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Cent Ans Après, ou l'An 2000
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Remerciements
ROMAN D’EDWARD BELLAMY
‘’Traduit de l’anglais par PAUL REY
Texte publié aux Éditions de l’Âge d’Or
Looking Backward, from 2000 to 1887, by Edward Bellamy (1887).
Cent Ans Après, ou l’An 2000, par Edward Bellamy.
Ce texte provient de l’édition de 1891 publiée par E. Dentu à la Librairie de la Société des Gens de Lettres, dans une traduction de Paul Rey qui a été pour l’essentiel maintenue. Néanmoins, quelques éléments ont été remaniés quand il est apparu que le traducteur du siècle passé avait introduit des images ou références que le lecteur moderne comprendrait mal ; par exemple, pour invoquer la folie et les maisons de fous dans la ville de Boston, Paul Rey parlait des « Petites Maisons » et de Bicêtre…
Cette édition contenait d’autre part une préface en forme « d’Avertissement, » par Théodore Reinach, qui consistait principalement en une redite des thèses exposées fort clairement dans le livre par Edward Bellamy ; il n’a pas été jugé opportun de la reproduire ici, car on suppose a priori que le lecteur moderne de ce texte lumineux n’a guère besoin qu’on guide ainsi ses pas.
Par contre, la version en langue américaine du roman comportait une préface de l’auteur qui ne figure pas dans l’édition de 1891, et dont on trouvera ici une traduction sans doute originale.
Le texte a été revu et corrigé à grand soin ; il se peut néanmoins qu’y subsistent des erreurs et fautes de natures diverses. Si vous en découvrez, nous vous saurons gré de nous les communiquer à l’adresse suivante :
Éditions de l’Âge d’Or : http://age.d.or.free.fr.
Enfin, ce roman, ainsi que la traduction que nous avons faite de la préface de l’auteur, peuvent être reproduits et distribués librement, sous réserve de porter la mention suivante — ou un équivalent :
« Ce texte a été recueilli, numérisé et corrigé par Robert Soubie pour les Éditions de l’Âge d’Or <age.d.or@free.fr>. »
PRÉFACE DE L’AUTEUR
‘’Section d’Histoire de Shawmut College, Boston, le 26 décembre 2000.
Nous vivons ces jours-ci l’année ultime du vingtième siècle, et
nous bénéficions des bienfaits d’un ordre social si simple et si
logique qu’il semble n’être que le triomphe du sens commun ;
malgré tout, il est difficile, pour qui ne dispose pas d’une
formation historique approfondie, d’appréhender le fait que
l’organisation présente de notre société date en réalité de moins
d’un siècle. Aucun fait historique, cependant, n’a été aussi
fermement établi que le constat suivant : jusqu’à la fin du dix-neuvième
siècle, on croyait généralement que l’ancien système
industriel, avec toutes ses conséquences sociales choquantes, était
destiné à durer, peut-être au prix de quelques amendements,
jusqu’à la fin des temps. Qu’il nous paraît étrange, presque
incroyable qu’une aussi prodigieuse transformation morale et
matérielle ait pu avoir lieu en si peu de temps ! On ne saurait
décrire de manière plus frappante la facilité avec laquelle les
hommes s’adaptent, au quotidien, à l’amélioration de leur
condition, qui, quand elle est anticipée, ne laisse plus rien à
désirer. Quel exemple à présenter pour modérer l’enthousiasme
des réformateurs qui compte trouver leur récompense dans la
gratitude vibrante des générations futures !
L’objet de ce volume est de venir en aide aux personnes qui, tout en désirant acquérir une idée plus précise des contrastes sociaux qui existaient entre le dix-neuvième et le vingtième siècle, sont intimidées par l’aspect formel des ouvrages historiques qui traitent du sujet. Instruit par notre expérience d’enseignant que le fait d’apprendre est perçu par l’élève comme une atteinte à l’intégrité du corps, l’auteur a cherché à adoucir les qualités pédagogiques du livre en le présentant sous une forme romancée, dont il imagine qu’elle présente en soi un certain intérêt.
Le lecteur, qui n’ignore rien des institutions sociales modernes et de leurs principes sous-jacents, pourra quelquefois estimer que les explications du Docteur Leete sont pour lui banales — mais il faut se rappeler que pour son hôte, elles n’étaient aucunement familières, et que ce livre est écrit dans le but d’induire également le lecteur à oublier qu’elles le sont pour lui.
Encore un mot. Le thème presque universel des écrivains et des orateurs qui ont célébré cette époque bimillénaire a été le futur, plutôt que le passé. Non pas les progrès accomplis, mais les progrès qui restent encore à faire, toujours plus loin et plus haut, jusqu’à ce que notre race accomplisse son ineffable destin. C’est bien, tout à fait bien. Mais il me semble que nulle part, nous ne trouverons de meilleures bases pour anticiper le développement humain pendant les mille ans qui viennent, qu’en jetant ce « regard en arrière » sur les progrès accomplis pendant les cent ans qui viennent de s’écouler.
Espérant que les lecteurs intéressés par les thèmes de ce volume sauront pardonner les déficiences du traitement, l’auteur se met maintenant de côté pour laisser s’exprimer M. Julian West.
ROMAN D’EDWARD BELLAMY
I
‘’Boston, le 28 décembre 2000.
J’ai vu le jour dans la ville de Boston, en l’année 1857. —
1857, dites-vous ? C’est une erreur ; il veut sans doute dire 1957.
Je vous demande pardon, mais il n’y a pas d’erreur. Il pouvait
être environ quatre heures de l’après-midi, le 26 décembre, le
lendemain de Noël, en 1857 et non en 1957, quand je respirai pour
la première fois le vent d’Est de Boston, et je puis vous assurer
qu’à cette époque reculée, il possédait les mêmes qualités
piquantes et pénétrantes qui le caractérisent en l’an de grâce actuel
2000. Maintenant, si j’ajoute que je suis un jeune homme
d’environ trente ans, je ne peux en vouloir à personne de crier à la
mystification. Je demanderai cependant au lecteur de lire les
premières pages de mon livre pour se convaincre du contraire.
Tout le monde sait que, vers la fin du dix-neuvième siècle, la
civilisation, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’existait
pas encore, bien qu’on sentit déjà fermenter les éléments qui
devaient la produire. Aucun événement n’avait encore modifié les
antiques divisions de la société. Le riche, le pauvre, l’ignorant, le
lettré, étaient aussi étrangers l’un à l’autre, que le sont aujourd’hui
autant de nations différentes. Moi, je jouissais de ce qui
représentait le bonheur pour les hommes de cette époque : la
fortune et l’éducation. Je vivais dans le luxe ; je ne me souciais
nullement de me rendre utile à la société ; je trouvais tout naturel
de traverser la vie en oisif pendant que les autres travaillaient pour
moi. C’est ainsi qu’avaient vécu mes parents et mes grands-parents ; je m’imaginais donc que mes descendants, à leur tour,
n’auraient qu’à faire comme moi pour jouir d’une existence facile
et agréable.
Vous me demanderez, comme de juste, pourquoi la société tolérait la paresse et l’inaction chez un, homme capable de lui rendre service ; à quoi je vous répondrai que mon grand-père avait accumulé une fortune qui servit d’apanage à tous ses héritiers. La somme, direz-vous, devait être bien grande, pour n’être pas épuisée par trois générations successives ? Erreur ! Dans le principe, la somme n’était pas forte. Elle a même beaucoup augmenté, depuis que trois générations en ont vécu. Ce mystère, qui consiste à user sans épuiser, à donner de la chaleur sans consumer de combustible, semble tenir de la magie; mais, quelque invraisemblable que cela paraisse, cela résulte tout naturellement du procédé d’alors, qui consistait à reporter sur le voisin la charge de votre entretien. Ne croyez pas que vos ancêtres n’aient pas critiqué une loi que nous trouverions, aujourd’hui, inadmissible et injuste. Une discussion, sur ce point, nous mènerait trop loin. Je dirai seulement que l’intérêt sur les placements de fonds était une espèce de taxe à perpétuité, prélevée, par les capitalistes, sur le produit de l’argent engagé dans l’industrie. De tout temps, les législateurs ont essayé de limiter, sinon d’abolir, le taux de l’intérêt. À l’époque dont je parle, fin du dix-neuvième siècle, les gouvernements, en présence d’une organisation sociale arriérée, avaient renoncé à la réalisation de ce projet, qu’ils considéraient comme une utopie.
Pour exprimer ma pensée plus nettement, je comparerai la société à une grande diligence à laquelle était attelée l’humanité, qui traînait son fardeau péniblement à travers les routes montagneuses et ardues. Malgré la difficulté de faire avancer la diligence sur une route aussi abrupte, et bien qu’on fût obligé d’aller au pas, le conducteur, qui n’était autre que la faim, n’admettait point qu’on fit de halte. Le haut du coche était couvert de voyageurs qui ne descendaient jamais, même aux montées les plus raides. Ces places élevées étaient confortables, et ceux qui les occupaient discutaient, tout en jouissant de l’air et de la vue, sur le mérite de l’attelage essoufflé. Il va sans dire que ces places étaient très recherchées, chacun s’appliquant dans la vie à s’en procurer une et à la léguer à son héritier. D’après le règlement, on pouvait disposer librement de sa place en faveur de n’importe qui ; d’un autre côté, les accidents étaient fréquents et pouvaient déloger l’heureux possesseur. À chaque secousse violente, bon nombre de voyageurs tombaient à terre ; il leur fallait alors s’établir eux-mêmes au timon de la diligence sur laquelle ils s’étaient prélassés jusqu’alors. Quand on traversait un mauvais pas, quand l’attelage succombait sous le poids du fardeau, quand on entendait les cris désespérés de ceux que rongeait la faim, que les uns, épuisés de fatigue, se laissaient choir dans la boue, que d’autres gémissaient, meurtris par la peine, les voyageurs d’en haut exhortaient ceux qui souffraient à la patience, en leur faisant entrevoir un meilleur sort dans l’avenir. Ils achetaient de la charpie et des médicaments pour les blessés, s’apitoyaient sur eux ; puis, la difficulté surmontée, un cri de soulagement s’échappait de toutes les poitrines. Eh bien, ce cri n’était qu’un cri d’égoïsme ! Quand les chemins étaient mauvais, le vacillement de ce grand coche déséquilibrait quelquefois, pour un instant, les voyageurs des hauts sièges, mais quand ils réussissaient à reprendre leur assiette, ils appréciaient doublement leurs bonnes places, ils s’y cramponnaient, et c’était là tout l’effet produit par le spectacle de la misère la plus poignante. Je répète que si ces mêmes voyageurs avaient pu s’assurer que ni eux ni leurs amis ne couraient aucun risque, le sort de l’attelage ne les eût guère inquiétés.
