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- un texte de Lionel Dricot
- à mon parrain,
La fin décembre correspond traditionnellement
à la période dites des "festivités". Ô joie, Ô fête,
nous voilà obligés de parcourir des centres
commerciaux surpeuplés, surchauffés, à la
recherche des indispensables théières en forme
de sapin ou ronds de serviette dorés qui
serviront de cadeaux lors du terrible et
tristement célèbre "repas de Noël en famille", le
tout bercé par une ambiance musicale de
clochettes reprenant "Jingle Bells" sur toutes les
variations possibles.
Cette année, l'horreur est à son paroxysme car
c'est chez mes parents que se tiendra l'ignoble
orgie. Et tous mes efforts, toutes mes excuses,
toutes mes obligations urgentes ont été vaines
face au regard que m'a lancé ma mère. La date
fatidique se rapproche, je n'en dors plus...
Parlonsen
de la famille. Le tonton rigolo habite
maintenant à Ouagadougou, les trois cousins un
peu plus jeunes sont actuellement en Thaïlande
avec leurs parents, la cousine de mon âge avec
qui je m'entends bien étudie au Canada et mon
frère est en mission humanitaire au Pérou.
Bilan ? Il ne reste que les vieilles. Autant le dire
franchement : un repas de Noël en famille ferait
passer n'importe quel service de gériatrie pour
un mouvement de jeunesse.
Enfin, les voilà qui arrivent. D'abord Bonne-Maman,
qui est venue avec Henriette la copine
de Bridge, Mémé, qui est centenaire et la mère
de Bonne-Maman
(mon arrière grand-mère
quoi). N'oublions pas la grande tante qui vient
du fin fond de la province, la cousine éloignée
qui est bonnesoeur
et Taty, la marraine de mon
oncle Alfred. Pour certaines, c'est la première
fois que je les rencontre mais toutes sont
unanimes pour dire que j'ai terriblement grandi
et pour me demander, avec un clin d'oeil
complice, quand vaisje
enfin arrêter, il est déjà
plus grand que son père ce petit.
Ma mère et moi arrivons finalement à les
empiler toutes dans les profonds fauteuils du
salon. Les toasts recouverts de cet infâme faux
caviar rouge et noir circulent, les conversations
vont bon train. Une question sur deux concerne
les résultats scolaire du "petit". Comme je me
vois mal leur expliquer que je suis pour le
moment en train de rédiger mon mémoire sur
un système intelligent de décongestion du
protocole TCP par modèle de Markov caché, je
me contente de faire mon plus beau sourire et
répondre "oui" à chaque fois qu'on m'adresse la
parole.
Arrive finalement l'ignoble et redoutée
distribution des cadeaux. Malgré mes 24 ans, je
reste le "petit" et le plus jeune de l'assemblée,
juste avant mon père et ma mère. C'est à moi
qu'échoit donc le triste privilège de la
distribution de cadeaux, affublé d'un miteux
chapeau de père Noël bon marché. Ce chapeau,
comble du mauvais goût, est la preuve suprême
qu'il est impossible de faire une distribution de
cadeaux sans avoir l'air parfaitement ridicule.
- C'est pour qui la plante séchée dans son pot ?
- Et pour Henriette, un ballotin de pralines, comme c'est original !
- Tenez Mamy, un petit ange en macaroni acheté
au marché de noël du village.
À chaque étape, j'ai droit au bisou mouillé
pendant que mon père, planqué derrière son
appareil photo numérique, mitraille la scène.
Tandis que les fossiles se débattent dans les
emballages déchirés, j'ouvre les cadeaux que j'ai
reçus, heureux veinard que je suis : trois
tablettes de chocolat, un agenda en plastique
véritable imitation skaï marron et un livre
"Toujours prêt ! Le guide du parfait petit scout",
édition 1935.
- Ta grand mère m'a dit que tu étais scout, alors j'ai pensé que ça te ferait plaisir. Il appartenait à mon défunt mari qui était, comme toi, fanatique du scoutisme.
- Merci Henriette, cela me fait en effet très plaisir.
Et puis, ça ne vieillit pas ces choses là, c'est
toujours utile pour allumer un feu même si je ne
suis plus scout.
Silence dans l'assemblée.
- Enfin, bredouille-je, c'est pratique, ils expliquent
ici comment allumer un feu...
Je ne sais pas si j'ai convaincu. Il n'y a rien de
pire que le regard glacial d'une petite vieille si
ce n'est les regards d'une assemblée de petites
vieilles.
Mais ne soyons pas inutilement négatif,
l'avantage des vieilles à Noël est sans aucun
doute les étrennes. De ce côté-là,
je suis un peu renfloué même si je dois subir les insinuations
de ma mère qui me regarde à chaque fois en
disant : Et bien, je vois qu'on ne s'ennuie pas !
C'est à présent l'heure de passer à table. Avec
cette chaleur et la quantité de chips que je me
suis enfilés, l'idée même de manger me semble
soudain insupportable. Bonne-maman
m'attrape
le bras :
- Alors mon grand, on vient à côté de sa bonne-maman
pour le repas ?
- Bien sûr bonne-maman, fais-je avec mon plus beau sourire.
- Et puis on aura un peu l'occasion de discuter, ça
fait tellement longtemps. Tu devrais passer voir ta
bonne-maman plus souvent !
