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Je m'accroche aux lianes
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Arrivant comme Mars en Carême, je jette avec superbe mon bouquet de pétoncles rayés sur la console. Une gerbe d'étincelles en jaillit et les yeux des opérateurs virent au rose fluo. Ils n'avaient pas été prévenus, les pauvres ! Et maintenant, on court le risque que les infâmes triangles oranges, psalmodiant des chants égrégoriens, envahissent tout le territoire spatio-temporel ! Effroyable perspective. Cherchant à tout prix à la contrer, je lance dans le continuum végétatif les plus efficaces de mes antennes télépathiques. Car cet homme-là, celui qui se promène sans but affiché, vêtu de philosophie péripatéticienne et de coton égyptien, je suis sûre qu'il va pouvoir m'aider. Pour m'assurer de son concours, j'envoie aussi en mission des elfes pseudo-anamorphiques, saturés de briefings électrisants. Ils partent comme des flèches en zonzonnant des trajectoires. Je m'accroche aux lianes : pourvu que ça fonctionne ! Et quand connaîtrai-je le résultat de mes efforts ?
- Je règle mon pas sur le pas de mon maître de circonférence à géométrie variable. Il n’a jamais compris certaines des accointances privilégiées que j’avais avec l’au-delà du bien et du mal. Mes entrevues saugrenues avec une femme pluridisciplinaire et faiseuse de bonne aventure lui clouaient des bretelles dans chaque hémisphère matinal. Cela était au-dessus de ses mytheuses capacités caverneuses. Il me disait toujours qu’un cordonnier n’avait rien à voir au-dessus de la chaussure. Ces souvenirs me retardent. Les elfes d’Aquitaine me font de grands signes et mon taxi-maquis ne va pas m’attendre plus longtemps. J’ai une tarzane à sauver. Le turboréacteur à soufflerie mécanique booste ce transport non commun et m’éjecte droit sur le triangle à la pointe du progrès, qui ne parvient pas à cacher sa nature non euclidienne puisqu’il est birectangle avec trois angles droits. Ayant du mal à définir ma trajectoire - je ne vous fais même pas un dessin, c’est trop complexe ! – je prends mon casque et j’en sors un dème. Mon arrivée en ce territoire inconnu fait vibrer si fort sa triangularité qu’il se casse. Brisé, ce cancre-là, s’en va la baguette sous le bras. Ses homéomorphes le suivent et le champ est libre ! « Allez à Jacta-Est ! Vous y retrouverez votre forme symplectique ! » leur crie de loin, d’une voix ferme et rassurée, cette femme que je commence à connaître.
Je la vois écrire article après article sur le tout Paris. Elle danse la samba de cocktail en cocktail et provoque des étincelles, les têtes se tournent vers elle mais déjà elle est loin et siffle un agent de la circulation, amendable il est vrai, qui confond sa droite et sa gauche. Elle adore nuancer les verbes bien proportionnés, et, en congé, elle part extraplorer des contrées où la vie est rude. Est-ce un démon demi Inuit, demi celle-dont-tous-rêvent ? Particules d’univers bien assemblées aux synapses exigeantes et se permettant de faire des loopings sans filet. Impossible de la rejoindre, elle est trop vive, trop chamane, parfois trop guindée sous ses peaux d’animaux sauvages chassés à la nuit tombée entre les sapins et les roches glissantes où se propage la mousse, malgré le fort courant de la rivière glacée qui rogne son autre mère, la Terre. Je la vois qui me parle. Aucun son ne vient à mes oreilles. Je la vois qui avance vers moi, sans que son corps s’approche du mien. Je sens se volatiliser son parfum délicieux parce que fruité et sucré avant d’atteindre mes glandes olfactives. Maintenant que je l’ai sauvée, qu’elle a eu ce qu’elle voulait, elle me nargue et garde ses distances sans explication, sans que je comprenne pourquoi elle m’a sorti de mon antique statut.
- Ah, où diable en étais-je ? tout est brouillé. Nous sommes à Jacta secteur Est, il est 14 h 30, non, presque 15 h en fait. Je viens d'émerger d'une purée de pois épaisse comme une liasse de vermicelles rétroactifs. La nuit a été difficile, et c'est seulement au petit matin que j'ai pu sombrer corps et biens dans un sommeil agité, zébré de petites coupures d'un dollar. Dans cette somnolence, j'ai pu distinguer vaguement une ombre qui venait avec bravoure dans ma direction, renvoyant aux calendes grecques les abominables triangles qui me persécutaient. Pendant un instant, les voiles de la brume sylvestre se sont écartés comme le rideau de scène de l'Odéon, et au bord de la rivière j'ai vu mon héros, cet homme merveilleusement incompréhensible, d'un ailleurs et d'un autre temps. Un frisson délicieusement carnassier m'a parcourue et est reparti en direction de l'île de Pâques. J'ai voulu lui parler, mais j'ai compris tout de suite qu'il ne m'entendait pas, comme si les ondes sonores que j'émettais ne pouvaient pas être captées dans sa zone spatio-temporelle. J'espère qu'il a reçu par contre les ondulations olfactives que je lui ai transmises ensuite. Car comment le remercier ? A peine avais-je pu constater sa présence que la brume s'est épaissie à nouveau et m'a roulée dans ses spirales comme un vulgaire macchabée de roman policier dans un tapis persan.
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Auteurs : Desman, Fuligineuse
