, Fleur et moi passâmes le reste de la journée à discuter sur le grand lit en osier de forme circulaire. Était-ce juste de l’excentricité de base de la part de l’hôtesse, ou bien prenait-elle plaisir de ne pas faire comme les autres ? En tout cas, Fleur et moi en avons eu du plaisir sur ce lit. Que de fous rires ! Que de moments riches ! Et quelques joutes verbales aussi, pour le fun. Après une courte nuit reposante et un petit-déj onctueux, nous cherchâmes la télé, histoire d’avoir un bruit de fond. Notre hôtesse était plus avancée que nous ! Elle ne possédait pas de télé. Ou alors elle l’avait emportée ! Alors nous mîmes l’ordinateur en route. L’hôtesse avait une connexion Internet en état que nous allions optimiser. Quel prodige, ces centaines de millions de cerveaux qui se vident de tous leurs rembourrages de crâne. J’étais naïve et novice en ce domaine, comme dans beaucoup d’autres. Alors j’apprenais comme tous les membres de l’assemblée. Fleur m’aida sans rechigner bien qu’elle avait la théorie quantique qui l’attendait. Et ensuite elle passa sa journée à relire Platon dans le texte maintenant qu’elle avait appris le grec classique.
Ma première idée avait été de discuter sur des forums. Le niveau me désolait. Il y en avait sûrement de qualité, que je n’arrivais pas à trouver. Pendant que dans ma tête je cherchais d’autres mots plus proches de mes idées afin de lancer des débats sérieux, j’ai installé le programme BOINC dont Fleur m’avait parlé. Elle avait appris son existence grâce à Wikipédia. Elle m’avait tellement expliqué les moindres détails par lesquels elle était passé que je su me débrouiller seule. Ah, j’étais fière de moi. Mon projet préféré était Word Community Grid. Sans troubler la connexion, l’ordi était utilisé à distance pour accélérer des programmes de recherches humanitaires d’organisations publiques ou à but non lucratifs. Ça me plaisait ! De plus tous les résultats étaient versés au domaine public. Le concept correspondait à l’état d’esprit de notre assemblée. Pendant que cette aide oeuvrait discrètement je me reconnectais sur les forums. Mais se parler. Pour dire quoi ? On a rien à se dire mais on a le temps de le chercher. On va trouver des choses qui n’ont jamais étaient dîtes.
La pratique des attaques miroirs devait se développer par contamination lente. Aucun mot d'ordre. Aucune vitrine sur Internet ou par voie de tractage. Ce genre de pratique de la nuisance civile (et non pas de la gentillette désobéissance) ne pouvait pas être coordonné, ni intellectualisé, ni revendiqué comme porteur d'un message clair et identifiable pour les mass medias. La nuisance civile n'était pas destinée à faire réagir la redondante "société civile". Elle avait pour unique but d'instiller un message dans l'esprit étroit des représentants de l'ordre. Un message du type : "Hé, les gars, on est là, et on va pas se laisser faire. Vous pouvez commencer à chier dans vos froques."
Après la première action du groupe, nous avons pris un temps pour analyser les retombées de celle-ci. Elles furent quasi-nulles. A part un ou deux articles sur le web mentionnant rapidement les faits, personne en dehors du groupe ne semblait reprendre la balle au bond. C'était un luxe : nous avions le choix. Soit continuer ce type d'action, jusqu'à ce qu'il prenne place dans l'organisation de la mobilisation de certains manifestants "réguliers". Soit lancer une autre action, d'un degré équivalent ou supérieur de nuisance, tant que les forces de l'ordre et les medias ne faisaient pas attention à nous, de manière à mettre en place une panoplie d'actions propres à renverser de manière beaucoup plus conséquente l'incroyable inégalité du rapport de force avec les autorités.
C'est ainsi que nous décidâmes de mettre provisoirement les attaques miroirs de côté pour lancer l'action "Nettoie ta merde".
Avec l'action Nettoie ta merde, nous franchissions une limite de plus : celle de la bienséance bourgeoise. Sans aucune attirance pour la scatologie, nous ne faisions qu'utiliser le matériau le plus répandu dans les rues des grandes villes, dans les quartiers des plus riches, où ceux-là même qui nettoyaient les trottoirs pendant leur travail venaient ensuite défiler pour le dénoncer.
A l'époque il était question de nettoyer au karcher les zones où sévissaient le plus les "rebuts" de la société. Au sens "propre", c'était les gens de ces quartiers qui employaient les karchers pour nettoyer les trottoirs des merdes de chiens de ceux-là même qui les ghettoïsaient. Au sens "figuré", c'était les CRS et autres para-militaires, aux visages bien "de souche", qui avaient pour tâche de nettoyer au karcher les merdes des ghettos. Et c'était les mêmes CRS auxquels étaient confrontés les manifestants. Manière de dire que, au moment où il faut "apaiser" une manifestation, n'importe quel individu du mauvais côté de la barrière est considéré comme une merde à nettoyer.
Bien évidemment, nous savions que ceux qui étaient en première ligne n'étaient pas les pires oppresseurs. Qu'au-dessus de ces bourreaux, il y en avait d'autres, en général en col blanc plus qu'en uniforme bleu marine. Mais si nous leur balancions à la gueule ces véritables étrons, préalablement humidifiés pour que l'odeur puisse agir malgré leurs combinaisons, nous le faisions d'abord pour leur rappeler la différence entre le "propre" et le "figuré". Et cela d'avantage dans l'espoir d'un ricochet, d'un remue-ménage en haut lieu, que par simple envie de vengeance ou d'agression.
La limite franchie eu des répercussions immédiates : au nom de la respectabilité du mouvement, au nom de la crédibilité de la revendication, au nom du fameux "dialogue" hypothétique, et surtout illusoire, avec le gouvernement, il s'est aussitôt trouvé de bons citoyens prêts à nous dénoncer, tant l'affront fait à la morale par ces quelques déjections canines jetées à la face de l'Ordre remettait en cause le cadre de vie et d'action de la majorité des petits bourgeois et autres pseudo-prolétaires se pavanant la banderole au cul et la peur au cerveau.
Au bout de trois semaines les travaux avaient bien avancé. L’électricité fonctionnait bien et nous avions récupéré toutes les vieilles batteries du garagiste. Leur capacité était réduite de moitié mais comme nous en avions une vingtaine cela nous permettait de tenir pendant dix jours sans un rayon de soleil. L’eau courante était un immense confort et grâce à un filtre gentiment offert par Étienne le fermier nous avions une eau pure et au goût agréable certes encore chauffée par le soleil ou le feu de la cheminée… Le champ était labouré et les semis avaient pris. Nous avions remis en ordre le potager à côté duquel nous avions installé la basse-cour. Les chèvres et l’âne s’occupaient de tondre l’herbe de l’immense jardin. Dans la maison une chambre était finie. Nous avions récupéré les matériaux ça et là et nous étions plutôt doués de nos mains. Le résultat n’avait rien à envier à ceux qu’obtiennent les professionnels ! Cependant l’ambiance devenait malsaine. Les tensions devenaient palpables. La vie ensemble n’était pas facile. La jalousie, les sentiment d’injustice et d’iniquité étaient autant de fléaux pour notre assemblée. Il fallait remettre les points sur les j ! La phase deux de l’expérience devait commencer.