Je sais que ces principes paraîtront cruels et inhumains aux hommes du vingtième siècle ; mais voici les deux raisons qui les expliquent : d’abord, on croyait le mal irrémédiable, on se déclarait incapable d’améliorer la route, de modifier les harnais, la voiture même, la distribution du travail ou de l’attelage. On se lamentait généreusement sur l’inégalité des classes, mais on concluait que le problème était insoluble. Le second empêchement à tout progrès était cette hallucination commune à tous les voyageurs d’en haut, qui consistait à voir, dans ceux qui traînaient la voiture, des gens pétris d’une autre pâte qu’eux. Cette maladie a existé, il n’y a aucun doute, car j’ai moi-même voyagé, dans le temps, sur le haut du coche et j’ai moi-même été atteint du délire commun. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les piétons, qui venaient de se hisser sur la voiture et dont les mains calleuses portaient encore les traces des cordes qu’ils tiraient tout à l’heure, étaient les premières victimes de cette hallucination. Quant à ceux qui avaient eu le bonheur d’hériter de leurs ancêtres un de ces sièges rembourrés, leur infatuation, leur conviction d’être substantiellement distincts du commun des mortels, n’avaient plus de limites.
En 1887, j’atteignais ma trentième année et j’étais fiancé à miss Edith Bartlett. Elle voyageait, comme moi, sur le haut du coche, c’est-à-dire, pour parler désormais sans métaphore, que sa famille était riche. À cette époque, où l’argent était tout-puissant, cette qualité eût suffi pour attirer autour d’une jeune fille un essaim d’admirateurs ; mais Edith Bartlett joignait aux avantages de la fortune la grâce et la beauté.
J’entends d’ici mes lectrices protester :
— Jolie, peut-être, mais gracieuse jamais, avec les modes d’alors ! Quand la coiffure formait un échafaudage d’un pied de haut ; quand l’extension de la jupe, vers le bas de la taille, au moyen d’artifices mécaniques, défigurait les formes plus qu’aucun stratagème de couturière, comment faire pour être gracieuse là-dedans ?
Mes lectrices ont raison ; je puis seulement répondre que si les femmes du vingtième siècle sont d’aimables et vivantes démonstrations de l’heureux effet produit par des draperies bien appropriées aux formes féminines, mon souvenir de leurs aïeules me permet de maintenir qu’aucune difformité de costume ne peut parvenir à les déguiser entièrement et à rendre franchement laides les jolies !
Nous attendions, pour nous marier, l’achèvement de la maison que je faisais construire dans un des plus beaux quartiers de Boston ; car il faut savoir que la vogue comparative des différents quartiers de la ville dépendait, non de leurs avantages naturels, mais du rang social des habitants. Un homme riche, bien élevé, demeurant parmi ceux qui n’étaient pas de son bord, ressemblait à un étranger isolé au milieu d’une race jalouse. D’après le calcul des architectes, on devait être prêt pour l’hiver 1886. Cependant, le printemps arriva, la maison n’était pas achevée, et mon mariage fut ajourné à une époque indéterminée. Ce retard, fait pour exaspérer particulièrement un fiancé très épris, était dû à une série de grèves, c’est-à-dire à une cessation de travail concertée de la part des briquetiers, des maçons, des charpentiers, des peintres et autres corps de métiers employés à la construction de la maison. Quant aux causes spécifiques de ces grèves, je ne me les rappelle pas. Elles étaient si habituelles qu’en ne se donnait plus la peine d’en scruter les raisons particulières. Dans quelques départements industriels, la grève était devenue, pour ainsi dire, l’état normal depuis la grande crise de 1873. En vérité, c’était chose exceptionnelle de voir une classe quelconque d’ouvriers travailler de son métier pendant plus de quelques mois sans interruption.
Le lecteur, qui suit les dates auxquelles je fais allusion, reconnaîtra, dans ces perturbations de l’industrie, la première et intéressante phase de l’immense mouvement qui devait aboutir à l’établissement du système social industriel moderne, avec toutes ses conséquences. Aujourd’hui, ceci paraît très clair, même à un enfant, mais, à cette époque, nous voguions dans les ténèbres et nous étions loin de nous faire une idée nette de ce qui se passait autour de nous. Une seule chose était évidente : c’est qu’au point de vue industriel le pays faisait fausse route. Les relations entre l’ouvrier et le patron, entre le travail et le capital, étaient disloquées. Les classes ouvrières paraissaient subitement comme infectées d’un profond mécontentement et d’un ardent désir de voir leur sort s’améliorer. L’ouvrier demandait une plus haute paye, la réduction des heures de travail, un meilleur logement, une éducation plus complète, une part dans les raffinements et le luxe de la vie ; requêtes qu’il était impossible d’accorder, à moins que le monde ne devînt beaucoup plus riche qu’il ne l’était de ce temps-là. Les ouvriers avaient une idée de ce qu’ils voulaient ; mais ils étaient tout à fait incapables de savoir comment y parvenir. L’enthousiasme avec lequel ils se groupaient autour de quiconque semblait pouvoir éclairer leur chemin, faisait une réputation inattendue à beaucoup de soi-disant guides, dont très peu possédaient la moindre notion de la route. Mais, quelque chimériques qu’aient pu paraître les aspirations des classes laborieuses, le dévouement que les travailleurs montrèrent à s’entraider dans les grèves qui étaient leur arme principale, les sacrifices qu’ils surent s’imposer pour les faire aboutir, ne laissaient aucun doute sur le sérieux terrible de leurs revendications.
Quant au résultat final de l’agitation ouvrière (c’est l’expression dont on se servait pour caractériser le mouvement auquel je viens de faire allusion), l’opinion des gens de ma classe différait selon le tempérament de chacun. Les gens ardents prétendaient, avec beaucoup d’apparence de raison, qu’il était impossible que les nouvelles espérances des classes laborieuses fussent réalisées, tout simplement parce que le monde n’avait pas de quoi les satisfaire. C’était seulement parce que les masses travaillaient très durement et vivaient de privations, que la race humaine ne mourait pas de faim ; aucune amélioration considérable de leur condition n’était possible tant que le monde, pris dans son ensemble, demeurerait si pauvre. Le conflit, disait-on, n’était pas entre les capitalistes et les travailleurs, car les premiers ne faisaient que maintenir la barrière de fer, qui encerclait l’humanité. Tôt ou tard, les ouvriers comprendraient (ce n’était qu’une question de cerveaux plus ou moins durs), et se résigneraient à endurer ce qu’ils ne pouvaient guérir. Les moins ardents admettaient tout cela. Certainement, les aspirations des travailleurs étaient impossibles à satisfaire, pour des raisons naturelles ; mais il y avait lieu de craindre qu’ils ne se rendraient pas compte de cette vérité avant d’avoir mis la société en pièces. Ils avaient pour eux les suffrages et la force, et leurs chefs les encourageaient à s’en servir. Quelques-uns de ces observateurs pessimistes allèrent si loin, qu’ils prédirent un cataclysme social à brève échéance. L’humanité, disaient-ils, ayant atteint le dernier gradin de l’échelle de la civilisation, était sur le point de faire un plongeon dans le chaos, après quoi, elle se relèverait, sans doute, ferait le tour et recommencerait â grimper. Des expériences répétées de ce genre, dans les temps historiques et préhistoriques, expliquaient, peut-être, les proéminences et les gibbosités énigmatiques du crâne humain. L’histoire de l’humanité, comme tous les grands mouvements, devait être circulaire et retourner à son point de départ. L’idée du progrès indéfini, en ligne droite, était une chimère de l’imagination sans analogie dans la nature. La parabole de la comète était peut-être encore une meilleure image de la marche de l’humanité. Partie de ‘’l’aphélie’’ de la barbarie, la race humaine n’avait atteint le ‘’périhélie’’ de la civilisation que pour se plonger, une fois de plus, au bas de sa course, dans les ténèbres du néant. C’était là, sans doute, une opinion extrême, mais je me souviens que des hommes sérieux, dans mon entourage, en devisant des signes du temps, s’exprimaient dans des termes très semblables. Dans l’opinion commune des penseurs, la société approchait d’une période critique, d’où pouvaient résulter de grands changements. Les crises ouvrières, leurs causes, leur étendue, leurs remèdes, dominaient tous les autres sujets dans les conversations sérieuses, comme dans les feuilles publiques.
Rien ne démontrait mieux la tension nerveuse des esprits, que l’alarme produite par les clameurs d’une poignée d’hommes qui s’intitulaient anarchistes et se proposaient de terrifier le peuple américain, de lui imposer leurs idées par des menaces de violence ; comme si une nation puissante, qui venait de réprimer la rébellion de la moitié de sa population, pour maintenir son système politique, allait se laisser imposer, par la terreur, un nouveau système social !
En ma qualité d’homme riche, ayant un grand intérêt dans l’ordre existant des choses, je partageais naturellement les craintes de ma classe. Les griefs particuliers que j’avais, à cette époque, contre la classe ouvrière, dont les grèves retardaient mon bonheur conjugal, aiguisaient encore la vivacité de mon antipathie.
