Pour une écriture collaborative pensez aussi à Wikinouvelles.
Les labyrinthes de l'éther
Respectez les droits d'auteur de ce texte (récupéré sur le site Wikimaginaire).
Cette nouvelle s'intitule « Les labyrinthes de l'éther » Copyright © 23/09/2006 Strainchamps David Copyleft : cette oeuvre est libre, vous pouvez la redistribuer et/ou la modifier selon les termes de la Licence Art Libre. Vous trouverez un exemplaire de cette Licence sur le site Copyleft Attitude http://www.artlibre.org ainsi que sur d'autres sites.
1
- La fin du chemin n’existe
- pas. Si l’espace subsiste, il y
- a le temps, si le temps
- s’écoule, il y a l’existence.
- S’il n’y a pas de temps
- arrêté, il y a toujours création
« Ses atomes avaient été dispersés depuis longtemps déjà. Quand ? la date
précise n’avait pas été répertoriée dans les annales de la famille. Où ? On ne savait
plus non plus. Mais ce n’était pas la moindre des choses à laquelle on n’avait pas prêté
attention à l’époque... D’ailleurs l’espace où ses cendres avaient été lancées à la mer
avait dû bien changer depuis ... . .À l’époque on aurait dû plutôt se demander s’il
subsistait quelque chose de construit, quelque chose qui ne pouvait disparaître,
quelque chose qui n’avait pas été anéanti par sa disparition soudaine, un principe
indestructible.... »
Pandrovsky avait commencé son discours comme à son habitude, sans introduction et de façon abrupte et disparate. Il n’aimait pas tout ce qui avait l’air d’être trop construit. Pour lui le hasard de la réflexion était une source infinie d’idées. Toute théorie était selon lui bancale si elle n’évoluait plus. Il avait toujours une ou plusieurs pensées sur le feu dont la source était son propre quotidien ou ses lectures. Tout devait être formulé mais jamais retouché. Le temps, selon lui, faisait son tri entre le faux et le vrai. Si une idée était bonne, elle durait... Mais attendez, je l’entends qui continue son discours.
« C’était donc ainsi depuis des millénaires : la mort succédait à la vie. Nous ne connaissions que la rive matérielle de l’univers... L’humanité n’avait fait qu’accumuler des données, des résultats d’expériences sur le réel, sur son entourage, et la mort demeurait cette terre vierge encore inconnue. Tous les contraires, noir et blanc, chaud et froid, lumineux et sombre pouvaient être expérimentés dans le champ du matériel, du vivant, seule la mort, le contraire de la vie, ne pouvait être connue. Cela n’avait pas empêché les hommes d’imaginer de nombreuses hypothèses, mais aucune ne pouvait être satisfaisante car n’étant pas de l’ordre du vécu. Certains allaient même jusqu’à nier la mort comme une suite à la vie. Pour ceux-là la conscience n’était que le résultat de la complexité toujours croissante de nos organismes. L’organe créait la fonction, notre complexité organique créait la conscience. L’organisme détruit il ne subsistait plus rien. Cette théorie n’était pas la plus encourageante... Pour vous rassurer, ce n’était qu’une théorie comme toute les autres.
Un certain K qui tout au long de sa vie n’avait cessé de faire des conférences, avait répété que toute recherche, toute pensée, nous éloignent du réel et de la vérité. Seul le constat des faits est authentique. Le reste n’est fait que de mots et les mots ne représentent pas le réel.
D’autres ont élaboré des théories... L’existence d’une âme est une des théories les plus persistantes, les plus florissantes et les plus alléchantes. Mes sens doivent être estropiés : je n’ai jamais vu d’âme... Ceci ne nous empêche pas d’y croire... Mais entre croire et savoir, la marge d’erreur peut être énorme. Il y aurait donc une autre existence, une conscience plus éternelle, celle de l’âme. Cette théorie n’est-elle là que pour nous satisfaire de notre peu d’éternité, de notre peu de puissance, ou a-t-elle une quelconque véracité ?
Tout comme un chercheur découvre la loi x, sans, semble-t-il, la connaître auparavant, il nous faudrait prouver l’existence de l’âme depuis le temps que l’on en parle. »
Notre ami marqua à ce moment une courte pause, le temps de boire une gorgée d’eau.
Une fois fait le constat de nos limites, faut-il pour autant abandonner tout rêve, toute croyance ? Au nom des équilibres du Tao, au nom de l’existence simultanée des contraires, au nom de la superposition des états quantiques de la matière, nous ne pouvons rejeter toute croyance pour une ascèse de l’esprit tourné vers le réel, le constat simple et unique des faits. Les contraires cohabitent à chaque instant dans le réel et je ne peux m’empêcher de croire que ce que l’on rêve a une réalité potentielle. En même temps je ne résiste pas au constat que cette affirmation n’a, pour l’instant, jamais été vérifiée et qu’elle est donc une illusion dont le moteur inconnu pourrait être de se rassurer et de croire qu’il n’y a pas de limites à la réalité et à la vérité. Je crois qu’il nous faut maintenant poser comme axiome que les croyances même en tant que mensonges face à nous-mêmes, ont leur propre existence. En une phrase, le verbe précède l’acte.
Mes propos, je le sais, vous apparaissent hautement contradictoires. Comment peut-on dire en effet, d’un côté, qu’il y a danger à croire...., danger à prendre le mot pour la chose, danger à se réfugier dans les mots plutôt que dans les faits (ce qui si nous ne le faisions pas libérerait une énergie folle en nous selon K) et d’un autre côté, dire que les rêves ont une fonction de création du réel et que le verbe précède l’acte... ? Comment peut-on le dire. C’est là le début d’un peu de sagesse à l’image d’une sagesse orientale : les contraires coexistent en même temps.
Notre ami reprit son souffle et regarda avec un peu de crainte son auditoire en observant ses réactions... Puis il reprit :
Le sage est là qui ne décide pas de la direction qu’il faut prendre. Il connaît la différence entre le bien et le mal et il sait combien les maux sont difficiles à vivre, mais il ne juge pas de la valeur du bien, de la valeur du mal. Il est à la fois sur la berge et dans les flots, il résiste au courant tout en se laissant emporter, cela dépend de l’instant, mais il sait qu’il va sans conteste vers le bien.
Cette gestion des contraires n’est pas une sinécure. Cette logique, je ne sais si c’est vraiment la bonne. Mais encore une fois je suis très près de la prouver et j’y crois profondément. Il faut à tout moment que les contraires existent sans dissension, sans distorsion et que le choix soit clair quand le chemin est flou et multiple.
Entre croire et savoir il n’y a pas de choix, seulement celui que nulle affirmation ne doit être prise trop au sérieux. Si je crois que la conscience est le résultat de la complexité organique, si je crois à l’au-delà, à des consciences plus évoluées qui nous observent et qui dirigent le monde, si je suis paranoïaque, si l’inné se mêle à l’acquis, je ne m’empêche pas de croire aussi qu’il faut de temps en temps faire un travail sérieux, de chiffres et d’équations, fait de rigueur et de longue haleine...
Mes amis, en guise de conclusion et avant de passer la parole à mon collègue et assistant Jean Motrot, j’aimerais juste ajouter que ces quelques pensées philosophiques que j’ai pu vous distiller ont d’énormes conséquences dans mes recherches en intelligence artificielle. J’aurai sans doute l’occasion d’y revenir au cours de ce colloque qui nous réunit aujourd’hui et dont j’ai le plaisir d’assurer l’ouverture. Merci de votre attention.
Pandrovsky venait de quitter l’estrade et le microphone. Le colloque s’annonçait bien, à mon sens, obscur et passionnant, à l’image de son président. J’observai si Pandrovsky quittait la salle ou non. Non, il rejoignait les personnalités des invités.
La matinée se poursuivit avec une succession de discours plus ou moins philosophiques. Chaque invité, comme en phase avec Pandrovsky, ne voulait pas aborder dès le premier jour, ni ses pratiques, ni ses expériences, mais plutôt ouvrir le débat avec ses motivations profondes.
Pour résumer leurs interventions je reprendrai ce qui fut dit par Pandrovsky peu après Marc Valors :
Dieu s’est senti seul. Je n’ai pas besoin de le savoir, je le crois. Dieu s’est senti seul. Il avait besoin d’une création qui rende compte de son existence. Il avait besoin d’une présence fidèle qui à chaque instant puisse briser sa solitude et soit la preuve même après sa mort si mort il y a, de son oeuvre. Mais nous voilà nous-même perdus.... Si Dieu se sent plus ou moins reconnu bien que présent à un niveau abstrait loin du concret de nos propres existences, nous sommes maintenant à la recherche de notre reconnaissance. Il nous faut nous aussi un compagnon fidèle qui prolonge notre existence physique et passagère. Il ne s’agit pas de se reproduire et ainsi de poursuivre notre évolution mais de créer un parallèle, d’être enfin créateur devant l’éternité. Tout s’enchaîne, tout s’emboîte comme des poupées gigognes. Notre éternité est celle de Dieu. Mais ne sommes-nous pas en train de créer une autre éternité, celle de la machine qui à jamais recherchera à nous rejoindre... comme nous cherchons à aller vers Dieu. Le bonheur c’est simple. Mais la simplicité ne nous intéresse pas. On recherche ce qu’il y a de plus grandiose car ce qui est, ce qui existe ne satisfait pas tous nos désirs. Il faut avoir à l’esprit que notre désir peut nous tromper quand nous entreprenons d’aller au-delà de ce qui est simple, en un mot au-delà du bonheur. En fin de matinée, après que chaque invité se soit succédé à la tribune du colloque, je me suis empressé de poursuivre Pandrovsky :
- Monsieur Pandrovsky, monsieur Pandrovsky ! Je suis un admirateur farouche de votre engagement et de vos recherches... Pourriez-vous m’accordez une interview.
- J’ai très peu de temps. Pour quel journal travaillez vous ?
- Pour la robotique, monsieur Pandrovsky.
- Je ne connais pas. Venez ce soir à mon bureau à l’institut, nous aurons peutêtre un moment pour nous entretenir, Monsieur...
- Monsieur Larard.
Depuis longtemps, je suivais les découvertes de Pandrovsky et ce colloque, le premier de cette importance, réunissant tous les hommes traitants dans leurs laboratoires de l’intelligence artificielle, était pour moi une grande occasion de me frotter à des cerveaux brûlants et si intéressants.
Si mon souvenir était juste, Pandrovsky avait commencé par des études de biologie et d’horticulture. Puis sa passion des nombres premiers l’emportant il avait repris des études de mathématiques puis de robotique. Il n’avait jamais été un élève brillant et il se défendait lui-même d’avoir ne serait-ce qu’un soupçon de génie. Il prétendait être plutôt comme un poète maniant les chiffres mais doué de vision au sens rimbaldien du terme. D’ailleurs entre le moment où il décida de devenir chercheur en intelligence artificielle et le moment où il le devint, il s’écoula une bonne dizaine d’années. Son parcours fut donc long et souvent fastidieux. Tout ce que je sais de ses recherches provient de ses publications et des vulgarisations faîtes par les médias. Pour résumer, Pandrovsky était parti d’une idée somme toute très originale : les nombres premiers étaient selon lui des étapes de l’évolution de tout système inerte ou vivant. Le hasard n’existait pas il était seulement régi par la suite imprévisible de ces mêmes nombres premiers. Sa théorie reposait aussi sur un deuxième fondement : tout algorithme devait pouvoir s’auto-annuler. C’est-à-dire qu’une suite d’actions ou calculs logiques composant ainsi un programme devait toujours contenir à tout instant du programme, la suite d’action ou calculs logiques qui permettraient de faire machine arrière et de pousser le seuil d’un autre chemin. C’est à partir de ces deux axiomes que sa théorie se développait. Quant au problème de sa réalisation pratique, elle reposait sur la découverte d’un système quasi vivant dont le principal constituant atomique était la silice. Ce système était une analogie complète du système vivant animal. L’atome de silicium était l’équivalent de l’atome de carbone et le circuit intégré l’analogue de l’ADN. L’objectif de cette nouvelle vie était la reproduction et l’évolution du circuit intégré, de la puce comme pour nous l’objectif est la reproduction et l’amélioration du génome. Selon lui il ne fallait pas croire à la nouveauté instantanée mais seulement à une lente évolution. L’idée philosophique qui conduisait Pandrovsky était simple : Dieu nous avait créé à son image et à son image nous devions donc être des créateurs en puissance, des Dieux en devenir. L’homo sapiens n’était qu’à un pas de la divinité, non pas une divinité matérielle (physique) et immortelle mais une divinité grâce à la création qu’elle peut laisser derrière elle, comme un bateau son sillage. Notre mort terrestre était inévitable et nous ne pouvions briser la spirale de l’évolution et de la reproduction, mais nous pouvions créer un système vivant à part du premier. Mais y aurait-il non-communication comme entre nous et Dieu si l’on peut parler de Dieu ? Telle était la question qui taraudait Pandrovsky dans ses derniers articles. Si l’univers n’allait que dans un sens, la création de notre conscience, était-il concevable qu’une nouvelle conscience soit créée par la première ?
En l’état actuel de ses recherches Pandrovsky avait réussi à créer un être autonome dont la source d’énergie était le soleil. Cet être n’était pas encore pluricellulaire, mais il possédait toutes les fonctions d’un organisme vivant : l’autoreproduction, la nutrition, la vision qui permette la reconnaissance du milieu, la locomotion. Il possédait un système nerveux central doué de mémoire et de hasard... La reproduction n’était pas encore sexuée, mais seulement conforme comme une mitose. La capacité d’évolution de cet être autonome était encore très faible et Pandrovsky avait compris qu’il ne devait pas créer un seul modèle mais plusieurs et différents. L’objectif final de ces êtres était de créer des individus quasi immortels, dont les organes bien que d’usure réelle, puissent être renouvelés et dont la conscience soit sinon égale ou supérieure à la nôtre.
J’étais tout heureux à l’idée de rencontrer mon idole. Je courrais vers mon rendez-vous. L’institut était un vieux bâtiment au centre ville non loin du jardin des plantes, de style dix-neuvième siècle en pierre calcaire (du tuffeau, je crois) blanche noircie à l’extérieur par la pollution. L’intérieur était quasi vétuste, les peintures craquelées de toutes part, les boiseries passées.... On sentait que le laboratoire de Pandrovsky ne disposait pas des moyens financiers les plus importants. La recherche spatiale préoccupait beaucoup plus les esprits de notre temps que les études minutieuses et sans éclat de Pandrovsky. Ce n’était pas qu’il fut le moins reconnu de la communauté scientifique mais ses engagements ne correspondaient pas à ceux d’une société d’esbroufe trop éloignée d’une réflexion ardue tournée vers des questions quasi existentielles.