Je convoquais tout le monde pour une grande soirée autour d’un feu à la belle étoile. Nous étions neuf. Trois personnes du village s’intéressaient de près à notre action et souhaitaient être présentes. Nous nous en félicitions ! La soirée passa très vite. Nous avions décidé de mettre en place quelques règles. Ces dernières je les avais auparavant inclus dans l’expérience. Tout d’abord un cercle fut tracé dans le jardin. Une arène pour résoudre les conflits. Les règles étaient simples, si plusieurs personnes ont un différent et qu’ils veulent se confronter physiquement il le règle dans l’arène. Pas de coups, juste le droit de pousser ou de porter son adversaire. Obligation d’entrer pieds-nus et torse nu dans l’arène sans armes. Le vainqueur est celui qui fait sortir en premier l’autre du cercle. La dernière règle concernant l’arène était la présence d’un de nous, extérieur au conflit, qui servirait d’arbitre. Le soir même l’arène était étrennée ! Pas de risques de dérive ou de blessures grave. Tout le monde avait adhéré à l’idée avec joie. Ca fait du bien de se défouler, ça évacue les tensions et les adversaires dans l’arène redeviennent amis dès qu’ils en sortent. Nous avions également définis nos buts. En effets pour qu'un groupe soit soudé il est impératif que tous les individus du groupe partagent un ou des buts communs. Or trouver des buts communs n'est pas une mince affaire. Nous mirent trois jours pour écrire sur un grand tableau quelques lignes. Le seul but commun que nous avions définis était "La recherche de l'excellence, de la qualité".
Un appel de Myriam sur le portable de Fleur. Elle voulait parler des fast-food-musées, des magasins-musées, et des usines-musées. Cette idée la tarabiscotait. Elle voulait tout savoir sur ce concept. Le moindre détail. Je me devais de lui expliquer ce que les membres de l’assemblée qu’elle côtoyait devaient lui dire : c’est à chacun de s’approprier intellectuellement les idées. Les faire siennes pour les compléter, les brusquer, les caresser aussi. Son problème n’était pourtant pas là. C’est juste qu’elle ne voulait pas qu’un détail concernant ce concept lui échappe. Parce qu’elle, elle ne cessait d’y penser. Elle s’imaginait seule, ou en ma compagnie et celle de Fleur par exemple, en train d’apercevoir pour la première fois l’un de ces nouveaux musées. L’émotion serait à son comble. Elle sentirait ses jambes ne plus la soutenir. C’est pour cela qu’elle préférait que l’on soit à ses côtés, même en rêve. Ainsi nous la soutiendrions. Après quelques encouragements elle marcherait devant nous d’un pas plus sûr. Elle entrerait gratuitement, comme tout un chacun, alors que pour une fois elle aurait aimé se payer ce luxe. Et là elle contemplerait son ancien lieu de travail, l’ancienne aire de repos de l’autoroute A10, entre Niort et Saintes. Elle aurait un choc qu’elle arriverait à surmonter. Elle se voudrait forte et y parviendrait. Et là, elle pourrait enfin savourer sa présence en ce lieu, transformé en musée comme tous les anciens lieux commerciaux et industriels. On y lirait les courtes notices expliquant à quoi servait chaque objet. On y lirait aussi quelques grandes pancartes explicitant les conditions de travail, les heures de souffrances muettes, les réprimandes hiérarchiques exacerbées par la compétition entre chaque employé. Myriam pleurerait, c’est sûr. Elle pourrait enfin ressentir profondément les sentiments qu’elle avait expurgés lorsqu’elle y travaillait encore. Le sourire lui reviendrait vite. C’était l’un des nombreux rêves dont Myriam me faisait part. Elle les savourait ses rêves. Elle les ressentait physiquement. Qu’aurais-je pu lui apporter de plus ? C’est elle qui me montrait à quel point cette idée de transformer les anciens commerces et usines en musées ne pouvait être que bénéfique. Oh, bien sûr, il fallait penser à savoir comment se nourrir en conséquence. Myriam et moi savions que d’autres membres de notre assemblée y réfléchissaient. En cela nous leur sommes encore reconnaissantes.
PQ et tutti quanti ! Je vous expliquerai pourquoi c’était comme ça, qu’à la fac, me surnommaient mes étudiants… enfin pas mes étudiants. Certains étudiants. Ceux qui suivaient mes cours en tout cas… enfin pas mes cours. Les cours que je donnais… que je vendais, puisque j’étais rémunéré. Il faut voir les choses simples avec un autre angle. Il faut se décaler. Ne pas toujours prendre la tangente et s’assumer ! Je fus longtemps légaliste. Maintenant je sais que certaines lois sont illogiques, et qu’il faut lutter contre elles et prouver qu’elles sont nocives à la société sans que le remède soit pire que la maladie. Certains d’entre nous au sein de l’assemblée appellent ça « Faire un pas de côté » J’avais commencé par sonner chez mon voisin de palier au lieu de sonner chez soi. Il m’a envoyé bouler. Alors je suis allé sonner chez son voisin. C’était une voisine en fait. Elle m’a envoyé bouler. Il n’y a qu’un papy qui m’a répondu. Un être étonnant. Il m’a beaucoup apprit ! Je vous parlerez de lui une autre fois. Pourtant je ne peux m’empêcher de vous préciser qu’il était homosexuel. C’est contre nature ? Non, c’est contre la morale d’aujourd’hui ! Et les animaux s’en tapent d’être contre nature. Les singes, les dauphins, et même les animaux domestiques sont spécialistes en ce domaine. La plupart sont bisexuels. Et ça ne gêne personne. Et on les regarde, et on s’en amuse, et on le sait… mais on finit par affirmer quand même que l’homosexualité est contre nature. En fait, elle est, aujourd'hui, considérée contre nature que pour les humains. Question de culture ! Ce genre de réflexion m’a permit de me décaler, de mieux me rendre compte de certaines absurdités quotidiennes. Qu’avons-nous besoin d’axe de baromètre ! Qu’avons-nous besoin de mercure ? Super ! Chacun son baromètre ! Ouais ! C’est ça le bonheur ! Le must reste l’hygromètre ! Ah, l’indispensable hygromètre ! En plus de cette surabondance de biens de consommation, nous sommes victimes et coupables d’un flot inextinguible d’informations en tous genres. Plus personne n’arrive à suivre, même ceux qu’on appelle les grands de ce monde, malgré leurs innombrables conseillers, même les directeurs littéraires, même les agences de presse qui cherchent sans cesse à optimiser ce trop plein. Personne ne parvient à endiguer ces flots. Et puis en plus on veut être partout, rapidement. Et l’on n’est nulle part vraiment. Cependant tout ceci n’est rien comparé à l’individualisation, à la désolidarisation, à la déshumanisation. Nous étions ensemble sur la même planète Terre et, malgré le « progrès », nous nous enfermions de plus en plus au plus profond de notre être. Nous ne pouvions en rester là !