II
Le 30 mai 1887 tombait un lundi. C’était un des jours de fête annuelle de la nation à la fin du dix-neuvième siècle; on l’appelait ‘’Jour de décoration’’ (De nos jours, ‘’Memorial Day’.), et l’objet de la fête était d’honorer la mémoire des soldats du Nord qui avaient pris part à la glorieuse guerre pour la préservation de l’unité nationale. Les survivants de la guerre, escortés par des processions militaires et civiles, musique en tête, avaient l’habitude, à cotte occasion, de visiter les cimetières et de déposer des couronnes de fleurs sur les tombes de leurs camarades. La cérémonie était très solennelle et très touchante. Le frère aîné d’Edith Bartlett était tombé pendant la guerre et au « Jour de décoration » la famille avait coutume de faire un pèlerinage au mont Auburn où il reposait.
J’avais demandé la permission d’être de la promenade et, au retour en ville, à la tombée de la nuit, je restai à dîner chez les parents de ma fiancée. Dans le salon, après dîner, je ramassai une feuille du soir, et j’appris qu’une nouvelle grève dans le bâtiment allait probablement retarder encore davantage l’achèvement de ma malheureuse maison. Je me souviens encore très bien de mon exaspération ainsi que des imprécations, aussi énergiques que le permettait la présence des dames, que je proférai contre les ouvriers en général et les grévistes en particulier. Je rencontrai, naturellement, beaucoup de sympathie de la part des personnes qui m’entouraient, et les remarques qui furent échangées au cours de la conversation à bâtons rompus qui s’ensuivit, sur la conduite immorale des agitateurs ouvriers, durent faire tinter les oreilles de ces messieurs. On tombait d’accord que les affaires allaient de mal en pis, qu’on glissait sur une pente rapide et qu’on ne pouvait pas prévoir ce qui nous attendait à bref délai. — Ce qu’il y a de plus triste, dit, je me le rappelle, Mme Bartlett, c’est que les classes laborieuses du monde entier semblent perdre le tète en même temps. En Europe, c’est encore pire qu’ici ; bien certainement, je ne voudrais pas y vivre ! L’autre jour, je demandai à M. Bartlett où nous pourrions bien émigrer si les choses terribles dont les socialistes nous menacent venaient à se réaliser. Il me répondit qu’il ne connaissait aucun endroit du monde où la société pût être considérée comme stable, excepté le Groenland, la Patagonie et l’empire chinois.
— Ces diables de Chinois, repartit quelqu’un, savaient bien ce qu’ils voulaient lorsqu’ils refusèrent de laisser pénétrer chez eux notre civilisation occidentale. Ils savaient, mieux que nous, où elle les mènerait. Ils voyaient bien ce que ce n’était que de la dynamite déguisée.
Après cette observation, je me souviens d’avoir pris ma fiancée à part et d’avoir essayé de lui persuader de nous marier tout de suite et de voyager en attendant que la maison fût enfin prête à nous recevoir. Édith était ravissante ce soir-là ; la robe de deuil, dont elle était revêtue à l’occasion de l’anniversaire de la mort de son frère, faisait ressortir la pureté de son teint. Je la vois encore telle qu’elle m’apparut alors. Quand je pris congé, elle me reconduisit jusque dans l’antichambre et je lui donnai, comme d’habitude, un baiser d’adieu.
Aucun incident particulier, aucun pressentiment ni chez moi, ni chez elle, ne distinguèrent cette séparation de tant d’autres qui l’avaient précédée.
Ce que c’est que de nous !
Il était de bonne heure, pour des fiancés, quand nous nous quittâmes ; mais ce n’était pas de ma part un manque d’attention. Je souffrais beaucoup d’insomnies, quoique ma santé fût bonne d’ailleurs, et je me sentais absolument épuisé ce soir-là pour avoir passé, la veille et l’avant-veille, deux nuits blanches. Édith le savait ; c’est elle qui insista pour me renvoyer vers neuf heures, et me supplia de me coucher aussitôt.
La maison que j’habitais avait abrité trois générations de la famille dont j’étais l’unique représentant direct. C’était une grande vieille construction tout en bois, très élégante à l’intérieur, mais vieux jeu et située dans un quartier tout à fait délaissé par le beau monde depuis qu’il avait été envahi par les maisons de rapport et les usines. Ce n’était certainement pas une demeure où je pusse songer à conduire une jeune femme, surtout une jeune femme d’éducation aussi raffinée qu’Édith. J’avais mis l’écriteau sur la maison et je n’y passais plus que la nuit ; je prenais tous mes repas au cercle. Un seul domestique, un brave nègre, du nom de Sawyer, vivait avec moi et faisait mon service. Il n’y avait dans la maison qu’un seul local dont j’avais peine à me séparer : c’était une chambre à coucher que j’avais fait construire dans les fondations. Dans ce quartier central, plein d’un tintamarre incessant, si j’avais habité au premier étage, je n’aurais jamais pu fermer l’oeil de la nuit. Cette chambre souterraine était absolument inaccessible aux bruits du monde extérieur. Quand j’entrais et que je refermais la porte, je sentais autour de moi le silence de la tombe. Pour défier l’humidité, les murs épais de ce sous-sol ainsi que le plancher étaient enduits d’un ciment hydraulique, et, afin que cette chambre pût servir en même temps de forteresse coutre les voleurs et l’incendie, je l’avais fait recouvrir d’une voûte en pierre hermétiquement scellée, tandis que la porte extérieure, en fer, était revêtue d’une épaisse couche d’amiante. Un petit tube communiquant avec un ventilateur situé sur le toit assurait le renouvellement de l’air.
Il semble qu’avec des précautions aussi minutieuses, le locataire de cette chambre dût pouvoir commander le sommeil à volonté ; cependant, il m’arrivait rarement, même dans ce tombeau, de dormir deux nuits de suite. J’étais si coutumier du fait, qu’une nuit d’insomnie ne me gênait guère ; mais quand j’en avais passé une seconde, dans mon fauteuil au lieu de mon lit, je n’en pouvais plus ; aussi, la troisième nuit, dans la crainte de quelque accident nerveux, j’avais recours à un moyen artificiel : je faisais appeler mon médecin, le Dr Pillsbury.
C’était plutôt un ami qu’un médecin ; un de ceux qu’on appelait à cette époque un « irrégulier » ou un empirique. Il s’intitulait « professeur de magnétisme animal ». Je l’avais rencontré au cours de quelques investigations d’amateur, relatives au magnétisme. Je crois qu’il n’entendait pas grand-chose à la médecine, mais il était certainement très fort en mesmérisme ; si agité que je fusse, au physique et au moral, le Dr Pillsbury, après quelques passes magnétiques, réussissait infailliblement à m’endormir du sommeil le plus profond, qui durait jusqu’à ce qu’on me réveillât par un procédé mesmérien appliqué en sens inverse. Les procédés pour réveiller étant beaucoup plus simples que ceux pour endormir, le docteur avait consenti, sur ma demande, à les enseigner à mon domestique.
Mon fidèle Sawyer était le seul homme au monde qui sût que le docteur Pillsbury venait me voir et pourquoi. Il va sans dire qu’Edith devenue ma femme, je lui aurais, un jour ou l’autre, révélé mon secret. J’avais hésité jusqu’ici ; car, dans ce sommeil artificiel, il y avait incontestablement un soupçon de danger, et je savais qu’elle y ferait des objections. Le sommeil pouvait devenir trop intense, se changer en léthargie rebelle aux procédés magnétiques et se terminer par la mort. Toutefois, des expériences répétées m’avaient démontré qu’en prenant les précautions nécessaires, le risque était à peu près nul, et j’espérais, un jour, en convaincre Edith.
Ce soir-là, donc, après avoir quitté ma fiancée, je rentrai directement chez moi et fis aussitôt appeler le docteur. En l’attendant, j’entrai dans ma chambre souterraine, j’enfilai une robe de chambre confortable, et je me mis à lire le courrier du soir que Sawyer avait déposé sur mon bureau.
Une des lettres était de mon architecte et confirmait ce que j’avais déjà lu dans les journaux. De nouvelles grèves, disait-il, allaient retarder indéfiniment la construction de ma maison. Ni les patrons, ni les ouvriers, ne consentaient à céder d’une semelle, avant une lutte prolongée. L’empereur Caligula souhaitait que le peuple romain n’eût qu’une tète afin de pouvoir la trancher d’un coup ; je fis à l’adresse des ouvriers américains des souhaits à la Caligula. Le retour de mon nègre accompagné du médecin interrompit mes sombres méditations.
Il paraît que Sawyer avait eu du mal à m’amener le docteur, qui faisait ses préparatifs pour quitter la ville cette nuit même. Depuis sa dernière visite, il avait entendu parler d’une situation avantageuse, qu’on lui offrait dans une ville assez éloignée, et il avait décidé de profiter aussitôt de ces ouvertures. Lorsqu’un peu inquiet de cette confidence, je lui demandai à qui je pourrais dorénavant m’adresser pour obtenir le sommeil, il m’indiqua le nom de plusieurs magnétiseurs de Boston, en m’assurant qu’ils étaient aussi forts que lui.
Quelque peu soulagé par cette réponse, je donnai l’ordre à Sawyer de me réveiller le lendemain matin à neuf heures. Je me couchai sur le lit, vêtu de ma robe de chambre, et je me soumis aux passes et aux manipulations du magnétiseur. Vu l’état particulièrement excité de mes nerfs, je mis un peu plus de temps qu’à l’ordinaire à perdre conscience, mais, à la fin, je me sentis doucement envahi par une délicieuse somnolence.
III
— Il va ouvrir les yeux. Peut-être ne devrait-il voir qu’un de nous à la fois.
— Alors promets-moi de ne pas lui dire.
La première voix était celle d’un homme, la seconde celle d’une femme. Tous deux parlaient à voix basse.
— Si j’allais voir comment il va, reprit l’homme.
— Non, non, promets-moi d’abord, insista l’autre.
