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Dialogue vrillé

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Quand tu me contrains à parler, tu m'extirpes de l'éternité pour me précipiter dans le quotidien.


— Je trouve étonnant que tu n'aies rien à m'écrire du moment que je ne t'écris pas.


— Tu ne réponds jamais (rarement) à ce que je t'écris. Je préfère ne pas troubler tes silences, qui confortent les miens.


— Il est vrai que je ne réponds jamais (rarement) à ce que tu m'écris parce qu'il s'agit toujours (souvent) de très succincts commentaires de mes messages précédents, et pas (peu) de propos de première main. J'ai souvent l'impression d'être un petit cours d'eau inutile où tu ne rebondis (souvent majestueusement) que par un petit ricochet où tu te dilues en deux mots tout en me laissant croire à une vitalité que je n’ai pas.


— C'est pourquoi quand je t'écris (souvent), je ne cherche pas les mots qui pourraient te faire penser que je dis autre chose (ou le contraire) de ce qui, en fait, n'existe pas.


— Mes silences parlent plus que tes mots.


— Mes propos (souvent) mouchetés armés d’un silencieux n’ont rien à voir avec nous. Il s’agit juste d’une petite conversation fidèle à l’emprise du vide spirituel et du trop-plein virtuel.


— L’univers fuit !


— L'univers nous fuit !


— Je fuis l'univers !


— Et si l'univers nous suivait ? Comment lui échapper ? Par quelle porte sortir de l'univers ? Et pourquoi échapper à ce qui fait qu'on est ?


— Je fuis ce que je suis ! Je cours vers ce que je devrais être !


— Le réel t'a tendu des pièges à loup, prends garde de ne pas y tomber !


— Seuls les trous noirs accaparent ma peur.


— Et pourtant tu t'essouffles à mi-vie.


— Il me faut regagner la rive et ...


— ...Tu as perdu d'avance.


— Personne en moi pour me faire une auto-avance. Je suis seul en moi-même.


— Comme je suis seul avec toi-même.


— Dans mes meilleurs moments, la certitude de l'inimportance de tout s'accompagne d'une joie qui n'est pas de ce monde.


— Je t’envie ! Mais comment une joie qui n’est pas de ce monde peut-elle t’accompagner ?


— Je passe dans les interstices du réel pour y accéder, mais les vannes ne sont pas toujours ouvertes.


— Et quand elles sont fermées ?


— Je m'enroule sur moi-même comme un pangolin.


— Mais pourquoi ne pas utiliser ton parapluie ?


— Je ne sais pas. Il est fermé. La chasse aux baleines est ouverte.


— Ce n'est pas la baleine qui fait l'outrage.


— C'est l'orage qui fait le pépin, et le magistrat la pluie et le beau temps.


— La pluie et le beau temps ne sont que le reflet de nos incertitudes...


— Et notre reflet n'est que l'incertitude de nous-mêmes.


— Et nous ?


— Qui que tu sois, nous sommes l'unicité hors de l'unité.


— Nous sommes la complexité hors des complications.


— Nous sommes la multiplication des divisions. Je me divise pour mieux régner sur moi-même. Je te multiplie pour mieux te repasser sous le savoir-faire quand il est chaud comme un vol quand gronde l'orage.


— Toi, le venin, tu contournes la contrescarpe de mes idéaux. Tu incises mon âme. Tu suspends des lanières de ma pensée en travers de ma gorge. Tu désactives mes défenses immunitaires. Tu assouplies ma rudesse d'esprit. Tu maîtrises mes doutes. Devant mes yeux tu disposes d'apparats critiques illisibles. Il est impossible de se correspondre. Les ondes s'éloignent déjà dans deux mondes parallèles et incompatibles.


— Je suis le vœu vain.


— C'est le noeud nain.


— L'aiguilleur s'est déconnecté.


— L’idiot bat la campagne de ses rêves.


— Le contrôleur a trop contrôlé l'heure.


— Et l'heure, irritée, s'est fait la malle.


— Et maintenant nous n'avons plus le temps.


Le temps de quoi ?


— Le temps de la retrouver !


Quoi ?


— L'éternité !


Mais comment l'aurais-tu perdue ? Tu es en plein dedans.


— Je ne la ressens pas. Je suis perdu en elle.


— Montre-moi...


— C'est trop intime. Tu liras ça dans mon journal... à ma mort... dans les faits divers.


— Je ne sais pas lire !


— Je ne sais pas ne pas écrire.


— C’est peut-être toi qui écris les lignes de la main.


— J’écris noir sur blanc et blanc sur noir sur des lignes déjà tracées que je grossis à l’infini (ma mort sera ma seule limite) avec mon ordinateur. Un mot par lettre, une ligne par mot, un livre par ligne. Puis je réduis le tout et ça tient dans trois fois rien, dans un point plutôt. Un point quelconque. Comme il y en a des myriades.


— Je n'écris pas. Je n'écris plus. Je n'ai jamais écrit. Comment un texte pourrait-il exister ? Il n'y a pas de mots.


— Comment peux-tu me dire ça ?


Ne puis-je le dire ? Qu'est-ce que cela change, d'ailleurs ? Autant danser au rythme des signes de ponctuation.


— J'ai besoin de sons ou groupes de sons articulés ou figurés graphiquement, constituant une unité porteuse de signification à laquelle est liée, dans une langue donnée, une représentation d'un être, d'un objet, d'un concept, etc., comme dirait le Trésor de la Langue Française. Je veux en savoir plus sur cette conséquente incohérence. Suis-je insensé ? Suis-je hors de tout langage ? Sommes nous dans l'incommuni-câble ? Qui es-tu d'ailleurs ?


