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Le temps de lire
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| La radio de la voiture qui venait de s’arrêter devant chez lui gueulait jusque dans sa chambre. Tom ferma la fenêtre, qui, malgré le double vitrage, laissait passer maintenant une pub pour un réparateur de pare-brise. Tom, ferma les yeux et essaya de garder son calme. - Putain ! lâcha-t-il en lançant son bouquin contre la vitre. Marie qui écoutait de la musique sur son mp3 lui tendit les écouteurs. - Tiens, écoute plutôt ça. Moi, ça me calme. C’est même comme ça que j’ai commencé à lire… à lire vraiment. - … - Oui, comme je n’avais jamais vraiment lu à part les trucs idiots de l’école, un jour, alors que j’étais en terminale, je me suis forcée à lire Platon. Et comme je n’y arrivais pas et que le sujet m’intéressait quand même, je me suis mis à lire tout en écoutant ce genre de musique. Elle aidait mon esprit à ne pas s’ennuyer quand je décrochais de ma lecture. Ce qui arrivait souvent au début. Au bout de plusieurs semaines, je ne me rendais plus compte de la présence de la musique. Après, j’ai… - Allez, viens, on sort, dit Tom en prenant son blouson et ses clés de voiture.
Pendant que Tom conduisait, Marie, installée à l’arrière, les jambes étendues sur le siège, lui demanda : - Pourquoi tu n’aimes pas quand je parle de mes lectures ? On dirait que… - Si, ça m’intéresse, mais j’ai la tête ailleurs. - Dis-moi ! - Pfff… - C’est à cause de moi ? Tu sais que je me sens toujours coupable. Alors dis-moi ! C’est parce que je ne comprends pas ce que tu m’expliques des livres qui t’ont passionnés ? J’suis trop tarte ? Tom afficha un grand sourire : - Oui, c’est ça ! Marie se lança en avant et lui donna un grand coup sur l’épaule. Tom ne disait rien, éclata de rire et gara la voiture. Doucement, il prit la tête de Marie entre ses mains et lui dit : - Je t’aime ! - Moi aussi, je t’aime ! - Et c’est avec toi que je veux vivre ! - C’est quoi ton problème ? - Le manque de temps ! J’aimerais… - Tu aimerais lire et relire, apprendre et toujours apprendre. Je sais tout cela. Mon vieux, il faudra-t-y faire, le monde ne tourne pas comme ça. Il y a toujours des contraintes. Moi, tu vois, j’aimerais te faire plaisir. Tu vois, là, si je le pouvais, je ferais un vœu pour toi, pour… Tom accéléra d’un coup et reprit la route, envoyant Marie au fond contre la banquette arrière. - Fais chier ! Tom ria et regarda dans le rétro intérieur. Comme elle est belle ! - Où est-ce qu’on va ? - Surprise ! - Merci mon chéri ! dit Marie à Tom. Tom sourit. - J’ai adoré ce karaoké !... comme j’adore tous les karaokés ! Tu sais que je sais ce que ça te coûte en « manque de temps ». Tom lui mit un doigt sur la bouche pour qu’elle se taise. Marie lui embrassa la main, puis le cou, et lui glissa à l’oreille : - À ton tour ! - À mon tour de quoi ? - Normalement, je devrais te dire : « Ferme les yeux ! » mais… Tom ferma l’œil droit. - Quand tu auras fini tes conneries ! Je t’ai vu dans le rétro ! Bon, donc, je te guide et tu suis mes indications. - Qu’est-ce que tu me racontes ? - J’avais prévu ça pour ton anniversaire, mais je crois que ce soir tu en as plus que besoin. Surtout que tu es en forme et qu’une nuit blanche ne te fait pas peur. - Qu’est-ce… Marie lui mit un doigt sur la bouche pour qu’il se taise. - À droite ! Tu longes le canal jusqu’au pont, puis tu prends le boulevard direction le centre-ville. - On en vient !? - Cherche pas à comprendre. - Tu t’arrêteras au parking souterrain. - Tu paies ? - Va te faire voir ! TU paies ! Moi, j’ai mieux à te proposer ! - On fait quoi maintenant ? On va braquer la mairie ? - Tu me désoles ! Tu pourrais avoir plus… - Pourquoi va-t-on vers la médiathèque ? Marie sourit. - Elle est fermée ! - Elle ouvre ! dit Marie en plaçant une clé