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L'espace d'une vie

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L'espace d'une lune elle m'est apparue
L'innocente vision qui vous transforme en dieu
Comm' si la vérité ne brillait toute nue
Que le temps qu'un éclair s'enflamme dans vos yeux


J'ai connu un pays qui s'appelle l'enfance
Où ces instants duraient jusqu'au prochain matin
Où chaque blanc nuage était un jeu immense
Prétexte à démolir les desseins du destin


Et là s'échaffaudaient des mondes fantastiques
Des univers entiers faits de briques légo
Des sports imaginés des jeux extralympiques
Des féeries d'amour et des romans pornos


Je tenais dans mes mains une vie à construire
Je me fis architecte et ouvrit le chantier
Je gardais ma folie préservée du délire
Pour peindre un édific' que je pourrais signer


Mon rêve consigné au fond de poésies
J'éprouvais cette douce euphorie du maçon
Qui sait bien qu'une fois une maison finie
Son rêve érigera la prochaine maison


La poésie s'agite agençant ses murailles
Sa rime et sa métrique encadrant ses élans
Évitant à ce coeur qui rythme ses entrailles
De battre hors de propos plus vite que le temps


Vers après vers se meut l'ouvrage du poème
Serpentant dans le sable où surgit son décors
Chaque quatrain cimente à grands coups de « je t'aime »
Chaque espace bleuté qui épouse son corps


Et dans ce sûr couloir ô sainte liberté
Qu'il est bon qu'il est doux lorsque l'esprit navigue
De balbutier son désir à l'abri de la digue
Qui sertie de sonnets est venue l'embrasser


Et dans cette embrasure on se laisse glisser
Emporté par les mots ceux qui tissent la fresque
Aigus comme une extase ils vous arrachent presque
Une giclée spermée de créativité


L'espace d'une lune il est des poésies
Qui vous écrivent plus que vous les écrivez
L'espace d'un recueil mille ans de votre vie
Devant vos yeux courbés ont d'un coup défilé


Il y eut dans le creux de cette vie des failles
Plaies ouvertes en grand brûlées par le soleil
Enfonçant ses rayons jusque dans les entrailles
Comme une alarm' sonnant juste avant le réveil


Prévenu de la foudre et des risques d'orages
J'ai puisé dans la faille une idée de l'enfer
Qui se souvient de moi lorsque s'avance l'âge
Et que j'oublierais d'écouter son tonnerr'


L'espace d'une lune il poussa des armures
Qui me servirent d'ail's pour voler dans le temps
Emmenant dans mon bec quelques pierres bien dures
À poser sur le mur et sur mon sentiment


Au long du chemin vert il y eut ces bleus d'orange
Que la terre fait sienne à l'orage passé
Dans une dominante affermie mais étrange
Que le Temps à nouveau s'est mis à dominer


Il me fallait un coeur qui console et rassure
Avec assez de bras, de culs à contenter
Avec assez d"émoi pour combler les fêlures
Il me fallait un coeur sachant comment m'aimer


La quête commença alors dans l'espérance
D'un sexe à adorer au bord du féminin
Sans dormir une nuit je cherchais une chance
À qui je sourirais en découvrant ses seins


Et j'appris à aimer sans m'oublier moi-même
Et puis à m'oublier tout à fait dans l'amour
L'équilibre est parfait lorsque vraiment l'on aime
Et qu'on est prêt à vivre ou mourir tous les jours


J'ai connu les douleurs qui viennent de l'attente
De l'espoir grossissant jusqu'à vous englober
Dans son voile innocent et d'une tumeur lente
Je l'ai vu doucement en désespoir muer


J'ai connu aussi cette fée électrique
Qui tiraille les sens et fait croire au bonheur
Qui vous perche là-haut dans un ciel de musique
Où si passionnément les violons jouent en choeur


Et je t'ai connue toi l'espace d'une vie
Et nous avons appris à construire un amour
Jour après jour avec la patience infinie
Qui bâtit les déserts, mers et cieux tour à tour


