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La malédiction universelle
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Ghineur fit osciller son neuro. Destination : le centre de liaison de Generation.
Le neo-hacker ne s'illusionnait pas trop, ses chances de casser le code bio-quantique du centre était extrêmement faible. Celles de s'en sortir indemne, encore davantage. S'il avait voulu devenir un légume, seul un accident de délocalisation cérébrale aurait pu lui donner autant satisfaction... Son honneur et sa liberté étaient en jeu. Le fait qu'il ait signé la pétition Schenger le plaçait de fait sur la liste des partisans de la thèse du complot terrien. Le message de l'Empire était clair : "Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous."
La mission Generation devait apporter la preuve de l'existence d'une menace extra-humaine. Qu'une autre espèce intelligente puisse exister dans l'Univers, qu'elle représente une menace pour l'humanité, cela n'avait pas d'intérêt en soi. L'important était d'obtenir une preuve. Ghineur, comme tout ceux qui avaient signé la pétition Schenger, était persuadé que cette preuve serait construite de toute pièce par les Forces Armées. Evidemment, les scientifiques engagés dans la mission ne pouvaient pas participer à la falsification de relevés astronomiques dans une telle proportion. Il était nécessaire, pour que la preuve ne puisse être réfutée par quiconque, qu'elle revête tous les oripeaux de la très sainte Science. Il fallait qu'elle émerge des outils même qui permettaient aux astronomes de donner leurs observations. Le centre de liaison était le paravent idéal. Et Ghineur était le seul à pouvoir le forcer de l'extérieur.
Regroupant chacun 2048 satellites, répartis dans 80 galaxies, les systèmes optico-nucléaires composant les relais de Generation formaient l'outil humain le plus vaste jamais réalisé. On l'avait surnommé, à juste titre, L'Oeil de Dieu. Son achèvement avait coïncidé, à moins d'une année terrestre près, avec la fin de la période d'expansion de l'Univers. D'ailleurs, sa construction n'aurait pas pu être financée dans d'autres circonstances. À partir du moment où les limites de l'Univers furent accessibles pour la lumière, l'Homme sentit qu'elles devaient aussi l'être pour lui. Qu'il en soit directement ou indirectement responsable ne semblait pas faire partie des préoccupations de l'Empire. Tragiquement, alors même que l'Univers entier avait finalement arrêté de s'étendre, la race humaine était toujours aussi assoiffée de conquêtes. D'un point de vue énergétique, même si les thèses sur la dérégulation de masse de Karbridge et de quelques uns de ses confrères intergalactiques gagnaient du terrain dans les consciences, elles étaient toujours aussi dédaignées par les mass média. Le lobby militaro-spatial n'y était pas étranger. En ces temps de remise en cause de la politique expansionniste de l'Empire, l'annonce d'une menace inconnue devait tomber à point nommée. Ghineur le savait. Tout le monde le savait. À quelques heures des premiers résultats officiels de la mission Generation, tous les yeux étaient tournés vers L'Oeil de Dieu. Et tous les coeurs étaient serrés, espérant l'ultime miracle qui les sauverait.
Au cour de leur épopée dans le Cosmos, les Terriens avaient peu à peu pris conscience de la supériorité de leur civilisation sur celles de nombre de mondes habités. Les planètes qu'ils avaient colonisé, lorsqu'elles n'étaient pas désertes ou peuplées de races animales non civilisées, n'abritaient au mieux que des humanoïdes, qui maîtrisaient à peine les énergies fossiles, et dont le degré de technologie ne dépassait pas celui des peuples pré-mondialistes. La prise de pouvoir tutélaire sur ces mondes avait à chaque fois été un succès facile, et l'Empire solaire, amassant les richesses, était rapidement devenu le centre économique et politique d'une centaine de galaxies. Mais partout où ils allaient, les Terriens étaient confrontés à un problème identique : les populations locales étaient constamment réticentes aux cadences de travail que leur imposait le commerce avec l'Empire. La production était toujours trop lente, la motivation insuffisante, l'appât du gain et la logique consumériste quasi inexistants. Et partout les mass médias étaient impuissants face au phénomène.
Même si nombre de services de l'Empire l'étudiait, même si la majorité des Terriens commençait à y voir le renouveau de la plus pure des spiritualités, la Conscience Globale, ou Supraspéciste comme certains aimaient à l'appeler, de chacune des colonies humanoïdes, restait un phénomène gênant, et particulièrement pour l'influence idéologique impériale. Les responsables économiques avaient finalement compris que, à défaut de pouvoir prendre le contrôle de ces super-consciences, ils avaient tout intérêt à la considérer comme le bien le plus précieux de chaque colonisé, plus même que sa vie individuelle. Une menace extra-humaine digne de ce nom se devait donc de chatouiller plus particulièrement cette zone pour mériter de déclencher contre elle une belliqueuse xénophobie. Pour la première fois dans l'histoire, les peuples humanoïdes allaient savoir si l'Autre se trouvait quelque part. Et pour la première fois dans l'histoire, ils souhaitaient ardemment que cet Autre n'existe pas, pour continuer à vivre en paix, et échapper à la Première Guerre Universelle.