Je suis un Ange défroqué qui recherche ses oripeaux. Et toi, qui hais-tu ? Où cours-tu ?


— Où cours-je ? Me cacher dans une citrouille de Halloween.


Attends un peu... Fais voir ça ?


— Quoi, ça ?


Ça. Le manuscrit... c'est bien un manuscrit, non ?


— Je ne sais pas de quoi tu parles.


Je ne parle pas. Je ne sais pas parler. Quelque chose le fait pour moi. On me parle.


— Tu es parlé alors ?


— Je suis dit.


— Je ne t'ai pas dit...


— Ne me dis pas !


— Qui te dit ?


— Et qui m'ose ? Qui te pense ?


— Et qui t'es ?


— Qui me est ?


— Oui, qui te suis, d'ailleurs ?? La vérité ?


L'inconnaissance !


— Depuis... Qu'en sais-tu ?


Le Grand Entonnoir me donne des tuyaux.


— Des tuyaux où tu fais couler tes silences.


— Oui, par de longues ondulations spasmodiques...


— Et le Grand Entonnoir te permet-il d'entendre sa musique ?


— La seule musique que j'entends est celle de la chute des gouttes de sueur des phrases complexes excellemment huilées qui encensent et habillent la compréhension subtile de la pensive invisibilité qui orne et maintient la réalité avec d'incompréhensibles délires dans un redéploiement permanent de son envergure .


— La musique te permet-elle d'entendre le Grand Entonnoir ?


— Elle m'autorise à me glisser à l'intérieur...


— A l'intérieur de quoi ?


— De l'envers des choses.


— Je retourne vers l'inverse.


— Tu croises les fils de chaîne et de trame.


— Je tisse les fils de soie.


— Tu métisses les fils de toi.


— Tu colories mon âme, tu y dessines un soleil au dessus, une maison à côté, et des mots aux pieds ronds, aux nez pointus, aux oreilles oubliées. Tu m’offres des pensées panoramiques avec des monticules d’adjectifs, une rivière de sujets, des forêts de ponctuation, des guillemets dans le ciel des verbes d’où perlent quelques apostrophes. Pas question que d’autres les déchirent, elles sont en moi et y resteront…


…comme les souvenirs d’une grande civilisation. Trop tard ! Pas la peine de souffler, elle est éteinte, fixée au sommet de ton crâne comme un vulgaire insecte desséché. Le changement de tombe a eu lieu.


— De quelle rive débarques-tu ?


Mon pays est une rime masculine, je suis celui dont les mots ont peur, je suis l’agonistique, l’éternel prisonnier-écrivain. Je suis prêt au combat de coquillages, mes larmes sont affûtées, mon écu ment, il attend les bras de celui qui parlera de trop près des caresses de l’âme.


— Et si l'âme est remords, que ferons-nous ?


— Nous pleurerons des larmes de plumes, des rivières de fourrure, des fontaines de pralines.


— Serons-nous au bord du délit ?


— Plutôt au corps du délire.


— Non, au sort du délice.


— Quelque chose m'échappe !


— Cette chose doit sûrement aller plus vite que la lumière et prendre son temps comme l'éternité.


— Tu n'y es pas.


— Qui y est ?


— Voilà, nous y sommes !


— Pure illusion, ombre fallacieuse !


— N'est-ce pas dans cette ombre illusoire que nous circulons ?


— Je n’ai pas d'éclat de ma seule présence.


— Dans quel(s) éclat(s) erres-tu ?


— Je m'éclate à la flamme des choses. Et toi ? Quelles sont tes ivresses préférées ?


— Le lait vrillé me va comme à un afghan.


— Tu divagues ?


— Je dis « vague » parce que j'ai oublié de penser.


— Et quelqu’un a écrit que « Dans un monde parfait, les mots seraient des insultes. »


— Il ne suffit pas de se taire pour le perfectionner. Le silence gronde ! Et il ne suffit pas de parler pour dire quelque chose.


— En fait, dans un monde parfait, rien ne serait insultant.


— Un sultan, pour ce que tu viens de dire, te ferait couper la parole.


— Ma parole est d'argent content.


— Et ton silence d'or liquide.


— Du liquide en barres, à l'ombre duquel je t'invite aux torpeurs de la sieste à bout de bras des porteurs. Les rêves sillonnent les nilons sous la fraîcheur, à deux pas du soleil, sous la cloche du jet d'eau protecteur.


— Le temps s'immobilise, s'intensifie et se décuple.


— L'unité s'éternise, persiste et signe.


— Et l'espace se retourne, fléchit et se signe.


— Le temps persiste.


Je tempère, Sixte.


— Alléluia, Sixtine est de retour ! Alléluia !


Sixtine ? Connais pas.


— Mais si, elle s'échappe, elle, au premier son de cloche, devient de marbre dès qu'elle rend transenne, se voûte à la première création, et renée à la première fresque murale, avant de se réunir aux quatre points cardinaux.


— Quel Dino ? Ah, Dino Zhor, je parie ! Le célèbre artiste, pas les hauts graphes...


— Oui, celui qui vit dans le Juras (sic) et qui a perdu son horloge biologique. Il a disparu de la circulation. Il est parti à la recherche de son temps. As-tu lu de ses nouvelles ?



Poursuivez cet interlogue (dialogue où deux interlocuteurs tentent de s'interloquer).
(Pas de régularité des participations, dans cette page, les italiques indiquent simplement le changement d’interlocuteur et non d’auteur).


auteurs : Fuligineuse, Desman

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