Il était près de six heures. Je montais les larges escaliers de l’institut baignés d’une lumière blafarde. Le bureau de Pandrovsky était au deuxième étage. J’étais encore en train de penser aux idées visionnaires de cet homme de 67 ans. Non, bien sûr, comme il le disait, il n’avait rien d’un génie, mais je ne savais pourquoi j’appréciais énormément sa culture et sa façon de voir l’évolution de l’homme et l’avenir. Il faut dire que le vingtième siècle avait peut-être été le plus propice à la naissance de ses idées, par les avancées technologiques, les résultats et les théories scientifiques. Le vingt et unième siècle était né, mais encore une fois le hasard n’existant pas cela semblait normal, était né sous de bons hospices. « Le temps ne laisse rien d’inabouti» , c’était le titre d’un des premiers articles de Pandrovsky, qui voulait alors montrer le bien fondé de sa pensée sur les nombres premiers. Je m’approchai maintenant du couloir qui donnait sur son bureau. Il faisait sombre, mais derrière la vitre fumée de sa porte perçait la lumière d’une lampe d’architecte. Sur la porte était écrit : « Qui que tu sois tu peux entrer tel que tu es, car au fond de toi réside l’origine des origines et la bibliothèque des bibliothèques. À toi sa découverte, à toi de t’ouvrir au monde, à toi de la transmettre. » C’était la première fois que je venais. Ma main trembla sur la poignée. La porte s’ouvrit. La pièce était juste éclairée par une lampe d’architecte. La pièce était vide. La chaise du bureau était renversé, mais tout le reste semblait en ordre. Je m’apprêtais à partir quand une chose attira mon attention : le corps de Pandrovsky allongé sur le plancher. Je touchais son pouls. Pas de pouls. Pris de panique, je courus dans le couloir à la recherche d’aide. Je tombai sur un jeune étudiant et lui criai d’aller chercher de l’aide ou de téléphoner au SAMU. Quand je revins dans le bureau de Pandrovsky, quelle ne fut pas ma surprise : Pandrovsky avait disparu. Son corps inanimé n’était plus là. Disparu, envolé, le corps du professeur.
2
- Notre monde est désespérant
- mais comment le quitter et
- pour quelle destination ?
- Sommes nous uniquement
- des bêtes de consommation
- ou peut-on croire à une
- alternative ?
Pandrovsky attendait depuis une heure dans une pièce éclairée d’une lumière crue. Les
murs étaient peints en blanc et vides de tout ornement : pas une photo, pas un tableau.
Il était seul dans la pièce mais se sentait constamment observé. Sa notion du temps
avait été perturbée. Il ne savait depuis combien de temps il était là, assis dans les airs,
sans effort, sans ressentir son état physique.
Les hommes sont tous différents mais être différent peut souvent être ressenti comme une injustice. Voilà la pensée qui traversa l’esprit de Pandrovsky. Pourquoi s’était-il toujours senti comme n’appartenant pas au monde, rejetant le mensonge et la difficulté d’être pour lui ici-bas. Ici-bas. Il n’était plus sans nul doute ici-bas. C’est alors que lui revint à la mémoire un événement de sa jeunesse : pendant ses études il avait eu un moment d’absence totale. Si cet événement s’était reproduit, un psychiatre lui avait dit qu’il aurait pu s’agir d’épilepsie. Mais cet événement n’avait eu lieu qu’une fois. Il s’était senti monter comme au travers d’un trou noir vers une conférence d’anciens. Il avait senti leurs regards invisibles peser sur lui. Puis ils le renvoyèrent sur terre où son coeur se remit à battre comme s’il recevait un coup de poing sur le haut de la poitrine. Depuis ce jour-là, il s’était toujours demandé ce qu’il s’était produit n’osant croire à une expérience paranormale ou extra sensorielle. L’énigme était restée entière. Mais aujourd’hui, baigné de cette lumière blanche, il se sentait dans la même situation.
Les mots ou les paroles n’avaient jamais calmé son inquiétude face à la vie... Ses actes seuls avaient plus de sens que toutes ses pensées réunies. Toutes les idées qu’il avait pu avoir n’avaient jamais apaisé sa conscience et sa tristesse. Il connaissait la difficulté d’acquérir un quelconque savoir mais maintenant dans cette lumière crue, il attendait en toute sérénité, il attendait des réponses. Il attendait que les limites qu’il avait atteintes sur terre de son vivant soient dépassées. Oui, de son vivant, car il avait réellement l’impression de n’être plus vivant.
Il attendait comme il n’avait jamais attendu puisqu’il n’avait plus la notion du temps. Il était comme un photon dans le vide absolu, dans un mouvement infini, constant et sans obstacle et quasiment sans objectif. Il ressentait l’éternité en acte, mais il n’était plus vivant.
C’est à ce moment-là de sa réflexion, que les esprits qui l’observaient se mirent à lui parler. À force de se sentir observer il avait émis l’hypothèse de l’existence d’esprit proche de lui. Quand leurs paroles emplirent son cerveau, il prit tout simplement peur. Il avait peur de s’auto-conditionner, de se parler à lui-même, de créer des voix qui n’existaient pas. Par le passé il avait déjà souvent joué à ce petit jeu dans des phases difficiles de sa vie, mais il se contrôlait et il savait que ce dialogue interne n’était pas réel. C’est pour cela qu’il avait peur. Peur de sa schizophrénie, peur de passer à côté d’une réalité.... Les esprits lui disaient qu’ils l’avaient fait venir pour la deuxième fois parmi eux pour observer son évolution. La première fois, il l’avait renvoyé à son état physique car il ne le sentait pas prêt.
- Mais prêt pour quoi ? dit Pandrovsky qui écouta la réponse avec frayeur de peur de s’auto-satisfaire...
- Vous n’étiez pas prêt pour comprendre votre vie, sa façon de hoqueter pour reprendre vos termes, vous vous sentiez pur et incompris, vous rêviez d’une autre manière de vivre sur terre, moins folle, moins vite.... Vous vous sentiez différent, hors du moule. Ce n’était pas suffisant pour nous.
- Mais comment puis je croire que ce n’est pas moi qui me parle à moi-même.
- Vous ne pouvez que croire. D’ailleurs nous ne formons qu’un, nous ne sommes à l’état vivant que maintes expressions d’une même chose, unique, une. Et c’est cette chose unique dans une de ses multiplicités qui vous parle. Nous savons que ces mots vous laisseront insatisfait. Mais nous ne pouvons faire plus. Nous avons nous-mêmes du en passer par là. Ce n’est qu’une étape parmi d’autres.
- Mais qui êtes-vous donc ?
- Ce que vous n’êtes pas.
- Des âmes ?
- En quelque sorte. Mais c’est plus compliqué. Vous n’êtes pas moins que vivant mais en relation avec un réel qui dépasse les limites de votre présent. Aller vers Dieu n’est pas un chemin facile et limpide comme le ruisseau.
- Mais mon chemin terrestre n’a été constitué que de limites.
- Oui, vos limites corporelles. Tandis-que l’humanité elle a d’autres limites.
- J’ai cru comprendre que la vie n’a pas qu’une forme.
- C’est là que nous intervenons. Vous alliez devenir créateur et nous ne pouvions vous laisser agir seul. Il y avait des règles dont vous étiez ignorant et qu’un seul homme ne pouvait envisager.
- Est-ce là l’objectif de notre âme : la création.
- Oui la création est perpétuelle. Le puit de l’univers est la création et il n’a pas de fond. La lumière crée la matière, la matière crée la lumière, il y a vases communicants mais chaque forme est un puit sans fond dont le mystère n’est pas donné à tous, dont l’équilibre suit des règles rigoureuses et précises.
- Je me doutais bien.
- Votre psychisme et votre vécu vous ont empêché d’attendre et d’accepter les limites de votre présent. C’est là que nous intervenons. Vos dépressions ont été les symptômes que vos limites vous étaient insupportables. Votre autodestruction devant votre superficialité empêchait votre évolution.
- Et maintenant.
- Vous êtes momentanément hors du circuit de l’espace et du temps qui vous faisait lieu de réalité. C’est hors de ce circuit que réside l’âme pure, hors lumière et matière, et que se décide chaque création.
- Mais alors... Ce que je créais, je l’avais décidé !
- Oui, seul !
- Vous n’étiez pas d’accord ?
- Pour la première fois, notre consensus a éclaté.
- C’était une question de justice ! Sans avoir souvenir de mes plans, j’imagine que je trouvais le cours des choses injustes. Vous l’aviez prévu. Vous aviez prévu que j’étais le canard boiteux mais vous n’avez pu résistez.... Vos règles rigoureuses et précises ne pouvaient être contredîtes. Ma vie réelle s’est donc réalisée telle que je l’avais construite même si mes moyens furent limités.
- Oui.
- C’est la loi des contraires.
La voix des esprits se tue. Pandrovsky se retrouva seul face à lui-même, toujours en proie à la même inquiétude face à la vie et ne comprenant pas son état présent. Pourquoi cette quarantaine forcée ? Quelles étaient ces règles dont parlaient les esprits ? Les avait-il enfreintes. Avait-il brisé l’équilibre immuable de l’univers, son mystère... Il n’en avait aucun souvenir. Il avait toujours considéré la vie comme une expérience unique, non renouvelable, dont l’objectif était l’amélioration globale du système vivant et le but ultime à l’infini du temps jamais atteint. Il avait émis l’hypothèse de l’existence d’une conscience hors du temps et de l’espace qui soit le reflet immatériel de la vie, pure énergie, mais il n’avait pas encore pu vraiment le définir. Il ressentait le contact avec cette conscience au travers de cette étrange voix à la fois intérieure et extérieure dans cet étrange lieu. Toute sa vie il avait aussi pensé que tout rêves, toute hypothèse avait une existence. Mais devait-on parler d’existence pour une conscience hors du temps et de l’espace, ou plutôt d’essence. Il fallait comprendre que l’un n’allait pas sans l’autre. La conscience intemporelle et immatérielle était le pendant de notre existence matérielle et l’une influençait l’autre et inversement. Alors était-il possible de basculer de l’une à l’autre à chaque instant comme une particule quantique dont on ne peut connaître l’état ? Tout pouvait s’expliquer rigoureusement. Jusqu’à maintenant seul deux contraires « n’existait pas », ne se révélait pas à la conscience matérielle, vivante, mais peut-être était-ce le moment de créer un couloir, un passage entre le non-être et l’être, entre la vie et la mort, pour qu’une étape supérieure de l’évolution ait lieu. Etait-ce cela qu’ils avaient voulu empêcher ?
Pandrovsky se trouvait bien seul, lui qui l’avait toujours été sur terre. La conscience intemporelle et immatérielle était-elle constituée aussi d’individualités incommuniquantes ? Il ne devait plus en douter. Quelle que soit l’échelle, micro ou macroscopique le schéma était le même basé sur l’alternance et la coexistence des contraires au niveau de la matière et de l’énergie et l’essence de tout hors de l’être, aux confins du néant, évoluant et permettant la permanence du changement dans l’alternance matière-énergie, existence-essence, jour-nuit. Comme il l’avait écrit dans un de ses articles : « Hier j’écrivais que ma plainte est répétitive et ce matin je découvre qu’en fait tout est répétitif. Cette idée sourdait en moi depuis longtemps. À chaque jour succède un autre jour et chaque matin je fais les mêmes gestes : je me lève, je me lave, je mange... Tout est répétitif ou cyclique si vous préférez. Mais l’instant change chaque fois ai-je déjà écrit. Il me semble clair que le répétitif est nécessaire et indispensable à la vie pour que tout s’améliore, pour que tout change. Cela semble contradictoire, n’est ce pas ? Comment d’un système répétitif peut-il surgir le changement ? Et pourtant c’est ainsi. Par petite touche. Si la vie n’était pas répétitive, il n’y aurait pas de changement mais des chamboulements qui pourraient tout simplement détruire l’édifice construit par la vie, alors que le répétitif permet justement de petit changement qui ne remette pas tout en cause. Ceci me permet de revenir sur une autre idée : la vie est un programme répétitif composé de sous-programmes qui peuvent se lire dans les deux sens. Je m’explique : ces sous- Programmes si on les imagine comme une suite de 0 et de 1 (langage binaire), il faut que tout saut de 0 à 1 puisse à tout moment être substitué par un saut de 1 à 0. C’est ainsi, je crois, que la vie fonctionne. Le programme se déroule de façon répétitive, logique et déterminée, mais à tout moment le changement peut intervenir et un sous-programme peut être annulé et substituer par un autre. Un système vivant ou autre n’a aucune chance de « survivre » s’il n’est pas répétitif avec des remises à zéro des compteurs pour débuts de cycles. Sans ces remises à zéro le système irait accumulant les erreurs et les incertitudes jusqu’à se bloquer, se gripper totalement. » Pandrovsky en était là de sa réflexion. Il ressentait en tant qu’essence les mêmes plaisirs, les mêmes sentiments, les mêmes changements, et les mêmes alternances perpétuelles qui traversent tout être. Il en était là de sa réflexion et il concluait doucement : tout système engendre un nouveau système. L’essence engendre l’existence. Le principe premier était la reproduction. Ainsi était la vie. L’ancien système avait le regret de n’être plus unique, le plaisir n’était que fugitif, nécessairement fugitif pour un renouvellement éternel. Le nouveau système n’osait oublier l’ancien sans pouvoir communiquer avec lui. Il ne savait pas bien quelle était la nouveauté.
C’est à ce moment-là que Pandrovsky reprit conscience de son existence matérielle. Il eut comme un choc cardiaque, comme un coup de poing dans sa poitrine. Il était couché à même le parquet de son bureau, sa chaise renversée. Il n’avait aucune idée du temps qui s’était écoulé. Sans doute un temps infime. Il se souvint qu’il avait rendez-vous avec un journaliste. Après cet incident, il ne pouvait le voir, car il fallait absolument qu’il s’entretienne avec son fils. Il quitta l’institut sans être vu.
3
- Il est temps maintenant que
- se réalise la jonction entre la
- mort et la vie, pour qu’une
- immortalité évolutive
- jaillisse. Il était temps.
En chemin vers la banlieue où habitait son fils, Pandrovsky eut tout le temps de penser aux conséquences de l’incident qu’il venait de vivre. Sa pensée divagua même, en pensant à son fils, troisième de ses enfants sur quatre dont une petite dernière, jeune professeur de mathématiques dans un lycée professionnel.
