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Fragments éleusiniens

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Par quel prodige ce monde moderne s’ouvre-t-il à moi ? Quelle est cette âme réjouie qui concourt à la beauté du monde ? Certainement pas une âme béotienne ? Hmm, les paupières me piquent. Pourquoi sont-elles maquillées ainsi ? Les cils tels des lambeaux d’âme me guident vers cette femme… une chamane ? Une magicienne guérisseuse ? C’est bien cela que je perçois. Pourquoi ? Est-ce elle qui m’a attiré en ces limbes inconnues de moi et de tous les membres de l’assemblée de ma cité ? Son monde est plus déroutant que notre agora que je croyais grande. Je me sens minuscule parmi ces multitudes d’êtres qui l’entourent. Et pourtant je ressens sa sérénité. Elle a trouvé sa place. Elle n’a donc pas besoin de moi. Pourquoi suis-je ici, dans ce puits sans fond de sensations nouvelles et incessantes ? Quand viendra-t-elle puiser à cette source jamais tarie ? J’ai hâte de mieux la connaître. Et que sait-elle de moi ? Pour elle, suis-je un homme, une femme, une déesse ? Comment me perçoit-elle ? Me perçoit-elle ? Que suis-je pour elle ? Suis-je pour elle ? Suis-je en elle ?

Lentement, très lentement, j’ouvre les yeux. Le plafond doré oscille doucement au–dessus de ma tête et j’entends quelque part des chants d’oiseaux. J’ai rêvé d’un autre pays, d’une autre époque, et d’un élan létal – cela m’a laissée épuisée. Prolonger la léthargie. Ce qui flotte autour de moi – les traces du songe. J’écoute le décalage qui se creuse. J’étends la main et je touche le bois ouvragé du lit, le sous–bois où je me promène chaque nuit. Les pendules sont arrêtées, les pendus le sont aussi. Aller dormir dans la profondeur fallacieuse des fougères. Je reviens, je ne suis pas encore tout à fait arrivée. De l’autre rive, de l’autre côté, de là où quelqu’un m’a fait des signes. Déchiffrer les hiéroglyphes de l’incohérence. Je lance l’amarre, j’aborde à mon propre rivage, je reconnais les lieux.

Elle est présente ! Bien qu’absente à mes yeux elle ne se cache pas. Les ondulations irrégulières m’emportent au gré de ses rêves. Je perçois une envie, un projet. Elle chemine avec légèreté et m’emmène moi, fils de cordonnier et cordonnier moi-même, bon gré mal gré, jusqu’à ce lieu qu’elle nomme le ‘’salon de la chaussure.’’ Pas le temps de me demander s’il s’agit d’une coïncidence. Quel bonheur ! Au milieu de cette pagaille se trouve une merveille d’un bleu camaïeu aux ailes translucides et au talon svelte comme une femme précieuse. Cette chaussure, comment aurais-je pu penser oser l’imaginer ? Me souviendrais-je de sa beauté éclatante sous ces lumières déchaînées ? Déjà je dérive vers d’autres topiques atopiques, atypiques, apathiques. Le neutre s’impose, m’indispose. Aurais-je déjà pris l’habitude de m’insinuer avec bonheur dans les moindres recoins de cette âme riche, ouverte, disponible qui m’a accueilli ? Me manquerait-elle déjà ? Ce n’est pas moi qui dirige mon voilier. Les vents me sont contraires. Parviendrais-je à ramer et atteindre à nouveau ce paradis mirifique ?

Éleusis dort dans la ramure. Ne la réveillez pas. Elle a la forme — et le nom — d'une cité. Les sages en toges vertes, les bardes en robes de bure, les druides vêtus de sacs de jute, et enfin les prêtres aux pourpoints de velours s'allongent autour d'elle et s'endorment. Les mensonges bruissent dans la forêt, et, sur le coteau, un pic épeiche a volé sept fois de suite dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Les sages ont brisé le grand sablier, les bardes ont fracassé leurs lyres, les druides ont dévoré le gui, et enfin les prêtres aux pourpoints de velours ont louvoyé sept fois treize secondes avant de se décider à manger leur chapeau. Tout cela dans ton rêve, ma belle éphémère.




>oscillations suivantes






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