dans la serrure de la porte. - Qu’est-ce que tu fais ? - J’ai trouvé la clé de ton paradis ! dit-elle en poussant les portes et en montrant la clé. Tom la regarda disparaître à l’intérieur. Le noir était dense. Marie sortit deux lampes frontales de son sac à main et en tendit une à Tom qui ne comprenait toujours pas ce qui lui arrivait. Marie ferma les portes, aida Tom à mieux positionner sa lampe, et dit : - J’aurais pu t’offrir un strip-tease, ou un déjeuner avec ma mère. Pour ton anniversaire… en avance… je t’offre une nuit entière dans la médiathèque de la ville, avec les félicitations de Monsieur Rivenq, ton bibliothécaire préféré. - C’est à lui que tu as fais un striptease ? Marie lui décocha une gifle qui fit voler la lampe du front de Tom. - D’après le bruit, elle est cassée, dit-il. - C’est de ta faute, pauvre couillon ! Tiens, prends la mienne. - Et toi ? - Je reviens ! Passe-moi les clés de la voiture, je vais en chercher une autre, et tiens, je te confie la clé du lieu de tes rêves. - Je t’aime, Marie ! - Moi aussi, je t’aime, petit veinard ! Marie sorti et Tom referma les portes derrière elle.
Tom ne savait pas qu’en refermant les portes du lieu de ses rêves, il venait d’entrer dans un monde plus puissant que son imagination et qui allait lui offrir bien plus d’émotions qu’il ne pensait en trouver au milieu de ces centaines de milliers de livres. Il ne savait où donner de la tête. Il parcourait les allées avec le cœur. Il pensait à Marie mais son esprit était de plus en plus occupé par son cadeau. - Comment veut-elle que je profite de tout ceci ? Je n’ai que jusqu’à demain matin ! L’avantage, c’est le calme ! Ça n’a jamais été aussi calme, ici ! Même si je n’ai pas l’éternité devant moi, Marie me permet de profiter pleinement de cet endroit comme j’ai toujours espéré pouvoir le faire. Quelle nana ! se dit-il avant de l’oublier complètement. Il longeait les étagères et ses pas le dirigeaient vers son coin préféré, l’histoire du cinéma et de la télévision. Il prit plusieurs livres et les posa sur le sol. Leur contact lui faisait du bien. Il se mit à lire sur un fauteuil confortable et prit des notes sur un petit calepin déjà bourré de références d’autres livres qu’il espérait pouvoir lire un jour. Cela dura plusieurs heures. Des heures douces et sublimes. Les yeux fatigués, il cessa sa lecture et se souvint de Marie. - Qu’est-ce qu’elle fout, putain ? Tom regarda l’horloge. Elle indiquait vingt-trois heures neuf, comme quand ils sont arrivés. Et sa montre qui indiquait vingt-trois heures neuf. Non, d’après ce qu’il a lu, il serait plutôt sept heures. - Et Marie qui n’est toujours pas là. Qu’est-ce qu’elle fout ? Tom posa son livre et alla vers la porte d’entrée. Il la poussa et, dans son élan, s’y cogna le nez et le menton. - Ouch ! Putain ! Il regarda par la fenêtre. La nuit régnait encore. - Ça ne va pas ! Et Marie ? Il sorti son portable. Le réseau ne passait pas. - Saloperie de merde ! Tom essaya d’ouvrir la porte avec la clé mais celle-ci tournait dans le vide de la serrure. La main sur la bouche, anxieux, il se mit à réfléchir à la situation. Sans résultat. - Il faut que je sorte. Il donna des coups d’épaule sans succès. Il se dirigea en courant vers une autre porte et testa la clé… qui tourna dans le vide de la serrure. Il fit le tour des portes, mais aucune ne s’ouvrait. Aucune ! Exténué et dépité, après avoir essayé une nouvelle fois, il se laissa glisser le long de la porte principale. Et le portable ? - Putain ! Il se redressa et donna des coups du plat du pied à la porte. - Il faut que je sorte ! Il faut que je sorte d’ici ! Grands coups de pieds. - Marie ! Grands coups de pieds ! - MARIE ! Grands coups de pieds ! Grands coups de pieds ! - Marie, pleura-t-il, effondré, le visage glissant le long de la porte. Qu’est-ce qu’il m’arrive ?