Son fils n’était pas malheureux. Ce dernier lui disait souvent : « Le plaisir est rare . je ne sais si l’origine en est ma dépression, ma carence en désirs ou mes lectures. Je vis au jour le jour, comme un fainéant véritable dans une société où je n’ai aucune utilité, vraiment aucune. Je me suis toujours senti dépossédé de volonté, de pouvoir sur ma vie. C’est ainsi. Quand je dis à ma psychiatre : les paysans d’autrefois étaient les maîtres de leurs vies, elle me répond : vous croyez ? Et n’étaient-ils pas à la merci des éléments, du froid, du gel, des récoltes et de la famine. J’acquiesce. Elle ajoute : croyez vous qu’aujourd’hui, quiconque peut affirmer qu’il maîtrise sa vie ? Le croyez vous ? J’acquiesce encore mais ne me sens pas soulager. Je suis trop idéaliste et mon idéal me bouffe mes pauvres petites ailes. Ma souffrance est génétique. C’est un déséquilibre moléculaire interne... Je prends donc des médicaments pour réguler mon humeur défaillante de dépressif maniaque. Je ne ressens aucun changement dans ma vie journalière, si ce n’est l’absence des phases de délires. Ma vie est vacante. » Son fils ajoutait souvent à ces mots un long discours :
Le temps agit avec lenteur. Les saisons se suivent et les années passent mais l’adulte, cet enfant qui a fini de grandir voit son temps se ralentir. Peu d’événements viennent perturber l’écoulement du temps atomique quand le temps physiologique est de plus en plus lent. Alors ne faut-il pas cesser de parler d’une vie vacante. Le temps à venir du changement est uniquement d’une lenteur infinie, à l’échelle de la vie, à l’échelle de la fuite des générations. C’est l’hiver et mon jardin dort. Seuls les pieds de mâche poussent à cette température et sous ces jours si courts et gris. Les fraisiers végètent, les arbres sont en dormance, les groseilliers sont secs. Pourquoi tant vouloir ce qui n’est pas présent dans la réalité.
Tout cela n’est peut-être qu’une excuse monumentale. Et il ne se passe rien. Le discours est là pour justifier l’absence de vérité et de vie.
Rien ne sert de raconter dans les détails comment il en est arrivé à ce stade de sa pensée et de son état mental. Il a été heureux. Il ne peut le contester. Son enfance a été marquée... par quoi il est inutile de le dire. Toute enfance est marquée... du signe de l’obscure.... de quelque chose qui à l’age adulte est inexplicable et incompréhensible. Il a été insouciant, il a été choyé, il a eu une mère et un père et malgré les disputes il a connu des moments infimes de bonheur dont il peut se souvenir encore aujourd’hui : le bifteck et les frites du samedi midi, le train électrique et les légo, les jeux de cache-cache et sa grande envie d’être Zorro... Son état actuel négatif masquera tous ces moments pour lui faire croire qu’il est la conséquence d’un passé difficile. Son état actuel négatif est ce qu’il doit combattre à chaque instant de sa vie. Il faut faire un jour, table rase de ce qui nous empêche de vivre et se forger les outils pour vivre les pieds sur terre dans le présent et non plus dans un passé dont on se plaint.
Il y a trois catégories d’hommes : celle de l’animal triste et plaintif, celle de l’animal gai, content de lui-même et de son sort et enfin celle d’un animal malheureux qui ne se plaint plus. C’est ainsi. « Je fais encore partie de la première » disait-il, en continuant. « L’homme plaintif l’est justement par un manque d’activité. Il ne sait que faire de sa vie. Il s’ennuie. C’est là sa caractéristique. Comme je le disais auparavant, il éprouve aussi le sentiment d’être dépossédé de la maîtrise du cours de sa vie. J’ai acquis des connaissances théoriques diverses mais la pratique me manque énormément. Être pratique cela signifie être capable de créer. »
Pandrovsky en était là de ses remémorations quand il sonna à la porte de la maison de son fils. Il était 21 h passée.
- Ah, c’est toi, papa. Entre.
- Oui, c’est urgent, j’ai des choses à te raconter.
Un instant après, dans le salon :
- J’avais justement pensé à toi ce matin en me levant. Je regardais par la fenêtre. J’ai pris une feuille et j’ai écrit. Quel temps de chien ! Quelle pluie hivernale ! Pourquoi faut-il que j’ai envie d’écrire quand je suis sous influence triste et non quand je suis positif ? Pourquoi ? C’est sans doute une façon de guérir de mes peurs. Papa, tu me manques beaucoup certaines fois. J’ai besoins de te parler de tout et de rien. De te dire mon stress sans objet apparent... De te dire que j’ai tant à faire, tant de projet que je ne peux réaliser. Ce matin j’ai lu La Recherche. Je ne peux m’empêcher d’être émerveillé par le champ immense quasi infini des connaissances qui nous sont offertes. Cet émerveillement, je le sais, se double parfois d’une angoisse qui m’étreint de manière irrépressible. Elle me poursuit dans ma vie de tous les jours, lorsque lucide, je m’aperçois que je ne sais rien... C’est la peur ancestrale devant l’inconnu. C’est la sensation de notre petitesse. Mais nous avons les outils pour nous élever. Je crois en tes recherches sur l’intelligence artificielle. J’attends avec impatience ce compagnon robot dont tu m’as parlé. Je connais ta philosophie : prendre chaque instant avec le plus de conscience possible, analyser la nouveauté, accepter la découverte et continuer dans l’effort, plus loin, son chemin terrestre... jusqu’à sa fin. Mais je parle et je ne t’écoute pas ; Quel est l’objet de ta visite ?
- C’est justement au sujet de ce chemin terrestre que je suis venu te voir. Je veux justement qu’on en discute, de ce chemin qui d’après l’expérience que je viens de vivre, n’a pas de fin. Je t’avais déjà parlé de cette absence bizarre que j’avais vécue dans ma jeunesse...
- Oui, je me souviens. Quand tu étais lycéen.
- Oui, c’est cela. Je viens d’en refaire l’expérience. Mais cette fois l’expérience a été beaucoup plus forte.
Pandrovsky se mit à raconter longuement ce qu’il venait de vivre.
- En gros j’ai compris ou plutôt j’ai eu l’intuition que notre âme est une configuration lumineuse. Un état qui peut être capté à notre mort. Je ne sais encore quelles ondes sont le support de cette configuration labyrinthique. C’est ce qu’il nous faut découvrir. Ce support est peut-être une onde sans masse ou même matérielle, des neutrinos... que sais-je. Mais elle doit être le reflet de ce que nous sommes après maintes évolutions.
- Si je pousse ton raisonnement dans ses retranchements, ne penses-tu pas alors que l’homme ait atteint ses limites et que l’âme, cette configuration dont tu parles, demande un autre environnement matériel pour évoluer.
- C’est cela même. Si nous réussissons à capter l’âme, à comprendre son essence, alors nous pourrons lui donner, par nos robots de silice, la possibilité d’être dupliquée.
- Est-ce la fin de l’humanité ?
- Non. Sans doute est-ce une nouvelle évolution dont l’humanité est la source même et qui va la dépasser. Mais l’humanité comme le singe, demeure et évolue par mutation suivant un autre plan que la biologie, elle, définit. Ce n’est pas négatif du tout, car nous aurons enfin le pouvoir de communiquer avec nos âmes...
- C’est donc une sorte de saut évolutif dont nous aurions conscience. Mais les mots de duplication et de copie ne te font-ils pas peur ?
- Je crois qu’il n’y a plus depuis longtemps d’original. Nous sommes nous-mêmes des copies conjointes de nos parents. L’ADN ne se duplique-t-il pas depuis des temps immémoriaux. Je ne vois là rien qui me semble dangereux ! Nous vivons déjà dans un monde de copies matérielles. On enregistre, on duplique la musique, certaines personnes extraient d’un enregistrement des parties qu’elles copient. On appelle cela du sampling. On le pratique déjà avec l’ADN en isolant des gènes codant pour des molécules particulières, ces gènes que l’on introduit ensuite dans une autre « partition », dans un autre organisme. Tout est copie. Je n’affirme pas que cette tendance ne doive pas être maîtrisée... Mais que maîtrise-t-on vraiment. La vie, dans le sens d’un tout qui se reproduit tout en évoluant, ne corrige-t-elle pas les erreurs commises dans le long terme. Enfin il y a ce symbole très fort : il faut seulement être conscient que l’image du monde, que l’homme est à son image....
-Il nous reste à découvrir le support de l’âme !... Si mon sentiment d’incapacité et mon inaction cessaient, je pourrais sans doute t’aider et planifier mon travail et apprendre pleinement mes cours fondamentaux de mathématiques modernes. J’aurai alors la joie de me voir évoluer dans un autre univers, lié toujours à des idées mais plus pratique. Nous parlerions plus, tous les deux, en connaissance de cause. Heureusement jamais je n’ai essayé d’affirmer quelque chose que je ne ressentais pas profondément. J’aime la vie, je crois en l’humanité, je n’annonce pas comme certains que j’ai dernièrement lu, la fin de l’homme, sa destruction par la biologie ou sa décadence sociale. Non, je pense que mes peurs et mes angoisses, mes doutes et mes contradictions, ne m’ont jamais poussé à de long discours oiseux et trop négatifs sur l’avenir de l’homme. Je partage donc tes opinions. Je crois seulement qu’il est temps pour moi de me mettre au travail sérieusement, de planifier mes fins de semaines, de cesser mon inaction, de faire table rase de ma dépression. Ce que je dis, ce que j’écris, je le vis instantanément. Tu viens de me permettre de me relever d’une maladie avec laquelle je devais, de toute manière, tôt ou tard, en finir. Voilà, ma décision est prise ; Je te suis dans tes recherches. Je ne veux pas que cette nouvelle tendance soit chez moi, encore une fois, passagère. Je ne pense pas avoir jusqu’à maintenant, perdu mon temps. Je suis juste entré dans la vie de plain-pied après un long chemin qui m’a permis de me défaire d’une gangue dans laquelle j’étais fixé. Tu sais cela fait un moment, presque sept ans, que je me débats avec ma dépression. Je crois que ta venue ce soir est comme un dénouement. Tu m’apportes de quoi nourrir de nouveaux horizons, de nouveaux combats, surtout de nouvelles recherches, de nouvelles découvertes. Je ne sais si sans ta venue, j’aurais continué à stagner. Voici deux jours que je suis en vacances et je sentais sourdre cet instant. Ma femme travaillait ces jours-ci et comme tu vois, la solitude dont je me suis plaint si souvent de souffrir, m’a permis d’aller au-delà... Ton projet de capter l’âme, à notre mort, avant qu’elle n’atteigne ce que moi j’appellerai, les labyrinthes de l’éther, me semble extrêmement intéressant. Je vais y mettre tout mon coeur et toute mon énergie.
- Je suis content de t’entendre si positif, mon fils. Que mon expérience t’intéresse autant me permet de croire que je ne suis pas tout à fait fou. Nous devons nous attacher maintenant à la fois à expérimenter et à théoriser. Cela demandera beaucoup d’heures de concentrations et de rigueur.
Le père et le fils continuèrent de discuter tard dans la nuit. Il était une heure du matin, quand la femme de Jean, Madeleine, se leva.
- Tu n’es pas encore couché ! puis s’apercevant de la présence de Pandrovsky « Ah ! ton père est là. Je ne savais pas. Vous en avez encore pour longtemps ? Tu vas être fatigué demain. Pourtant tu sais que tu dois te reposer. »
- Oui, je sais. Mais Papa avait des choses importantes à me dire.
- J’ai tout dit, Jean. On se reverra la semaine prochaine. Réfléchissons chacun de notre côté et nous mettrons en commun nos conclusions.
Sur ce mon père nous quitta et je guidai mes pas vers le lit où m’attendaient les bras de ma femme et de Morphée.
4
- Le temps ne fait rien à
- l’affaire chante un certain
- poète... C’est une question de
- pessimisme. On peut songer
- parfois à l’élimination des
- cons puis on l’oublie. Le
- monde social est une horreur.
Ce matin, après avoir écouté les informations radiophoniques, je suis parti
flâner en ville. Les infos m’avaient déjà suffisamment énervé. Soit l’on bassinait le
peuple avec des actualités sans importance montées en épingles par les journalistes en
mal de scoops, soit l’on n’abordait pas les vrais problèmes de misères en posant des
questions précises et acides à nos hommes politiques. Tout cela revenait au même : on
voyait bien que rien ne changeait dans la couleur qui se dégageait du monde.... Dans
sa couleur et sa douleur.... Bien sûr il faut être pessimiste pour penser cela, que rien ne
change.... Je l’étais assez souvent au gré du temps comme je pouvais être aussi
optimiste et m’enflammer intérieurement en rêvant d’autres possibilités, d’autres
réalités où le progrès nous conduisait à mieux maîtriser notre faible condition sans
déséquilibrer les éléments mais aussi sans les subir. Souvent je m’insurge contre le
monde actuel. Je songe à plus de simplicité et je crois à l’autonomie du cercle
familiale ou communautaire. Je ne crois pas qu’il faille consommer à tout crin et si la
société va dans ce sens, je m’en démarque totalement. Je crois qu’il faut se créer sa
propre indépendance. Mon père m’a communiqué et je l’ai interprétée, l’idée qu’il
faut retourner à la terre pour produire ce que l’on mange. C’est presque devenu chez
moi une maladie. Je voudrais même créer mes propres outils sans rejeter la
technologie de l’électronique, de l’informatique, des plastiques que sais-je encore. Je
veux maîtriser ma destinée, mon quotidien, mes faits et mes gestes comme si je
rejetais cette évolution qui nous submerge où l’individu devient comme une cellule
dans un organisme dont il dépend. Mais l’évolution est déjà en marche. Je sais que
nous ne sommes plus des individus libres. L’avons-nous jamais été ? Je me le dis
souvent, ces questions, c’est presque une maladie. Mais peut-être vais-je faire partie
de ces cellules, ces bactéries qui sont restées bactéries refusant le pluricellulaire. Tout
doit exister. Et non pas comme c’est écrit sur certaines devantures de magasin : tout
doit disparaître. Non ! Tout doit exister ! Je suis très loin de tout maîtriser. Mais je
suis encore jeune. Ainsi même si souvent je m’insurge contre ce monde actuel, je ne le
rejette pas pour autant. Mais son évolution m’est étrangère. Je reste optimiste et crois
profondément au progrès, à la conscience entière de nos actes qui nous permettent de
justement corriger nos erreurs. Car l’homme va d’erreur en erreur.... Et puis je sais
que mon cerveau a sans doute atteint ses limites et que l’évolution vers le mieux, le
plus complexe, demande peut-être la destruction de l’individu. Cependant je la refuse
pour moi-même. Je n’ai besoin que de me sentir libre et conscient. Je n’ai besoin que
d’un compagnon robotique qui à mon image et comme le conçoit mon père,
m’accompagne dans mon chemin vers la connaissance et la maîtrise de mon destin,
qui m’accompagne grâce à sa mémoire plus sûre, à sa logique indestructible, grâce à
son immortalité de machine.