Au milieu de ses bouquins, Fleur cogitait. Et plutôt bien ! Tout était parti de l’idée de l’An 01. Oh, ce n’était pas la sainte-bible de notre assemblée. L’An 01 s’octroyait l’avantage d’être notre meilleure référence. L’ultime source commune. Nous savions que chacun avait la possibilité d’accéder à son propre an 01, à sa propre révolution interne. L’idée de Fleur était de récupérer l’An 01 avant qu’il ne soit récupéré par le système, par les religions ou par quiconque trahirait son esprit. Nous voulions donc acquérir ses droits de propriété afin de les faire passer dans le domaine public, et de le donner comme certains donnent la Bible. Sauf que nous ne voulions pas dominer avec nos idées, nous ne voulions plus subir. Nous ne voulions pas convaincre, nous voulions montrer. Nous ne voulions pas penser pour les autres, nous voulions que les autres nous aide à penser. Nous ne voulions pas aimer comme on nous aimait, nous voulions être respectés comme nous respections. Il fallait concrétiser cette idée. C’est ainsi que nous prîmes contact avec un avocat, membre d’un groupe, oeuvrant à Toulouse, dépendant de notre assemblée. Il habitait rue des Frères Lion. Une fois là-bas, il nous expliqua que l’impact de l’assemblée était encore faible. Très faible à l’époque. « Ici ça grévouille encore avec difficulté ! » Son sujet de prédilection était les moyens de transports. Il voulait limiter au strict nécessaire le nombre de voitures, camions, avions, bateaux. Tous les véhicules motorisés. Il était écoeuré par le nombre de morts par jour. Surtout dans les pays sous-développés. « Pourquoi ne pas fabriquer que le nécessaire et puis reprendre sa vraie vie, cultivée, jouisseuse, naturelle ? Parce que nos corps et nos âmes sont victimes de notre fainéantise intellectuelle. C’est comme ceux qui réclament des réformes. On veut toujours partager l’argent des autres ! » Ses réflexions nous emmenaient en des territoires inconnus de nous. Nous nous y laissions transporter sans ménagement. Puis, une fois que nous avions assimilé les grandes lignes nous commençâmes à débattre et à revenir sur des pensées plus proches de nos propres cogitations. Nous débattions sur les questions de bases que sont les trois actions suivantes : se nourrir, se soigner, se loger. « Je ne veux pas me disperser, nous dit-il. Je m’y attaquerais lorsque j’en aurai fini avec les transports. Maudites voitures ! Quant à cette merveilleuse idée d’acquérir les droits de l’An 01 la seule solution est de contacter les ayants droit. Je ne peux pas vous aider tant que vous ne connaissez pas leur position. » Hé bien, il ne nous restait plus qu’à aller prospecter comme de vulgaires commerciaux. Et là, ce n'est pas notre acharnement qui a manqué. Pendant plusieurs années nous avons tenté de convaincre les ayants droit que vendre l'An 01 trahissait ses idées maîtresses. Nous nous battions contre un mur. Pourtant, sans le savoir, nous n'étions pas les seules à tenter ce coup. C'est lors de joutes juridiques que nous fîmes connaissances de personnes de l'assemblée plus expérimentées en ce domaine. Quelques unes dont Fleur et moi, malgré tout, continuons de nos jours, ce combat que nous pouvons encore gagner. Les autres préférèrent rejoindre le groupe qui débattaient avec passion et arguments, depuis avant même sa création, sur la consommabilité du présent livre d'or intitulé NOUS. Certains avaient déjà leurs slogans : « N'achetez pas NOUS ! Vivez le ! » Ceci est notre force ! La diversité refléxive et agissante !
Peu à peu, inconsciemment, les sentiments néfastes et les jugements s’estompaient dans l’esprit de chacun. Nous avions mis en place un système d’achat a priori. En effet nous avions la possibilité d’organiser des échanges. La difficulté reposait sur le fait que l’expérience se déroulait dans un système propre qui fonctionnait parallèlement au système économique capitaliste. Les deux systèmes n’étaient pas miscibles, pire aucunes interactions entre eux n’étaient possibles directement. Il fallait passer par un intermédiaire. J’avais demandé à tout le monde s’il ne manquait de rien. Malgré leurs dispositions spirituelles favorables certains avouèrent manquer de certaines choses. Fabrice aurait bien dépensé son salaire pour acheter une guitare. Jérôme souhaitait un poste stéréo pour écouter des disques compacts. Quant à Boubacar la présence féminine lui manquait terriblement, nous étions depuis plus d’un mois entre hommes et les villages alentours n’étaient pas très fréquentés ce qui rendait les rencontres ardues. Nous avons donc instauré le principe d’achat a priori. Tout le monde pouvait dépenser un salaire imaginaire comme il le souhaitait dans l’immense magasin de son esprit. L’important n’était pas de posséder de suite mais de savoir posséder potentiellement. Cela nous imposait la création de produits qui pourraient être revendus ou échangés afin d’obtenir ce que nous ne pouvions pas encore produire. Lucien avait un talent pour tailler le bois qui m’époustouflait ! J’avais contacté un ami décorateur à Paris et l’avait invité à venir voir quelques créations, notamment une poutre sculptée de toute beauté. Il l’acheta immédiatement ! Nous partîmes de suite faire nos emplettes et le soir c’est au son de la guitare que nous passâmes la veillée. Le lendemain ceux qui souhaitaient s’évader un peu retournèrent à Paris. Seul Lucien resta avec moi. Deux jours après ils revinrent tous et même plus. Trois femmes les accompagnaient. Elles avaient été séduite par l’expérience et elles avaient quitté leurs tentes parisiennes. Nous étions maintenant douze. Du côté du garage la traction était presque en état de marche, elle pourrait être revendue un bon prix. De quoi satisfaire les envies de chacun. Pour l’instant les envies justement restaient extérieures au domaine du futile. De toutes façons certaines choses étaient bannies de l’expérience, comme la télévision par exemple…
Nous mîmes sept mois pour finir la maison. Enfin il restait quelques détails à peaufiner mais le principal était fait. Le terrain était aménagé, le toit refait, les chambres aménagées, les combles isolés, la cuisine fonctionnelle et nous avions même récupéré un chauffe-eau à gaz que nous faisions fonctionner avec une bouteille de butane. Les habitants des villages alentours nous connaissaient tous et nous entretenions d’excellents rapports. Nous subvenions à nos besoins grâce à notre production. Soit directement, soit indirectement, via la vente d’objets artisanaux en bois sculpté ou encore des véhicules que nous remettions en état.
J’avais convaincu Étienne de me laisser le mandat de maire du village qu’il briguait. Les élections approchaient et comme toujours depuis trente deux ans il était le seul candidat à la mairie. Cette année je voulais me présenter. J’avais démarché tous les habitants et ils me faisaient confiance. Étienne aussi et de toute façon je lui avais garanti qu’aucune décision ne serait prise sans son approbation. Mon expérience politique était en tout point comparable au néant. Je n’avais pas la prétention de faire un bon maire pour cette commune en particulier. Cependant je pensais avoir la carrure pour assumer ce rôle. Le but de ma démarche était de profiter du système tout en continuant l’expérience. Si j’étais élu l’État me verserait une rente qui permettrait d’alimenter le système d’échange a priori. Et surtout je pourrais quitter Christiania puisque je disposerais d’un logement de fonction à la mairie. Un studio tout équipé à l’étage. La phase trois de l’expérience allait bientôt débuter. Il était temps de quitter mes amis et de les laisser prendre les rennes.
Je n'étais pas indispensable, je ne l’ai jamais pensé. Le principal était fait. Tous avaient compris qu’ils étaient capables. Qu’il ne tenait qu’à nous de construire nos vies. Le monde est ce que nous en faisons. Cette phrase avait sous nos yeux pris tout son sens.
Nous étions en contact avec des associations qui se chargeaient de l’insertion des jeunes en difficulté. Les échanges étaient fructueux, la plupart des jeunes qui venaient en stage chez nous ne désiraient que rester. Des sans-abri venus de Paris grâce au bouche-à-oreille venaient régulièrement grossir nos rangs si bien que nous devions installer les tentes dans le jardin pour loger tout le monde. Il fallait tout de même limiter l’immigration car nos réserves de nourriture étaient limitées mais nous n’imposions volontairement aucune exclusion. Les gens comprenaient d’eux-mêmes qu’ils devaient trouver leur voie. Ils devaient propager le mouvement aux quatre coins du monde. Ils devaient contaminer tel un cancer le système.
P. Q. et tutti quanti. Avec un tel surnom, chacun se souvient de moi. Afin de démontrer et démonter l’absurdité économique actuelle, je limitais mes théories à un seul produit indispensable de nos jours en Occident. J’enseignais l’économie P.Q.niaire. Vous comprenez les étudiants maintenant ! Donc, à ma peau basanée, j’ajoutais un fond d’accent italien. Quelques étudiantes craquèrent. Il y avait erreur sur la marchandise. Après avoir vaincus les premiers rires, je pouvais commencer la théorie.
