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D'un ailleurs et d'un autre temps

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Ah, où diable en étais-je ? tout est brouillé. Nous sommes à Jacta secteur Est, il est 14 h 30, non, presque 15 h en fait. Je viens d'émerger d'une purée de pois épaisse comme une liasse de vermicelles rétroactifs. La nuit a été difficile, et c'est seulement au petit matin que j'ai pu sombrer corps et biens dans un sommeil agité, zébré de petites coupures d'un dollar. Dans cette somnolence, j'ai pu distinguer vaguement une ombre qui venait avec bravoure dans ma direction, renvoyant aux calendes grecques les abominables triangles qui me persécutaient. Pendant un instant, les voiles de la brume sylvestre se sont écartés comme le rideau de scène de l'Odéon, et au bord de la rivière j'ai vu mon héros, cet homme merveilleusement incompréhensible, d'un ailleurs et d'un autre temps. Un frisson délicieusement carnassier m'a parcourue et est reparti en direction de l'île de Pâques. J'ai voulu lui parler, mais j'ai compris tout de suite qu'il ne m'entendait pas, comme si les ondes sonores que j'émettais ne pouvaient pas être captées dans sa zone spatio-temporelle. J'espère qu'il a reçu par contre les ondulations olfactives que je lui ai transmises ensuite. Car comment le remercier ? A peine avais-je pu constater sa présence que la brume s'est épaissie à nouveau et m'a roulée dans ses spirales comme un vulgaire macchabée de roman policier dans un tapis persan.

Elle m’embrouille à nouveau ! Puisque je suis seul en ce lieu, hé bien, tiens, au kiosque à journaux de la gare centrale j’achète le Triangle Lumineux de Politzer avec en cadeau un sonotone. Il faut au moins ça pour lire ce texte à haute et intelligible voix. Je me place entre un hygiaphone sale et un micro aphone et poilu. Je commence l’appel : « La prison protectrice de mes incisives fermetures éclairs, la chemise perpendiculaire à… » Je force l’emphase. Et comme tous les voyageurs en transit me crient des horreurs, je hausse le son ! Ils ne comprennent pas ce que je dis malgré mon articulation inoxydable. À la vue de leurs visages cramoisis, je doute de moi. Et puisqu’il vaut mieux avoir raison que d’être sûr de soi, je ferme mon clapet et baisse le store. Un objectif anastigmatique l’ouvre derrière moi. Je me cache dans un photomaton. Aussitôt la lumière m’envahit. Je ferme les yeux et je vois encore cette curieuse femme s’éloigner avec quelques pensées en tête. Depuis qu’elle a vu l’exposition de la Maison Européenne de la Photographie, elle a une obsession : Rechercher son sosie qu’elle a reconnu sur l’une des photos de Gabriele Basilico. Pas question de l’aider et la voir partir sans un mot. Elle me déroule le tapis rouge pour le tirer quand je marche vers elle. Qu’elle se débrouille ! Mon âme est en dérangement.

À la troisième vague il sera exactement temps de méditer sur l’art campanaire tibétain. Difficile de sortir mon esprit qui erre dans les ténèbres à zéro lambert. Des chemins provoquant s’offrent à ma perspicacité bien endommagée. Et personne pour signer le constat à l’amiable. Mes trésors de justice sont vite utilisés. Que me reste-t-il ? Une peau de hamster séchée au soleil pendant trois mois et un pot de terre dont je n’ai plus la clé. Elle s’est enfermée à double tour à l’intérieur. Je pourrais le casser et elle deviendrait inutile. Alors j’ai essayé le chantage sans succès, elle a trop de caractère. J’ai tenté de lui faire les yeux doux, elle a le béguin pour une autre serrure. Peut-être devrais-je l’aider à la rejoindre et ainsi je ferais d’une pierre deux tours à droite, cinq tours à gauche. Oui, il faut que je retrouve cette serrure, même rouillée, même inopérante. Mais comment trouver les mots justes sans trahir mes intentions et enfin accéder à la salle des profondeurs spirituelles enfouie dans l’océan des Atlantes, hors d’atteinte de n’importe quelle âme de fond ? Qui peut m’aider sinon cette femme en train de jacter avec son portable tout en peaufinant ses discours teintés de barbarismes à la gare excentrée de Jacta ? Je suis sûr qu’elle va oublier ses mots-valises si je n’y prends pas gare. Dès qu’elle aura loupé sa correspondance je vais l’aiguiller sur ma peau de hamster. Elle ne peut que la tenter !

En faire et dame Nation ! J'ai raté une marche et du coup, une journée entière a disparu dans les oubliettes de l'histoire. Cela m'arrive quelquefois, lorsque les séances de débriefing structurel des voyages chamaniques sont un peu trop épicées. Cette fois, par contre, je ne me souviens plus si la journée perdue a été vécue ou pas ; je risque de graves dépassements sur mon quota virtuel de déraillements muselés. Et malgré ma discipline de manganèse (pourquoi la discipline serait-elle toujours de fer ?), quelques crêtes dentelées d'inquiétude pointent entre les sourcils de Frida Kahlo. Que s'est-il passé pendant cette journée manquante, si toutefois elle a eu lieu ? Où suis-je allée ? Ai-je vraiment rencontré, croisé plutôt, l'homme aux semelles de léopard, aux yeux de neige, qui occupe bien souvent un avant-poste de ma mémoire vive ? Je crois pourtant que s'il était survenu entre nous autre chose que, disons, un baiser vénéneux, je devrais m'en souvenir, Syracuse ou pas. Car ce qui découle de la montagne sacrée, c'est bien la quadrature immarcescible d'une mansuétude infinie.

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