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Le train en marche

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Aujourd'hui j'ai raté le dernier train, je vais donc rester ici, à l'entrée d'Amoriphonisse. Je vends cravate, veste de costume, attaché-case à la sauvette. Je garde mon stylo ! Juste écrire, cela me suffit. Je viens de perdre mon travail, et j'ai peur de rentrer chez moi, enfin, là où ma famille est entassée. Je viens d'attraper une liberté. Pour l'instant elle m'encombre, mais j'ai envie de voir de nouveaux visages, de rencontrer de nouveaux espaces pour exister, d'entendre de nouveaux sons pour voyager gratuitement. De toute façon je n'ai même plus d'argent pour, un instant, consommer. Mais je vais profiter de l'occasion pour devenir autre. D'abord longer le canal feuillu, que j'ai toujours voulu emprunter, le soir, afin d'atteindre l'usine désaffectée. Je n'avais pas arpenté de chemin depuis longtemps ! Ah ! Tendre bucolie ! Tu me consoles en ces temps difficiles. Au bout du canal se dresse l'ultime usine de déconditionnement.


Je m’interdis de convertir les fiches signalétiques auréolées d’humidité collées au sol. Je les échangerais contre d’infranchissables ravins remplis de ronces et hantés par des bêtes féroces affamées cherchant quelque proie à dévorer. Je les troquerais fort cher contre d'effroyables malentendus. Ma besace pleine craque sous le poids de ces identités virtuelles. Je vais me poster au carrefour et les distribuer aux vélotaxis. Eux seuls pourront m'aider en toute discrétion. Et c'est le meilleur moyen pour pénétrer dans la ville-forteresse.

Amoriphonisse ! Concrète entité ! Tes tours, tes passerelles, tes réseaux, tes marchés officiels, tes dessous-de-table affriolants, hantent mon esprit malade. Je cogne vigoureusement ma tête contre les palétuviers qui s'arc-boutent, et puis c'est le noir absolu, je vois des étincelles tourner partout.



Un vélotaxi nommé Béring m'a porté secours. Mon ami, Béring ! Mon fidèle ami, Béring ! De quels détroits m'as-tu sorti ! Celui-ci ne répond pas. Je crie soudain, tentant d'échapper aux leurres de mon esprit, et je me réveille en sursaut. Trempé de sueur, dans une déroute complète. Apparemment je me trouve dans le bon train… Mais j'ai envie d'en sauter… Béring ne pourra pas m'en empêcher. Combien de rebelles me doivent leur mort… involontairement ? Sans doute plus que vous ne croyez. Mais ce qui me préoccupe maintenant, bien davantage, c'est mon œil gauche. Douloureux et brûlant depuis le coup que j'ai reçu hier matin. Moignon vengeur des défenseurs d'Amoriphonisse ! Si je veux entrer au palais, je dois changer de stratégie, ma couverture est éventée. Et il faut absolument que j'y réfléchisse. M'asseoir un moment. Me voilà dans d'sales draps. Le palais longe les allées de cerisiers morts. Morts probablement au champ d'honneur... Lance-flammes au napalm ! Pourquoi devrais-je choisir un camp ? Pourquoi renierais-je mes ancêtres ? Et pourquoi suis-je né en ce luxueux bourbier ?

Première urgence : du perlimpimpinostrac pour mon oeil. Ne protestez pas, car c'est jouissif ! Je m'en tartine la paupière tous les matins. C'est un vieux cadeau de ma fille, celle qui habite à Romorantin. en France. Heureusement que j'en ai toujours sur moi ! Délicatement, j'applique ce baume : me voilà ragaillardi. Maintenant, il s'agit de retrouver l'espoir d'atteindre le grand palais avant la nuit tombée. D'habitude, il me suffit de penser à la belle Galatea pour que, instantanément, je devienne aussi téméraire que Charles, aussi confiant que Colomb ! Le vide m'accompagne ! Que m'arrive-t-il aujourd'hui ? J'ignorais que la perte de mon travail pourrait autant m'affecter. J’ignorais à quel point redevenir libre de penser me déstabiliserait. L’ignorance et le déséquilibre affectif sont deux défauts infructueux et compatibles. Laissons-les associés, et lointains. Il est temps pour moi de passer à l'action ! Troublé, je rate une marche : patatras. Dans mon dos, j'entend comme une voix s'esclaffer. Certains perdent de bonnes occasions de se taire, vraiment. Suivant mon instinct, j'ignore ce bruit et m'élance vers le cortège des fidèles qui longe le bord démesuré de la voie de chemin de fer. Heureusement, une ânesse bien fagotée amorti ma chute, et je m'en sors sans égratignure. Je me redresse et suis le mouvement en direction du palais. Evidemment, la route est longue, escarpée, difficile. Ce n'est pas la première fois que je l'arpente. Il me faut rester patient jusqu'au vieux pont qui tombe en ruine. Amoriphonisse, il faut te mériter... Jouer des coudes dans cette cohue d'impatients. Avancer avec calme et efficacité. Atteindre le Makropotamos et attendre mon tour.

Aujourd'hui le soleil brille. Les reflets sur l'eau du Makropotamos dessinent en camaïeu des mouvements comme seuls des danseurs expérimentés détiennent le savoir-faire. J'entends leur mélodie me sortir de mon corps. Je me vois au-dessus de la ville, flottant comme un minuscule Zeppelin animé. D'ici je vois le labyrinthe aux lettres de feu. Chhhh…. Pas le droit à l’erreur. Me souvenir du plan de Béring sans hésitation. Il prévoit notamment de passer par le détroit, mais avant je dois aller aux toilettes. Mon corps me ramène brutalement à la réalité, encore une fois. Lorsque je tente désespérément de montrer, aux gardes du pont, mon rouge tatouage représentant une darbouka afin d'obtenir une autorisation officielle, une déflagration m'assourdit et me rend aveugle. Le vieux pont vient de s'écrouler brutalement sous les cris d'effroi des pélerins. Les eaux puissantes du Makropotamos entraînent en bouillonnant des débris de toute sorte. Je me demande si je rêve ou si c'est vrai, car si c'est vrai, le spectacle est impressionnant. Je rassemble mes esprits : ce n'est pas le moment de déraper. Dans un instant, le pont sera peut-être submergé, voire emporté par le courant. Il faut trouver maintenant une prière à formuler pour se sortir de ce pétrin. Et si je priais pour Amoriphonisse ? « Dans le respect... »

Je reprends conscience... mes yeux restent fermés... la lumière m'agresse... Je suis trempé. Autour de moi, j'entends des hurlements. Quelqu'un me porte et je sombre dans un dédale délirant. Un escalier dont les marches colorées clignotent incessamment. Mon corps ne me répond plus. Mon esprit se coagule. J’entre dans une nouvelle dimension parallèle. Je vois les sons se colorer, les harmoniques danser, les odeurs se mettent à chanter... Bon sang ! Aurais-je subrepticement découvert l'Amoriphonisse Synesthésique ? Celle dont la légende secrète m'était racontée par mon grand-père aujourd'hui disparu ? J'ai l'impression d'avoir plusieurs corps sensoriels différents. Je sens distinctement le premier au dessus de mon cervelet. Quant aux autres, ils tournent autour de moi. — Grand-père ! Je t'invoque ! Pardonne-moi ! À l'époque, je croyais que tu délirais. Grand-père, m'entends-tu ? Parle-moi encore de la légende secrète de l'Amoriphonisse Synesthésique !

Auteur: Leverbal
Contributeurs : Houloune, Desman, Fuligineuse, Okiarat






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