Je commençais chaque année par le même exercice. Calculer pour un foyer moyen français le nombre de rouleaux de papier de toilette utilisés par an. Et convertir ce résultat en mètres de papier par seconde. Ensuite je leur demandais d’en déduire l’accélération de la déforestation que cela engendré sachant que moins de 10% du papier étaient recyclés. Une fois l’immersion économique aux implications écologiques mondiales bien ancrée, je précisais qu’il ne serait pas question de carré, ni de disque démaquillant. Pas plus que de lingette, de serviette hygiénique, de couche pour bébé, ou de couche pour personnages âgées. « Le papier toilette, disais-je, nous occupera toute l’année ! Il y a de la matière ! » Au début, certains ne me croyaient pas sérieux. Ils déchantèrent vite ! Le cours était aussi dense que possible. Il ne fallait donc pas trop perdre de temps si je voulais boucler le sujet en fin d’année.
Alors, je me lançais. « Le papier toilette sert à se nettoyer les parties génitales et l’anus. Dans cet ordre ! » Un peu d’hygiène ne fait pas de mal. Ensuite je délirais sur l’épaisseur, le format. Je survolais les distributeurs de papier afin de consacrer plus d’attention à la matière précise du produit et à toute la technologie nécessaire à sa fabrication. Je faisais alors mon numéro sur les magazines ‘people’ que l’on ne pouvait même pas recycler sans se salir les mains. C’était de mauvais goût ! Et j’adorais ça ! Je redevenais sérieux en définissant les zones géographiques utilisant le papier toilette en y ajoutant un petit historique. Ensuite je détaillais l’éventail des autres cultures et de leurs différentes solutions trouvées à la merde qui reste collée au cul. Quel mauvais goût j’avais ! J’en étais encore au pipi-caca.
Ensuite j’ouvrais une grande parenthèse sur le gaspillage d’eau potable qu’engendraient les water-closets occidentaux. Autre problème de culture ! Je détaillais le principe des toilettes sèches qui auraient permis d’éviter, aussi, des pollutions provenant de produits débouchant les canalisations. Différents systèmes pouvaient être utilisés, mais comme ce n’était pas le cas, et comme cela ne résolvait pas le problème du papier toilette, je passais au chapitre suivant du cours : V€ndr€ ! Je parlais de cette nouvelle technique de marketing qui s’appelait le buzz. Parler du produit avant même sa sortie ! Le bouche-à-oreille était parfois plus efficace que le bon vieux matraquage publicitaire, qui suivait inconditionnellement. Une autre consistait en l’impression de motifs attirant l’œil : toiles de maîtres, des blagues, des BD, des livres libres de droits d’auteur. Tout y passait ! Enfin jusqu’à ce que les religions s’en mêlent. Attention de ne pas froisser les béatitudes religieuses ! Surtout avec un rouleau de PQ ! Le Bureau de Vérification de la Publicité y veillait pour nous ! Le merchandising religieux avait atteint ses limites.
En fin d’années j’envisageais l’avenir du moment. Oh, j’étais inondé de nouveautés toujours plus débiles les unes que les autres. V€ndr€ ! Il faut du neuf pour aguicher le client ! L’humidificateur de papier toilette a toujours eu ma préférence. Il y avait aussi la télé dite intelligente, placée bien en face du siège, qui s’allumait et s’éteignait grâce à des détecteurs infrarouges. Et le sèche-siège. Oui, dans ce cas siège veut dire fessier. Le parfumeur plus qu’intelligent qui vaporisait proportionnellement à l’intensité des odeurs. Là, je me lâchais ! Et je terminais toujours mon cours par une blague. Elle était déjà connue à l’époque mais je l’adorais celle-là : une derrière (ah ! ah !) de mauvais goût ! « Quel est le point commun entre un prof qui commence sa retraite, et des hémorroïdes. » Lourd silence pesant des tonnes. « Ils sortent tous les deux du corps en saignant. » Ainsi le monde subtil et merveilleux du papier toilette me permettait de délirer tout en démontrant les innombrables et dangereuses absurdités d’un geste quotidien qui, dorénavant, poussait à la réflexion. Dès le second cours et cela jusqu’au dernier, je demandais aux étudiant(e)s de trouver d’autres produits, d’autres matières à penser. Ils m’assiégeaient avec leurs propres expériences, leurs propres trouvailles, leurs propres théories. Plus ils se montraient volontaires, perspicaces, inventifs, et plus mon plaisir se décuplait. Je ressentais alors l’utilité de mon boulot d’enseignant !
Vous vous êtes peut-être demandé ce qu'il était advenu de mon petit paquet de mouchoir bleu perdu au milieu de mon caddie de denrées jaunâtres ? Le livre d'or commence à être pas mal utilisé, alors évidemment, il faut faire des petits retours en arrière pour ne pas perdre le fil... Quoi qu'il en soit, cette première expérimentation supermarchée n'eut pas le retentissement que j'espérais. En un sens, je pris conscience plus tard que cela m'avait permis d'aller plus loin, piquée au vif par cette vulgaire fin de non-recevoir mon petit grain de sel dans les rouages de la grande distribution. Le plus dur fut de supporter le regard interrogateur et dubitatif des autres consommateurs qui faisaient la queue à la caisse autour de moi. Beaucoup m'ignoraient seulement et simplement. D'autres riaient sous cape. J'espérais surtout qu'aucun néo-vichyste n'irait signaler mon cas à un agent de sécurité avant que je puisse poser mes premiers paquets de cadmium sur le tapis roulant de ma caissière. La question que je me posais à ce moment clé était quelque chose comme : "Est-ce que je bénéficie de l'immunité consumériste à partir du moment où j'ai posé au moins un article, ou seulement lorsqu'ils sont tous sur le tapis roulant ?" Tout ce fromage pour si peu, franchement ! Mais bon, il faut bien commencer à un niveau ou à un autre...
Lorsque Christine m'adressa son morne bonjour agrémenté d'un sourire purement technique, j'arrivais à peine à la regarder en face, et j'étais incapable de prononcer la moindre syllabe. Incapable aussi d'enfourner le moindre bout d'emmental dans un sac en plastique, mes yeux restaient fixés sur le petit paquet bleu qui s'approchait inexorablement du petit lecteur de codes barre rouge de Christine. Il y avait un code barre sur mon régime de bananes sous célophane, sur mes assiettes en carton ambre, sur mon jus de citron, sur mes plaquettes de chocolat dorées, sur ma poche de pamplemousses, sur mes bloc-notes et ma patafix, et sur tout le reste. Il n'y avait PAS de code barre sur ce petit paquet de mouchoir bleu, et j'espérais bien que Christine me pose LA question : "Vous l'avez trouvé comme ça dans le rayon, ou bien ça faisait partie d'un lot ?", à laquelle je mentirais : "Non, je l'ai trouvé comme ça." afin qu'elle fasse appel à un collègue pour aller vérifier, qu'il lui confirme que les mouchoirs sont vendus par lot, et qu'elle me dise qu'elle le garde si je ne veux pas acheter un lot complet. Je n'eus pas le temps de me remémorer tout mon scénario en tête, Christine était en train de prendre de sa main droite le petit paquet, et restait interrogative. Oh, cela n'a pas duré plus d'un quart de seconde. Quart de seconde qui, bien sûr, m'a paru au moins une heure. Puis, tout benoîtement, elle se tourna vers moi en déclarant "Vous avez oublié votre paquet de mouchoirs."