Pour mieux réfléchir, Tom se prit un chocolat chaud. Ses pièces retombèrent. Il sourit légèrement et les ramassa. - Quelle veine ! Il ne but pas le chocolat parce qu’il était trop chaud. Il s’installa dans un fauteuil et n’arrêtait pas de se passer la main sur le front, sur les tempes, sur le menton, sur les cheveux. Il jeta un œil dehors et vit la nuit persistante. Il se prit le cou entre les mains et pencha la tête en avant, les coudes posés sur les genoux. Il se leva d’un coup, attrapa une chaise et la lança contre une vitre extérieure… sans résultat ! Il retourna au distributeur et prit une canette de soda, avec laquelle il frappa de toutes ses forces contre la vitre… sans effet ! Il prit la clé pour tailler le verre... ne laissant aucune marque. - Chtarbé ! J’vais d’venir chtarbé ! Il cria de rage et de soulagement : MARI I I I I I I E !!! - Putain de merde ! Il prit une autre chaise et recommença à frapper jusqu’à l’épuisement. Lorsqu’il se réveilla, il avait faim. Il bu son chocolat froid et en prit un autre. Les pièces tombèrent à nouveau. - Pfff ! Qu’es-ce que c’est que ce truc ? Tom secoua la tête, en faisant une grimace. Puis il sourit. - J’suis con ! Y’a Internet ! Il alluma l’ordinateur mais aucune connexion vers l’extérieur n’était possible. Tom retint sa respiration, puis donna un grand coup de poing sur le clavier. - Il ne me reste plus qu’à attendre l’ouverture et les emmerdes. Et Marie ? Que lui est-il arrivé ? Il leva la tête au plafond. - Je sais. Il mis le feu au papier d’une imprimante pour faire de la fumée en quantité, ce qui déclencha la sirène de l’alarme incendie, mais pas les jets d’eau. Au bout d’une demie heure, Tom accepta comme un soulagement l’arrêt de l’alarme. - Et personne n’est venu ! Personne ne s’est bougé le cul ! Les livres peuvent brûler, tout le monde s’en fout ! Et Rivenq, il ne l’a pas sentie, la fumée. Et personne ne travail ce lundi ? Et le soleil, bordel de merde ? Il ne se lève pas, le soleil ?
Après avoir essayé à nouveau de casser des vitres, Tom chercha à sortir par les étages. Aucune sortie ! Par la cave ? Rien !
Les heures devenaient des journées, et Tom connaissait maintenant tous les étages, et la moindre porte, la moindre fenêtre, la moindre bouche d’aération de la médiathèque. Nulle sortie ! Des vitres incassables ! Personne ! Et la nuit noire ! Il s’était aussi habitué à boire des boissons qui ne lui coûtaient rien. Il pensait tout le temps à Marie, à leur dernière soirée ensemble. Il savait qu’il ne lui était rien arrivait. Il tentait de s’en persuader. Au bout d’une semaine, l’esprit ailleurs, il se mit à lire. Le plaisir n’y était pas. Il laissa tomber le livre par manque d’intérêt quand il vit la lumière de l’ascenseur qui clignotait pour signaler qu’il descendait depuis le troisième étage. Pendant que Tom avançait, son esprit se partageait. Il n’y a personne, ici. Qui cela pouvait-il bien être ? L’ascenseur passa le deuxième étage. Un dysfonctionnement électrique ? Premier étage. Son imagination ? Rez-de-chaussée. Le rythme cardiaque de Tom s’accéléra. Sous-sol ? Sans attendre, Tom se précipita dans les escaliers au risque de tomber. Un homme d’une quarantaine d’année en sorti dans une sérénité profonde. Ses gestes étaient doux et précis, comme calculés. - Qui êtes vous ? cria Tom, pendant que l’homme ouvrait la porte de la salle des archives à l’aide d’un pass. Sans un regard, l’homme laissa la porte se refermer derrière lui. Tom se précipita pour la bloquer. Tom entra dans la salle où étaient rangeaient les livres et autres documents, les plus anciens de la bibliothèque. C’était le seul endroit qu’il n’avait pas visité, avec le bureau de Monsieur Rivenq, le bibliothécaire, au troisième étage. Ici, aucun bruit ! La salle semblait