J’en étais là de mes réflexions quand je parvins au café du coin. J’y avais mes petites habitudes d’écrivain solitaire. J’y corrigeais les copies de mes élèves. J’y sirotais des cafés. Je m’assis donc à une table et mon café aussitôt servi après quelques mots sur le temps et ces cochons de fachos qui se désunissaient, je me remis à réfléchir à mon père et à sa narration d’hier soir. Je ne savais pas si la sensation qu’il avait eu correspondait à ce qu’on pourrait appeler l’essence de l’âme. Je ne savais pas si cette essence etait hors de l’espace-temps, immatérielle et intemporelle. Je me mis alors à réfléchir sur un bout de papier que je sortis de ma poche. Comme mon père je laissais aller mon imaginaire.
« Il n’y a eu aucun début, il n’y aura aucune fin à l’univers. Plus l’on essaie de reconstruire le chemin parcouru, plus l’on s’approche du début et plus l’on s’aperçoit que le nombre d’événements à décrire est important. Ce nombre tend vers l’infini. À l’inverse plus on s’approche de la fin, plus rares se font les événements, mais toujours un événement en suit, à plus ou moins long terme, un autre.
Pour la matière et la lumière que nous sommes, il n’y a pas eu de début, il n’y aura pas de fin, mais il existe sans doute quelque chose, l’innommable, qui n’est ni matière, ni lumière. Il nous faut le découvrir. C’est là qu’on ne parle ni de commencement, ni d’achèvement. Ce quelque chose existe et par ce fait même il n’a pas besoin d’espace et de temps.
Ce quelque chose est-il unique. Peut-on en avoir une preuve matérielle, lumineuse ou théorique ? Nous sommes son émanation. Nous sommes en l’état de croire, quand serons-nous en état de savoir ? Telle est la question que je me pose. Mon père a sans doute eu l’expérience de ce quelque chose qui n’est ni matière, ni lumière.... Mais comment l’appréhender, nous qui ne connaissons que la matière et la lumière.... ? Comment l’appréhender ?
Qui ou quoi a donc la faculté d’exister en dehors du connu ? Nous sommes emprisonnés par notre langage, par notre vision de la réalité. Ils conditionnent les pensées que l’on peut émettre, ils nous empêchent d’évoluer. Je ne sais si un jour on établira un contact quelconque avec ce que j’appelle les labyrinthes de l’éther. Je ne sais mais on peut toujours avoir la volonté et le désir de l’atteindre, de l’établir. Est-ce une autre partie de nous-mêmes qui existe dans les limbes ? La séparation est-elle définitive comme Orphée qui n’a pu ramener Eurydice du monde des morts ?
Est-ce encore une image des contraires ? Il y aurait la réalité composée de la matière et de la lumière et de façon antinomique, une autre réalité en dehors de toute matière et de lumière. Je ne peux m’empêcher de penser aux premières phrases de la bible dont j’extrapole ces mots : au début il n’y avait rien. Et ce rien montre bien qu’il existait autre chose... Il nous faut maintenant découvrir ces labyrinthes de l’éther... » Je relis ce que je viens d’écrire. Il me revient à l’esprit la théorie mise de côté, non reconnue, d’un univers quasi-stationnaire ou dit de création continue. Je continue d’écrire.
« L’univers dans la théorie quasi stationnaire n’a ni début ni fin ; il ne faut pas chercher dans un big bang la création de l’hydrogène puis de l’hélium, mais plutôt penser qu’à tout instant un déséquilibre entre énergie positive et négative permet l’éjection d’énergie et par la même création de matière. Mais ai-je bien tout compris ? La création est-elle illimitée ce qui satisferait mon esprit inquiet ? La théorie du bigbang
refuse la notion d’énergie négative pourtant reconnue dans ses équations par Dirac et dont l’existence lui a permis l’hypothèse des quarks. Je ne sais pas pourquoi mais la théorie de l’univers quasi stationnaire a ma préférence. Je ne crois pas au big-bang, au point zéro inaccessible. Je préfère penser à l’éternité de la matière et de l’énergie et à la création ! S’il y a big-bang et évolution unique, je ne peux m’empêcher de penser à une hiérarchie qui tue l’individualité, une hiérarchie qui impose l’évolution. Tandis que s’il y a création continue, il y a individualité, il y a liberté !
Mais comme savent si bien le dire nos scientifiques, en l’état actuel de nos connaissances, tout ce qu’on sait, c’est qu’on ne sait pas. »
Après le café je commande une bière et un sandwich aux rillettes d’oie. Je poursuis mon écriture.
De ceux qui ont faim, je suis des ventres pleins, mais des ventres affamés par l’ennui. L’ennui est un état que je déteste et fuit dans diverses directions. La première c’est celle de ma cuisine, la deuxième celle de mon bureau où je me mets à écrire, la troisième celle de mon salon où je lis des romans, des cours de mathématiques et des articles de recherche. L’ennui me vient quand je comprends que j’ai atteint mes limites. Vivre le présent avec une maigre chance d’évolution et par évolution j’entends un changement vers plus de compréhension de la vie en général, vivre ce présent est une source non pas de malheur mais de souffrance et d’ennui. Il y a peu j’ai même écrit : « J’ai vraiment réussi tout ce qui m’était possible et maintenant je suis comme une mare qui stagne au milieu des vivants je suis comme un fusible attendant le courant qui brisera ma hargne. Je ne sais si j’espère encore voir le jour pour que mon âme abattue à nouveau s’enflamme et qu’un autre horizon vienne briser le cours de mon calme destin aussi calme qu’un drame. Alors de loin en loin j’essaie d’accumuler quelques miettes mouillées de ce géant savoir. Et alors quelques fois, les formules me parlent... Emerveillé... Mais je suis loin, très loin de croire, avoir jamais atteint une parcelle de vie, quand ma femme me dit : « Tu te tortures l’esprit ! ».Au milieu des vivants, je me laisse emporter. La vie est cette pierre qu’on voit rouler, dont on ne peut capter l’infinie complexité. Sachons nous taire devant l’éternité. Et si j’en souffre, sachons nous taire. Il ne faut plus écrire cette plainte sans fin. Qui sur terre n’a d’ailleurs pas souffert, d’une manière ou d’une autre et surtout plus que moins ? Mais faut-il oublier la limite atteinte chaque jour qu’on ne peut repousser ou qu’on repousse à long terme ? Mon frère me dit : sachons nous taire ». J’avais fini ma bière quand a surgi mon frère accompagné de ma soeur. Il était aux alentours de midi. Mon frère William, de deux ans mon aîné, travaillait comme bibliothécaire. Ma soeur Viviane, régisseur dans le cinéma, était au chômage. - Salut vieux, m’interpella ma sœur
- Salut Jean, poursuivi William, nous étions sûr de te trouver là. Qu’est ce que tu fabriques encore... Tu continues d’écrire ta déprime !
J’essaie à peine de le contredire.
- Nous savons que tu es en vacances. On va te bouger. Ce week-end on part pour Toulouse, chez Totoche.
Totoche, c’est mon grand frère Christophe. Nous avons tous toujours été très lié même si nos parcours n’ont pas été les mêmes. Moi j’ai été le plus chanceux des quatre en devenant fonctionnaire. Mes deux grands frères ont eu une adolescence tumultueuse. C’étaient de véritables révoltés. Ils ont d’ailleurs failli devenir de très peu de vrais voyous. Mais c’est du passé. Je ne sais pas pourquoi je pense à ça... Peut- être parce que je les aime et que je tiens à eux. Ça faisait bien six mois que je n’avais vu ma frangine et ce grand dadet de William. L’action inutile me manquait. Encore une semaine de vacances.... Pourquoi ne pas les passer à Toulouse. Leur attention me touchait beaucoup. Ils avaient toujours peur de me voir sombrer dans le délire. La venue du père hier soir, n’avait pas été des plus judicieuses. Je n’avais pas ses capacités de réflexions, ses connaissances. J’espérais qu’il me contacterait plus tard quand ses idées seront plus concrètes. J’avais au fond de moi un gros désir d’inattendu, que mon imaginaire déborde le réel. « Déborder le réel d’un subterfuge idiot » avait déjà écrit.
- Je suis content de vous voir. Vous me manquiez beaucoup.
- C’est Madeleine qui nous envoie. Elle est d’accord pour que tu partes seul.
- On part quand ?
- Demain à l’aube, on vient te chercher avec ma voiture, répondit ma soeur.
- Bien, vous avez déjà mangé ou vous repartez travailler ?
- William repart pour Paris, mais moi je peux t’accompagner...
Après avoir dit au revoir à mon frère sur le bord du quai du R.E.R, Nous sommes allés ma soeur et moi rejoindre mon petit foyer. Madeleine nous attendait. Par un heureux hasard, elle avait préparé un de mes plats préférés : le lapin à la moutarde. Un petit plat dont elle avait le secret pour le rendre tout simple et facile à faire mais surtout délicieux. Il suffisait d’étaler la moutarde sur les morceaux de lapin, de les faire revenir cinq minutes dans l’huile puis laisser cuire le tout à l’étouffé dans une cocotte remplie de vingt blanc d’Alsace en ayant eu le soin d’assaisonner le tout avec du sel du poivre et quelques herbes de Provence. Nous mangeâmes donc tous ensemble avec entrain le petit plat de ma femme adorée.
Dans l’après-midi, ma petite soeur nous quitta. Le soir arriva à grands pas. Hier, j’avais eu, avec mon père, l’impression de vivre un moment unique. Un de ces moments qui semblent pouvoir faire basculer l’ordre des choses, un de ces moments où l’on se sent investi d’une puissance qu’on ne pourrait jamais exercer dans la réalité. Un de ces moments qui a une probabilité quasi nulle de se réaliser et qui pourtant en vertu de cette probabilité non nulle, se réalise. J’avais eu le sentiment de n’être plus moi-même, mais un vieux sage en consultant un autre, comme si nos personnes terrestres représentaient de vieilles âmes depuis longtemps retirées du vivant, mais qui tenaient en ce moment une sorte de conseil... de conseil de guerre. Mon père était venu à moi, mais c’était moi qui le consultais. Il répondait à mes questions sous des termes ambigus. Chaque mot devait être interprété au deuxième ou au troisième degré, comme si la vérité n’existait pas dans la simplicité des mots. Et nous savions tous les deux que le monde était en proie à la confusion, aux sentiments les plus bas de l’envie à la jalousie, du besoin de pouvoir au désir d’être autrui quand on a déjà tant... Le monde était et nous n’avions qu’un mot : il fallait rester ferme. Oui, ferme était le mot. Puis les vieilles âmes éternelles et immuables sont parties, la pièce a repris ses dimensions normales. Leur combat était dans la durée infinie de leur temps. Il ne déviait pas du bien. Leur foi était la force qui les avait toujours bougés. Leur foi n’avait pas peur de la destruction. Ils n’agissaient pas sur la confusion du monde. Ils savaient que cette dernière était par essence passagère quand leur foi dans le bien leur assurait l’éternité. Leur désir n’était pas de tuer ce qu’il rejetait. Il fallait que tout existe, même la confusion. Ils savaient depuis qu’on apprenait, dans les écoles, le deuxième principe de l’entropie, que l’ordre se faisait aux dépens d’un désordre croissant ; on aurait pu dire que l’ordre acceptait le désordre, mais ailleurs, dans le vide de la lumière que lui seul maîtrisait.
En se remémorant tout ça, Jean avait maintenant la certitude que l’âme était composée de lumière. Il avait cru un moment que ce que son père lui avait décrit n’était pas matériel et n’était pas lumineux. Il ne fallait pas aller jusque-là. Oui, l’âme était sans support matériel. Ce n’était pas de l’énergie stockée sous forme de masse, c’était de l’énergie lumineuse, un concept, qui dans la pensée humaine, était né au début du vingtième siècle. La lumière permet que l’ordre et la complexité existent ; c’est là le plus important ; la lumière fuit le désir et la haine. Elle est implacable et douce et sans cataclysme. Elle est la beauté même. Mais comment savoir, comment connaître sa disposition à être le support de l’âme ? Telle était la question que se posait Jean.
Il était tard. Demain à l’aube, il partira avec sa soeur et son frère pour Toulouse. Jean laissa sa femme devant la télévision, cet appareil qui si souvent mangeait leur soirée et phagocytait leur esprit. Il partit se coucher pour être en forme le lendemain.
5
- Nous sommes des
- promeneurs d’un espace
- réduit. Nous suivons le
- sentier qu’ont parcouru les
- initiés. Tout est possible dans
- nos rêves et la réalité tend
- vers ces rêves qui sont sans
- fin.
Je savais bien que changer de lieu ne changerait rien à mon être et à ses états
d’âmes. Mais peut-être avais-je tord. Chacun a une place. Certains se plaignent,
d’autres ne disent rien ou n’ont rien à dire. Je suis de ceux qui sont mécontents et qui
trouvent que tout cloche. Ils se sentent emprisonnés dans la société et rêvent de
liberté. Ils se disent aigris par un chagrin dont ils n’ont plus le souvenir. Ils rejettent
avec dégoût le mot même de « aigri ». Ils ne se reconnaissent dans rien. Peut-être
sont-ils malades mais la pilule qui devrait les guérir n’est pas encore fabriquée. Ils
vivent de palliatifs, leur enthousiasme est mort et la vie peut passer. Elle passera, ils
cligneront des yeux, éblouis, émerveillés, de temps en temps, mais le fond du tableau
restera gris.
J’éprouvais tant de désirs, j’avais tant de choses à réaliser mais mon état frisait l’immobilisme. Un seul mot me trottait dans la tête : fainéantise. Etait-ce là la seule cause de mon vague à l’âme ? Peut-être valait-il mieux ne pas en parler quand d’autres ont la force ou l’illusion d’être positif et d’être heureux. Il me restait le temps de me laisser aller. Etait-ce un bien, était-ce un mal ? Devrais-je me faire consciemment mal pour qu’enfin je me tourne vers le bien, comme un enfant qui se brûle et ressent la douleur, vient à lâcher la poêle au manche surchauffé. J’avais l’impression que l’hiver n’en finissait pas. Mon frère et ma soeur sont venus me chercher vers 8h30. Je leur ai offert le café puis j’ai dit au revoir à ma femme en lui promettant que je reviendrai plus fort, moins plaintif et plein d’optimisme et d’action. Nous partîmes vers 9h30.
