Pour une écriture collaborative, pensez aussi à Wikinouvelles.

En mémoire du cercle

Respectez les droits d'auteur de ce texte (récupéré sur le site Wikimaginaire).

Jump to: navigation, search

- Victor Farsac nous a encore bien eus. Il a su trouver les mots énigmatiques pour nous réunir une nouvelle fois, dit Audrey Norway pendant que son mari somnolait sur la banquette, face à la sienne.

- Il apprécierait que tu l’appelles un jour autrement que Monsieur Farsac, répondit Bérénice de Goutureau.

- Il apprécierait d’autres faveurs que je ne veux pas lui accorder.

- Encore cette vieille histoire ? demanda Bérénice.

- Il n’a pas été correct, Bérénice, tu le sais mieux que moi.

- C’est de l’histoire ancienne, affirma Bérénice.

- De toutes façons, dit Audrey, ma vie avec Axel est… satisfaisante.

- Merci ! grommela Axel.

- Ne le prends pas mal. Tu sais ce que je veux dire.

Axel l’embrassa et regarda le paysage qui défilait hors du train. Il resta immobile et silencieux durant plusieurs minutes. Il reprit la parole :

- Au fait, c’est vrai Bérénice, sans vouloir t’offenser, comment as-tu pu lui pardonner qu’il ait essayé de te tromper avec Audrey le jour où vous auriez dû vous marier ?

Avec une voix neutre, Bérénice répondit à nouveau que c’était de l’histoire ancienne. Sous le regard insistant d’Axel, Bérénice ajouta :

- Je m’y étais préparée.

- Comment…

- Comment peut-on se préparer à ce genre de chose, coupa Bérénice, c’est ça qui te perturbe ?

- Excuse-moi du peu !

- Un mois avant la date de notre mariage, nous étions allés au Cercle, rien que Victor et moi. Sans résultat, évidemment.

- Au Cercle ? Je croyais…

- Victor vous expliquera, coupa Bérénice. Par contre, cette nuit-là, j’ai rêvé… j’ai cauchemardé. J’ai vu Victor qui tentait de séduire Audrey et qui la contraignait à l’embrasser.

- Tu le savais ? s’étonna Audrey.

- Pendant un mois, je m’y suis préparée. La veille, avec Victor, nous sommes encore allés au Cercle, reprit Bérénice. Il ne s’y est rien passé, non plus, cette fois-là. Par contre, je n’ai pas pu dormir de la nuit parce qu’à chaque fois que je fermais les yeux, ces mêmes mots, ces mêmes images m’assaillaient.

Elle éclata de rire. Un rire calme.

- Vous vous souvenez de ma tête, ce matin-là ?

Axel et Audrey rirent en se remémorant les cheveux de Bérénice qui se rebellaient contre chacune des tentatives de la coiffeuse.

- C’est peut-être ça qui déplu à Victor et qui l’attira vers ma chère femme ! dit Axel en se demandant comment son humour si particulier serait perçu.

Il ne sut jamais la réponse. Audrey fixa Bérénice et ajouta :

- Bérénice, nous en avons déjà parlé maintes fois, toutes les deux, mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi tu ne m’en as pas parlé, ou pourquoi tu n’en as pas parlé à Victor… avant !

- Je ne veux pas me fâcher avec toi à nouveau, Audrey, mais je t’en ai parlé, avant. Tu n’as rien voulu savoir.

- Tu aurais dû insister !

- C’est ce que j’ai fait ! À plusieurs reprises !

- Tu n’as pas été convaincante !

- Bon, on en reste là ? demanda Bérénice.

- Oui, ce n’est pas la peine de nous fâcher une fois de plus pour cette vieille histoire.

Le taxi, qui les transportait, s’arrêta un instant devant une allée de peupliers, avant de s’y engouffrer. La bâtisse était ancienne. Des ouvriers étaient à l’œuvre sur la partie exposée au sud. Ailleurs, les pierres neuves, nombreuses, donnaient un côté patchwork à l’ensemble. Seul manquait le lierre pour lui donner une belle apparence. Victor les accueillit avec joie. Il sut se défendre de leur faire visiter sa nouvelle demeure de la cave au grenier. Il se contenta de leur décrire, avant de leur demander de s’asseoir dans les confortables fauteuils de la pièce principale qui, derrière une grande baie vitrée, donnait sur le parc boisé et sur quelques sommets enneigés.