— Laisse-la faire à sa guise, chuchota une troisième voix, également féminine.
— Bien, bien, je te le promets, mais, va-t’en vite, il va se réveiller.
Il y eut comme un froufrou de robes, et j’ouvris les yeux. Un homme de belle apparence, qui pouvait avoir soixante ans, était penché sur mon chevet ; ses traits portaient l’expression d’une extrême bienveillance mêlée d’une vive curiosité. Je ne le connaissais pas du tout. Je me soulevai sur mon coude, et je regardai autour de moi. La chambre était vide. Je n’y étais certainement jamais venu. Je n’en avais jamais vu qui fût meublée de cette façon. Je dirigeai de nouveau mes yeux vers mon compagnon ; il sourit.
— Comment vous sentez-vous ? fit-il.
— Où suis-je ? Demandai-je à mon tour.
— Chez moi.
— Comment suis-je venu ici ?
— Nous parlerons de cela quand vous serez un peu plus solide. En attendant, je vous prie de ne pas vous inquiéter. Vous êtes chez des amis et dans de bonnes mains. Comment cela va-t-il ?
— Je me sens un peu chose, répondis-je ; mais, je crois que je me porte bien. Voudriez-vous m’apprendre par quel hasard je suis devenu votre hôte ? Que m’est-il arrivé ? Comment suis-je venu ici ? Je sais que je me suis endormi chez moi.
— Nous aurons tout le temps de nous expliquer là-dessus, répondit mon hôte inconnu, avec un sourire rassurant. Il vaut mieux éviter toute conversation agitante, tant que vous ne serez pas redevenu vous-même. Voulez-vous me faire le plaisir d’avaler quelques gouttes de cette potion ? Cela vous fera du bien. Je suis médecin.
— Je repoussai le verre et me redressai sur mon séant, mais ce ne fut pas sans effort, car j’avais la tête singulièrement lourde.
— J’insiste pour savoir tout de suite où je suis et ce que vous avez fait de moi, repris je.
— Mon cher monsieur, répondit mon hôte, je vous conjure de ne pas vous agiter. J’aimerais mieux remettre ces explications à plus tard ; cependant, si vous insistez, je vais tâcher de vous satisfaire, à condition que vous avaliez d’abord une gorgée de cette potion qui vous donnera des forces.
Sur cette promesse, je m’exécutai. Il reprit, « ce n’est pas une chose aussi simple que vous avez l’air de croire que de vous expliquer comment vous êtes venu ici. J’ai plus à apprendre de vous à ce sujet que vous de moi. On vient de vous réveiller d’un long sommeil ou plutôt d’une léthargie. C’est tout ce que je puis vous dire. Vous dites que vous vous êtes endormi dans votre propre maison ? Oserai-je vous demander quand cela s’est passé ? »
— Quand ? — Quand ? — Mais hier soir, parbleu, vers dix heures. Qu’est devenu mon domestique ? Je lui avais commandé de venir me réveiller à neuf heures du matin.
— Je ne saurais vous renseigner là-dessus, répondit mon hôte avec une singulière expression, mais il est certainement excusable de ne pas paraître. Et, maintenant, pouvez-vous me dire avec un peu plus de précision quand vous vous êtes endormi, je veux dire la date ?
— Mais, hier soir ; ne vous l’ai-je pas déjà dit ? — À moins que je n’aie dormi pendant une journée entière ? Grand Dieu ! Ce n’est pas possible, et cependant j’ai la sensation d’avoir fait un grand somme ! Je me suis endormi le « Jour de décoration ».
— Le jour de décoration ?
— Oui, lundi, le trente. Pardon, le trente de quel mois ?
— Mais, de ce mois-ci, parbleu, car je ne suppose pas que j’aie dormi jusqu’au mois de juin.
— Nous sommes en septembre. Septembre ! Vous n’allez pas me dire que j’ai dormi depuis le mois de mai jusqu’en septembre !
— Nous allons voir, reprit mon compagnon. Vous dites que vous vous êtes endormi le 30 mai ?
— Oui.
— Il vous reste à m’apprendre de quelle année ? Je le regardai ahuri et incapable, pendant plusieurs instants, de proférer une parole.
— De quelle année ? répétai-je à mi-voix.
— Oui, de quelle année, s’il vous plaît ? Après cela, je pourrai calculer combien de temps vous avez dormi.
— C’était en 1887, répondis-je.
Mon hôte insista pour me faire prendre une autre gorgée de liquide, puis il me tâta le pouls.
— Mon cher monsieur, dit-il, votre apparence est celle d’un homme cultivé, ce qui n’était pas, de votre temps, aussi ordinaire que du nôtre. Vous aurez donc, sans doute, déjà remarqué, vous-même, qu’aucun événement en ce monde n’est, après tout, plus merveilleux qu’un autre. Les effets sont adéquats aux causes, et les lois naturelles opèrent toujours et partout suivant une logique infaillible. Je m’attends à ce que vous soyez un peu saisi par ce que je vais vous dire ; mais j’ai la conviction que vous ne laisserez pas troubler mal à propos la sérénité de votre esprit. Vous avez l’apparence d’un homme de trente ans à peine, et vous n’êtes pas dans des conditions corporelles différentes de celles où l’on se trouve en sortant d’un somme un peu trop prolongé, et cependant nous sommes aujourd’hui le 10 septembre de l’an 2000, et vous avez dormi tout juste, cent treize ans, trois mois et onze jours.»
À ces paroles, me sentant quelque peu ébloui, j’acceptai de mon hôte une tasse de tisane quelconque ; aussitôt après, je m’engourdis et retombai dans un sommeil profond.
Quand je me réveillai, il faisait grand jour dans la chambre que j’avais vue pour la première fois éclairée d’une lumière artificielle. Mon hôte mystérieux était à mon chevet ; il ne regardait pas de mon côté au moment où j’ouvris les yeux ; j’en profitai pour étudier sa physionomie et pour réfléchir sur ma situation extraordinaire. Mon étourdissement avait disparu et mon esprit était parfaitement lucide. L’histoire de ce sommeil de cent treize ans, que j’avais acceptée d’abord, dans mon état de prostration, sans résistance, m’apparut maintenant comme une monstrueuse imposture dont il m’était absolument impossible de deviner le motif. .
Il s’était certainement passé quelque chose d’extraordinaire, pour que je me réveillasse ainsi dans cette maison étrangère avec un compagnon inconnu. Mais, quand il s’agissait de trouver le comment, mon imagination ne faisait plus que battre la campagne. Étais-je la victime de quelque complot ? Tout en avait l’apparence et cependant, si jamais la physionomie a pu servir d’indice au caractère, comment admettre que cet homme vénérable, avec son expression si franche et si distinguée, fût capable de tremper dans, un projet criminel ? Je me demandai ensuite si je n’étais pas, par hasard, la dupe de quelque mauvaise plaisanterie de la part de mes amis, qui auraient découvert, je ne sais comment, le secret de ma chambre souterraine et recouru à cette mise en scène pour me faire comprendre, une bonne fois, les dangers du magnétisme. Cette hypothèse se heurtait à de grandes difficultés. Sawyer ne m’aurait jamais trahi ; je ne me connaissais pas d’ami capable d’une pareille fumisterie, et cependant, cette explication, si invraisemblable qu’elle fût, était encore la seule admissible. Dans le vague espoir de surprendre quelque visage familier et moqueur m’épiant derrière une chaise ou un rideau, je promenai mes yeux prudemment autour de moi ; quand ils s’arrêtèrent sur mon hôte, il me regardait aussi.
— Vous avez fait un bon petit somme de douze heures, dit-il gaiement. Je vois que cela vous a fait du bien. Vous avez bien meilleure mine. Votre teint est frais, vos yeux clairs. Comment vous sentez-vous ?
— Je ne me suis jamais mieux porté, répondis-je en me redressant.
— Vous n’avez pas oublié votre premier réveil, je suppose, et votre surprise quand je vous appris le temps que vous aviez dormi.
— Vous m’avez, je crois, parlé de cent treize ans ?
— C’est bien cela.
— Vous admettrez, dis-je avec un sourire ironique, que l’histoire est un peu invraisemblable.
— J’admets qu’elle est extraordinaire, mais, étant données les circonstances, elle n’est ni invraisemblable, ni en contradiction avec ce que nous savons aujourd’hui de l’état léthargique. Quand la léthargie est complète, comme dans votre cas, les fonctions vitales sont entièrement suspendues et les tissus ne se consument pas. On ne peut assigner aucune limite à la durée possible d’un sommeil léthargique quand les conditions externes protègent le corps contre les injures atmosphériques ou autres. Il est vrai que votre cas de léthargie est le plus long dont on ait gardé le souvenir, mais, si le hasard n’avait pas fait découvrir la chambre où vous gisiez, et si elle était restée intacte, il n’y a aucune raison pour que vous ne fussiez pas demeuré indéfiniment dans cet état de vie suspendue jusqu’à ce que le refroidissement graduel du globe eût détruit vos tissus et rendu à l’âme sa liberté.
Si vraiment j’étais victime d’une farce, il fallait reconnaître qu’on avait eu la main singulièrement heureuse dans le choix de l’acteur principal. Les façons de ce personnage étaient si dignes, son langage si mesuré et si éloquent, qu’on l’aurait volontiers cru sur parole, s’il lui avait plu de soutenir que la lune était un fromage de Hollande. Le sourire dont je soulignai son hypothèse de léthargie, à mesure qu’il la développait, ne parut pas le troubler le moins du monde.
— Peut-être, dis-je, aurez-vous la bonté de me donner quelques détails sur les circonstances mystérieuses où vous fîtes la découverte de ma chambre et de son contenu. J’aime assez les bons contes.
