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Innocence
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Vivons la scène : macabre. Une chambre, un couple, homme-femme, dans leur lit, gisant sur leurs draps, tachés ... baignés dans une marre rouge vermeille. Du sang. Un enfant, 20 ans, accroupi près du lit, pleurant les larmes de son corps ; pas un son ne sort.
Cet enfant, c'est moi, Henri. Mes parents étaient toute ma vie, mon univers. Sans eux, que suis-je ? Que vis-je ?
Autour de moi commencent à s'agiter des bruits, des pas. Des mots sont dits. On me soulève. J'ai peur, je m'agite. On me bouscule. La morsure du froid étreint mes poignets. On me guide.
Je ne comprends pas ; je ne comprends rien ... Je ne dis rien.
La presse titre : "L'Horreur et son enfant."
Mais ne comprend rien à rien, elle non plus. Des effets de style pour annoncer au monde entier que je suis un assassin. Le meurtrier de mes parents. L'indigne enfant. Et, pourtant ...
La juge ordonne une enquête approfondie. Elle veut savoir comment un enfant, comme moi, se retrouve face à une telle accusation. Ce sont les inspecteurs Paul Harisson et Emilie Sand qui sont en charge du dossier. L'affaire est loin d'être classée. Bien loin.
Cet enfant que je suis, au Q.I. de 150 est artiste. Potier. On me dit doué. Je le suis, dans tous les sens du terme. J'exprime au-travers de mes figures le mouvement ; les cinq sens en mouvement.
Mais comment fait un "enfermé dans son monde" pour exprimer toutes ces formes, à la fois spontanées, "vivantes", expressives ?
Mystère ...
La psychologue, mandatée sur mon propos, est face à un mur. Impossible de me toucher, de discuter.
Mon dossier de santé est somme toute banal ; mis-à-part, cet évènement. Cet autre évènement qui a fait de moi ce que je suis devenu, en grande partie.
Dix mois de soins intensifs. J'ai vécu ; mais le vit-on réellement ?!
Dix mois de coma ... Et un réveil, flou où plus rien n'était comme avant.
Mon père, Joël, ma mère, Geneviève, depuis m'ont entouré de soins, d'amour comme nul avant. Je focalisai leur attention. Ils vivaient ma souffrance ; une souffrance qu'ils pensaient mienne. Ils ne pouvaient se douter. Un corps enfermé dans une prison. Un esprit ayant la nécessité de s'exprimer mais enchaîné par la triste réalité de l'handicap.
Sourd. Aveugle.
Je me souviens des couleurs, des formes d'antan.
J'entends encore les sons comme s'ils venaient d'être émis.
Je vis au-travers de mes doigts souverains. Ceux-là mêmes qui expriment mes désirs par la glaise. Ceux-là mêmes qui façonnent l'existence mais pas la vie.
J'avais dix ans.
On a retrouvé l'arme du crime entre ces mêmes doigts. Dix coups de couteau, chacun. Un pour chaque doigt, un pour chaque an.
L'arme avait mes marques, celles de mes dix doigts. Et pourtant, je ne me souviens de rien ... juste la douleur derrière la nuque.
Je ne pouvais avoir vécu cette infamie ; je ne pouvais avoir commis ce crime, ce parricide.
Mon père, Joël, ma mère, Geneviève n'étaient pas mon père, ni ma mère. Et, pourtant, ils l'étaient ...
Transfuge du sexe. Ils avaient vécu pendant presque dix ans une autre vie. Ils s'assumaient autrement. Sûrement. Sexuellement. Entre majeurs consentants ...
On a retrouvé l'arme du crime entre mes doigts. Et moi, je venais "d'apprendre" la réalité, cette autre réalité du mensonge. Je n'ai pas accepté. Je n'avais déjà plus de repères visuels, auditifs, ceux de mon enfance ; j'avançais à tâtons dans la vie, dans une maison qui était mienne. J'en connais les coins, et recoins au centimètre près. Rien ne devait bouger pour que je puisse évoluer sereinement. Rien.
Mon père, Joël, ma mère, Geneviève m'avaient installé un atelier où je pouvais créer librement.
Pendant ce temps-là, ils commuaient ... encore plus librement.
De là, à commettre ce crime !?
Je suis suspect, forcément. Les apparences, évidentes, contre moi, m'accablent.
Incapable de communiquer ce que je ressens.
Incapable de dire que je ne sais pas ce qui s'est passé, ni comment.
Tout m'accuse ; je suis le coupable "parfait". L'idéal meurtrier ...
Et pourtant, je ne me souviens de rien !
Du sang séché sur les mains. L'arme dégoulinante de liquide visqueux, abreuvée de sa furie ; elle me désigne comme étant l'acteur inconditionnel de sa furie.
Mais qu'ai-je bien pu faire ?
Mon père, Joël, ma mère, Geneviève, ces amants autrement ont ainsi terminé tristement.
Que peut-on bien faire de moi, maintenant ?
"COUPABLE", s'expriment en chœur les jurés, qui n'ont nullement été émus par mes handicaps, qui n'ont nullement appréciés les détails de ma jeune vie et de ce que je suis sensé en avoir fait.
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Je me vois courir. Je me cogne contre les murs, trébuchent contre des gens. Je fuis, j'essaye. Je glisse le long d'un corridor inconnu, je tombe. Je m'efforce de me relever. Une rambarde s'offre à moi. On m'agrippe, je me débats. Bascule.
Je veux vivre.
Des sons stridents hurlent autour de moi. Je ne les entends pas.
Le vide. Le choc. Les os craquent.
Une douleur immense se présente à moi, et meure aussitôt.
Je ne peux plus bouger.
Ma conscience s'évanouit.
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Un corps inanimé, gît, au milieu du parterre de marbre, à l'entrée du tribunal.
L'instant d'une seconde, tout s'est enfin arrêté.
Des sirènes hurlent plus fort et se rapprochent de moi.
Cette société n'a de fait plus rien à faire de moi.
Quelques détails, quelques papiers à régler, quatre planches à dresser ...
L'assassin sourit, un innocent a péri.
Et lui : "Il est libre, Max" ...
le 25 février 2006, à 4h29.
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