déserte. Tom se mit à courir entre les étagères. Il chercha plusieurs minutes avant de retrouver l’homme, assis au seul bureau de la pièce. - Qui êtes vous ? cria Tom. Que se passe-t-il ici ? L’homme continua sa lecture. - Regardez-moi ! Tom se rapprocha : - Vous êtes sourd ou quoi ? Tom allait l’attraper par les épaules quand l’homme tourna vers lui, avec douceur, son visage, impassible. Le sourire de Tom ressemblait à son esprit perdu, partagé, mélangé comme un puzzle. Il prit sa respiration pour se détendre. - Je m’appelle Tom Losdack, et il tendit sa main. L’homme qui semblait le regarder, se leva. Tom recula un peu, sachant que cette proximité physique pouvait être ressentie comme une agression. L’homme s’avança avec tranquillité vers Tom qui se poussa à nouveau, cette fois pour le laisser passer. Il n’en croyait pas ses yeux. L’homme venait de prendre avec précaution un second livre d’un autre siècle, avec une couverture en cuir bordeaux. Cette délicatesse attira l’attention de Tom, qui rejoignit l’homme, et lui arracha le livre des mains. L’homme, dépité, hocha la tête et prit la direction de la porte. Tom s’interposa et menaça de déchirer le livre si l’homme ne voulait pas enfin lui répondre. L’homme restait face à Tom sans un mot. Tom menaça à nouveau de déchirer le livre. Aucune réaction. Tom regarda le livre et vit qu’il s’agissait de Nature de 1836. Ce ne pouvait être que l’édition originale du premier livre de Ralph Waldo Emerson. Les pensées de Tom s’accéléraient, s’enchevêtraient, se court-circuitaient. Cette seconde de réflexion fut active. Il posa le livre sur l’étagère la plus proche et s’apprêtait à attraper l’homme quand la porte s’ouvrit par derrière. Une femme, aussi petite que Marie, entra. Elle regarda l’homme, puis Tom, l’homme à nouveau, et referma la porte derrière elle. L’homme prit le livre d’Emerson et le reposa sur la bonne étagère. La femme vint s’asseoir au bureau. Elle lu à voix très basse le titre de l’ouvrage qui y était encore posé. Tom se prit la tête entre les mains, secoua la tête de rage et d’incompréhension, et cria : - Merde, qui êtes-vous ? Que se passe-t-il ici ? La femme prit la parole en direction de l’homme : - Vous savez encore dénicher de beaux spécimens. - Je ne suis pas un spécimen ! Je m’appelle Tom Losdack et je… - D’habitude, reprit la femme, vous choisissez des lieux plus calmes. - Ce genre d’inconvénient arrive parfois. Cela pourrait pimenté un peu nos existences si cela nous apportait un tant soit peu d’originalité et de découverte. - Personnellement, je ne m’y habituerais jamais. - Patience ! - J’en ai plus de patience, moi ! dit Tom, pour interrompre leur petite conversation. - Je n’ai pas votre expérience, dit la femme avec envie. - C’est un choix de chaque instant, répondit l’homme. - Par contre, je ne comprends toujours pas votre réaction. - Il n’y a rien à… - Oh, que si, il y a quelque chose à comprendre, interrompit Tom. Aucun de vous deux ne sortira de cette salle sans explication. - Comme c’est désagréable, dit l’homme. - C’est dur ! Mais je dis peut-être ça parce que ce n’est pas vous qui m’avez accueillie. - Chacun a sa méthode. Commencez à y réfléchir puisqu’un jour, cela vous tombera dessus aussi. Il vous faudra improviser. - Voilà qu’ils recommencent, ces deux-là ! cria Tom. Je vais les claquer. - Sachez qu’il n’y a pas de bonne méthode. Avant j’étais plus à l’écoute. Cela ne change rien. Le moment de vérité casse quelque chose de façon irréversible. - Quelle vérité ? demanda Tom. La femme se leva en regardant l’homme avec admiration, et dit : - Comment avez-vous vous-mêmes été accueilli ? - Dans mon cas, c’est un peu particulier. Nous étions qu’une dizaine à l’époque. Comme les autres pionniers, je me suis construit moi-même avant