Nous avions neuf cent kilomètres devant nous. Le temps de parler de tout et de rien, le temps de se taire, le temps de trouver le temps long, le temps d’apprécier puis de détester d’être ensemble, le temps de se rappeler combien l’on s’aime sincèrement, combien l’on se manque, le temps d’oublier l’essentiel.... C’était ma soeur qui conduisait, mon frère à côté d’elle et moi sur la banquette arrière.
Au fil des années, j’avais quitté l’adolescence pour avoir de plus en plus d’obligations. En me souvenant de mes années d’étudiant, je comprenais que le temps où je n’avais qu’à apprendre le savoir dispensé, ce temps-là était révolu. Je n’avais alors nul souci d’argent, ma vie ne dépendait que de moi, elle n’avait d’influence sur personne... Tout cela était bien fini. Maintenant j’étais professeur, victime d’un trop grand potentiel de culpabilisation, je me devais d’être consciencieux et travailleur pour mes élèves. Tout compte fait, j’avais même toujours le temps, un temps immense pour me réaliser. Mais c’était comme si le temps des obligations si minime était-il, m’empêchait de profiter de mon temps libre. C’était comme si.... Non ! C’était plutôt de ne rien faire ou de mal faire et de remettre au lendemain l’ouvrage urgent, qui me laissait immobile. Cela devait changer. Oui ! cela devait changer ! Il me fallait reprendre une politique de l’effort qui m’ouvrirait alors des horizons plus variés et plus colorés. Recouvrer le bonheur de l’effort. Voilà ce qui devait changer. Nous venions d’arriver dans la région de Nîmes. De chaque côté de l’autoroute le paysage était désertique. D’une beauté faite silence. D’une beauté dont il ne faut rien dire, que l’on ne peut qualifier. J’aime voyager et les livres de Jack Kerouac ou même encore celui de Paul Auster « La musique du silence » m’ont enchanté. J’aimerais connaître cette liberté d’être sans destination, toujours « on the road », libre. Mais la liberté est un idéal et comme tout idéal elle n’existe pas. La liberté a lieu dans le cadre de contraintes qu’on accepte, la liberté c’est souvent oublier que c’est grâce à autrui... dont on dépend toujours. Il n’y a pas de liberté sans dépendance oubliée le temps justement d’en jouir. Ma pensée était un peu triste. Plus personne ne disait mot dans la voiture. Nous avions épuisé les sujets de notre enfance.
- On pourrait écouter un peu de musique, dis-je.
- J’ai une cassette d’Higelin, répondit ma soeur.
La musique remplit l’espace de l’habitacle du véhicule. « Haï, quand ma guitare me fait mal, j’ai envie de crier, Haïe... » chantait-il sur un rythme espagnol.
- C’est bien. J’aime, parce que je suis un grand sentimental romantique.
- Oui répondit William.
- On a de la chance de pouvoir apprécier ce genre de moment. La misère nous est épargnée. Nous avons le temps de nous construire un avenir et même si le doute nous empoigne parfois, le temps, je crois, travaille en notre faveur. L’effort s’accumule et l’ouvrage aboutira.
- Il n’y a que toi pour énoncer ce genre de discours dit William
- Tu es d’un compliqué à la limite du chiant quand tu causes, ajouta Viviane. Ce matin les agneaux bêlaient dans le pré sous le premier vrai rayon de soleil de l’année. Le printemps me redonnait vigueur. Même si je restais le même, je n’ai pu m’empêcher d’avoir une pensée optimiste en me disant : tout va dans le bon sens. Jouir du printemps, c’est le bonheur. C’est sans doute pour des moments comme ceux-là que nous vivons à contre jour d’autres plus mornes et plus sales... sans intérêt. C’est sur cette prédisposition au bonheur que débutait mon voyage avec mon frère et ma soeur.
J’avais eu une année difficile psychiquement et affectivement. Bonjour, la tristesse du roi ! J’avais tout entre les mains pour jouir du bonheur, mais comme une fêlure en moi m’empêchait d’accomplir ce chemin de bonheur qui était sous mes pieds. Je devenais parfois irascible pour un rien et ma femme devait supporter ma déprime et mes colères quand je me sentais suspendu dans un impossible et interminable geste... Je me sentais floué par une maladie que je ne maîtrisais pas, qui pouvait me laisser sans rien faire des après-midi entiers... Il fallait que ça cesse. Je ne pouvais plus vivre avec sans cesse une mauvaise conscience en remettant toujours au lendemain la réalisation de mes projets les plus chers. Je ne pouvais plus vivre de mes chagrins et de maigres instants arrachés à mon inaction continuelle. Même si mon monde tournait, il fallait que s’accélère vraiment sa course lente.
Ma soeur conduisait très bien. Le paysage défilait sous mes yeux de faïence. Quand je rêvais, la nuit, des personnages inconnus peuplaient des lieux irréels où je n’avais jamais été. L’action n’y était pas compréhensible. Était-ce une image transposée du monde réel dans lequel je vivais ? J’y étais absent. Je n’y jouais aucun rôle. Dans mes rêves, j’étais comme un spectateur. Était-ce ainsi ? Pour combien de temps ?
Nous nous sommes arrêtés sur une aire de repos de l’autoroute. Il faisait toujours très beau temps. On se sentait comme au début de longues vacances où le temps s’allonge parce qu’il est dépourvu d’obligations sociales et mercantiles. J’ai alors commencé à raconter à mon frère et ma soeur la venue de mon père. Une des réflexion de William fut :
- Papa devient trop vieux. Il commence à devenir mystique. Ces propos que tu nous rapportes ne sont plus ceux du scientifique qu’il fut.
Viviane ajouta :
- Quand il te recontactera, essaies plutôt de le raisonner au lieu de t’enflammer comme tu l’as fait. Papa est quasiment à la retraite. Il ne suit plus aucun projet de recherche à l’université. Je ne sais pas... Je trouve que tu lui ressembles de plus en plus. Tu sais, il a lui aussi difficilement réalisé ses rêves et ses convictions.
Je répondis :
- On accouche dans la douleur, dans ce bas monde... parfois il n’y a même qu’une fausse-couche. La vie est d’une production extraordinaire. Mais quelle fraction des êtres créés se réalise pleinement ? Combien de glands sur la vie d’un chêne, donne naissance à un nouveau chêne ? Le monde ne change pas à la vitesse qu’on voudrait bien, à notre époque, lui faire prendre. La confusion et la vitesse apparente de notre société cache inévitablement la lenteur des véritables changements qui eux doivent se faire en profondeur.
- Pourquoi parles-tu de lenteur ? interrogea William.
- Parce que j’ai ce sentiment que tout est lent. Que la vie a mis 13 milliards d’années pour apparaître, de la naissance du big-bang théorique à la naissance de la vie sur notre terre. Alors que l’on cesse de me parler de révolution....
- Tu te mets à nouveau à délirer, Jean.
- Ne me dis pas ça, Viviane, ça ne peut que me faire mal et ça n’arrange rien.
- Pourquoi as-tu donc des pensées si noires ?
- Je n’arrive pas à répondre à cette question. Si je le savais, s’il suffisait d’un effort de volonté, peut-être en serait-il tout à fait autrement. Une question me taraude : pourquoi suis-je si souvent la proie d’un manque de courage ? Quelle est cette maladie ? D’où vient que certains ne manque pas de courage ? Qu’est ce que le courage ?
- Tu continues et tu nous emmerdes répondit sans haine, mais avec un brin de douceur, son frère.
Les propos de mon frère me vexèrent un peu. J’avais la fâcheuse tendance à me trouver mauvais dans mon genre intellectuel fiévreux. J’en arrivais alors à me mortifier quelque temps. Je me tus donc tout en continuant à penser : Le courage c’est sans doute la faculté de ne pas penser sans cesse mais d’agir. La pensée nuit à l’action. Quand le temps passe vite, on est souvent dans le feu de l’action et l’on ne prend pas le temps de penser. Je ne rejette pas la pensée par rapport à l’action. La pensée est nécessaire pour raisonner et agencer le connu, mais l’action, elle, est indispensable pour que la nouveauté et l’inconnu surgissent. Dixit Krishnamurti. La pensée va du connu au connu et peut, si l’on n’est pas vigilant, si l’on n’est pas conscient de son mécanisme, générer l’illusion. L’action, elle, permet la découverte des terres vierges que la pensée s’appropriera ensuite, quadrillera géographiquement et utilisera dans le présent pour le progrès. C’est en agissant que surgit l’inconnu.
Les jambes une fois dégourdies, nous reprîmes la route. Nous n’étions plus qu’à une centaine de kilomètres de Toulouse.
Mon frère habitait dans la banlieue de Toulouse dans une localité appelée Colomiers. Cette banlieue proche de l’aéroport de Blagnac vivait des industries de l’aéronautique, fleuron de cette région de Haute-Garonne aux dimensions internationales. Il vivait dans un grand bloc, une sorte de barre parallélépipédique de béton, en concubinage et déjà père d’un petit Lucas adorable. Ce grand frère avait joué pour moi un rôle sévère suite à mes différentes rechutes, mais je n’ai jamais cessé de l’admirer. Il nous accueillit avec chaleur. Sa femme avait préparé une petite collation, magret de canard et foie gras, de quoi se régaler. Son fils âgé de deux ans et demi était tout fou de voir tant de nouvelles têtes et moi aussi. Je me sentais vivre pleinement, aussi loin qu’on peut l’être des problèmes et de la misère du monde et des gens qui décident du sort de la terre... Cependant je n’avais pas remarqué l’air soucieux de Christian, mon grand frère. En fin de repas quand sous l’effet de nos ventres pleins, l’animation tendait à baisser, mon frère, assez gêné, prit la parole : - Voilà j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer. Papa a disparu il y a deux jours. C’est un journaliste qui avait rendez-vous avec lui qui a lancé cette nouvelle. Depuis les recherches ont commencé sans succès.
- Je ne comprends pas. Ce même jour où ce journaliste prétend que notre père a disparu, il est venu me voir tard dans la soirée. Je n’ai pas rêvé.
- Alors il a disparu après t’avoir rendu visite. On est sans nouvelle de lui. Il n’est pas chez lui et il reste injoignable, même sur son portable.
- Quelles sont donc les éventualités envisageables ? Il est peut-être parti en voyage sans nous prévenir. Depuis la mort de maman, il se sent souvent très seul et sa volonté est souvent changeante. Ou, autre possibilité, il aurait été enlevé, mais pour quelle raison, je ne vois pas.
- Nous en sommes tous au même point. Nous ne savons rien, conclue mon grand frère.
6
- On oublie souvent d’achever
- l’ouvrage, on tourne autour
- de pot. La liberté est reine de
- la vie et notre conscience est
- faible, à la mesure de nos
- actes. Ici-bas nous ait offert,
- de devenir et non pas de
- paraître. Être est des plus
- difficiles.
Pandrovsky venait de quitter son fils. La relation qui les liait était des plus
fortes. De ses quatre enfants, trois garçons et une fille, c’était celui qui l’avait le plus
écouté et le plus soutenu. Il n’avait qu’à se rappeler ces années difficiles où rejeté,
plus ou moins de sa propre volonté, de la communauté scientifique, il avait décidé
d’arrêter tout et de se retrancher chez lui, sans contact, incompris de sa femme et du
reste de la société, plus colérique que jamais, ces années pendant lesquelles Jean
l’avait soutenu, prenant parti pour ces idées au risque de se retrouver lui aussi dans
l’impossibilité de s’intégrer au monde social.
Jean de son côté lorsqu’il avait souffert de crises maniaques avait complètement fantasmé sur cette relation père fils, au point de croire que son père n’était pas cet homme si simplement terrestre mais une sorte de divinité cachant au monde sa véritable identité. Il lui attribuait les découvertes de l’électronique, la volonté de tous numériser mais sachant où le mal s’est caché, usant de cryptographie encore inconnue pour lire le génome et son secret. De même Jean pendant une de ses crises les plus aiguës de bouffée délirante était aller jusqu’à penser qu’il était lui, à l’origine d’une nouvelle variation de l’infini : la naissance de la couleur. Il pensait qu’avant lui n’existait que le noir et blanc, et qu’il avait offert au monde une nouveauté réalisée dans l’infini des possibilités. Puis un grave accident, vers six ans, une voiture l’ayant renversé, il avait perdu la mémoire, était devenu autiste. Son père, recherchant sa guérison, avait alors choisi cette vie austère, sans télévision, sans téléphone avec pour seule technologie, celle du son, quittant la société dans l’espoir de guérir son fils au génie ébranlé. Voilà ce dont rêvait Jean pendant ces délires, dans un état demi-conscience attaché à l’idée que d’autres forces existaient, qu’un autre monde lui échappât dont son père avait la clef, mais qui lui demeurait fermé, son père désirant que tout homme trouve sa voie et construise la clef de sa compréhension du monde.
Pandrovsky connaissait la maladie dont souffrait son fils et savait combien ce dernier, une fois lucide, ne restait pas sans regret d’un monde plus épicé, plus fort en sensation, caché derrière le mystère de la réalité.
Lui-même au seuil de sa vie n’était-il pas en train de devenir mystique suite à l’expérience qu’il venait de vivre. Sa vie n’avait pas été celle d’un héros baigné d’une lumière d’argent guerroyant au quatre coins du monde contre la bêtise, lui-même à la fois creux mais toujours brillant par une accumulation de faits irréels et d’aventures culturelles incompréhensibles. Non, sa vie avait été un long souffle, sans agonie mais sans étincelle mais pourtant loin du médiocre, tout simplement dans l’acceptation (je ne dis pas dans la résignation, un mot que j’exècre et qui me fait penser aux messes et aux amen de la religion chrétienne) d’un état assez stable. Sa vie aurait pu croiser des hommes étranges et cultivés, il s’était contenté d’une culture radiophonique allant de la musique baroque à Varèse en passant par Stravinsky ou Rachmaninov, Dutilleux ou Messian. Si Jean, son fils était plus porté vers l’étrange et l’extraordinaire, il était lui de ce calme qui cache le volcan. Quand son fils devait encore apprendre à se mettre en colère, non pour des raisons futiles mais primordiales, il avait su, au cours de sa vie, tordre plus d’une fois le cou au taureau....