- Bon, alors, dit Victor, que me vaut l’honneur de votre visite ?... Non, je blague ! Je vous remercie d’être venu tous les trois, comme au bon vieux temps. Merci particulièrement à vous deux, Bérénice et Audrey. Et à toi aussi, Axel. Chanceux ! Tu as vraiment une bien belle femme ! Toi, aussi, Bérénice, tu es belle ! Je ne voulais pas dire le contraire. Mais, bon, comme tu le dis, Bérénice, ceci est de l’histoire ancienne. Je ne veux pas dire que vous n’êtes plus aussi pimpante, loin s’en faut.

Victor leur servit l’apéritif, et, alors que, fidèle à son habitude de ne pas boire d’alcool, il se montra de plus en plus joyeux.

- Bon, maintenant que tout le monde est servi, dit Victor, je vais juste vous demander de vous lever, pas longtemps…

Bérénice, Audrey et Axel s’exécutèrent. Victor était heureux comme un gamin de dix ans. Il reprit :

-… pour accueillir Marcus !

Marcus fit son entrée comme lors de ses spectacles, en brandissant sa trompette. Ses amis lui sautèrent au cou. Ce fut un vrai plaisir pour tous de se retrouver en compagnie de Marcus. Marcus Riverbop ! Leur ancien ami avait tracé son destin comme il leur avait indiqué lorsqu’ils passaient tout leur temps libre ensemble. Après des tentatives de divination qui échouaient les unes après les autres, malgré le Cercle, lors d’une soirée mémorable, chacun avait précisé ce qu’il ferait de sa vie. Plus qu’une annonce, c’était un engagement personnel. Axel s’était promis de devenir comique, il est devenu maître de conférences en littérature ; Audrey, au lieu d’écrivain, est devenue traductrice ; Bérénice, qui s’était vue peintre, est devenue ingénieur chimiste ; et Victor a oublié son rêve de grand parfumeur et s’est investi en entier avec succès dans son rôle de chef d’entreprise.

Marcus fut l’unique personne de ce groupe à avoir su qu’il serait capable d’accomplir sa destinée malgré ses deux doigts en moins. Un jour où ils avaient tous dormi par terre, chez les parents de Victor, comme ils le faisaient à chaque fois que le mauvais temps malmenait leur soirée camping, une armoire était venue s’abattre sur la main de Marcus, lui sectionnant l’index et le majeur de la main droite. Il s’obligea à devenir ambidextre, et dut composer ses propres partitions pour pouvoir les jouer sans que l’on remarque musicalement son handicap.

Comme Bérénice et Victor n’appréciaient pas le jazz, Marcus ne joua qu’un extrait de deux minutes. Audrey et Axel étaient fans ! Les deux avaient cru en son talent. Axel est celui qui l’a le plus aidé après son accident. Il l’a même encouragé en lui donnant des « cours de gaucher ». C’était plus histoire de montrer à Marcus qu’il devait encore croire en lui-même, qu’il avait des ressources cachées et un réel talent. Les aléas de la vie ont projeté Marcus de ville en ville, de spectacle en spectacle. Il a passé plusieurs années à l’étranger. Il a découvert son continent favori : l’Afrique. L’Afrique traditionnelle, qu’il n’idéalisait pas mais dont il ressentait le bien-fondé de ses valeurs non prosélytes et divulgatrices d’un profond art de vivre. Il regrettait de ne les avoir discernées que si tard. Pendant dix ans, se déplaçant de pays en pays sur le continent, il apprit à jouer d’autres instruments de musique comme la kora qu’il affectionnait particulièrement, et qu’il adopta pour ses spectacles.

Au bout de dix minutes, Marcus cessa de répondre aux questions musicales de ses deux plus grands fans, Axel et Audrey, pour ne pas isoler Bérénice et Victor. Il engagea la conversation sur leurs vies à eux quatre. C’est Victor qui s’exprima le plus. Il avait besoin de parler de son ascension dans le monde de l’emballage de parfum. Il était devenu le patron d’une entreprise de sous-traitance qui comptait une centaine de salariés. Pour le couper dans son élan, Marcus demanda à Victor des nouvelles de sa vaillante mère. Victor s’effondra et pleura. Gêné, Marcus était le seul à ne pas savoir que Victor venait de perdre sa mère la semaine précédente. Avant qu’Axel ne le touche pour le réconforter, Victor se redressa pour faire bonne figure, et dit à Marcus de ne pas s’en vouloir puisqu’il ne savait pas. Il se servit un fond d’alcool et leva son verre pour porter un toast :

- À ma mère ! Et aux bons moments que nous avons eus grâce à elle en vous accueillant tous les quatre, à chaque fois que nous voulions nous réunir !