de croiser quelqu’un. - Ce devait être passionnant ! - Et difficile ! - Vous savez que je suis là ? demanda Tom. Il claqua dans ses mains. Parla plus fort : - Je peux crier aussi ! Moi, ça me soulage. Et vous ? Ça vous dérange que je crie ? Ah, non, c’est vrai, pas de question. Pas de question parce que par de réponse. Et si je vous frappai ? Au moins, ça me défoulerait. Je n’aurai pas de réponse, mais je me sentirai mieux l’espace d’un instant. L’homme, tout en fixant la femme, reprit : - Moi aussi, je vous envie. Vous avez encore tellement à découvrir. - Oui, c’est pour cela que nos chemin se séparent ici, madame. - Vous êtes toujours aussi direct ? - Disons plutôt que j’ai cessé d’encombrer mon esprit de dérivatifs qui prenaient de plus en plus de place. - Et vous comptez aller où ? demanda Tom, sûr de pouvoir bloquer la porte. La femme lui dit au revoir, et se dirigea vers Tom qui s’adossa à la porte. - Pardon, lui dit la femme, en lui jetant un regard décidé. Tom se décala d’un pas, fit tomber l’extincteur, qui se déclencha et l’aspergea de mousse. Il mit plusieurs minutes à l’arrêter. À son grand étonnement, l’homme était encore là, immobile. C’était à peine si Tom le voyait respirer.
- Une chic femme, non ? demanda l’homme qui s’adressa enfin à Tom, qui se sentit décontenancé. - Je… Vous… Que se… L’extincteur souffla un dernier jet de mousse, qui attira leur regard. - Vous me plaisez, dit l’homme. Vous avez reconnu le premier ouvrage d’Emerson. - Emerson ? Oui, bien sûr. Mais je ne vais pas faire celui qui fait semblant de s’intéresser à vos propos pour finir par espérer avoir des réponses à mes questions. Si vous ne voulez pas me répondre, dîtes le moi. J’agirai en conséquence ! - Encore des menaces. Vous êtes si jeune. Le plus jeune d’entre nous, parmi ceux que je connais. - Répondez plutôt à mes questions. - C’est ce que je suis en train de faire ! - Accélérez le mouvement, alors ! - C’est ce que je suis en train de faire. - Donc ? - Donc, vous n’êtes pas le premier à ne pas vouloir comprendre ce qu’il vous arrive. Alors que vous savez. Cela fait certainement plusieurs jours que vous savez. Vous ne voulez pas voir. - Voir quoi ? - Que votre vie ne sera plus jamais la même ! - Tout événement de ma vie fait qu’elle ne sera plus jamais la même ! - Et cet instant encore moins que les autres. - Taisez-vous ! - Vous ne voulez plus savoir ? - Vous m’exaspérez ! Je déteste votre attitude. Je déteste cette femme qui… - Bon voilà, disons que vous vous êtes calmé et que… - Je ne suis pas calmé ! Je ne suis pas près de me calmer ! - Vous nous faites perdre notre temps. Voulez-vous que je parte ? Énervé, Tom fixa l’homme dans les yeux. - Je veux savoir ! - Alors, ne m’interrompez plus, jusqu’à ce que je vous pose une question à laquelle vous répondrez quand bon vous semblera. Mon rôle n’est pas de vous aider mais c’est le seul moyen en ma possession pour que je retrouve au plus tôt mon activité. L’homme attendit un peu avant de reprendre : - Vous êtes libre de rester dans cette médiathèque ou d’en sortir. Il fit signe à Tom de se taire. - Si vous voulez en sortir, je vous aiderai. Là n’est pas la question. Bien que vous en ayez fait l’expérience, votre esprit a du mal à accepter votre nouvelle vie. Peu importe depuis combien de temps vous êtes ici. Le principal est que vous y soyez. Nous sommes plusieurs à avoir subit la même défection en partie involontaire. Nous devons être une cinquantaine maintenant. Aucun de nous ne sait comment cela s’est produit. À quelques détails près, votre histoire est la même que les nôtres. Un amour profond de la lecture. Une perception que sans les livres, vos livres, ceux que vous avez adorés, vous n’existez plus. Un désir ardent de vous plonger ardemment et indéfiniment