J'avoue, j'ai été complètement prise de court par ce minable déni. D'abord, la déception me submergea et ne me permis pas de répondre autre chose qu'un petit oui gêné. Ce trouble dura jusqu'au moment du paiement, qui, d'un coup, me fit énormément plus mal que si j'avais pu faire mon petit numéro. Ce n'est qu'en sortant du supermarché que la colère pris le dessus. LA CONNASSE ! Elle l'avait fait EXPRÈS ! Elle n'avait pas envie de se faire chier à vérifier que j'avais pris le paquet dans le magasin, parce que ça ne valait pratiquement RIEN. Avec le recul, je me suis dit qu'elle avait dû se douter que je cherchais à attirer son attention sur ce paquet avec mes différences de couleurs, parce que j'étais une emmerdeuse. Et elle m'avait matée ! Et moi, toute aussi CONNE, incapable de trouver la bonne répartie ! En fait, je n'avais qu'à m'en prendre à moi-même, à mon manque de préparation et d'à-propos, à mes lacunes en improvisation, à ma timidité, tout simplement ! Heureusement, ma fierté a pris le dessus. Et j'ai décidé de recommencer, et de ne pas me laisser faire.
Le système d’achat a priori commençait à montrer ses limites. Les tensions revenaient polluer l’ambiance. Le problème était que nous n’avions pas d’ouverture sur le monde. Notre production ne suffisait de plus pas à satisfaire toutes les envies. La demande devenait supérieure à l’offre. Quelle horreur de parler ainsi ! Lorsque quelqu’un achetait a priori quelque chose les autres en fixaient le prix. Ce qui semblait utile pour tous ne valait quasiment rien et ce qui semblait futile valait une fortune. Les débats étaient houleux ! L’expérience démontrait avec brio la dichotomie entre besoin et envies. Les besoins, nous l’avions tous compris, se limitaient à ce qui était vital : santé, nourriture, abri, réflexion… Oui nous avions décidé que le travail cérébral était aussi un besoin vital. Avec les envies en revanche nous pénétrions de plein pied dans l’infinité du futile. L’humain peut avoir envie de tout et de n’importe quoi. Juste pour satisfaire quelque chose en lui qui prend trop de place et qui devient trop vite insatiable.
Il ne servait à rien de chercher à détruire les envies. De même qu’il est inutile de détruire une usine ou un champ d’OGM lorsqu’on essaye de détruire le système capitaliste. Car s’attaquer aux conséquences c’est se battre contre des moulins à vent. Détruisez une usine et elle se reconstruira deux cent mètres plus loin. Chassez le naturel et il revient au galop. Nous avions donc décidé de nous attaquer aux causes profondes. En réduisant à néant les causes nous supprimerions inéluctablement et définitivement toutes les conséquences…
Les causes de nos envies se trouvaient enfouies en chacun de nous. Nous devions tous cheminer intérieurement à leur rencontre. Le plus difficile était de concilier envie de confort et envie de futilité. Nous ne devions pas réduire le confort. Tout le monde recherche le confort. Établir un système où les humains seraient contraints à un confort spartiate est voué à essuyer une cuisante défaite. Mais quelle est la différence entre confort et futilité ? Là encore chacun adhère à un point de vue qui lui est propre. Le jugement est subjectif. Pour nous éviter d’interminables palabres nous avions donc décidé de modifier le système.
Dorénavant nous devions différencier et désolidariser notre outil d'échange de l'outil-besoin capitaliste. Nous devions nous dégager de l'interface qui les liait pour évoluer. L'ouverture sur le monde capitaliste devenait une affaire personnelle mais aussi une affaire collective. L'envie de posséder des choses futiles pouvait être transfigurée en désir de travailler à la recherche de la qualité. Pour améliorer notre confort. La conccurence entre nous devait être positive et source de motivation et non pas source de conflits d'intérêts. Tout ceci en conciliant les sensibilités de chacun.
Je me désolais de contempler l’inénarrable spectacle que la société de consommation imposait à mes sens. C’est vrai au théâtre ou dans une salle de spectacle si la représentation ne nous plait pas il suffit de s’en aller. De fermer les yeux ou de se boucher les oreilles. Mais ce spectacle qu’est notre société nul moyen d’y échapper. Je décidais donc un matin de devenir actrice. Je ne voyais que cette possibilité pour me détacher de mon statut de spectatrice insatisfaite.
Ce qui m’exaspérait le plus c’était les joueurs de rapido dans les bars-tabacs. En fait c’était la Française des jeux. Mais il ne servait à rien de s’attacher à détruire cette infâme entreprise tant qu’il y aurait des joueurs assez stupides pour gaspiller leurs thunes… Je me levais donc beaucoup plus tôt qu’à l’habitude et je me rendis dans un grand bar-tabac qui vendait tellement de tickets de rapido par jour que la Française des jeux y avait installé huit écrans plasma géants. À sept heures du matin une foule de joueurs invétérés était agglutinée, inerte et hagarde, en proie à son insatiable soif de gain. J’avais mis une robe de gitane verte et rouge, un foulard noir et je tenais dans les mains un vieux balai. Je ressemblais à une sorcière !
J’entrai dans le bar en chevauchant mon balai et je hurlai : « Vous serez tous perdants ! Que la poisse s’acharne sur vous ! Je vous maudis ! » Puis je restais sur place et je dévisageais tous les joueurs en faisant mine de leur lancer des sorts. Je fis le tour du bar en touchant les écrans et en récitant des incantations. Les joueurs regardaient leurs tickets, certains devenaient blêmes. Beaucoup m’invitèrent à quitter les lieux mais je commandai un café et comme j’avais cessé de hurler le patron était bien obligé de me servir. Je parlais toute seule à voix haute en utilisant avec excès des mots comme poisse, guigne, malchance, perte, perdant etc. Le champ lexical de la défaite fut passé au crible. En dix minutes la quasi-totalité des joueurs avait fui le bar, dépités. Ceux qui restaient étaient en fait les moins joueurs. Ils n’entretenaient aucun rapport sacré avec la chance. Ils jouaient peu pour passer le temps ou pour tenter le coup anecdotiquement. Les joueurs compulsifs, eux, avaient fui. J’en étais certaine. Ces joueurs étaient malades, ils avaient leurs superstitions. Le fait que je les maudisse et que je leur rabâche qu’ils seraient poisseux les mettait mal à l’aise. L’entropie pénétrait leur cohésion spirituelle. Heureusement qu’aucun de ces joueurs ne gagna lorsque j’étais dans le bar. Ceci ajouta à l’effet et acheva de les convaincre. Le moins content c’était le patron du bar. Son chiffre d’affaires serait plus bas que d’habitude. Depuis dès que je le peux j’enfile mon costume de sorcière et je vais porter la poisse aux joueurs de rapido et de gratte-gratte. Je n’ai pas encore pris de raclée, peut-être parce que j’ai un balai dans les mains. Peut-être parce que les malédictions font toujours peur aux plus faibles…
Je reviens sur ce que j'écrivais précédemment. Ce nous entendions lorsque nous évoquions le terme qualité était en fait totalement indépendant de tous jugement de valeur. Lorsque le terme qualité est utilisé par un humain lambda il s'agit souvent d'un jugement de valeur. Exemple, tiens cette voiture BMW est de qualité, sous-entendu elle est bien, solide, puissante, plaisante, jolie etc. De même l'humain lambda utilise souvent à tort et à travers l'expression qualité/prix ; expression qui traduit bien un jugement de valeur. Le problème c'est qu'ainsi le terme qualité est indéfinissable. Personne n'a exactement les mêmes goûts ni les mêmes perceptions et donc personne n'a exactement les mêmes jugements de valeur. Le dilemme c'est que le terme qualité est ainsi piégé. La qualité est-elle objective ou subjective ? Peu importe dans un cas comme dans l'autre elle est indéfinissable. Donc ce que nous entendons par qualité n'est ni subjectif ni objectif, la qualité nous précède. La qualité n'est pas définissable car elle est située avant nous. Nous pouvons donc juste la sentir. Vous savez lorsque vous regardez un coucher de soleil, cela vous paraît beau, vous ressentez la qualité. Lorsque vous le prenez en photo et que vous le regardez ensuite chez vous, vous le trouvez mièvre et fade. Même si la photo est réussie vous n'aurez pas le même ressenti que lorsque vous contempliez le coucher de soleil directement et en temps réel. Cette perception est pré-intellectuelle. C'est ainsi que nous pouvons percevoir la qualité. Mais nous ne pouvons pas la définir vraiment car nos sens et notre conscience la perturbent, la corrompent.