— Aucun conte, dit-il gravement, n’est aussi étrange que cette vérité. Il faut que vous sachiez que, depuis des années, je caressais le projet de faire construire un laboratoire de chimie dans le grand jardin attenant à cette maison. Jeudi dernier, on commençait enfin les fouilles dans la cave ; elles furent terminées le soir même, et les maçons devaient venir le lendemain. Mais, dans la nuit de jeudi, il plut à torrents, de sorte que, vendredi matin, ma cave n’était plus qu’une mare où flottaient des débris de mur écroulés. Ma fille, qui était venue avec moi sur les lieux du sinistre, appela mon attention sur un pan de maçonnerie ancienne mis découvert par la chute d’un des murs. J’enlevai un peu de terre et, reconnaissant que cet appareil faisait partie d’une grande construction, je résolus de continuer mes recherches.
« Les ouvriers chargés du déblayement découvrirent une voûte oblongue à environ huit pieds de profondeur et évidemment placée dans l’angle des substructions d’une très ancienne maison. Une couche épaisse de cendres et de charbon indiquait que la maison avait été détruite par un incendie. La voûte, par elle-même, était intacte, et la couverture de ciment, comme neuve. Il y avait une porte, mais elle ne voulait pas céder à nos efforts et, pour entrer, il fallut enlever une des dalles qui formaient le toit. L’air qui se dégagea par cette ouverture était stagnant, mais pur, sec et tempéré. »
« Je descendis, une lanterne à la main, et je me trouvai tout à coup dans une chambre à coucher meublée dans le style du dix-neuvième siècle. Sur le lit gisait un jeune homme, mort, selon toute apparence, depuis plus de cent ans. Toutefois, l’état extraordinaire de préservation du corps me frappa ainsi que les confrères que j’avais fait appeler. Nous n’aurions jamais cru que les procédés de l’embaumement fussent aussi perfectionnés à pareille époque. Mes collègues, pressés de curiosité, voulurent se livrer immédiatement à des expériences qui leur eussent livré le secret de ces procédés. Je les en empêchai, sans autre motif (du moins vous n’avez pas besoin d’en connaître d’autre pour le moment) que le souvenir de ce que j’avais lu sur les progrès extraordinaires qu’avaient réalisés vos contemporains dans l’étude du magnétisme animal. L’idée que vous pouviez être tout simplement en catalepsie me traversa l’esprit et il me parut possible que l’intégrité physique si remarquable de votre corps fût l’effet non de l’art de l’embaumeur, mais de la force vitale elle-même. »
« Cependant, cette idée me semblait, même à moi, si excentrique, que je ne voulus pas m’exposer à la risée de mes collègues ; je les payai donc d’une autre raison pour ajourner nos expériences. Eux sortis, j’organisai aussitôt une tentative systématique de résurrection dont vous connaissez l’heureux résultat. »
Quand même l’histoire eût été encore plus incroyable, le récit circonstancié, les manières dignes et persuasives, toute la personnalité du narrateur eussent ébranlé l’auditeur le plus sceptique. Je commençais à me sentir très troublé quand, le récit terminé, je m’aperçus, par hasard, dans une glace, qui me faisait vis-à-vis. Je me levai pour me regarder de plus près. Pas un trait de mon visage n’avait éprouvé la moindre altération. Je me voyais tel et aussi jeune que le jour où j’avais soigneusement fait mon noeud de cravate pour aller voir Edith le « Jour de décoration » 1887, c’est-à-dire, à en croire cet individu, cent treize ans auparavant ! Dans cet instant l’énormité de la farce qui se jouait à mes dépens me frappa plus vivement que jamais. Je bondis avec indignation, j’allais éclater. Mon hôte aperçut le mouvement.
— Vous êtes, sans doute, surpris, me dit-il, de voir qu’après avoir dormi un siècle, ou plus, vos traits n’ont pas vieilli d’une ligne ; mais votre étonnement n’est pas justifié. C’est grâce à l’arrêt total des fonctions vitales que vous avez survécu tant d’années. Si votre corps avait pu subir la moindre altération pendant votre léthargie, il y a longtemps qu’il serait décomposé.
— Monsieur, lui dis-je, en le regardant en face, je suis hors d’état de deviner pour quel motif vous venez me débiter d’un air sérieux des contes à dormir debout. Mais vous êtes vous-même trop intelligent pour supposer qu’à moins d’être un franc imbécile, on puisse ajouter foi à de pareilles histoires. Épargnez-moi la suite de cette stupide machination et, une fois pour toutes, dites-moi si, oui ou non, vous refusez de m’apprendre où je suis et comment j’y suis venu. Si vous persistez, il faudra que j’aille moi-même aux renseignements et nul ne m’en empêchera.
— Ainsi vous ne croyez pas que nous sommes en l’an 2000 !
— Belle demande !
— Eh bien, puisque je ne réussis pas à vous convaincre, vous vous convaincrez vous-même. Êtes-vous assez solide pour me suivre en haut de l’escalier ?
— Je me porte mieux que jamais, repris-je en colère, et je saurai le prouver si cette plaisanterie dure encore longtemps.
— Je vous prie, monsieur, répondit mon hôte, de ne pas trop vous enferrer dans cette idée que vous êtes l’objet d’une plaisanterie, sans quoi, une fois convaincu de la vérité de mes assertions, la réaction pourrait être trop violente.
Le ton préoccupé mais affectueux dont il prononça ces paroles, le calme absolu avec lequel il reçut ma sortie violente, m’intimidèrent singulièrement et je le suivis, en proie à un mélange extraordinaire d’émotions. Il me fit monter deux escaliers, puis un troisième plus court qui aboutissait à une terrasse, située sur le toit de la maison.
« Regardez autour de vous, dit-il, quand nous fûmes sur la plate-forme, et dites-moi si c’est bien la ville de Boston du dix-neuvième siècle. »
À mes pieds s’étendait une grande cité sur des milles et des milles. Dans toutes les directions, de larges avenus, plantées d’arbres et bordées de belles constructions qui, pour la plupart, ne formaient pas des blocs continus, mais étaient dispersées dans des jardins grands et petits. Chaque quartier avait de grands squares ombreux où des statues, des fontaines, brillaient au soleil couchant. De superbes édifices publics, d’une grandeur colossale et d’une architecture magnifique, inconnue de mon temps, dressaient de tous côtés leurs masses imposantes. Assurément, je n’avais jamais vu cette ville, ni rien qui pût lui être comparé. Levant enfin les yeux vers l’horizon, je regardai du côté de l’ouest : ce ruban bleu se glissant sinueusement vers le couchant, n’était-ce point la rivière Charles ? Je me retournai vers l’est ; c’était bien le port de Boston encadré entre ses promontoires et ses îlots : pas un ne manquait à l’appel !
Alors je compris qu’on m’avait dit la vérité, et la prodigieuse aventure dont j’étais le héros.
IV
Je ne perdis pas connaissance, mais l’effort qu’il me fallut faire pour me représenter ma position me donna le vertige et je me souviens que mon compagnon dut me soutenir à bras-le-corps pour me faire descendre de la terrasse. Il m’amena dans un spacieux appartement situé à l’étage supérieur de la maison ; là, il me fit boire un ou deux verres de vieux vin et partager un léger repas.
— Je pense que vous voilà mieux maintenant, dit-il gaiement ; je n’aurais pas songé à employer des moyens si brusques pour vous convaincre, si votre façon d’agir, quoique parfaitement excusable dans les circonstances présentes, ne m’y avait pas contraint. J’ai entendu dire que les Bostoniens de votre époque étaient de vigoureux boxeurs et n’y allaient pas de main morte ; aussi ai-je craint un instant que vous n’alliez me faire faire ce que vous appeliez un plongeon au dix-neuvième siècle, si je ne brusquais pas les choses ! Je suppose qu’à cette heure vous ne m’accusez plus de vous avoir mystifié ?
— Si vous me disiez, répondis-je profondément troublé, qu’au lieu d’un siècle, mille ans s’étaient écoulés depuis que j’ai aperçu cette ville pour la dernière fois, je vous croirais maintenant sur parole.
— Il n’y a que cent ans, répondit-il, mais plus d’un millénaire dans l’histoire du monde a passé sans avoir été témoin d’une transfiguration aussi extraordinaire. Et maintenant, ajouta-t-il, en me tendant la main avec une irrésistible cordialité, laissez-moi vous souhaiter la bienvenue dans le Boston du vingtième siècle et dans la maison du Dr. Leete, car tel est mon nom.
Je lui serrai la main et déclinai mon nom : Julian West.
« Charmé de faire votre connaissance, monsieur West ! Sachant que cette maison est construite sur l’emplacement de la vôtre, j’espère que vous n’aurez pas de peine à vous considérer chez vous. »
Après ma collation, le docteur me fit préparer un bain et des vêtements de rechange, dont je profitai avec grand plaisir. Les grandes révolutions qui, selon le dire de mon hôte, s’étaient produites depuis un siècle, n’avaient guère affecté la mode, car, à part quelques détails, mon nouveau costume n’offrait rien d’extraordinaire pour moi.
Physiquement j’étais redevenu moi-même, mais le lecteur se demandera, sans doute, où j’en étais mentalement, quelles étaient mes sensations intellectuelles, en me voyant ainsi brusquement tombé dans un nouveau monde. En réponse, je lui demanderai de se supposer transporté, en un clin d’oeil, de la terre au paradis ou à l’enfer. Qu’éprouverait-il alors ? Ses pensées retourneraient-elles aussitôt vers la terre, ou bien, la première émotion passée, oublierait-il, au milieu des étonnements d’une existence nouvelle, sa vie d’autrefois, quitte à s’en souvenir plus tard ? C’est ce dernier effet qui se produisit chez moi. Tout d’abord, les impressions de stupéfaction et de curiosité produites par les nouveaux spectacles qui m’entouraient occupèrent mon esprit, à l’exclusion de toute autre pensée. Le souvenir de ma vie d’autrefois, semblait entièrement effacé.