dans des ouvrages. Ne plus faire que ça ! Lire ! Autant de fois que vous le voulez ! À votre vitesse, sans limite de temps. Voici ce que vous offre ce lieu ! L’homme fit signe à Tom de se taire. - Vous l’aviez deviné sans y croire, Monsieur Tom Losdack. Je ne suis rien pour ce lieu, vous non plus, ni cette charmante dame que vous avez entendue tout à l’heure, ni aucun de ceux qui sont dans notre cas. Ce que je peux vous dire, c’est qu’ici, vous disposez de votre temps pour assouvir enfin votre passion. Tout votre temps. D’après mes calculs, cela fait dix-huit ans que je lis ainsi, et vis en me nourrissant aux généreux distributeurs. Je n’ai aucune explication à vous donner parce que je n’en possède aucune. Il faut que vous sachiez qu’il existe des passages d’accès vers d’autres bibliothèques et médiathèques. Je vous photocopierais mon plan si cela vous intéresse. Mon avantage sur vous, est mon expérience. Ce que nous savons, c’est qu’à chaque instant nous avons le choix entre rester ici indéfiniment, et quitter les lieux à jamais. Je dis à jamais parce même les plus anciens n’ont jamais revu les milliers de personnes qui ont préféré un moment, quitter ce lieu. Personnellement, je n’ai aucune attache dehors. Une chance ! Ce qui ne doit pas être votre cas, étant donné la virulence de vos menaces. Vous avez sans doute une mère à aider, un frère à l’agonie, ou une amie avec qui vous voulez traverser la vie. Peut-être qu’elle arrivera un jour ici. Peut-être pas. Encore faudrait-il que, comme vous ou comme moi, elle parvienne à déclencher le processus inconnu qui l’amènera en ces lieux. L’amour des livres ne suffit pas, sinon nous aurions de plus nombreux visiteurs… Je vois… C’est ça ! Vous rêvez de revoir votre amie. L’homme reprend : - Prenez votre temps ! Vous en disposez ! Vous pouvez passer un mois ici. Peut-être atteindrez vous une année entière. Ensuite, vous pourrez sortir et la retrouver. Oui, le risque est qu’elle vous oublie ou, pire, qu’elle vous déteste de l’avoir abandonnée. Dans ce cas, vous disposez au maximum d’une semaine… Tom fit la grimace. - De quelques jours… de quelques heures… Elle va trop s’inquiéter. Comme vous vous inquiétez pour elle. Votre décision dépend de vous uniquement. Mais si vous êtes là depuis plusieurs jours déjà, cela… Tom s’impatientait. - Donc, voulez-vous rester dans cette médiathèque pour un temps indéfini qui vous permettra de lire plus d’ouvrages que vous en avez jamais rêvé et atteindre d’autres bibliothèques, ou préférez-vous en sortir ? - Putain, bien sûr que je veux sortir et retrouver ma petite Marie. J’adore les livres mais je veux vivre aussi ! Je ne suis pas de ceux, qui comme vous, se contentent d’une vie, certes riche, mais de seconde main. - Permettez-moi de ne pas vous jugez. Donc, pour quitter les lieux au plus vite, il vous faut trouver ceci. Il lui tend une liste. - C’est quoi ? demanda Tom. Vos livres préférés ? - C’est facile ! Oui, ce sont mes ouvrages préférés de cette médiathèque, hormis ceux de la salle des archives. Trouvez chacun de ces ouvrages, et avec la dernière lettre de chaque livre, formez une phrase que vous prononcerez devant la porte de sortie de votre choix. - C’est tout ? - Je sais que ça marche ! - Et pourquoi ne pas me dire cette phrase de vive voix ou l’écrire sur ce papier ? Tenez, prenez mon stylo ! - Ceci est trop risqué pour moi. Cette phrase est taboue. De la cinquantaine de personnes qui possédons le privilège d’avoir pénétré en ces lieux, aucun ne veut lire ou écrire cette phrase. Ma seule prudence est, quelque soit ce que je lis, de faire attention, si je tombe un jour sur cette phrase, de ne pas la lire jusqu’au bout. - Et si vous la lisez ailleurs que devant une porte de sortie ? - Ce n’est pas moi qui testerai.