En fait nous utilisons le terme qualité pour remplacer ce que les gens appellent en général la réalité. Parce que la réalité nous précéde aussi. Donc finalement la place que nous donnons au terme réalité se trouve au niveau de la subjectivité. La réalité pour nous est différente pour tous les êtres humains car elle est conditionnée par nos sens et notre conscience. Et alors il reste le terme qualité pour nommer ce qui est commun à nous tous, ce qui est situé avant que nos sens nous en fasse prendre conscience. Il ne s'agit pas seulement d'intuition, cela peut se développer. C'est ce développement que nous avions nommé "recherche de la qualité /de l'excellence". Pour vous donner un autre exemple, un orfèvre peut travailler à la chaîne et faire des beaux (subjectif) bijoux mais ces bijoux ne plairont pas à tout le monde et très peu de personnes diront que ce sont des bijoux de grande qualité. A contrario un orfèvre peut être en harmonie avec la matière qu'il utilise, la sentir, et travailler avec la recherche de la qualité, de l'excellence, et alors il fera un bijou unique de grande qualité (ni subjectif ni objectif) et ce bijou de grande qualité peut importe les jugements de valeur beau ou pas beau, n'importe qui, même s'il trouve le bijou immonde, sera tout de même ammené à avouer que le bijou est certes moche pour lui (jugement de valeur) mais tout de même de qualité (pas de jugement de valeur). C'est sans doute ce qui se passe avec les chefs d'oeuvre, qu'on aime ou pas on sent tout de même la qualité.
Cet aspect est assez fortement lié à une question de "profondeur". Il y a sûrement un terme plus adéquat mais nous ne voyons pas lequel pour l'instant. Cette profondeur est souvent confondue avec la notion de travail. En gros, plus un objet a nécessité de travail, et plus il est considéré comme profond. Hors la profondeur ne dépend pas simplement du travail, elle dépend aussi du sens. Une personne qui passe sa vie à collectionner les capsules de canettes de Coca-Cola peut investir autant de temps dans son activité que le facteur Cheval à construire son palais, pourtant le sens n'est pas le même. La majorité des gens jugera que la collection de capsules est de moindre qualité que le palais du facteur Cheval. Et de la même façon, certaines œuvres prennent beaucoup moins de temps à réaliser que le palais du facteur Cheval, et pourtant beaucoup de gens accordent plus de qualité à celles-ci. Lorsqu'il s'agit d'oeuvres dont la diffusion est importante, cette distinction entre sens et temps de travail se fait plutôt "bien", parce que le nombre de personnes qui reçoivent l'oeuvre est tel que les "supercheries" ou autres production vides de sens sont plus facilement démasquées. Bon, tout ça, c'est quelque chose qui a été très finement pensé par Duchamp par exemple, avec son bidet signé, et tout ce qui s'en suit. Mais dans le monde du cinéma expérimental, par exemple, où l'audience est beaucoup plus restreinte, on rencontre assez souvent des impostures, des personnes qui se font un nom simplement parce qu'elles font des films qui leur a demandé trois ans de préparation, ou dix mois de montage, pour accoucher d'une souris. Ici, la notion de qualité est pervertie parce qu'elle ne se préoccupe que du temps de travail, et laisse de côté celle du sens…
La qualité telle que nous l'entendions était par rapport à soi-même. Car rechercher la qualité en se basant sur les jugements de valeurs des autres, en essayant de leur faire plaisir est voué à l'échec. La recherche de la qualité est donc personnelle. Il s'agit d'une recherche hors des sentiers battus, hors des jugements de valeur, hors de la conscience et hors des perceptions classiques.
Après mes cours d’économie et tutti quanti, depuis que je connaissais l’un de mes voisins, le papy homosexuel, j’allais chez lui comme j’allais chez moi et vice-versa. Il était encore jeune, surtout d’esprit. Il était obligé de travailler malgré ses 72 ans. Il distribuait de la publicité dans les boîtes aux lettres, sa retraite misérable ne suffisant pas et ses enfants avaient coupé les ponts. « Ils ont eu raison, disait-il. J’étais devenu exécrable. Ils en ont trop bavé avec moi. » Il a été complètement désocialisé dès qu’il a perdu son emploi de chef d’agence d’assurances. Il connu alors une très longue période de chômage. Le suicide le guetta souvent. Il sut à chaque fois prendre sur lui.
Déjà quand il travaillait son n+1 lui demandait d’être plus autoritaire avec son équipe. Mon voisin se sentait aussi responsable que chef à ses propres yeux et n’ouvrait pas le parapluie pour se protéger alors que ses collègues rampaient dans des abris anti-atomiques. Il assumait ses choix et cela lui avait valut longtemps de belles récompenses professionnelles. Promotions, en veux-tu, en voilà ! Il monta vite les premiers échelons en démarchant de nouveaux prospects. Sa machine à gagner s’enraya lorsqu’une nouvelle technique de travail apparut.
Chaque action était quantifiée dans un barème précis qui donnait le temps théorique à ne pas dépasser. Au début, zélé, il fit les meilleures progressions de chiffres sur l’ensemble de sa région et obtint une place enviée au niveau national. Puis, petit à petit, les normes changèrent, et les normes changèrent, et encore, pour accélérer les rythmes. Pour optimiser les nouveaux objectifs. Et cela à chaque niveau hiérarchique. Surtout que chacun devait fixer lui-même ses objectifs. À trop forte concurrence, il y a surchauffe. Il craqua et pleura devant ses collègues.
S’ensuivit une profonde dépression qui dura plusieurs mois. Malgré l’humanisme envers le personnel de son équipe, personne ne vint le voir. La perversion du système d’évaluation par une notation personnelle engendrait a priori une reconnaissance. À terme la concurrence entre chaque équipe et entre chaque membre de chaque équipe accentuait les conflits, et prononçait la perte du lien social par l’individualisation. Isolé de ses collègues il perdit de sa superbe et perdit femme et enfants. Il était alors loin de l’ambiance de travail de quand il avait débuté. Il avait perdu le même jour, l’amour du travail et l’estime de lui-même. Je l’aidais dans la limite de ce que pouvait accepter sa fierté mal placée. Et pourtant je ne pourrais jamais rembourser les nouvelles perspectives qu’il m’a offertes.
Les élections s’étaient déroulées dans le calme et je fus élu maire. Comme convenu avec Étienne il était mon second et le conseil municipal demeura inchangé. Je quittai Christiania pour m’installer au premier étage de la mairie. La dernière phase de l’expérience était lancée ! J’avais laissé mes amis gérer leurs vies. Déjà presque un an que l’aventure avait débuté. La maison était devenue une des plus belles de la région et les agents immobiliers du coin se battaient pour obtenir sa vente. Des clients anglais étaient prêts à payer une fortune pour s’installer ici. À grand renfort d’euros ils voulaient installer l’eau courante et l’électricité et puis bien sûr creuser une piscine couverte. Sans oublier le téléphone, l’Internet et un grand garage pour ranger les 4x4 énormes afin qu’ils puissent régraisser à loisir ! Nous refusions sans discuter toutes ces propositions.