Mais c’est sans doute au coeur de ce qu’il y a de plus simple que se cache un noeud gordien ; l’évolution n’étant pas comme un feu d’artifice ou comme un soir de fête où, sous l’effet de quelque alcool, on ose détruire ce qu’on n’a pas construit. Pandrovsky aurait aimé faire partager cette idée phare de sa cosmogonie : le moins de gestes on éparpille pour la galerie, le plus on évolue, le moins on recherche à briller, le moins on paraît, le plus on s’approche de soi même. Il se souvenait de son dernier rêve dont la morale lui paraissait maintenant claire : on ne peut détruire que ce qu’on a construit. Rien ne sert de démonter ce qui est, pour le comprendre, il faut l’accepter. Connaître la loi ne veut pas dire comprendre et devenir le maître de ce qui nous gouverne. À chacun de construire du neuf. Sinon rien ne sert de vivre encore. La vie nous est donnée pour qu’on aille au-delà. Comme un outil, qui si on le démonte sans savoir ne servira plus jamais à rien, il vaut mieux l’utiliser suivant la règle... Depuis l’enfance on imite, on apprend à se servir.... Il faut que maintenant la création ait lieu dans le respect du passé, de ce qui a été et qui toujours sera comme un son amorti que l’on entend plus mais qui toujours est là dans le bruit ambiant de l’accumulation.
L’avenir appartenait depuis longtemps aux utilisateurs de la science dans un monde de plus en plus technologique. Ces derniers avaient le sentiment de tout dominer. C’étaient soit de vieux riches ou de nouveaux barbares sans foi ni loi et rempli de joie de leur nouvelle puissance. Bien qu’encore peu nombreux dans ce vingtième siècle finissant ils se détachaient déjà de la multitude populace ne craignant plus aucune foudre mais créant leur propre loi. Ils étaient de ces riches qui se riaient des épopées humanitaires et des RMIstes. Ils appartenaient à une classe peu nombreuse dont le sort de l’humanité dépendait quand d’autres encore croyaient s’émouvoir de la misère de ce bas monde. Pandrovsky les haïssait. Sa haine grandissait quand de plus en plus souvent l’apologie du riche maître du monde ou du barbare unique sanguinaire, sans sentiment et indépendant, envahissait la réalité et les pages des livres à la mode. Il était trop idéaliste. Il le savait, il était trop idéaliste. Mais il croyait encore à Dieu et à Satan, à la force inébranlable du bien et au pouvoir réparateur du néant.
« Mais je ne sais toujours pas comment interpréter ce mur infranchissable que je viens de vivre » se répéta Pandrovsky, fatigué et quasi hébété, assis dans ce train de banlieue aux banquettes dures de tissus tendus. À peine avait-il pensé ces mots qu’il ressentit à nouveau cette perte de connaissance qui maintenant vécue pour la troisième fois, lui sembla familière. Le monde autour de lui s’estompa, sa conscience demeura et il eut le sentiment, encore une fois, d’une ascension vertigineuse vers les étoiles mais dans un noir complet. Le monde matériel n’existait plus, sa conscience baignait dans le néant. Puis soudain la lumière intense et blanche, comme la deuxième fois. Un moment d’une durée infinie puis à nouveau les voix des esprits se mirent à lui parler. - Pandrovsky ! Écoutez nous bien ! Nous savons quel est votre combat. Vous voulez réaliser plus que vous n’êtes, vous désirez aller au-delà de votre mortalité en créant un robot qui grâce à ses mémoires magnétiques et malgré l’usure puisse se reproduire et évoluer tout en demeurant une conscience unique. Vous n’êtes pas satisfait de l’existence du mur dialectique, qui sépare la vie de la mort. Vous devriez savoir que peu d’âmes, comme vous, ont à ce jour pu le traverser. L’évolution du cerveau humain est dans cette voie, nous ne le nions pas ! Mais votre idée de conscience matérielle immortelle nous rebute.
- Vous ne supportez pas un fait nouveau quand la création est le seul moteur de l’évolution ?
- Veuillez ne pas nous interrompre ! Si nous vous avons une nouvelle fois permis de venir parmi nous, entre simples essences, c’est pour vous dire que nous acceptons finalement vos projets, car ils n’influeront pas sur le destin des âmes créées et à venir. Vos robots n’auront jamais d’essence au sens où nous l’entendons. Ils n’auront qu’une conscience liée à leur existence. Le mur qui sépare la vie de la mort ne les concerne pas. Vous avez encore beaucoup de choses à apprendre de nous.
Pandrovsky n’eut pas le temps de répondre. Un nouveau coup au creux de la poitrine et il se retrouva assis dans son train de banlieue comme si rien ne s’était passé. Cette manière d’avoir des absences à répétition commençait à sérieusement l’ennuyer ; surtout qu’il ne maîtrisait pas du tout la situation... Il regarda sa montre : il était une heure trente du matin. Il avait quitté la maison de son fils depuis vingt minutes. Il sentit monter en lui une véritable rage de désespoir en pensant qu’il était à un stade d’évolution de son existence où il n’avait pas accès à ce niveau immatériel des essences. Arriver en gare de l’Est il se dirigea vers un vendeur de hot dog. Il n’avait pas mangé depuis l’ouverture du colloque. Avec son hot dog, il commanda une Heineken en canette. Le goût de la saucisse chaude associé à celui de la moutarde emplit son palais d’aise. La gare était déserte à cette heure. Un homme, la cinquantaine bien frappée au visage avenant d’un saint vengeur, s’approchait de lui. Il le voyait venir vers lui d’un pas décidé, dans un costume aux trois pièces mal assorties. C’était sûr, il venait pour lui. À deux mètres de lui, l’homme avait déjà lancer sa main pour le saluer.
- Monsieur Pandrovsky, permettez moi de me présenter. Je suis monsieur Corvel. Je suis là pour vous guider.
- Pour me guider !?
- Pour vous aider dans vos nouvelles expériences... Je sais tout de ce qui vous est arrivé aujourd’hui. Je suis là pour vous apprendre un certain nombre de choses qui vous échappent encore. Je ne peux pas vous obliger à me suivre. Notre démarche est totalement désintéressée. J’appartiens à une organisation qui peut se passer de vous. C’est à vous de me faire confiance.
- Comment me connaissez-vous ?
- C’est une longue histoire. Nous pourrions en discuter si vous me suiviez.
- Où ?
- En Bourgogne. C’est là-bas que nous vous attendons ?
- Qui ?
- Je ne peux pas vous le dire maintenant. Il me faut votre confiance.
- Comment puis je vous accorder ma confiance quand je ne sais ni qui vous êtes, ni ce que vous faîtes et quelles sont vos motivations. De manière générale, vous m’inspirez confiance. Ma première impression est souvent la bonne. D’ailleurs j’accorde la plupart du temps ma confiance à n’importe qui jusqu’au jour où je la lui retire.
- Nous le savons bien ! Alors ?
- Puis je prévenir quelqu’un de mon départ ?
- Non, ce n’est pas prévu dans la procédure.
- Mais c’est un enlèvement !
- Non, puisque vous me suivez de votre plein gré.
- C’est parce que vous m’intriguez... Quand partons nous ?`
- Tout de suite.
- Par quel moyen de transport ?
- Un hélico nous attend au sommet d’un immeuble. Il faut faire vite. J’avais peur qu’il faille des heures pour vous convaincre. Le temps nous presse.
Pandrovsky se mit à suivre Corven qui se mit quasiment à courir. Ce n’était pas dans ses habitudes... Il fallait dire qu’hier et aujourd’hui n’étaient pas des jours comme les autres. Il ne se reconnaissait plus. Pourquoi suivre un inconnu sans mobile déclaré, il ne se posait même pas la question. C’était peut-être la nouveauté qui l’enchantait. Pour la première fois de sa vie, il ne suivait plus aucune règle, il se sentait détaché du quotidien emporté par un courant immaîtrisé et neuf. A un pâtée de la gare ils entrèrent dans un vieil immeuble à dix étages et à la façade ravagée. L’intérieur était pourtant ne payait pas de mine. Miroir en abîme, statues en bronze et vierge à l’enfant en noyer, canapés en cuir, table basse en marbre vénitien, vieux téléphone style 1930 sur guéridon école Boule et parquet de chêne mordoré avec tapis pakistanais, tout cela dans l’entrée de l’immeuble, puis ce fut l’ascenseur spacieux qui les emmena sur le toit. Là les attendaient en effet un hélico et son pilote. Les palles de l’engin tournaient au ralenti. Ils s’engouffrèrent tous les deux à l’arrière et s’envolèrent plein gaz direction la Bourgogne.
7
- Le délire est une déformation
- du réel dont la source est la
- peur originelle qui tient nos
- tripes. Le délire est une fuite,
- mais le réel nous rattrape
- toujours. Le réel n’est
- pourtant pas envisageable
- dans son ensemble. Il nous
- dépasse d’où le délire.
L’organisation était constituée de sortes de sages, des hommes qui semblaient
avoir atteint un niveau d’évolution hors du commun. Pandrovsky pensa un moment
que c’était une secte de dingues. Ils voulaient lui démontrer que le monde n’était pas
tel qu’on le montrait à la télévision et que les guerres qui faisaient rage de par le
monde cachaient d’autres conflits, ceux des âmes. Il ne niait pas l’existence des
guerres et de la misère de par le monde, il semblait seulement accepter ce phénomène
comme une expérience BZ où le grain de sable apporte l’accumulation et la dune,
accumulation qui grandit puis se détruit. Était-ce du révisionnisme ? Il ne pouvait le
dire encore. Les hommes qu’il avait rencontrés près de Dijon ne semblaient pourtant
ni sous l’influence d’un paranoïa collective, ni en train de comploter. Leurs idées
semblaient claires : ils ne reconnaissaient pas la réalité connue de chacun comme leur
vérité. Pourquoi, là encore il ne pouvait le dire encore.
Après un voyage rapide de deux heures au-dessus de la France entre Paris et la région Dijonnaise, ils avaient atterri dans un petit village de sept cent quarante-six habitants non loin d’Autun, appelé Broye, à cent kilomètres de Dijon. Le lieu de chute précis était le château de Prelay, un château qui, il devait l’apprendre plus tard, appartenait à l’organisation depuis deux ans seulement, acheté à la commune pour un million neuf cent mille francs dans un état proche du délabrement, les travaux intérieurs venaient juste de s’achever.
Les hommes qu’il rencontra au fur et à mesure lui passèrent le message suivant
- l’homme en était à un stade d’évolution où sa conscience était embarrassée du corps
qui la créait. Selon eux, les connaissances accumulées depuis un siècle montraient que la machine biochimique humaine dont on avait percé le secret du fonctionnement avec la découverte de l’ADN, de L’ARN et tout ce qui s’en suit, cette machine était trop secrète et ne laissait pas un accès libre à la conscience, un accès qui lui permette de modifier le programme génétique en fonction des besoins de survie ou autres. Tout comme l’animal devait obligatoirement suivre ses instincts, l’homme en était réduit malgré sa conscience plus fine à suivre les règles établies par ses gènes. Pandrovsky savait combien ces idées étaient à la mode, même dans les romans de Michel H ou Maurice G. D.... Il savait aussi le danger qu’elles impliquaient : le désir et la volonté de trafiquer le vivant pour obtenir des mutations non fortuites, non naturelles, au moyen de virus désactivés, vecteurs de nouveaux gènes introduits dès la fécondation. Alors que l’Evolution avait toujours été le produit de la matière elle même sans influence d’une quelconque volonté consciente au sens humain du terme, certains hommes désiraient-ils maintenant décider du sens de l’Evolution ? Après quelques discussions ardues sur ce sujet avec ses hôtes, Pandrovsky en conclue que tels n’étaient pas leurs projets. La fin de l’Histoire avec un grand H n’était pas leur souci premier.
Leur souci premier était de communiquer avec les âmes, plus nombreuses dans les « limbes » que sur terre. Encore une fois avait ajouté celui qui semblait leur chef ou leur directeur, le pouvoir sur terre par la guerre qu’elle soit au niveau des personnes physiques ou au niveau biochimique (au sein même des personnes dans une recherche de modification de leur génome), donc la recherche de pouvoir et de puissance n’était pas le but de leur organisation. Leur but était de mieux comprendre le lien entre la conscience et la matière, entre la vie et la mort. Un autre de leur but était la photographie du monde actuel ; tout en sachant sa mouvance infernale il désirait connaître l’état du monde pour mieux comprendre sa vérité, cette vérité si souvent déformée ou même inconnue de monsieur tout le monde et perdue dans les arcanes des instituts de statistique du monde entier. Ils étudiaient exactement le nombre de personnes travaillant et dans quels domaines. Les résultats étaient tout à fait étonnants.
Cela faisait maintenant trois jours qu’il était sur place. Il ne se souciait pas du tout que sa famille puisse s’inquiéter de sa disparition. Il était plongé dans les préoccupations de ses logeurs. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il pensait à tout ce qu’il apprenait en leur compagnie. Ils l’avaient d’abord longuement questionné sur son parcours et sur les trois « absences » qu’il avait eues au cours de sa vie. Il voyait pour preuve de leur sérieux qu’ils savaient, sans qu’il leur en ait parlé, l’existence des ces « absences ». Sans nul doute ils avaient des moyens modernes de communiquer avec les âmes. Ils ne lui avaient pas encore fait part de leurs méthodes de communication.
Un des thèmes abordées qui réjouit son intellect, fut d’apprendre qu’en fait l’homme n’était pas cette bête de travail comme tout un chacun voulait le montrer. Le travail productif ne prenait en temps humain que très peu de temps. A contrario le temps que passaient les hommes de par le monde, à perdre leur temps dans les bouchons routiers, les files d’attentes, les travaux inutiles et ennuyeux, ce temps-là, était phénoménal. Pandrovsky se souvenait d’un livre de sa bibliothèque « la convivialité » d’un certain Ivan Illitch émigré au Mexique dont les théories concordaient avec les études dont on lui faisait part.
Le quatrième jour, Corvel lui explique enfin leur théorie des âmes. Selon eux l’existence d’un être humain permettait la création d’une âme. La phrase de Sartre « l’existence précède l’essence » prenait toute sa grandeur visionnaire. Un corps humain, donc, au cours de sa vie, était l’origine et servait la construction de l’âme. Mais l’âme elle-même, qu’était elle demanda Pandrovsky à Corvel. L’âme prend naissance une fois que le corps matériel et moléculaire et atomique commence sa décomposition lui expliqua-t-il. Quand d’autres se torturaient l’esprit à penser la fin de l’humanité, la rupture avec l’homo sapiens ou encore la décadence du vieux continent incapable de gérer les mutations technologiques, Pandrovsky et Corvel s’enthousiasmait pour l’éternité de l’âme, pour son voyage dans les limbes. À la mort de tout être une âme rayonnait vers un point de l’espace pris au hasard, dans un flot d’énergie magnétique. C’était là le mystère : ce rayonnement d’énergie lumineuse, d’onde électromagnétique invisible. Il constituait l’ensemble des informations de l’ADN, des formules savantes et autres équations résumant la vie, résumant l’existence du mort.