Ghineur savait où chercher, quoi chercher, et comment chercher. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était le comment... Le code bio-quantique du réseau informatique du centre de liaison de Generation représentait la fine fleur de la recherche cryptologique. L'alliance d'un verrou quantique et d'un verrou biologique. Grossièrement, par le premier le code d'accès était modifié à chaque tentative d'accès infructueuse. Par le second, toute intrusion indésirable se retournait contre son auteur, en attaquant physiquement ses moyens de connexion. Pour ce qui est du deuxième, Ghineur était a priori à l’abri des mauvaises surprises. Son implant neuro-informatique était un exemplaire unique. Aucun verrou biologique ne connaissait ses spécificités. Cela lui laisserait une petite longueur d'avance. Petite, parce que le verrou biologique apprenait de ses expériences, et trouverait certainement un moyen de l'attaquer au bout de quelques secondes. Pour ce qui est du premier, Ghineur savait qu'il jouait à pile ou face. Si le code quantique était différent pour chaque tentative d'un utilisateur, il était le même pour n'importe quel utilisateur à la première tentative. Sa tactique n'était donc pas algorithmique, elle se basait sur une approche par leurre : non pas plusieurs essais successifs, mais tous les essais possibles simultanément. Pour cela, Ghineur devait se démultiplier virtuellement pour simuler autant de sources différentes que de requêtes. Son pari tenait dans l'évaluation des ressources informatiques du centre de liaison : en "bombardant" de cette façon le code, Ghineur risquait de saturer le système. Et s'il avait surévalué la puissance de calcul du réseau, il serait définitivement grillé, contaminé par le processus d'auto-destruction du verrou biologique.
Avant de lancer l'assaut, Ghineur laissa tomber sa canabitche par terre et l'écrasa. En regardant le bleu de terre, il rumina une dernière fois sa décision. A côté des idéaux, des grands principes, du juste combat à la noble cause, sourdait une toute autre raison à son action kamikaze. Elle s'appelait Véla. Véla Cont. "Ma petite Véla..." Deux ans après leur séparation, il ne pouvait se résoudre à sa trahison. Elle qui, dès les prémices du MNPI, avait été en première ligne de tous les assauts, occupait maintenant une place de choix au sein de l'équipe de sécurité de Generation. Grand écart digne d'une gymnaste bételgienne. Après avoir mis au point le premier verrou bio, son verrou, elle avait accepté l'offre de l'Empire, et était passée de l'autre côté de la barrière. Elle n'avait jamais su lui dire pourquoi. Leur dernier échange lui revenait en tête comme un paléo-disque rouillé :
- Au revoir, Véla. Je t'oublie pas.
- Non, oublie-moi, Ghineur... On se reverra dans une autre vie.
- Peut-être bien avant ça.
- Qui sait ?
"Peut-être bien avant ça, Véla."
L'attaque comportait trois salves. Trois salves pour une montée en puissance qui teste les limites de capacité du centre, trois salves pour ne pas tomber dans le panneau des "faux écrans" de connexion qui ne manqueraient pas d'apparaître, trois salves pour limiter le risque que représentait l'hypothèse d'un accès à double mot de passe. Elle coïncidait avec l'avant-dernière opération de contrôle de l'ensemble des relais avant l'opération finale, celle qui donnerait la réponse. Coïncidence qui assurait à Ghineur qu'aucune tentative de coupure manuelle de son intrusion ne serait envisagée sans autorisation en haut lieu. Coïncidence qui lui permettait aussi d'arriver ni trop tôt ni trop tard pour déceler tout programme suspect dans le dédale mémoriel quantique. Il avait lancé ses déclarations d'identités virtuelles dès l'annonce de l'Empire de procéder à l'opération Generation. A quelques secondes de la première salve, Ghineur en comptait presque gogol, qu'il comptait répartir en trois, en commençant par 1050.
Heure universelle locale : 11 heures 1 minute 1 seconde.
Ghineur, une fois engouffré virtuellement dans le réseau, avait lâché l'attaque quelques instants après le début de l'opération de contrôle. Celle-ci devait prendre un quart d'heure, au grand maximum. En quelques nano-secondes, toutes les identités avaient réceptionné la réponse à leur tentative d'accès. Sur les 1050, 1012 avaient déclenché autre chose qu'un ACCESS DENIED. Parmi ces 1012, environ 999 milliards avaient eu affaire à un faux écran de connexion, qui avait accepté n'importe quel code, et avait ouvert un faux écran d'accès (il en existait environ 250 000 différents). Les quelques centaines de millions de codes restants avaient provoqué ce que Ghineur redoutait le plus : la demande d'un second mot de passe. Soit un de ces centaines de millions de code était le bon, celui qui donnait accès au deuxième code, soit aucun des 1050 n'était le bon, et il n'y avait qu'un seul code. Il devait prendre une décision sur la façon d'orienter sa deuxième salve : reprendre tout à zéro, ou bien diviser les identités sur chacun des millions d'écran demandant le deuxième code. Et compte tenu du temps que nécessiterait la recherche dans les méandres du système si jamais il réussissait à y pénétrer, il fallait qu'il se décide vite. 5 secondes, pas plus...