Dès que je me sentis remis sur pied par les bons soins de mon hôte, l’envie me prit de retourner sur la terrasse de la maison, et nous voilà bientôt confortablement installés dans de bons fauteuils, avec la ville au-dessous et autour de nous. Après que le Dr Leete eut répondu aux nombreuses questions que je lui adressai au sujet de bien des points de repère du paysage que je ne trouvais plus, et des nouveaux édifices qui les avaient remplacés, il me demanda quelle différence essentielle entre le nouveau et l’ancien Boston, me frappait le plus fortement.
— Pour parler des petites choses avant les grandes, répondis-je, je crois vraiment que ce qui m’a frappé le plus au premier regard, c’est l’absence complète des cheminées et de leur fumée.
— Ah ! S’écria mon compagnon, d’un air de vif intérêt, j’avais oublié les cheminées ; il y a si longtemps qu’on ne s’en sert plus chez nous ! Voici plus d’un siècle que les procédés rudimentaires dont vous dépendiez pour produire la chaleur sont hors d’usage.
— En général, repris-je, ce qui me surprend encore dans votre ville, c’est la prospérité matérielle qu’implique sa magnificence.
— Je donnerais beaucoup, dit le Dr Leete, pour pouvoir jeter un seul regard sur le Boston de votre époque. Sans doute, les villes d’alors étaient d’assez vilaines machines. Quand bien même vous auriez eu le goût ou l’envie de les faire belles (et je n’ai pas l’impolitesse d’en douter), la pauvreté générale, résultant de votre système industriel si défectueux, ne vous en aurait pas laissé les moyens. Bien plus, l’individualisme excessif qui régnait à cette époque était incompatible avec un véritable développement de l’esprit public. Le peu de richesses dont vous disposiez servaient exclusivement au luxe privé. Aujourd’hui, au contraire, l’emploi le plus populaire de l’excédent de la richesse publique, c’est l’embellissement de la ville dont tous jouissent au même degré.
Quand nous étions remontés sur la terrasse, le soleil se couchait ; pendant que nous devisions, la nuit étendait ses ailes sur la ville.
— Il se fait noir, dit le docteur Leete, redescendons, je veux vous présenter ma femme et ma fille.
Ces paroles me firent souvenir des voix féminines que j’avais entendues chuchoter autour de moi à mon premier réveil, et très curieux d’apprendre ce que pouvaient bien être les dames de l’an 2000, j’acceptai la proposition du docteur avec empressement.
L’appartement où nous trouvâmes ces dames, de même que tout l’intérieur de la maison, était éclairé d’une lumière douce et enveloppante que je devinai être artificielle, bien que je ne pusse pas en découvrir la source. Mme Leete était une femme remarquablement belle et bien conservée, à peu près de l’âge de son mari ; tandis que sa fille, alors dans le premier épanouissement de la jeunesse, était la plus ravissante personne que j`eusse jamais rencontrée. Des yeux bleus et profonds, un teint délicatement coloré, des traits irréprochables, faisaient de son visage l’ensemble le plus ensorcelant, et quand même le visage eût manqué de charme, la perfection de sa taille lui eût assigné un prix d’honneur parmi les beautés du dix-neuvième siècle. La douceur et la délicatesse féminines se combinaient dans cette adorable créature avec une apparence de santé et de vitalité trop souvent absentes chez les jeunes filles de mon temps, les seules avec qui je pusse la comparer. Par une coïncidence insignifiante dans l’ensemble d’une situation aussi anormale, mais néanmoins troublante, son nom était Edith, comme celui de mon ex-fiancée. La soirée qui suivit fut certainement unique dans les fastes des relations humaines ; mais on aurait tort de supposer que notre conversation fut le moins du monde pénible et contrainte. C’est dans les circonstances les moins naturelles que les hommes se conduisent le plus naturellement, par la simple raison que pareilles situations excluent tout artifice et toute convention. En tout cas, ma conversation de ce soir-là, avec ces représentants d’un autre âge et d’un nouveau monde, fut marquée au coin d’une sincérité et d’une cordialité telles qu’en produit rarement une longue accointance. Sans doute, le tact exquis de mes hôtes y fut pour beaucoup. Bien entendu, il ne fut pas question d’autre chose que de la merveilleuse aventure qui m’avait amené là ; mais ces dames en parlaient avec un intérêt si naïf et une sympathie si expressive qu’elles bannirent de l’entretien la sensation d’embarras et de malaise qui aurait pu m’accabler. On aurait pu croire qu’elles avaient l’habitude de causer avec des revenants d’un autre âge, tant elles y mettaient d’aisance et de légèreté de main. Edith Leete prenait peu de part à la conversation ; mais quand, à plusieurs reprises, l’attrait magique de sa beauté dirigea mon regard sur ses traits, je trouvai toujours ses yeux fixés sur moi avec une intensité voisine de la fascination qui ne laissa pas de m’émouvoir.
Le docteur Leete ainsi que ces dames parurent vivement intéressés du récit des circonstances où je m’étais endormi, pendant cette soirée mémorable, dans ma chambre souterraine. Chacun avait son système pour expliquer comment j’avais été oublié là : l’hypothèse suivante, sur laquelle nous finîmes par tomber d’accord, est au moins plausible, bien que le détail précis de la vérité doive nous rester éternellement caché. La couche de cendres trouvée au-dessus de ma chambre indiquait que la maison avait été incendiée. En admettant que le feu ait pris le soir même où je m’endormis, il ne reste plus qu’à supposer que mon nègre périt dans l’incendie ou dans un des accidents qui en furent la conséquence ; le reste se devine.
Le docteur Pillsbury et Sawyer étaient les seules personnes au monde qui connussent le secret de ma retraite, or le docteur était parti cette même nuit pour la Nouvelle-Orléans et n’entendit peutêtre jamais parler du sinistre. Mes amis et le public durent nécessairement arriver à la conclusion que j’avais également péri dans les flammes. Il aurait fallu procéder à des fouilles très profondes pour découvrir dans les fondations, le recoin communiquant avec ma demeure. À coup sûr, si l’on avait reconstruit immédiatement sur le même emplacement, on aurait procédé à des fouilles de ce genre : mais par ces temps de crise et dans cette partie de la ville délaissée par la vogue, on comprend pourquoi il n’en fut rien. Le docteur Leete me dit qu’à en juger par la taille des arbres qui occupaient actuellement son jardin, le terrain avait dû rester abandonné pendant au moins un demi-siècle.
V
Quand, dans le courant de la soirée, les dames se retirèrent, nous laissant seuls, le docteur et moi, celui-ci me demanda si j’étais disposé à dormir, ajoutant que s’il en était ainsi ma chambre était prête.
— Mais, ajouta-t-il, si vous avez envie de rester debout, rien ne me plairait davantage que de vous tenir compagnie. Je suis un oiseau de nuit, et, sans flatterie, je puis vous dire qu’on ne peut guère imaginer un compagnon plus intéressant que vous. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de s’entretenir, avec un homme du dix-neuvième siècle !
Pendant la soirée, j’avais attendu, non sans appréhension, le moment où je serais laissé seul. Entouré de ces étrangers bienveillants, stimulé et soutenu par leurs sympathies, j’étais parvenu à conserver mon équilibre mental ; et cependant, dans les temps d’arrêt de la conversation, j’éprouvai des avant-goûts, des pressentiments, vifs comme l’éclair, de l’horrible sensation d’isolement qui m’attendait une fois que je n’aurais plus rien pour distraire ma pensée. Je sentais bien que je ne fermerais pas les yeux cette nuit-là, et j’espère qu’on ne m’accusera pas de lâcheté si j’avoue que la pensée de cette nuit blanche, passée à réfléchir, m’épouvantait. Quand je fis part de ces impressions à mon hôte, il ne s’en étonna nullement, mais il me pria de ne pas me préoccuper de la question de sommeil ; il se chargeait de m’administrer un narcotique infaillible qui m’assurerait une nuit excellente. Le lendemain, je me réveillerais avec les sentiments d’un vieux bourgeois du vingtième siècle.
— Pour cela, dis-je, il me faudrait apprendre un peu plus de ce nouveau Boston où me voilà revenu. Vous m’avez dit tantôt que, bien que je n’eusse dormi qu’un siècle, il s’était produit dans cet intervalle plus de changements dans les conditions de l’humanité qu’il ne s’en produit d’ordinaire pendant des milliers d’années. Avec le spectacle de cette ville à mes pieds, j’étais bien disposé à vous croire ; mais je serais curieux de savoir en quoi consistent ces changements, ou du moins les plus importants. Pour commencer, car ce sujet est inépuisable, quelle solution, si solution il y a, avez-vous trouvée pour la question ouvrière ? C’était notre énigme du sphinx au dix-neuvième siècle, et quand je m’endormis, ce sphinx menaçait de dévorer la société parce que la réponse se faisait attendre. Je ne regretterai pas d’avoir dormi cent ans pour apprendre de vous la solution de ce problème, si toutefois vous l’avez trouvée.
— Comme une pareille question n’existe plus, répondit le docteur, et qu’il n’y aurait même pas moyen qu’elle surgît à nouveau, je crois que nous pouvons nous flatter de l’avoir résolue. Certes, la société aurait bien mérité d’être dévorée si elle n’était venue à bout d’un problème aussi simple. En somme, on peut dire qu’elle n’a même pas eu besoin de le résoudre ; il s’est résolu tout seul. La solution fut le résultat d’un processus d’évolution industrielle qui ne pouvait pas se terminer autrement. Le rôle de la société consistait simplement à coopérer avec cette évolution dès que la tendance en eut été déterminée avec certitude.
Je répondis qu’à l’époque où je m’endormis, aucune évolution de la sorte n’avait été reconnue.
— N’est-ce pas en mai 1887 que vous vous êtes endormi ?
— Oui, le 30 mai 1887.