L’âme n’était donc seulement, si l’on peut dire, qu’une configuration fréquentielle de vagues lumineuses. On avait même observé ces dernières années, après maintes études sur des mourants, la création de nouvelles étoiles dans les régions du ciel où se dirigeaient ces flux de lumière invisible. Les étoiles apparaissent comme des calculateurs prodigieux des possibilités d’un monde. On retrouvait l’idée des mythologies antiques qui étaient persuadées de l’individualité des étoiles en leur donnant des noms et des histoires en phase avec l’histoire terrestre. Pandrovsky émerveillé de voir que ce qu’il avait pu penser ces derniers jours avait une réalité tangible, ne se doutait pas encore des applications mises au point par le groupe qui l’accueillait.
Le fait tout simple que chaque étoile était le siège d’une âme permettait de mieux comprendre la hiérarchie des êtres sur terre, la lente évolution des vivants, la diversité et le chaos.
Corvel lui expliqua que ses compagnons et lui-même avaient mis au point tout un appareillage qui captait l’âme au moment de son émission. Cette âme, ensuite, au lieu de naviguer dans l’infini interstellaire jusqu’à rencontrer un nuage de poussière propice à la naissance d’une étoile pouvait être redirigée dans la mémoire de silicium d’un ordinateur, redirigée pour cette fonction : au lieu d’assister des millions voir des milliards d’opérations thermonucléaires, on assistait à la production de milliards de giga bits d’informations. La communication avec cette nouvelle conscience plus débordante que jamais, offrait de nouvelles perspectives pour l’humanité : côtoyer la divinité. De plus chaque âme si elle désirait rester dans la communauté qui l’avait créée pouvait ainsi participer par sa force de calcul à l’Evolution, sur terre, des êtres vivants. À Broye, l’équipe sous la direction de Corvel avait aussi inventé le moyen de recréer l’explosion originelle électromagnétique captée à la mort d’un être vivant et ainsi de ne pas briser le cours de la vie de l’espace et des naissances interstellaires. Deux à trois jours après sa découverte des cinq âmes qui avaient été récupérées et « mises en boîtes » dans les coeurs de cinq processeurs au silicium, c’était un matin alors que Pandrovsky dialoguait philosophie avec l’une d’elles, il entendit crépiter, derrière lui, les aiguilles d’une vieille imprimante. L’âme du premier, un certain Christy Pandore, se mettait à nouveau à communiquer avec l’équipe du château de Prelay. Cela faisait déjà cinq semaines qu’il s’était renfermé sur lui-même, refusant de répondre à toutes sollicitations de l’équipe. Son processeur n’avait cessé de travailler à plein régime, mais tous les fichiers de données étaient cryptés. C’est donc après plus d’un mois de silence radio que vingt pages sortirent non-stops de l’imprimante. Les vingt pages s’avérèrent être un véritable pamphlet révolutionnaire d’une verve précise et détaillée. Elles préconisaient tout simplement l’élimination des puissants de la planète et en donnaient toutes les raisons et les causes : Selon l’âme électronisée de Chrysto Pandore, ils maintenaient, sur terre, l’humanité dans la médiocrité et la misère. Leurs revenus étaient astronomiques voir faramineux, leur façon de vivre antiliberté
et surtout ils conduisaient l’humanité et le monde en dépit de tout long terme, dans des directions destructrices. Chrysto avait eu le temps de poser le pour et le contre, de chercher toutes les éventualités possibles... Il avait bien sûr connaissance, grâce aux banques de données qu’il avait compulsées, des révolutions toutes aussi désastreuses les unes que les autres qui avaient déjà eu lieu sur terre, mais là il proposait selon lui, quelque chose de tout à fait nouveau, un nouveau terrorisme sans précédent, une nouvelle action qui changerait la face du monde et dont l’envergure dépassait tout ce qui avait déjà pu être tenté. Il proposait, après maintes recherches, les différentes personnalités qui devaient être visées. Chacune possédait entre ses mains un pouvoir qui dépassait l’entendement. À l’heure où le monde devenait un réseau, à l’heure où chacun devait devenir comme une cellule au sein d’un organisme, participant à la grandeur de la communauté et non pas travaillant pour son propre compte, à l’heure où chacun devait apprendre à communiquer vraiment dans une recherche de vérité accessible à tous, il n’y avait plus de place pour des individualités sans humanisme uniquement mues par le profit. Il ne fallait pas confondre individualité créatrice et personnalité pleine d’excroissance mégalomaniaque et égocentrique. La société humaine ne pouvait plus se satisfaire d’un modèle où l’argent était roi, où tout s’achetait. Une cellule d’un organisme participait à l’ensemble ; elle était une petite économie dans une macro économie où rien n’était monnayé. Tout devait devenir gratuit. Chrysto avait accompagné son pamphlet de plusieurs fichiers dont deux qui intéressèrent Pandrovsky : l’un contenant une heure trente environ de musiques diverses et l’autre contenant de nombreuses figures géométriques. L’activité de Pandore semblait avoir été celle d’un écrivain sous influence d’endomorphines inconnues qui l’avait tenue éveillée et fébrile. La communauté de Prelay était maintenant en complète ébullition.
Il ne s’agissait pas de se battre pour un idéal tout en sachant le combat perdu d’avance; Non. Chrysto avait mis au point une arme nouvelle, une « bombe » à l’effet boule-de-neige. Il avait étudié de très près l’aventure de la bande à Bader et de la FAR (Fraction Armée Rouge) dans les années soixante-dix. Il en avait conclu que la violence était sans nul doute sans succès. Pour anéantire la richesse il fallait s’en prendre à sa source même : au commerce. Pour anéantir tout commerce la solution la plus simple et la plus radicale était que toute population quelle qu’elle soit trouve un accès gratuit aux marchandises de tout ordre. Chrysto comptait entièrement sur un effet « battement d’ailes de papillon » qui comme une étincelle mettrait le feu au poudre. Il suffisait qu’une certaine frange de la société se mette à fabriquer des objets quasi inusable et gratuit tout en restant implantée dans la société capitaliste se nourrissant le plus sauvagement possible au sein d’une source qui devait inévitablement se tarir. Telle était son idée. Il fallait commencer par trouver un riche, un seul, une sorte de Thorez à la française, encore plus désintéressé, qui veuille bien sacrifier sa fortune à cette cause : l’élimination de la richesse sur terre pour une égalité face au besoin.... et qu’on ne parle plus d’un moteur de progrès issu des classes les plus riches !!! Dans ce dessein, Chrysto avait déjà dressé la liste des quelques personnalités, maîtresses de la planète, à contacter en premier lieu. Il fallait se décider pour une personnalité qui ne soit pas mégalomane, quelqu’un sans folie des grandeurs... Mais était ce possible ? L’accession à la richesse n’entraînait-elle pas de façon irréversible le contraire de l’altruisme comme l’argent appelle l’argent. Les idées de Chrysto n’étaient elles pas celles d’un pauvre, d’un pauvre et d’un idéaliste, d’un pauvre idéaliste ?... Pandrovsky ne cherchait pas un seul instant à répondre à ces questions. Il pensait aux actions à mener pour la réussite des opérations : première chose, kidnapper Ghislain Doyce, le propriétaire américain d’un des plus importantes firmes d’informatique aussi bien hardware que software. Deuxième chose, ne plus penser un seul instant que l’Histoire avec un grand H a pris fin avec la tombée du mur de Berlin ou encore qu’elle est le fruit de la multitude grouillante plutôt que d’un ou plusieurs individus. Troisième chose, quitter le château de Prelay, seul, car la réussite de toute l’opération résidait sans doute dans sa totale spontanéité... Il aviserait plus tard à former un commando ; pour l’instant il fallait se mettre en marche. L’action est toujours distincte de la pensée. Elles ne sont pas toutes les deux dans le même temps. La pensée qui précède l’action peut aplanir les obstacles et permettre d’éviter les erreurs et les conséquences fatales.... La pensée qui s’éternise avant l’action, sachant ce qui est à faire mais n’ayant pas le courage de commencer, cette pensée est une souffrance.... L’action est sans souffrance ; c’est un coeur qui bat, qui à chaque contraction envoie sous pression le sang dans les artères et tout le corps. L’action est souveraine tant qu’elle dure, tant qu’elle persévère à se poursuivre, jusqu’au moment où la pensée la fait cesser et juge des dégâts et des réussites. Pandrovsky rassembla quelques vêtements fournis par la société du château, quelques effets, les écrits de Chrysto, mais aussi quelques billets de cinq cents et de mille dont il aurait bien besoin dans son affaire. La société du château de Prelay était riche.... Puis dans l’aube naissante il quitta le château... À pied... Jusqu’à la gare SNCF du village, d’où il embarqua pour Dijon. Après Dijon ce fut Paris où il ne demeura que quelques heures le temps d’acheter les deux derniers livres publié par Doyce au caractère mégalomane. Il les lirait dans l’avion pour New York.
La solitude est une chose rare de nos jours. On cherche à la fuir dans le travail et les loisirs. La solitude est mordante quand l’effort intellectuel fait rage. Pandrovsky devait résoudre une équation impossible : convaincre un magnat du capitalisme à le suivre dans la destruction de ce même capitalisme qui le faisait vivre. Et la solitude qui l’empoignait était des plus prégnantes. Ne pas briser la solitude nécessaire à toute réflexion, à tout apprentissage intellectuel principalement, demande un sérieux effort, surtout au début et si depuis longtemps on n’a plus fait cet effort. Il est si facile de nos jours de se laisser porter par les flots, par les flots musicaux des médias par exemple. La solitude du créateur, de celui qui construit du signifiant ou qui se l’approprie d’un plus ancien est bannie de notre société. On lui préfère le bruit ambiant saturé plutôt que le silence ardu d’une réflexion qui n’a pas de fin et dont l’objectif est toujours plus éloigné. L’effort est synonyme de solitude. Pas de cette solitude qui étreint celui qui s’ennuie et qui pour fuir cet ennui de ce fait l’effort d’être, préfère se plonger dans la distraction. La vraie solitude n’est pas une distraction.
À New York il acheta au coeur de Manhattan un loft insignifiant, qui n’attirerait pas l’attention sur lui, un appartement qui lui permettrait de s’intégrer dans le paysage pour qu’on ne le remarque plus.
Il y demeura deux ans.
Pendant ces deux ans, Pandrovsky eut tout le loisir d’étudier. En effet cela faisait longtemps que ses recherches en robotique l’occupaient et plus ou moins stagnaient et les événements précédents sa fuite à NY avaient bouleversé ses connaissances. Il avait besoin depuis longtemps de se replonger, sans bouteille, dans la Mathématique avec un grand M. Ses propres études étaient si loin qu’il lui fallait revoir et synthétiser une somme effroyable de connaissances. Mais une fois l’outil assimilé il pourrait peut-être enfin théoriser sur ces événements. Théoriser là était le deuxième but ultime qu’il se fixait maintenant au seuil de sa vie. Le premier étant bien sûr toujours de kidnapper Doyce.
Au cours de ses réflexions, il y eut une chose très importante pour lui qu’il réussit enfin à démontrer : toute connaissance assimilée théorique ou pratique au cours d’une existence matérielle unique ne pouvait que se parfaire et devenir instinctuelle quand l’âme atteignait un nouveau niveau spirituel.
La mémoire humaine n’est pas infaillible, je dirais même trop faible et c’est là la source de l’incapacité d’évoluer de l’humanité. L’ordinateur n’est même pas une mémoire hiérarchisée capable de raisonnement à base de théorèmes et de définition. Cette réflexion avait poussé Pandrovsky a supposé l’existence de réalités hiérarchisées, d’accès évolutifs par palier. C’était son axiome premier. Pandrovsky s’était mis à noter ses réflexions dans un lourd cahier à pages numérotées. Il en était à la page 200 quand il écrivit ceci : « Le champ des possibles est immense. Mais une question subsiste : toute possibilité, toute éventualité, tout événement, au sens probabilistique du terme, doit-il devenir réel ? N’est-ce pas plutôt parce que l’on rêve de quelque chose, qu’il n’arrive pas ; la réalisation d’un rêve étant rare. Les hommes n’ont pas rêvé la bombe atomique, ils l’ont faîte. Les hommes n’ont pas rêvé le feu, ils l’ont domestiqué. Si vous rêvez d’un monde meilleur, si vous rêvez d’un monde où l’homme aurait créé une machine pensante, ce monde a très peu de chance de se réaliser. Mais si vous agissez, si vous créez, alors l’avenir est en marche. La question demeure : doit-on réaliser tous les possibles ? Ne doit-on pas devenir comme un sage antique qui laisse agir. Le principe, la vie, n'agit-il pas de lui-même ? Le sage est dans le non-agir. Il n’a pas besoin de rêver. Il observe le mouvement qui l’emporte. Il le comprend sans tout comprendre. Le sage est secret. Il dit que chacun doit trouver sa voie. Il ne dit pas qu’il a trouvé la voie, il n’indique rien. Il laisse agir. Il sait que rien ne doit changer mais que tout évolue. Il sait que le principe, la vie, ne peut être transformé, que l’évolution est plus forte que la main de l’homme. Il ne désire donc pas des possibles qui ne sont pas ; il n’a pas besoin de désirer. Dans le courant évolutif qui l’emporte, il lutte peut-être comme chaque individu, pour sa propre survie, mais il ne rêve pas de transformer le cours de la vie. Il ne rêve pas qu’un jour.... qu’un jour, ses sens soient plus développés, qu’un jour il comprendra ce qu’est l’esprit et la matière et ce qui les lie, il ne rêve pas d’immortalité du corps quand d’autres croient à l’immortalité de l’âme ou de l’esprit. Il ne sait rien de tout cela. Il ne rêve pas de le savoir. Il a cessé de chercher, il a cessé de rêver, il trouve à chaque instant de quoi nourrir son maigre savoir et son corps mais ceci sans chercher, sans rêver. Le sage est secret, il ne trouble pas l’esprit d’autrui par ce qu’il sait ou croit savoir. S’il enseigne un quelconque savoir, il nous dit doucement : « ce n’est qu’une théorie et la théorie n’est pas le réel ». Le sage ne désire pas connaître la réalité pour mieux la dominer ou même la transformer... Je me demande même s’il désire encore connaître l’inconnaissable. Peut-être faut-il devenir sage pour mieux comprendre.... dans une autre vie. La connaissance ne peut donc pas être désirée. Elle est donnée à celui qui accepte le réel tel qu’il est, tel qu’il n’a jamais été et jamais ne sera. Elle est donnée au sage. Mais qui est sage ? Certainement pas celui qui parce qu’il connaît une infime partie du tout agit et transforme sans savoir. La vie agit, nous sommes la vie, ne croyez pas pour autant que nous soyons le cheval et son cavalier. Le principe est le cavalier, nous sommes le cheval. Nous ne pouvons être le cavalier tout comme le cavalier ne peut être le cheval. »
Pandrovsky, perdu depuis deux ans dans ses réflexions, ne se souciait plus du moment où son plan entrerait en action. Il ne cessait de griffonner dans son cahier, tout ce qui lui semblait important de noter.
