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Il était mort et enterré. Comment l'aurais-je su ?

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Il était mort et enterré. Comment l'aurait-il su ? Comment aurait-il pu imaginer que la mort était relative et que le temps se scindait en deux ? Pour tout ce qui n'était pas lui, sa mort fut réelle, définitive et sans équivoque. Et pour lui ? Il savait qu'il s'en approchait à l'infini sans jamais l'atteindre.

C'est alors qu'il comprit que cette scission du temps avait lieu en chaque instant et que chacun laissait des bribes de temps, passé pour soi et infini pour celui que l'on fut. Chacun de nos actes dure une éternité et une partie infime de nous-mêmes la vie. Dans ces instants figés et immuables, nous ressentons détail "après" détail. Nous percevons la multiplicité des affects un à un, ou un avec d'autres. Nous pouvons les faire s'exprimer selon notre bon vouloir ou les faire ressurgir plus tard lorsque nous serons très prêts, lorsque nous en aurons envie.

Il est mort et ce mort c'est moi. Ma mort fut horrible pour ce que j'en sais. Dans le lit d'hôpital ma tête est partie en arrière d'un seul coup. Personne de ma famille pour voir mon corps se crisper, ni pour pleurer mon visage creux, blanchâtre, souffrant. Pas d'infirmière pour me tenir la main.

Dans cette longue précipitation en arrière, je sais que j'étouffe. Mes yeux sont ouverts mais c'est en moi que je regarde. Il n'est pas question de revoir - quelle absurdité - le film de sa vie. Il n'y a pas de place pour les remords ou les regrets. Moi, j'en suis à l'un des instants qui précède celui où mes cheveux rares vont toucher l'oreiller. Ou devrais-je dire, cette entité, ce corps en cette tranche infime et infinie de temps ?

Mes mains auraient voulu s'agripper aux barreaux. Mes doigts se sont coincés dans les lanières qui m'empêchaient d'arracher la perfusion. La douleur insupportable de ne pas être capable d'en finir se noie dans une douleur plus atroce, plus efficace. Tout mon corps est comme attiré hors de moi et en moi en même temps.

L'odeur des médicaments posés sur la table de nuit, je la croyais indécelable. En me concentrant, je mets en évidence les quelques molécules qui parviennent à mes récepteurs. Si je n'y prend pas garde, celles de l'urine restent plus fortes. Je peux en faire abstraction tant elle m'est connue.

Mon ongle du petit orteil droit s'est pris dans une fibre du drap. Sans cet aléa, ce drap aurait été parfait. J'adore son contact lisse et frais sur la peau nue de mes jambes.

Au loin, derrière mon cri et les vibrations internes de mon corps, j'entands le son de la porte qui s'ouvre et les pas de la jeune infirmière qui résonnent sans discontinuer. Il s'agit de Corinne, à coup sûr. Les pas feutrés de ses petits sabots en plastique. Elle doit porter les bleus aujourd'hui puisque nous sommes mercredi. Et non, ce n'est pas elle. Les bleus sont pour le mardi. Le mercredi elle reste chez elle auprès de ses enfants. C'est Magali alors. Ou..., non, c'est bien Corinne. Mais que fait-elle ici aujourd'hui ?

Si j'avais eu encore l'usage de la parole, elle m'aurait parlé davantage et j'aurais su. Et je n'aurais pas eu la télé à longueur de journée. Lorsque j'ai envie, j'écoute ce bref instant de télévision. Toujours le même. Je ne perds pas mon temps à retrouver le nom de cette vieille série policière. Je sais que je le sais. Cela me reviendra. La patience est devenue ma principale compagne. Et pourtant je suis parti de loin. Énergique, décidé et un brin autoritaire... jusqu'à cette crise cardiaque au volant de ma voiture. Ils m'ont sorti du fossé. Dès mon réveil j'ai su qu je ne rentrerai plus chez moi. Alors à quoi bon vivre ? Ils m'ont donc ligoté.

Ce n'est pas là que j'ai appris la patience, pas encore. Mon esprit avait encore la fougue de toujours, depuis tout petit. Comment résister aux médicaments ? Mon corps ne répondait plus trop. Je pleurais chaque fois que j'avalais malgré moi l'un de ces médicaments. Pas moyen de les recracher. Non, la patience je ne la connais que depuis que je suis devenu conscient que le temps s'est figé pour cette partie de moi comme il le fait avec tous, à chaque instant, et depuis toujours. Sans que nous puissions savoir qu'il en est ainsi. J'avais bien lu quelque chose là-dessus mais que ne dit-on pas sur la mort et sur le temps que nous ne pourrons jamais connaître, ni définir. Il ne suffit pas d'avoir l'éternité devant soi pour devenir omniscient.

Parfois je mets de côté toutes mes sensations. Je fais abstraction de mes souvenirs. Je savoure la puissance de la vie.




auteur : Desman

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