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Lettres déconcertées
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Si j’étais lui, je me promènerais avec elle sur des cimetières volants, nous chasserions dans nos épuisettes l’habituel oubli. Le présent s’accumulerait dans nos poches trouées. Les lézards nous dessineraient des labyrinthes aphrodisiaques où nos regards ne suffiraient plus à exprimer nos pas sages. Une immense porte se fermerait devant nous et notre souffle commun la ferait glisser sur les ondes. Assis en tailleur sur cette porte, nous nous dirigerions vers les flammes bleutées du ciel étoilé. Après avoir épuisé nos réserves de mots, je serais devenu un gentleman, voleur de mots, international et multirécidiviste. Je lui choisirais les plus beaux, les plus parfumés. Je l’appellerais Prose. Je lui en inventerais d’autres, espiègles et personnels. Nous recevrions le dernier numéro de la revue biséculaire « Jadis et Jamais ». Nous y aurions lu un indice insignifiant pour d’autres. Une lettre déplacée et mal remise en place.
- Prose aurait sorti un sécateur à sentiments et m’aurait montré une invitation à commenter. Sans lui sourire, j’aurais plié mon désir en quatre et nous serions partis à trois cents kilomètres de là, pour rejoindre le tronc d’un arbre caduc qui nous aurait fait de l’ombre. Habillés pour résister aux vents glaciaux, nous serions arrivés épuisés. Nous aurions brûlé l’arbre. Même les racines auraient brûlé. Nous serions descendus dans ces nouvelles galeries, éclairés par les éclats de lune sur des miroirs que nous placerions avec précision. Après des heures, il nous aurait fallu continuer ou renoncer. Nous en aurions parlé des nuits et des jours entiers. Il n’y aurait pas eu d’éboulement pour choisir à notre place. Incapables de prendre une décision, nous aurions installé notre camp en cet endroit. Des animaux étranges seraient venus nous nourrir gracieusement et auraient sorti nos poubelles.
Inéluctablement, le jour où le dernier filtre à café aurait été utilisé serait arrivé. Il nous aurait fallu renoncer à attendre un quelconque signe. Nous aurions rangé nos chaises et nos âmes, nos canapés et nos sentiments dispersés sans dessus dessous. Une larme de fond nous aurait emportés plus bas, dans l’obscurité totale. Au loin nous aurions entendu les commentaires des animaux étranges. Ils auraient été inquiets… pas pour nous. Une atmosphère d’anxiété se serait imposée. Au bout de la galerie, j’aurais senti le corps inconscient de Prose me pousser contre la paroi. Pour respirer j’aurais dû humidifier la terre de ma salive et creuser avec ma bouche. L’air serait revenu petit à petit. Il m’aurait été impossible de bouger. Je me serais évanoui. Longtemps après, Prose serait revenue à elle et m’aurait déplacé, et pendant qu’elle m’aurait soigné, elle l’aurait vu. Nous aurions enfin découvert un nouveau dieu.
- Si j'avais été Prose, j'aurais su comment réagir alors. Cette révélation nous aurait suffoqués de stupéfaction. Nos cheveux se seraient dressés comme des épines de porc-épic qui s'est mis du gel super-strong. Nous aurions chuchoté des paroles incohérentes. Nous nous serions serrés l'un contre l'autre. J'aurais saisi ta main pour t'entraîner plus loin, pour mettre une distance prudente entre cette apparition et notre réalité virtuelle toujours portée en bandoulière comme un bébé suspendu au cou de sa mère. Un peu plus tard, nous aurions pu enfin réintégrer notre apparence habituelle. Mais comment savoir ce qui s'était passé entre temps ? Il y avait entre ces deux tranches temporelles un gouffre, un ravin, une échancrure du réel où le risque de chute restait permanent.
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- auteurs : Desman, Fuligineuse
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