Ma mère intervient alors :
- Maman, si tu veux te mettre à coté de lui, tu te
mets là. Lui il prend la place avec le tabouret.
Vous vous en doutez, il y a une chaise trop peu
à table. Je suis donc collé sur l'affreux tabouret
métallique à la place la plus inconfortable, dans
le coin et avec le pied de la table qui bloquera
toute velléité future d'étendre les jambes voire
même de trouver une position vaguement
supportable.
Tout au long du repas, ma mère se fait
complimenter même si elle explique à tout bout
de champ que cette année elle a pris un traiteur
car son boulot ne lui permettait pas de tout
préparer. De mon côté, je me sens sur le point
d'éclater. Il faut avouer que chacune des vieilles
me regarde avec apitoiement en disant :
- Tu n'en reprends plus ? Mais tu n'as rien mangé !
- Mais il faut qu'il mange ce fort jeune homme !
Ma mère essaie en vain de venir à mon secours
en disant que je grossis un peu trop ces derniers
temps.
- Mais laisse le vivre un peu ! C'est la fête aujourd'hui.
Le ton de bonne-maman
est sans équivoque
possible et une nouvelle tranche de dinde en
sauce atterrit dans mon assiette.
Je vois soudain Taty faire glisser ses tranches de
dinde dans une serviette avant d'emballer le
tout précautionneusement dans son sac à main.
Devant mon regard étonné, elle répond avec
assurance :
- C'est pour mes chats. C'est Noël pour eux aussi.
- Et Henriette de surenchérir :
- Moi aussi j'ai trois chats. Mais ils restent dehors,
je les nourris sur la terrasse. À l'intérieur, ils font des crasses.
C'est à ce momentlà
que Mémé, qui n'a presque
pas bougé de la soirée, émet un gargouillement
bizarre. Tout le monde se retourne.
- Ça va mémé ? demande ma mère, en poussant
un peu la voix (mémé est un peu sourde).
Un borborygme râpeux lui répond.
- Elle a avalé de travers, dit bonne-maman.
Effectivement, mémé commence à virer au
mauve et au bleu. C'est d'un charme certain
avec les guirlandes et le sapin en arrièreplan.
Mon père se lève et lui tape dans le dos. Le
borborygme reprend un peu plus fort et un filet
de bave mêlé de sauce se répand sur le
chemisier blanc de mémé.
- Vous voulez un verre d'eau mémé ?
On lui tend un verre d'eau, mémé respire un
peu. Tout le monde se tait. Mémé dit alors d'une
voix faible :
- Je suis désolée. Un petit malaise. Ça va mieux maintenant. Ne faites pas attention à moi.
On entend plus que le bruit de ma fourchette
dans l'assiette. Faut bien que je finisse de
manger non ? L'ambiance est à son paroxysme,
c'est la fête.
Pour me faire plaisir, ma mère a choisi comme
dessert, à la place de la bûche de Noël, de la
mousse au chocolat « Spéciale Noël ». Je l'ai
entraperçue dans le frigo et, malgré tout ce que
j'ai enduré aujourd'hui, la gourmandise prend le
dessus. J'en salive d'impatience. Je mérite bien
ce petit plaisir, vous ne trouvez pas ? Ma mère
commence la distribution. Les vieilles regardent
leur portion avec de grands yeux en disant :
- Mais je ne mangerai pas tout ça !
Puis, avec un regard complice vers moi :
- Je donnerai le restant au petit...
Et, pour une fois, mon sourire est parfaitement
sincère. Je plonge ma cuillère dans l'onctueuse
mousse au chocolat et la ramène à mes lèvres.
Je me fige...
Enfer et damnation !
La mousse est une mousse au chocolat à
l'orange mentholée avec un soupçon de Kier. Je
repose tristement la cuillère en méditant sur le
sens de mousse « Spéciale Noël » tout en
imaginant les avanies que j'infligerais au traiteur
si celui-ci
venait à tomber entre mes mains,
outrages qui feraient frémir un geôlier irakien.
Mon corps se rappelle soudain à moi. Chacun de
mes muscles semble douloureux et spécialement
le fessier. Je regarde ma montre : 17h ! Dire
qu'il n'était pas encore 13h quand je me suis
assis et que je n'ai plus bougé depuis ce moment
là. Ma respiration devient difficile, je me sens
oppressé. Heureusement, le rallye des ancêtres
se dirige à présent vers la sortie tout en
babillant :
- On s'est bien amusé. C'est quand même gai de faire la fête en famille, il faudrait faire ça plus souvent.
- Oui, oui, bien sûr bonne-maman, au revoir bonne-maman, à la prochaine bonne-maman, dis-je en claquant la portière de la voiture de mon père qui les ramène chez elles.
Je fais un bref signe de la main et prend une
profonde inspiration en rentrant dans la maison.
Mon regard embrasse le champ de bataille, la
vaisselle, les bouteilles vides, les restes
d'emballages et les chips écrasés dans la
moquette. Du fond de la cuisine, j'entends alors
la voix de ma mère :
- Bon, fini de rigoler. N'oublie pas que les assiettes en porcelaine et les verres en cristal ne vont pas au lave-vaisselle !
Sur le linteau de la cheminée, un père Noël
électrique lance soudain un tonitruant:
- Hohoho ! Joyeux Noël !
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