Mon compagnon me toisa pendant quelques instants en silence, puis il reprit :
— Ainsi, selon vous, même à cette époque avancée du dix-neuvième siècle, on ne se doutait pas, en général, du caractère de la crise qui menaçait la société ? Je ne mets pas en doute votre témoignage. L’aveuglement de vos contemporains, par rapport aux signes du temps, est un phénomène commenté par plusieurs de nos historiens, et pourtant il y a peu de faits historiques aussi difficiles à comprendre, tant étaient visibles et frappants les symptômes d’une transformation prochaine. On ne peut s’imaginer qu’ils aient passé inaperçus sous vos yeux ; vous avez bien dû soupçonner que ces désordres indistincts, ce mécontentement si généralement répandu, la misère de l’humanité, étaient des présages significatifs d’un grand changement !
— Nous sentions fort bien que la société traînait l’ancre et qu’elle était en passe de s’échouer. Où allait-elle aborder, on l’ignorait, mais tout le monde craignait les écueils.
— Cependant le sens du courant était bien perceptible, si vous vous étiez donné la peine de l’observer ; il n’entraînait pas la société vers les écueils ; mais, au contraire, vers un chenal plus profond.
— Nous avions un proverbe, répliquai-je : « Un regard en arrière vaut mieux qu’un regard en avant, » dont j’apprécie aujourd’hui la force plus que jamais. Tout ce que je puis dire, c’est qu’à l’époque où je m’endormis, les perspectives de la société étaient de telle nature que je n’aurais pas été surpris si, en regardant du haut de votre terrasse, j’avais vu un monceau de décombres au lieu de cette florissante cité.
Le docteur Leete m’avait écouté avec beaucoup d’attention. Quand j’eus fini, il secoua la tête d’un air pensif.
— Ce que vous m’apprenez, dit-il, sera une justification éclatante pour notre historien Storiot, qu’on accusait d’avoir poussé au noir en peignant, dans son histoire de votre époque, la tristesse et la confusion des esprits. Sans doute, il était naturel qu’une période de transition comme la vôtre fût remplie de trouble et d’agitation ; mais, en voyant combien était claire la direction des forces mises en action, on s’étonne qu’au lieu de l’espoir, ce soit la crainte qui ait prévalu dans les esprits.
Je repris :
— Vous ne m’avez pas encore dit quelle a été votre réponse à l’énigme sociale. Je suis impatient de savoir par quel paradoxe la paix et la prospérité, dont vous jouissez aujourd’hui, ont pu naître d’un siècle comme le mien.
Pardon, fit mon hôte, fumez-vous ? »
Il attendit que nos cigares fussent allumés, puis il reprit :
— Puisque vous me paraissez avoir plutôt envie de causer que de dormir, j’en profiterai pour vous donner un léger aperçu de notre système industriel actuel, juste ce qu’il faut pour bien vous convaincre qu’il n’y a aucun mystère dans le cours de son évolution. Les Bostoniens du dix-neuvième siècle passaient pour de grands questionneurs. Permettez-moi de vous prouver que je suis leur digne petit-fils. Dites-moi quel était pour vous le symptôme caractéristique du mécontentement des travailleurs à votre époque ?
— Les grèves, répondis-je.
— Parfaitement : mais, qu’est-ce donc qui rendait les grèves si formidables ?
— Les grandes organisations du travail.
— Et le motif de ces grandes organisations ?
— Les ouvriers prétendaient être obligés de se coaliser pour obtenir justice des puissantes corporations capitalistes.
— C’est bien cela ; l’organisation du travail et des grèves était simplement l’effet de la concentration toujours croissante du capital. Avant cette concentration, quand le commerce et l’industrie étaient dirigés par un nombre considérable de petits établissements, avec des capitaux modestes, l’ouvrier isolé avait son importance personnelle, et il était relativement indépendant dans ses rapports avec le patron. En outre, quand un petit capital ou une idée nouvelle suffisait à lancer un commerce, l’ouvrier s’élevait souvent au grade de patron et il n’y avait pas entre ces deux classes une barrière inflexible. Les associations ouvrières n’auraient pas eu de raison d’être et les grèves générales n’existaient pas. Mais, quand, à l’ère des petits capitaux et des petites entreprises succéda le siècle des grandes agglomérations de capital, tout changea. L’ouvrier isolé, qui était un personnage vis-à-vis du petit patron, fut annihilé en présence de ces associations puissantes ; en même temps l’accès au patronat lui demeurait à jamais fermé. C’est l’intérêt de la légitime défense qui le poussa à se coaliser avec ses camarades.
« Les annales de votre époque nous ont appris quel cri d’indignation s’éleva de toutes parts contre cette concentration des capitaux. On s’imaginait qu’elle menaçait la société d’une vraie tyrannie, d’un joug humiliant qui allait réduire les hommes au rôle de machines sans âmes, incapables de tout autre sentiment que celui d’une rapacité insatiable. Si nous jetons un regard en arrière, nous ne pouvons pas nous étonner de ce cri de désespoir, car l’humanité n’aurait jamais connu de sort plus hideux que celui que semblait lui préparer l’ère du despotisme des corporations.
« Cependant, malgré toutes ces clameurs, l’absorption croissante des petites industries par les grands monopoles allait bon train. Aux États-Unis, où cette tendance fut plus longue à se développer qu’en Europe, il n’y avait plus, vers la fin du dix-neuvième siècle, aucun espoir, aucune perspective de succès pour les entreprises privées, dans n’importe quelle branche considérable de l’industrie, à moins d’être soutenues par de gros capitaux. Les rares industries de ce genre qui subsistaient encore paraissaient être des survivants d’un autre âge, ou les simples parasites des grandes corporations. Les petits industriels se voyaient réduits à vivre comme les rats et les souris, blottis dans des trous, comptant, pour exister, sur leur obscurité qui les préservait de l’attention. À force de fusionner les lignes de chemin de fer, quelques grandes compagnies monopolisaient toutes les voies ferrées du pays. Dans l’industrie manufacturière, chaque spécialité était accaparée par un syndicat. Ces syndicats réglaient les prix et écrasaient toute concurrence, excepté s’il surgissait une autre grande coalition de taille à lutter avec eux. De là une lutte qui se terminait, d’ordinaire, par une concentration plus grande encore. Le grand « bazar » de la capitale ruinait ses rivaux de la province par ses succursales, et absorbait, dans la ville même, tous ses concurrents jusqu’à ce que toutes les affaires d’un quartier fussent centralisées dans une même maison, avec une centaine d’anciens patrons réduits au rôle de simples commis. N’ayant plus de maison à lui, où il pût placer son argent, le petit capitaliste ne trouvait plus d’autre placement à ses économies que dans les actions et obligations du syndicat, et tombait ainsi doublement sous la dépendance de celui-ci. Le seul fait que l’opposition désespérée des classes populaires à la consolidation des affaires dans quelques mains puissantes ne réussit pas à l’arrêter un instant, prouve que ce phénomène avait des raisons économiques irrésistibles. Les innombrables petits capitalistes, avec leur chiffre d’affaires mesquines, avaient dû céder la place aux grandes agglomérations de capitaux, parce qu’ils appartenaient à une époque de petites choses, de petites affaires, et n’étaient plus à la hauteur des exigences d’un siècle de vapeur, de télégraphe et d’entreprises gigantesques ; restaurer l’ancien ordre des choses, quand bien même cela eût été possible, c’était revenir à l’âge des diligences et du coche à eau. Si oppressif, si intolérable que fût le nouveau régime, ses victimes mêmes ne pouvaient nier qu’il eût donné un puissant élan à l’industrie nationale, qu’il eût réussi à réaliser des économies considérables dans les frais généraux et à augmenter la fortune publique dans des proportions inouïes. À coup sûr, ce grand développement avait eu surtout pour résultat d’enrichir les riches et de creuser l’abîme entre eux et les pauvres. Mais le fait était posé néanmoins : il était reconnu, désormais, qu’en ce qui concerne la production des richesses, le capital était efficace en raison directe de sa concentration. Un retour au système d’autrefois, avec la subdivision infinitésimale du capital, ramènerait plus d’égalité, plus de dignité et de liberté individuelle, mais au prix de l’appauvrissement général et de l’arrêt du progrès matériel.
« N’y avait-il donc pas moyen d’appliquer le principe puissant et nécessaire de la consolidation du capital, sans avoir à se courber sous une ploutocratie comparable à celle de Carthage ? Dès que les hommes eurent commencé à se le demander, ils trouvèrent la réponse toute prête. Le procédé des grandes agglomérations du capital, le système des monopoles, auquel on avait fait une résistance si désespérée et si vaine, furent enfin reconnus dans leur véritable nature. »
« Il suffisait de compléter l’évolution logique pour ouvrir un âge d’or à l’humanité. »
« Dans les premières années du vingtième siècle, l’évolution reçut son couronnement par la consolidation définitive du capital de la nation tout entière. L’industrie et le commerce du pays, arrachés aux mains des syndicats privés, irresponsables, qui les conduisaient au gré de leurs caprices et de leurs intérêts, furent désormais confiés à un syndicat unique, travaillant dans l’intérêt commun. La nation forma une grande et unique corporation, dans laquelle durent s’absorber toutes les autres; elle devint le seul capitaliste, le seul patron, le monopole final qui engloba tous les anciens monopoles, grands et petits, monopoles de profits et d’économies, dont tous les citoyens eurent leur part. En un mot, le peuple des États-Unis prit la direction de ses propres affaires, comme cent ans auparavant il avait pris celle de son propre gouvernement ; il s’organisa pour l’industrie, sur le même terrain où il s’était jadis organisé pour la politique. C’est ainsi que bien tardivement, dans l’histoire du monde, on reconnut cette éclatante vérité que rien n’est plus essentiellement l’affaire du peuple que le commerce et l’industrie, puisque sa vie en dépend. Les confier à des particuliers, qui en profitent, est une folie du même genre, mais bien plus fatale, que celle qui consiste à remettre les rênes de l’État à des rois, à des nobles, qui s’en servent pour leur gloire personnelle. »
— Un changement aussi extraordinaire que celui que vous décrivez n’a pu s’effectuer sans une grande effusion de sang, sans des convulsions terribles ? Dis-je.