Heure universelle locale : 11 heures 1 minute 25 secondes.
Mot d'ordre : division. Ghineur prit le pari de ne pas avoir surestimer la puissance de calcul du réseau. La seconde salve servirait à valider ou invalider l'hypothèse d'un accès à deux mots de passe, en même temps qu'elle poursuivrait à attaquer l'accès à partir de zéro. De 1050, Ghineur fit passer le nombre d'identités à 1088. 1060 serviraient à tester l'accès à deux niveau, le reste à la continuité de l'opération initiée par la première salve. Le résultat fut rapide et... intéressant. Face au deuxième code, les doubles virtuels de Ghineur avaient reproduit le schéma de la première salve, dans des proportions presque identiques... Avec l'apparition d'un troisième code. Et les autres tentatives avaient toutes été infructueuses. Ghineur eut un instant de perplexité, puis une pensée réconfortante le fit sourire : "Merci, ma Véla..."
Heure universelle locale : 11 heures 1 minute 55 secondes.
La principale sécurité du centre de liaison était l'existence d'une protection aussi secrète que l'identité du Gouverneur de l'Empire solaire, une protection d'un nouveau genre, qui allait redistribuer les cartes de la piraterie informatique pour plusieurs décennies. Cette protection n'était autre que le verrou biologique, création de Véla Cont, dont la nature était connue d'une seule et unique personne en dehors du personnel du centre : Théopul Hebry-Tashen, dit Ghineur. En revanche, concernant l'implant de ce dernier, la réciproque était fausse...
Aussi, la logique lui suggérait la chose suivante : si des mesures de protection avaient été prises avant l'arrivée de Véla au centre de liaison, elles n'avaient pas été supprimées lors de l'implémentation du code bio-quantique, mais restaient complémentaires. Complémentaires, et non supplémentaires... Elémentaire ! Ghineur tentait de se persuader de cette hypothèse, et il s'y accrochait avec une force toute particulière. Car derrière cette géographie cryptographique, derrière ces miradors et ces barbelés binaires, pour lui se cachait un cœur qui n'avait pas pu l'oublier. Et la troisième salve lui donna raison. Sur le nombre presque incalculable de possibilités du code et le nombre presque identique d'essais effectués par les quelques 9,99100 identités virtuelles de Ghineur, l'un d'entre eux lui donna finalement l'accès qu'il recherchait, et ce code était : "Entre, mon amour, je t'attendais."
Heure universelle locale : 10 heures 49 minutes 23 secondes.
Véla détestait être en retard. Surtout quand ce n'était pas du à une erreur de sa part. Qui avait pu planifier la maintenance du système d'identification du centre aujourd'hui ? Complètement débile ! Elle avait fait la queue devant le sas pendant près d'une heure, comme n'importe quel employé, à supporter bavardages, papotages, commérages...
Pour accéder au Cerveau du centre, elle devait encore montrer patte blanche deux fois.
- Bonjour Véla. La journée commence bien on dirait...
- Très très bien, OP2. Rappelle-moi de désactiver l'option "Sarcastique" dans ton profil la prochaine fois qu'on te fait un check up.
- Accès autorisé.
- Formidable.
Dans le couloir antiseptique reliant OP2 à OP3, Véla entend derrière elle :
- Brillante idée, cette maintenance...
- A qui le dites... Zem ! Vous n'êtes pas au courant de... ?
En trois pas, le rythme cardiaque de Véla avait doublé et ses mains commençaient à devenir plus que moites. Si Evanardo Zem n'était pas au courant de cette maintenance, qui l'était ?
Arrivée devant OP3, les pires scénarios défilaient dans l'esprit de la biochimiste.
- Analyse digitalo-rétinienne positive. Bonne journée, agent 24BF3 !
- Véla ? Qu'est-ce qui se passe ?
- Pas le temps...
Cette fois, c'est clair, je saute.
- Bonjour OP4 !
- Bonjour Véla. Comment trouvez-vous ma tenue, aujourd'hui ?
- Euh... Je...
Inspire ! Expire !
- A vrai dire, je préférai votre ensemble de mardi dernier, avec la chemise verte. Parme ! La chemise parme !
- Réponse exacte, merci Véla. Vous semblez paniquée. Un problème ?
- Un gros problème. Mais tant que je n'aurais pas passé ce sas, je ne risque pas de savoir ce que c'est !
- Accès autorisé. Bonne journée quand même !