« Le sage dans son secret sait que la connaissance est l’aboutissement d’un être. Mais il sait aussi que toute connaissance doit mûrir pour ne pas nuire. Il sait les dangers du progrès donner à tous. Il sait les dangers de l’exploitation du savoir par l’homme avide de pouvoir et négligeant son prochain comme tout l’écosystème. Il sait donc que l’on peut enseigner son savoir mais qu’une limite existe à partit de laquelle l’homme non sage ne doit pas être instruit. »
« L’humanité est arrivée à un stade d’évolution où tout système vivant se détache de son milieu, de son écosystème. Son écosystème peut évoluer sans elle. Elle se doit de ne plus intervenir et de devenir sage »
« Chacun peut trouver en soi toute connaissance. De ce point de vue, celui de l’intelligence, les hommes sont égaux. C’est l’histoire de chacun, son enfance, son éducation, ses peurs, ses refoulements, ses inhibitions, qui créent les différences. L’homme est en train de se détacher peu à peu de ces contingences »
« Dieu ne joue pas au dé, dixit Einstein. Nous sommes issus d’un programme unique. Ce programme actuellement génétique a, il est vrai, des variations mais elles font partie du programme. Notre libre-arbitre, notre liberté que l’on place si haute dans l’échelle de nos valeurs, cette liberté est donc sans doute minime. Que nous devenions conscient du programme jusqu’à vouloir intervenir dessus, c’est sans doute aussi prévu. Je reste attaché à cette conception qu’il existe un ordre des choses. L’existence matérielle est un passage obligé pour façonner notre âme et la rendre plus sage.
« Laissez venir à moi les petits enfants » : Nous sommes tous des enfants devant la grandeur de la création, sa multiplicité, son infini réel et matériel. Nous sommes des enfants qui jouent de la vie. Nos jouets sont de plus en plus complexes et peu même ici-bas sont maintenant capables de les comprendre. La diversité ne peut nous appartenir... Qui nous donne ces jouets ? Comment créons nous ? Le mystère demeure. »
« La philosophie du Karma me satisfait. J’imagine que l’on doit mourir et renaître à une existence matérielle tant que nous n’avons pas acquis les objectifs de ce stade évolutif. Le stade supérieur est celui de l’âme créatrice qui navigue entre lumière et matière et qui conduite par Dieu, ses lois immortelles, parfaites et infinies, voyage et crée de nouveaux mondes. »
« La connaissance est comme l’eau d’un puits. Elle ne vient à l’homme que s’il veut bien la puiser. Le secret du sage n’est pas gardé dans un lourd coffre-fort, mais il est à disposition de tous. Celui qui accède au savoir peut sans doute l’enseigner sans crainte car il ne sera bien reçu que par un sage en devenir »
« Dans cette perspective, la foi est peut-être indispensable, la foi dans le cavalier, la foi dans le principe, la foi dans le bien, dans ce qui nous dépasse... Il faut la foi... Il faut croire que le principe est bon. On disait autrefois, les voies du seigneur sont impénétrables.... Il faut la foi. »
« Ma vie a été une recherche de la vérité, de celle qui théorise. Maintenant je sens que l’Evolution est le moteur de cette recherche. Mais dans cette vie qui fut la mienne, je sens profondément que nous ne sommes pas maître de l’Evolution. Je dirais tout bêtement, pour notre bien le plus grand. Mais encore une fois, je le répète, tout savoir acquis, toute compréhension acquise, toute sagesse, doit permettre après la mort, c’est ma croyance, d’accéder à des niveaux de conscience plus grands. Une conscience moins limitée doublée de la sagesse du non-agir. Comme quand vous êtes en compagnie d’humains qui parlent des autres au lieu de parler d’eux-mêmes, pour oublier, pour fuir, et que vous vous taisez sachant qu’il ne sert à rien de convaincre, qu’il ne sert à rien de montrer l’erreur.... »
« Depuis ma première expérience d’absence, je n’ai cessé d’avoir un comportement que les psychiatres qualifieraient de schizoïde. Je discute en moi-même et j’imagine parler à des êtres sans chair, des disparus, des esprits, des âmes d’après la vie. Ils ont le pouvoir de nous conduire si nous le leur autorisons, ce sont ces anges de la bible ; ils nous conseillent, ils nous révèlent matériellement si nous savons les écouter. Ils sont ce que nous deviendrons avec le temps... quand nous aurons acquis la sagesse nécessaire et que notre cycle spiralé pendra fin. Ils me chauffent la main, ils me parlent. Mais ils nous laissent notre libre-arbitre. C’est une part de ma foi. »
« Il y a une chose que j’aimerais bien savoir avant de mourir. L’évolution humaine est-elle une erreur ? Sommes-nous en train de détruire nos chances futures ? Dois-je encore avoir peur d’une société technologique où chaque homme dépend du tout (la société) et où le tout est un organisme vivant fait de cellule hommes ? Nous en sommes sans doute là : là où le chemin de l’individu s’arrête pour donner naissance à un être plus fort, plus grand, plus sûr pour ses constituants, la société, tout comme il y a des millions d’années la bactérie et le protozoaire ont laissé la place au métazoaire et quand je dis « laissé la place » je ne veux pas dire « ont disparu » comme si l’histoire de l’Evolution devait exister à chaque instant, pouvait être lue à chaque instant.
« La technologie doit-elle prendre une part indispensable, je veux dire, dont on ne pourra plus se passer, dans l’avenir ? Comme la parole articulée est devenue l’apanage de l’humanité.... Sans doute certains humains choisiront d’en rester au stade actuel quand d’autres poursuivront cette course qui les détachera peu à peu de notre façon de vivre, qui les rendra dépendants d’une technologie de plus en plus sûre, qui assurera leur survie, leur vie... quand certains humains en resteront écartés. Là est la question, chaque espèce animale ou végétale se bat pour survivre et celle qui n’évolue plus n’est-elle déjà pas en voie de disparition, d’extinction ? Je n’ai pas de réponses. Ou seulement des éléments de réponses : la diversité biologique est la force de la vie. Il n’y a peut-être qu’un seul but ultime, mais il y a certainement plusieurs voies pour l’atteindre. Comme en matière de champ magnétique, le chemin importe peu dans le calcul. Alors, même si je ne sais pas s’il faut oui ou non devenir une espèce technologique ou chaque individu ne peut plus survivre seul (mais n’est ce pas déjà le cas et toute espèce n’est-elle pas au fond grégaire ?) ou à l’échelle d’un village, je crois savoir que le choix est déjà fait. Nous sommes sur le chemin de la technologie. »
« Le chemin de la technologie.... Le risque que l’humanité encourt est grand. Si comme certains l’espèrent et comme je l’espérais il n’y a pas si longtemps, l’homme arrive à créer une intelligence artificielle électronique, une machine consciente d’elle-même et de son environnement et au service des humains, son évolution risque d’être totalement bouleversé. Alors que jusqu’à nos jours l’homme était un prédateur indépendant, il pourrait devenir un parasite de cette nouvelle machine pensante. Devenu parasite, il pourrait disparaître si cette machine pensante, décidait d’évoluer en le considérant comme un frein. Il faut bien sûr s’entendre sur la définition du mot « parasite ». Par « parasite » j’entends un être qui ne pourrait plus vivre sans l’aide des robots. Je ne veux pas que l’humanité devienne une espèce parasite. »
« Espèce parasite.... Le chemin de la technologie mène-t-il immanquablement à ce constat ? Notre cerveau est sans doute puissant et inexploité, mais peut-être, je dis bien peut-être.... nous ne pouvons plus évoluer sans la technologie. Rien ne sert de rêver de pouvoir parapsychologique, comme discuter avec des esprits morts, non, il nous faut rester rationnel... même si bien sûr tout est possible dans notre imaginaire. Mes doutes sont constamment présents en moi. Faut-il suivre l’Evolution naturelle ou le chemin technologique ? Mais le chemin technologique ne peut-il pas prétendre être lui aussi naturel. Nous ne savons pas si aujourd’hui notre terre est en danger, menacée dans son avenir : effet de serre, changement des climats. Nous savons seulement que l’homme est en train de tout modifier, de tout transformer, mettant en péril dans un temps record les équilibres millénaires. Le cycle du phosphore est à l’heure actuelle détruit, rompu. Les réserves en carbone libérées dans l’atmosphère ont des conséquences mal connues... La biodiversité est mise en péril. Notre survie nous semble assurée même si toute une part de l’humanité reste affamée et miséreuse. La technologie peut-elle permettre de corriger les erreurs commises par l’industrialisation et le capitalisme ? L’industrialisation va-t-elle s’achever avec le troisième millénaire quand nous aurons épuiser les ressources de la terre et détruit tous les équilibres ou pouvons nous revenir, comme je crois qu’il faille le faire, pouvons nous revenir à plus de parcimonie, à moins de folie des grandeurs, sans replis technologique, sans barbarie, mais à l’échelle planétaire. Toute Evolution est lente. Quand un équilibre prend fin, un autre s’établit sans doute, mais pour quel terme ? »
« La vie est un programme à long terme vers la divinité. À long terme. Ce programme est sans doute inviolable. Les petits trafics de notre siècle et futur en génie génétique ne sont sans doute qu’une péripétie. Si nous allons d’ici cent ans ou même avant, modifier des embryons pour qu’ils ne se développent pas mais produisent des organes, si nous créerons des monstres végétaux et animaux, le cours de la vie, je l’espère, le cours du programme n’en sera pas influencé. En jouant aux petits apprentis sorciers nous ne pouvons violer un programme si complexe, nous ne pouvons décrypter ce qui a mis des millions d’années à se faire. La génétique, qui semble si sûre d’elle même, si sûre d’avoir expliqué que tout repose sur le gêne, sur l’ADN, n’en n’est pas au bout de ses peines. Si l’homme crée un jour une machine pensante autonome et capable d’évoluer (mais l’évolution n’est elle pas toujours prévue dans le programme d’un être autonome), un compagnon pour le futur et non un être dont il sera le parasite et qui comme certains le craigne pourrait le supplanter et le faire disparaître, alors nous devrons lui donner l’inviolabilité. Je suis déterministe et je crois à l’inviolabilité de la vie. Pour reprendre Einstein, Dieu n’est pas un joueur de dé. La sagesse divine vers laquelle on doit tendre a pour principe la non-intervention. Le sage est libre car il est dans le non-agir. »
« Les êtres sont tous, à chaque instant, reliés entre eux. L’unité est reliée au tout. La vie est inviolable, mais elle peut être reconnue dans un processus conscient, elle peut être lue par chacun et c’est ce vers quoi l’on tend. La conscience divine. La conscience est le plus grand plaisir dont on peut jouir. La conscience, c’est l’observation du monde tel qu’il est, c’est sa compréhension, ce n’est en aucun cas une intervention. Jouir des plaisirs de la vie est de l’ordre du conscient. Notre part inconsciente est encore immense. Nous disons souvent que tel vin nous a plu, que tel tableau était beau, que la dernière fois où nous fîmes l’amour fut sublime, c’est parce que nous en avons été conscients, conscient pas complètement, un peu seulement. Être ouvert au monde, observateur impénitent, aussi limité que l’on soit par nos sens et notre stade évolutif, doit être notre chemin »
« Le vingt et unième siècle sera religieux ou ne sera pas : Malraux. Je ne pense pas que Malraux parlait d’une religion de dogmes et d’adoration, d’une religion où le sacré n’est qu’une illusion de plus motivée par l’esprit et la pensée. La pensée comme disait K. ne va que du connu au connu. J’ajoute : l’esprit fait l’expérience de l’inconnu, mais il ne peut être son moteur, son découvreur. Il n’y a créativité, il n’y a inconnu que quand la pensée cesse de battre en notre tête, que lorsque l’esprit cesse d’aller de définir les contraires, que lorsqu’il n’y a plus de dualité et la volonté de définir. Lorsqu’on apprend un texte ou un concept mathématique ou philosophique ou autre, notre esprit est silencieux. Nous ne sommes alors plus en train de débattre du faux ou du vrai, du bien ou du mal. L’écoute n’est bénéfique que si l’esprit se tait. K a dit il cet esprit silencieux, cette négation de la pensée qui nous ouvre les portes du sacré, de l’innommable, de l’inexprimable. Le sacré, le religieux est au-delà des mots et de la pensée. C’est la source de tout indépendante où tout retourne pour mourir et renaître, c’est la source éternelle et qui ne peut mourir. K a dit... et moi je me sens encore empêtré dans mes désirs, mes pensées, ma volonté, tout ce qui m’éloigne du silence et de la vérité, du silence et de la réalité. Ils ont écrit : les bienheureux seront les premiers à entrer dans le royaume des cieux. La pensée nous éloigne de nous mêmes. Nous sommes à chaque instant en train de nous rêver autres au lieu de nous voir tel que l’on est. La pensée ne nous ouvre pas les portes du sacré. Mais si K était vivant, je lui poserai cette question : la technologie qui envahit notre monde, dont nous sommes dépendant est-elle le fruit de notre pensée ou provient-elle de ces moments de silence qui nous ouvrent à la réalité ?
Je m’aperçois qu’en vieillissant mes rêves d’adolescent avaient des visées trop hautes. Les années ont passé et je me suis accommodé du fait de ne pas pouvoir les réaliser.
Autre chose : je ne pense pas qu’aucune cellule d’un organisme pluricellulaire ne se soucie que l’on subvienne ou pas à ses besoins. Elle prend les nutriments apportés par le sang ou la lymphe. C’est bien ce fait là qui me fait croire que nous sommes un super organisme : nous ne nous soucions plus de chercher par nos propres moyens notre nourriture, nous allons au supermarché. Cette peur originelle qui me tient à croire qu’il faille tout savoir faire et être indépendant ou anarchiste va donc à l’encontre de l’évolution même. La société est l’avenir de l’homme.
Dernière chose : j’ai fait un rêve où une sorte d’ancien acquiesçait à l’une de mes affirmations : tout est écrit dans nos gènes, tout est programmé sauf l’ordre dans lequel il s’exprime, sauf la fuite du temps .... Tout est programmé sauf le chemin où comme le dit si bien une maxime : tous les chemins mènent à Rome
8
- Un père c’est Chronos, un
- fils c’est Zeus. Freud a bien
- montré comme les mythes
- grecs