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Les arènes suspendues
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Trois étages plus bas que les arènes suspendues se trouvent des jardins si profondément enfouis qu'on ne peut les traverser sans se retrouver devant sa nature animalière profonde. Pour avancer de manière efficace, il est nécessaire préalablement de méditer afin de s'expurger de sa sensibilité à fleur de peau. Allégé, on pourra alors avancer en se concentrant sur le moyen adéquat qui nous permettra, littéralement, de nous affranchir. Les arènes elles-mêmes sont constituées de matériaux si particuliers, de matières solides et légères donnant à leur sol une transparence étincelante qui me rappelle les vitraux de l'arrière-cuisine de mon grand-père maternel. C'était il y a bien longtemps, quand nous pouvions toucher le sol. Depuis la guerre, la surface de la Terre est couverte de débris qui l'ont empoisonnée à jamais. Aujourd'hui, toutefois, nous avons tous l'opportunité de marcher à cinq cents mètres de hauteur sur de solides passerelles. Nous les utilisons pour aller de nos terriers, qui se trouvent dans de grands polyèdres opaques et confortables, jusqu'aux étroits passages et aux grandes allées qui mènent à la place centrale du palais. Notre splendide palais mobile toujours orienté vers le soleil, où nous allons souvent pour nous informer sur nos familles morcellées. Il faut mentionner que nous faisons cela surtout parce que certains réseaux ne permettent absolument pas un contact permanent à cause de leur politique interne. Malgré cette réglementation, nous sommes très attentifs à leurs demandes qui sont parfois saugrenues. Certains exigent par exemple que chaque matin, nous allions accrocher des miroirs à la paroi afin de correspondre eux-mêmes avec l'image exacte de leur compteur. Tout passe par le plus subtil des déterminismes. Chacun commet l'inéluctable volontairement.
C'est au pied du mur que nous nous rendons compte de l'ampleur démesurée atteinte par les interstices de la réalité qui semble s'enrouler sur elle-même comme un pangolin. La technologie nous aide mais sera toujours insuffisante. Ce qui nous manque plutôt, c'est quelque chose comme une perception consciente de ce qu'il reste de notre humanité. Nous aimerions savoir comment la faire apparaître et être sincères avec nous-mêmes. Nous avons maintenant devant nous la prochaine cérémonie festive. Selon la tradition ancestrale, il est prévu de se recueillir puis de danser devant le palais, étant alors vêtus de nos plus belles combinaisons métalliques rebrodées de perles et tenant à la main de grands éventails en vitraux de verres soufflés. Les mouvements de lumière qu'ils reflètent dessinent en lettres gigantesques le nom révéré de notre communauté par delà les frontières indécises qui limitent nos espoirs. Il est important, avant la cérémonie, de laver ses sandales afin de symboliser la pureté des âmes qui, alternativement, embrassent et embarrassent le désordre. Nos prières s’adressent aux réseaux qui se referment sur eux-mêmes. Il n'est toutefois pas possible, dans ces conditions, de leur interdire notre soutien. Un jour ils changeront, quand ils auront compris la nécessité où nous sommes de régénérer la Terre meurtrie.
Cela se passe le matin. Dans la journée, nous travaillons presque tous dans les jardins qui sont, comme je l'ai dit, enfouis sous ces maudites arènes. Ils s'étendent, à l'infini, et regorgent de fruits acides sous des filtres modulés en mica translucide de forme pentagonale. Certains jardiniers vêtus de rouge ont seuls la fonction de cueillir les pétales que nous entassons dans de grandes brouettes galvanisées pour les transporter plus commodément jusqu'aux cuves de dix mille litres où, sous leur propre poids, ils vont distiller leur parfum. Ensuite chacun confectionne le sien. J'adore en particulier les senteurs de magnolias qui nous emportent sauvagement dans leurs volutes les plus exubérantes. Et j'en bois lorsque je ne ressens plus mon corps. Alors, debout devant le grand alambic, j'écoute les gouttes de nectar se concentrer, impatient de savourer le précieux liquide qui va m'apporter instantanément dans le monde des mots inconnus de moi, que j’oublierai, que quelqu’un me décrit avec une grande précision. Désormais indifférent aux résonances extérieures, j'avance avec admiration au milieu des sonorités avantageuses.
Et voici soudain que dans la clameur majestueuse des oriflammes, nous découvrons un visage que nous connaissons qui se dessine en filigrane au milieu des senteurs épanouies. Il nous apparaît soudain exaspéré. Que se passe-t-il ? Ou pire... Qu'avons-nous fait pour que la colère du Grand Individu se déchaîne ainsi contre nous ? Qui d'entre-nous aurait négligé de lisser les pendules avec des peignes ? Ou est-ce une hallucination ? Allons le vérifier en exposant nos esprits devant le percolateur centrifuge. Là-bas, nos inconscients annihilent les dernières frontières, s’interdisent toute censure afin de laisser apparaître en pleine lumière les miroirs de nos âmes. Allons-y maintenant !
Passant devant les gardes indifférents, nous nous dirigeons avec assurance dans un mouvement chaotique qui, bientôt, s'ajuste au moindre déplacement de l'un d'entre nous. Finalement, la majesté du percolateur grisonnant entre en chacun de nous, provoquant dans nos esprits une perturbation salutaire qui nous emporte irrésistiblement le long du fleuve d’éternité afin que chacun puisse se purger. Dans ses eaux orangées, nos pensées éclosent et le courant les emporte au-delà de la simple abstraction des nuages. Ce sont toujours de nouvelles personnes-âmes-entités qui se développent dans cet espace propice et font apparaître leurs hologrammes colorés de reflets subtils. Il est très important de connaître l'horaire du prochain passage de la comète, étant donné la fragilité de nos perceptions. Mais nous allons incontestablement être transformés par cette étape vraiment nécessaire pour parvenir à l'étape suivante qui nous conduira bientôt, inévitablement, dans le gouffre d'un silence d'aplomb où nos âmes s'accrocheront aux mots sans perdre de substance.
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- auteurs : Fuligineuse, Desman, Leverbal
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