Tom couru chercher les livres dans les rayonnages du rez-de-chaussée, pendant que l’homme arrivait tranquillement par l’ascenseur. - Vous auriez pu en choisir des plus proches. - J’aurais pu ne pas vous aider. L’homme observait Tom se démenait pour perdre le moins de temps possible. En cinq minutes, il avait reconstitué la phrase. - C’est simplement ça que je dois dire ? - Oui, certains ont passé plusieurs années avant de la trouver. - Alors, je dois vous remercier, c’est ça ? - Vous me remercierez en me laissant libre de mes occupations. - Ce que je vais faire tout de suite !... au fait, il n’y a pas d’effet secondaire ? - Comment voulez-vous que je le sache ? Je n’ai rien lu à ce sujet. L’un de mes plaisirs serait de lire un jour le livre d’une des personnes qui, comme nous, sont entrées en ce lieu. Tom s’approche de la porte d’entrée et dit avec conviction : - Je veux sortir d’ici et maintenant ! Rien ne se passe. Tom pousse la porte, qui reste bloquée, même en forçant. - Vous vous êtes moqué de moi ? Vous vous êtes bien amusé, au moins ? demanda Tom en colère. - Calmez-vous ! J’oublie toujours ce détail : il faut que vous actionnez la clé en même temps. L’homme blêmit et demanda : - Vous avez la clé ? - Oh, que oui, j’ai la clé. Heureusement pour nous deux ! dit-il dans un soulagement de rage qui fit peur à l’homme. - Très bien, dit l’homme qui retrouva difficilement son calme. Alors, vous allez actionner la clé dans la serrure pendant que vous direz la phrase que vous savez. Tom se tourna vers l’homme et lui tendit la main. L’homme sursauta et, croyant que Tom allait le frapper, se protégea du bras. Tom sourit et dit : - Vous avez perdu vos bonnes manières, tout en lui serrant la main. Maintenant, il me faut vous remercier. Adieu ! Je dois retrouver Marie ! - Adieu ! dit l’homme. - Au fait, quel est votre nom ? - Luc Astigado, mais ce n’est pas important ! - Adieu et bonnes lectures ! - Adieu et témoignez de votre expérience. Je serais heureux de lire les réactions que cela entraînera. - Merci ! dit Tom. Merci ! Il lâcha enfin sa main qu’il tenait entre ses deux mains, et prit la clé qu’il enfonça dans la serrure. Après un dernier coup d’œil à l’homme se faisant appelé Luc Astigado, Tom se tourna face à la porte. Tout en actionnant la clé, Tom dit dans un soulagement encore teinté d’anxiété : - Je veux sortir d’ici et maintenant ! Il poussa les portes et, dans l’obscurité, il vit une ombre de dos qui s’éloignait de la porte. - Marie ? Marie se retourna et dit sur un ton légèrement surpris : - Qu’est-ce qu’il y a encore ? T’as cassé l’autre lampe ? - Oh, Marie ! Comme je suis heureux de te revoir ! dit-il et la serra dans ses bras. Marie l’écarta pour respirer. - Arrête ! Qu’est-ce qu’il te prend ? Tu viens de découvrir que tu m’aimais et que tu ne pouvais pas rester quelques secondes sans me voir ? Tu perds du temps ! Je reviens dès que j’aurai récupéré une lampe en bon état dans ta voiture. Marie regarda dans la médiathèque et dit : - C’est qui cet homme ? Il vient de monter dans l’ascenseur ? Vite, Tom empêcha les portes de se refermer tout en entraînant Marie dans la médiathèque, à ses côtés. Avec un sourire profond, il reprit la clé et ferma les portes… de son paradis. À son tour, Marie venait de rentrer dans un lieu et un instant où le destin, avec ses propres règles, offrait de nouvelles perspectives d’avenir.
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