L'espace entre l'espace était, ah ! la Musique...
Parfaite construction parmi les constructions
Concordance des temps rêverie mélodique
La musique est un cri qui vient de l'abandon


S'abandonnant entière à quelque étroite gamme
Ell' sait la liberté d'être sainte et putain
De fair' ce qui lui plaît au bon gré de son âme
Pourvu qu'elle soit belle à envoûter un saint


Et elle s'insinue jusque sous la chasuble
Pointant là sous la peau comme un sein trop gonflé
Qu'un battement de coeur au rythme irrésoluble
Soulèverait des nues pour le faire danser


La musique est entrée et s'est tapé l'incruste
À chacun de mes pas elle montrait le la
D'un flux presque sensuel s'écoulait au plus juste
Au creux de l'érogène ell' s'insinue en moi


La poésie parfaite est toujours musicale
Car elle est ce qui lie ce qui porte et soutient
Sans la musique au cul l'aube devient bancale
Et jusqu'au crépuscule agonis' comme un chien


On ne le sait que trop l'édifice est fragile
L'espace d'un éclair peut être foudroyé
Tout ce qui avait mis tant d'efforts si fertiles
À croître en luxuriant espoir d'éternité


Il n'est pas de douleur qui soit plus douloureuse
Que celle remettant en cause en somme tout
Comm' si une déesse externe et capricieuse
Venait défoncer votre âme tenant debout


L'espace d'une lune agonise un soleil
Comment l'astre divin a-t-il pu oublier
Que lorsque son amante entame son éveil
Il est grand temps pour lui de finir d'expirer ?


Car le jour c'est la nuit et sans nuit plus de jour
Il n'est aucun automne ignoré des saisons
De vague sans tempête aucune nuit sans jour
Toute construction doit inclur' sa destruction


Après tout on ne vit dès sa propre naissance
Qu'en connaissant très bien quel sera notre sort
Et l'on passe sa vie dans cette connaissance
Qui ne nous quitte pas : la vie inclut la mort


L'espace d'une lune ou d'une vie qu'importe !
Mais que de cet espace il reste un souvenir
Solidement gravé dans ces chants que colport'nt
Poètes et marins à bord de leurs navir's


Qu'il te reste ce goût quand ma lèvre se sauve
Déposant sur ton corps des comètes de sel
Cet éternel instant où tu jouis dans le mauve
Avec mon plus beau rêve à portée de ton ciel


Je veux que quelque part mon sang indélébile
Se déverse sans fin sur ceux qui m'ont aimé
Comme la mer se noie d'un coup de langue agile
Dans les rochers s'incruste et s'offr' l'éternité


Que dans l'azur tombant quand le soleil sur la dune
Disparaît dans la nuit que reviennent ces vers
Où je rêvais tout haut aux secrets des deux lunes
Que j'étais leur ami partageant leur éther


J'aimerais que mes mots creusent le temps qui passe
S'y forgeant un écho âgé de dix mille ans
On ne vit après tout que pour laisser des traces
Où puisse se tracer celle de notre enfant


Cet enfant qui déjà galipette en ton ventre
Que je ne fais que rêver au milieu de mes vers
Qui m'a déjà tourné le coeur tout à l'envers
Vers qui dès maintenant mes rimes se concentrent


L'enfant de toi et moi je le vois dans mes larmes
Quand il ne fera plus que dormir et téter
Agrippant ton sein nu comme pour respirer
Sans même y penser trop, inconscient de son charme


Lors je lui bâtirai son tout premier berceau
Là où il construira ses premières rêv'ries
Dans la musique songe émanant de ta peau
Où ton parfum compos' toute une symphonie


Dans les yeux de la nuit perché sur une étoile
Pour le moment il n'est que l'insondable écho
Qui gigote ses pieds pour shooter dans mes mots
Les envoyant au but là où je peins sa toile


Plus belle oeuvre je crois je n'en connais aucune
Car cet enfant tout bleu est vêtu de couleurs
Que l'arc-en-ciel ignore en sa peinture en pleurs
Et il vivra aussi l'espace d'une lune...


08/09/04






Auteur : Gérald Sédrati-Dinet

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