L’évolution la plus notable fut sans nul doute les liens qui s’étaient tissés avec les communautés qui utilisaient le SEL, ce qui élargissait significativement le réseau d’échange. Petit à petit, certains partirent découvrir de nouveaux horizons et d’autres nous rejoignaient. Une sorte de dynamique nous animait. L’expérience n’avait pas de fin, du moins elle avait pour conclusion de ne pas se finir. Ce qui était important c’était le message. Nul besoin du système capitaliste ou communiste ou que sais-je encore pour vivre confortablement. Quelle utopie nous direz-vous ! Pourtant ce que nous venions de réaliser à notre échelle était une preuve de la fertilité du champ des possibles. Le système capitaliste pouvait s’écrouler sans que cela ne change rien pour les humains. Si nous avions besoin d’un pont nous le faisions. Des pierres, du bois, de l’acier, qu’est-ce finalement ? Des matières qui ne trouvent d’intérêt et de raison d’être que par le traitement qu’opère l’humain dessus. Si nous avons besoin d’électricité nous avons des centrales, des éoliennes etc. Il suffit juste de les faire fonctionner n’est-ce pas ? Si nous avons besoin de nourriture nous avons des champs, des vergers, des élevages, des usines agroalimentaires etc. Il suffit juste de travailler n’est-ce pas ? L’humain est la plus grande richesse - pour lui-même - sur Terre. La confiance et la qualité sont les maîtres-mots. Pas de confiance pas de système car pas d’échange. L’échange c’est ce qui fait fonctionner l’humanité. L’humanité peut donc survivre et s’élever dans tout système où est instaurée une confiance réciproque et solide entre les individus et l’outil d’échange commun. Et le terme outil est d’une importance vitale ! Le système capitaliste impose l’argent comme « Le Besoin Suprême et Unique » alors qu’il ne devrait s’agir que d’un outil. Quelle bêtise ! L’expérience avait donc annoncé le retour de l’outil pour gérer les échanges entre humains. L'expérience avait également annoncé le retour de la qualité, dégagée du piège dans lequel elle était tombée. La prise de conscience que cela imposait était telle que je n’avais malheureusement trouvé des volontaires que parmi les sans-abri ou les jeunes en difficulté. Il est plus facile de passer de la misère à la « richesse » que de passer de l’opulence à la « misère ». Ce qui soulevait la question de la redéfinition des valeurs.
Je commençais à être connue comme le loup blanc dans le tout Paris du jeu. Mes folies ne passaient pas inaperçues et je m’en félicitais. J’avais trouvé un autre moyen pour pervertir le monde de la Française de jeux. Je faisais l’ouverture des bars-tabac et j’embarquais tous les formulaires qui permettaient de jouer. Il y en avait plein ! Des formulaires de Rapido surtout mais aussi de Loto, Euromillion, Loto Foot, PMU etc. Tous ces formulaires étaient donnés gratuitement par la Française des jeux aux revendeurs agrées. Sans formulaires, impossible de jouer vite. Il faut que le buraliste entre un à un les numéros choisis par le parieur dans le terminal ce qui prend un temps fou à multiplier par le nombre de parieurs…
Mon record s’élevait à six cent kilogrammes de formulaires en une journée. J’avais investi dans un cabas à roulettes pour gagner en productivité et je me débarrassais des formulaires dans les bennes réservées aux papiers recyclables. Cette initiative eue tellement de succès qu’une association se forma et que des dizaines de militants se chargèrent de récupérer le maximum de formulaires. Les patrons de bars-tabac eurent vite fait de ranger les formulaires à l’abri derrière leurs comptoirs et ils les distribuaient au compte goutte. Nous tenions là une première victoire. Les clients ne voyaient plus les formulaires et donc ils étaient moins tentés. Et puis le confort n’était plus le même. Il était devenu difficile de jouer sereinement. Le plaisir que procurait le jeu s’estompait !
J’étais désormais fort occupé avec mes fonctions d’élu. Je laissais Christiania tout en l’observant de loin pour me rendre de compte de son évolution. Tout fonctionnait. Je tiens maintenant à préciser un peu la nature de l’expérience que nous avions menée. Mes précédentes interventions - vous l’aviez sans doute constaté - était un discours sur la création. La création elle-même - ce que nous avions fait - c’est-à-dire l’expérience, ne peut pas être seulement définie ainsi. En effet le discours s’entend rarement avec l’objet du discours.
L’ensemble méthodique que nous avions mis en place au fur et à mesure et qui à l’instant ou j’écris ces lignes évolue encore est indéfinissable. C’est peut être la conclusion de l’expérience d’ailleurs. Il n’existe pas une méthode mais une infinité de méthodes. C’est comme pour monter un meuble en kit. Le fabricant fourni une notice. Notice rédigée par des esprits techniques. Un esprit romantique ne comprendra peut être rien à cette notice qui est pourtant annoncée comme étant la bonne façon de faire, la façon de réussir à monter soi même son meuble en kit. L’esprit romantique réussira certainement mieux à monter le meuble à sa façon. Chacun va développer une façon efficace pour lui mais pas forcément pour les autres de monter le meuble en kit. Ce qui peut prendre un certain temps. La notice parfaite n’existe pas. La notice, le mode d’emploi, est une chose technique qui s’adresse à des esprits techniques. Tout comme les humains sont éduqués par un système dans ce système et pour ce système.
L’expérience peut aujourd’hui être qualifiée de réussite puisque nous avons réussi à instaurer un système qui ne repose sur aucune méthode particulière. Nous nous intéressons uniquement à la finalité, au but à atteindre, c'est-à-dire la qualité. En fonction de la tâche à accomplir chacun développe à sa façon les procédés permettant l’accomplissement du but fixé. Ainsi nos échanges intra et extra communautaire ne répondaient plus à un système économique défini mais ils s’adaptaient à la situation et aux contraintes présentes. Seules demeuraient les règles du bon sens, du respect et du savoir-vivre toujours dans l'esprit d'excellence. La confiance entre nous assurait à elle seule la pérennité de Christiania. Le point d’équilibre entre meneurs et menés était sans cesse recalculé. Certains individus étaient plus doués pour diriger certaines personnes ou certaines actions vers la qualité. Chacun s’imposait naturellement en fonction de ses capacités et des situations.
Avec Fleur, nous voulions apprendre. Ce que nous faisions avec plaisir. Et agir ! Notre tentative de récupérer les droits d’auteur de 01 traînaient en longueur, et nous laissait du temps libre. Ainsi j’ai proposé une action, à long terme, de grande envergure en comptant sur une ‘’démobilisation générale’’. L’idée ne venait pas de moi. Je la trouvais excellente et j’avais envie de la concrétiser. Organiser une manif perpétuelle en turn-over à Toulouse. Fleur et moi choisissions les lieux les moins fréquentés. Nous allions rencontrer des personnes en groupe de moins de dix personnes. Un nombre plus important aurait nuit au projet à cause des débats que nous ne pouvions pas nous empêcher de lancer. Des jeunes, des moins jeunes, des bas salaires, des cols blancs, des SDF, des bénévoles. Nous faisions feu de tout bois. Nous n’étions pas là pour draguer. Enfin, pas moi. À l’appart ce n’était pas une manif, mais un véritable défilé ! Garde-à-vous ! Rompez ! Fleur les menait à la braguette. C'était facile, quand on sait que les hommes pensent avec leur queue ! Oh, il faut dire qu’ils aimaient ça, aussi. À chacun d'eux elle a dit qu’elle l’aimait plus que tout… avec la même sincérité. Leur peine me fit entrevoir les hommes sous un meilleur angle. Je reprenais du poil de la bête. Mais oserais-je enfin accepter la bestialité amoureuse ? Pour le moment un autre roulement me faisait tournoyer. Un autre projet m’envahissait. La mapère !