- À ta mère ! crièrent les quatre amis.

Ils se remémoraient leurs années de bonheur qu’ils passèrent ensemble depuis l’époque du collège jusqu’à la coupure que fut leur entrée en fac, chacun de son côté. Cela dura toute la soirée. Ils se couchèrent avec de bons souvenirs en tête.

À l’aube, ils étaient tous debout. Victor leur avait préparé leur petit-déjeuner à l’ancienne. Il se souvenait des goûts de chacun.

- Quelle est la véritable raison de notre venue, demanda Marcus.

- Regarde derrière toi, Marcus.

Tous examinèrent le fond de la cuisine. Derrière la baie vitrée, sous le soleil éclatant, se trouvaient des sacs à dos bien remplis, avec des gourdes accrochées, ainsi que des chaussures et des vêtements posés dessus.

- Tu ne vas pas nous refaire le coup du Cercle, s’indigna Marcus.

Victor allait lui répondre quand Axel prit la parole :

- Personnellement, je n’en ai pas trop envie. Je n’aime pas tuer mes souvenirs d’enfance en les racontant ou en venant en pèlerinage sur les lieux de mes meilleurs moments par crainte de leur infliger de nouvelles perceptions qui effaceraient les anciennes. De plus, la nostalgie n’est pas mon truc. Par contre, je vais aller avec Victor et ceux d’entre nous qui le souhaitent jusqu'au Cercle, en mémoire de Madame Farsac qui a si souvent contré les réprimandes de nos parents et qui nous a permis de passer une enfance de liberté. Et, à mes yeux comme aux vôtres, j’imagine que le Cercle symbolise une fois de plus nos plus grandes émotions. Elles ne furent pas toutes excellentes. Comme vous, de mauvais souvenirs se rattachent à ce lieu. Mais le Cercle demeurera pour moi le condensé de notre enfance et de l’espoir qui nous mettions chacun en nos vies.

Comme lorsqu’ils étaient jeunes, Marcus suivait Victor, laissant Axel fermer la marche et contempler les silhouettes des deux femmes.

- La vue est belle ? demanda Marcus en riant.

Audrey donna une gifle à Axel et le fit passer devant Bérénice.

- Vous n’avez pas changé, les garçons.

- Moi, je trouvais ça flatteur, affirma Bérénice.

- Moi aussi… plus maintenant ! dit Audrey.

- Me voilà à mon tour bien servie, dit Bérénice en riant. Je n’avais jamais vu Axel sous cet angle.

- Je ne vais quand même pas devoir vous séparer comme des gamins, s’exclama Audrey.

- C’était pour rire, Audrey, dit Bérénice.

- Pour rire ? Hé bien merci, Bérénice ! C’est super !

Victor se mit sur le côté et s’arrêta pour les laisser contempler, au sommet d’une petite montagne, le soleil au-dessus de la vallée brumeuse et boisée. En accentuant les contours, la lumière donnait au relief une intensité qu’ils savaient encore apprécier. Assis dans leur silence, il y avait de la place pour le chant des oies, des foulques macroules et des bruants. Le temps se dilata dans une rare félicité à la fois commune et personnelle.

- Debout les morts ! cria Victor. Si, comme certains d’entre vous qui ont un train à prendre, vous voulez qu’on soit de retour avant la nuit, nous devons avancer.

Marcus suivit Victor qui descendait déjà. Audrey vérifia qu’Axel précédait Bérénice dans cette pente prononcée. Les chaussures neuves commençaient à leur faire mal, surtout quand il fallait assurer les pas afin d’éviter de glisser.




à suivre... peut-être






auteur : Desman

88x31.png
Cette création est mise à disposition sous licence Creative Commons Paternité - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.5.

Respectez les droits d'auteur de ce texte (récupéré sur le site « http://wikimaginaire.free-h.org/index.php/En_m%C3%A9moire_du_cercle »).
Pour une écriture personnelle, collaborative ou bien collective : http://wikimaginaire.free-h.org/