DÉMO - BILI - SONS NOOOUUUUUUUUUS !
STOOOOOOOOOOOP !
PARLONS NOOOUUUUUUUUUUS !
La mapère ! C’est ainsi que nous l’appelions cette manif perpétuelle, à l’époque. Avant même de commencer à trouver des sympathisants volontaires il nous avait fallu réglementer cet office. Nous avions déposé des préavis de manifestations pour le mois à venir (Dans la limite des stocks disponibles de la police). Par contre, entre les moments non autorisés, nous nous sommes réunis dans des lieux publics en nous limitant à être ensemble. À parler de nous. À confectionner de nouveaux slogans pour le lendemain. Le plus important était de rester physiquement ensemble, tout le temps, par turn-over. Après un départ en douceur et une incompréhension généralisée, le respect qui émanait de notre rassemblement convainquait de nombreux curieux.
Il est vrai que certains de nos slogans prouvaient l’inertie à laquelle nos esprits, à nous manifestants, étaient aussi enchaînés. Par exemple, quand on y réfléchit bien, le gazon du slogan Délivrons nos gazons impliquait un désherbage sélectif. Les mauvaises herbes ça n’existent pas ! Nous le savons maintenant ! Nous nous allongeons sur de l’herbe à vache, sur de l’herbe haute et fleurie. Mais alors, quelle époque épique ! Nous voulions de beaux gazons vert clair, très courts sans une autre fleur que celles dont nous avions choisi les graines, dans leurs plastiques vert clair agrémentés de précisions de facilité de réussite et d'une superbe photo colorisée, au rayon jardinerie de notre hypermarché préféré (question rapport qualité/prix) du centre commercial le plus proche, et si nous trouvions moins cher dans un rayon de 30 kilomètres nous étions remboursés de deux fois le double de la différence. Fais chier ! Cette hypercomplexité de chacun de nos actes, de chacun de nos besoins, de chacune de nos envies nous embrumait l’esprit. Et pourtant nous avons réussi à éclore de nous-mêmes. Nous avons réussi à sortir de notre chewing-brain, malaxé, écrasé, broyé, ayant perdu toute réelle saveur. Notre cerveau craché par terre et écrasé par une quelconque chaussure, avant d’être karchérisé et englouti par une bouche d’égout, épuré dans une station excentrée et enfin recyclé. Prêt à l’emploi !
Je continue sur les meubles en kit. Il n’y à pas grand chose d’aussi fascinant qu’un meuble en kit. Imaginons que vous vous rendez compte qu’il vous manque une petite pièce. Une pièce apparemment anodine mais très importante et qui est vraisemblablement nécessaire pour le montage du meuble. Déjà vous allez certainement chercher cette pièce. Peut-être est-elle cachée quelque part. Peut-être ne l’avez-vous pas vu. Peut-être est-elle dans votre main ! Admettons que cette pièce est absente de votre réalité. Vous êtes bloqué ! La plupart des gens, face à une telle situation, vont s’énerver, râler voire pester. Un sentiment de solitude et d’incapacité va les envahir. Cela ne se passe pas comme ils l’avaient prévu. La notice ne leur sera alors d’aucun secours. La notice est rédigée par un esprit technique qui ignore complètement la mésaventure que vous être en train de vivre. La notice est prévue pour vous expliquer techniquement comment monter votre meuble avec les pièces fournies par le constructeur. Aucune pièce du meuble n'est censée manquer ! La détresse vous envahit. C’est à ce moment précis que si vous vous laissez aller vous perdez de vue votre but. Je ne compte pas faire une énumération de tous les comportements possibles mais la plupart des gens vont soit laisser tomber, soit repousser à plus tard en se retournant contre le constructeur…
Pourtant il existe une infinité de manières de monter un meuble en kit. Dont obligatoirement une manière qui permet de le monter sans la pièce qui vous manque. Le blocage auquel vous êtes confronté engendre la solution à votre problème, qui est « monter le meuble en kit sans utiliser la pièce manquante ». Si vous n’aviez pas été bloqué vous n’auriez eu aucune chance de trouver la solution à ce problème car vous n'y auriez sans doute pas pensé. Face au blocage l’attitude efficace qu’il conviendrait d’adopter serait la sérénité. L’intuition vous permettra sans doute de trouver la solution à condition de faire le vide dans votre esprit et d’être serein. Peut-être allez vous découvrir une façon de monter les meubles en kit qui s’avérera plus efficaces que toutes celles déjà existante. Peut-être une idée de génie germera dans votre esprit et vous amènera à devenir le plus grand constructeur de meuble en kit du monde !
Le blocage nous y étions confrontés sans cesse à Christiania. Que ce soit pendant les travaux, pendant nos réunions, pendant nos sorties etc. Pas un jour ne s’est passé sans que nous ne soyions confrontés à un blocage. C’est ainsi que nous avancions. Hier nous sommes tombés sur un blocage général. Quelle évolution pour Christiania ? Nous avons achevé les travaux et nous réussissons à subvenir à nos besoins vitaux. Et après ? Comme je l’ai écrit précédemment l’expérience n’avait pas de fin. Je n’en avais pas prévu. La fin manquait. Cette pièce maîtresse, pour certains, à toute œuvre. Nous fîmes le vide sereinement. La solution nous apparu soudain. Nous raisonnions en terme de cheminements linéaires. Début - milieu - fin. Mais l’irrationalité nous dévoilait nombres de nouvelles voies. La fin de l’expérience n’avait pas lieu d’être puisqu’il s’agissait déraisonnablement du début. Plus exactement le début de nos expériences personnelles. C’est un pas de côté que nous avons fait. L’expérience n’était pas in fine destinée à un groupe précis. Elle était belle et bien l’évènement duquel « NOUS » procédions ! «NOUS» éclairés, « NOUS » cloches de Minuit, « NOUS » esprits nouveaux-nés … Chacun avait maintenant trouvé sa voie. La voie de l'effort individuel à la recherche de la qualité.
Pour ma deuxième expérience supermarchée, j'avais essayé d'aborder le problème le plus logiquement possible. Si je devais devenir le grain de sable dans les rouages de la machine consumériste, le moyen le plus efficace était de s'engouffrer dans les failles du système. J'ai donc cogité sur les failles que pouvaient présenter ce fameux système de la grande distribution.
J'ai mis en oeuvre le truc qui m'est venu tout de suite à l'esprit : les articles sans code barre ou pas étiquetés. L'opération était simple : faire les rayons un par un en repérant les offres promotionnelles, les fins de stocks, les opérations spéciales... en gros tout ce qui pouvait perturber le travail de fourmis des employés qui remplissaient les étalages dans leur mission d'indexation marchande.
A vrai dire, la tâche n'était pas spécialement ardue. Les produits les moins bien classés étaient souvent ceux qui étaient aussi les moins bien rangés, ou ceux qui étaient relégués dans les coins les moins bien éclairés, anti-chambres de la déchetterie qui attendait les tonnes manufacturées ayant légalement dépassées la date de vente et qu'il était interdit de donner aux nécessiteux.
J'avais choisi un de ses supermarchés qui préfèrent économiser l'emploi d'une personne chargée de peser les fruits et légumes et qui sont assez mesquins pour obliger les caissières à le faire, plutôt que de prendre le risque que les clients tiennent leurs sacs un peu au-dessus du plateau de la balance automatique... Ainsi je pu sélectionner une dizaine de végétaux qui me semblaient moins achetés que la moyenne.
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Auteurs : Leverbal, Guillaume Cingal, Desman, Sylvano
(Confère les pages 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8)
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