Au contraire, répondit le docteur Leete, il n’y eut de violences d’aucune espèce. Le changement avait été prévu, escompté longtemps à l’avance. L’opinion publique était mûre, le gros du peuple conquis à l’idée.
Il n’était plus possible de s’y opposer, ni par la force, ni par les arguments. D’un autre côté, le sentiment public envers les grandes compagnies et leurs suppôts avait perdu toute amertume, depuis qu’on avait compris leur nécessité comme un chaînon, une phase de transition dans l’évolution du vrai système industriel. Les adversaires les plus acharnés des grands monopoles étaient désormais forcés de reconnaître quels services précieux et indispensables ceux-ci avaient rendus dans l’éducation économique du peuple, jusqu’au moment où il pourrait assumer le contrôle de ses propres affaires. Cinquante ans auparavant, la consolidation générale de l’industrie du pays, sous un contrôle national eût paru une expérience téméraire aux plus hardis. Mais, par une série de leçons de choses, vues et étudiées de tous, les corporations avaient ouvert au peuple, à ce sujet, des horizons entièrement nouveaux. Pendant des années, on avait vu des syndicats manier des ressources plus grandes que celles de certains États, diriger le travail de centaines de mille ouvriers, avec une force productive et une économie impraticables par des opérations plus restreintes. On avait fini par reconnaître comme un axiome que, plus une affaire est grande, plus les principes qui doivent la régler sont simples ; la machine est plus précise que la main, et une organisation savante remplace avec avantage l’oeil du maître. Ainsi il arriva que, grâce aux corporations elles-mêmes, le jour où l’on proposa que la nation assumât leurs fonctions, cette proposition ne parut nullement impraticable, même aux plus timides. Assurément, c’était un pas qui menait au-delà de tout ce qui s’était vu jusqu’à ce jour, une généralisation plus large. Mais, le seul fait que la nation resterait seule debout de toutes les corporations préexistantes levait bien des difficultés, contre lesquelles avaient dû lutter les monopoles particuliers.
VI
Le docteur Leete avait cessé de parler, et moi je me taisais, essayant de me faire une idée générale des changements survenus dans la société par suite de la prodigieuse révolution qu’il venait de me dépeindre. Finalement, je m’écriai :
— Quelle extension formidable ont dû prendre les fonctions du gouvernement !
— Extension ! — Où voyez-vous donc une extension ?
— Dame ! De mon temps, on estimait que les fonctions du gouvernement se bornaient strictement à maintenir la paix au dedans et à protéger les citoyens contre l’ennemi public.
— Hé ! Pour l’amour de Dieu ! S’écria le docteur, qui donc est l’ennemi public ? Est-ce la France, l’Angleterre, l’Allemagne, ou bien la faim, le froid et le dénuement ? De votre temps, les gouvernements n’hésitaient pas, pour le moindre malentendu international, à mettre la main sur des centaines de milliers de citoyens, à les livrer à la mort et à la mutilation, gaspillant leurs trésors comme de l’eau claire, et cela le plus souvent sans aucun bénéfice imaginable pour les victimes. Maintenant, nous n’avons plus de guerres et nos gouvernements n’ont plus d’armées ; mais, pour protéger chaque citoyen contre la misère, le dénuement, et pourvoir à ses besoins physiques et intellectuels, État se charge de diriger son travail pendant un nombre d’années déterminé. Non, monsieur West, je suis certain qu’après avoir réfléchi, vous comprendrez que c’était de votre temps, et non du nôtre, que les fonctions gouvernementales avaient pris une extension exorbitante.
Aujourd’hui, les hommes n’accorderaient pas à leur gouvernement autant de pouvoir pour les plus nobles entreprises, qu’ils lui en donnaient alors pour les plus désastreuses.
— Trêve de comparaisons, dis-je. La démagogie et la corruption de nos hommes publics eussent été considérées, de mon temps, comme des obstacles insurmontables à tout projet leur attribuant la direction des industries. Aucun système ne nous aurait semblé plus funeste que de charger des politiciens du contrôle de la production des richesses nationales. Les intérêts matériels du pays n’étaient déjà que trop le jouet des partis qui se renvoyaient la balle !
— Sans doute vous aviez raison, dit le docteur, mais tout cela est changé. Nous n’avons ni partis, ni politiciens, et, quant à la démagogie et à la corruption, ces mots n’ont plus qu’une signification historique.
— La nature humaine a donc beaucoup changé ?
— Nullement, mais les conditions de la vie humaine ont changé, et avec elles les motifs des actions humaines. L’organisation de la société n’offre plus une prime à la bassesse. Mais ce sont de ces choses que vous ne comprendrez que peu à peu, lorsque vous nous connaîtrez mieux.
— Mais vous ne m’avez toujours pas dit comment vous avez résolu la question du travail ? Jusqu’ici, nous n’avons discuté que la question du capital. Quand la nation se fut attribué la direction des usines, des manufactures, des chemins de fer, des fermes, des mines et, en général, des capitaux du pays, la question du travail était encore en suspens. En assumant les responsabilités du capital, la nation avait également assumé les difficultés de la position d’un capitaliste.
— Erreur, dit le docteur ; dès que la nation prit les responsabilités, les difficultés s’évanouirent. L’organisation nationale du travail, sous une direction unique, était la solution complète du problème qui, dans votre temps et sous votre système, paraissait à juste titre inextricable. Quand la nation fut devenue le seul patron, tous les citoyens devinrent des employés entre lesquels on répartissait le travail selon les besoins de l’industrie.
— En somme, vous avez appliqué le principe du service militaire universel à l’organisation du travail ?
— Oui, dit le docteur Leete, c’est une conséquence naturelle de la concentration de capitaux dans les mains de l’État. Le peuple étant déjà façonné à l’idée que tout citoyen physiquement apte devait son service à la défense de son pays, trouva tout naturel de consacrer ce service, devenu industriel ou intellectuel, au bien-être de la nation. Bien entendu, il a fallu, pour qu’une pareille obligation devint possible et équitable, l’abolition des employeurs privés. Aucune organisation du travail n’était réalisable, tant que la direction en restait confiée à quelques milliers d’individus ou de compagnies qui ne voulaient, ni ne pouvaient arriver à une entente quelconque. C’est ainsi que, trop souvent, des bras qui ne demandaient qu’à travailler, restaient inactifs, tandis que les gens qui voulaient éluder leurs devoirs civiques n’y réussissaient que trop facilement.
— Ainsi, le service industriel est obligatoire et universel ?
— C’est plutôt une nécessité qu’une obligation. La chose paraît si naturelle et si raisonnable qu’on a cessé de s’apercevoir qu’elle est obligatoire. Celui qui aurait besoin de contrainte pour s’y soumettre tomberait sous le mépris universel. L’ordre social tout entier repose tellement sur cette obligation, qu’en admettant même qu’un citoyen pût réussir à s’y soustraire, il se trouverait sans aucun moyen imaginable d’existence, retranché du monde, bref dans la situation d’un suicidé.
— Et, dans cette armée industrielle, le service dure-t-il toute la vie ?
Non pas ; la période de travail commence plus tard et se termine plus tôt qu’autrefois. Vos ateliers étaient remplis d’enfants et de vieillards, tandis que nous tenons à ce que la jeunesse soit consacrée à l’éducation, et l’âge de la maturité, ainsi que l’âge où les forces physiques commencent à faiblir, à d’intelligents et agréables loisirs. La durée du service industriel est de vingt-quatre ans ; elle commence pour chacun à l’âge de vingt et un ans et se termine à quarante-cinq. À partir de cet âge, pendant dix ans encore, on peut être rappelé sous les drapeaux dans des circonstances exceptionnelles, pour faire face à des besoins de travail impérieux. Mais de pareils appels ont lieu rarement, on peut dire jamais. Tous les ans, le 15 octobre, revient ce que nous appelons le jour d’appel. Ce jour-là, ceux qui ont l’atteint l’âge de vingt et un ans sont enrôlés dans l’armée industrielle, et, en même temps, ceux qui ont fini leurs vingt-quatre ans de service entrent dans une retraite honorable. C’est le grand événement chez nous, celui qui sert à compter tous les autres, notre olympiade, sauf qu’elle est annuelle. »
VII
— Mais une fois votre armée enrôlée sous les drapeaux, dis-je, c’est alors, je suppose, que commence la grande difficulté ; car, ici, l’analogie avec l’armée militaire s’arrête. Les soldats font tous la même chose, et une chose très simple à apprendre : l’exercice, marcher, monter la garde ; tandis que l’armée industrielle doit apprendre à pratiquer deux ou trois cents métiers différents. Où trouvez-vous, au monde, un génie administratif assez infaillible pour assigner sagement à chaque citoyen son commerce ou son industrie ?
— Mais, mon cher monsieur, l’administration n’a rien à voir là-dedans.
— Et qui donc, alors ? Demandai-je.
— Chacun pour soi, selon ses aptitudes ; le tout est de ne rien négliger pour que chaque citoyen se rende compte de ses aptitudes réelles. Le principe sur lequel repose notre organisation industrielle est que les aptitudes naturelles de l’homme, soit intellectuelles, soit physiques, déterminent le genre de travail auquel il peut se livrer, au plus grand profit de la nation et à sa plus grande satisfaction personnelle. L’obligation du service, sous une forme ou l’autre, est générale, mais on compte sur le choix volontaire (soumis seulement à quelques règles nécessaires) pour préciser le genre de service particulier que chaque homme est appelé à rendre à la société. Pour aider à ce résultat, les parents et les maîtres épient, dès l’âge le plus tendre, les indices de telle ou telle vocation chez leurs enfants. L’apprentissage professionnel est exclu de notre système d’éducation, qui ne vise que la culture générale et les humanités ; mais on initie nos jeunes gens à la connaissance théorique des métiers, on leur fait visiter les ateliers, on leur procure l’occasion, par de longues excursions, de se familiariser avec les procédés industriels. D’habitude, longtemps avant d’entrer dans les rangs de l’armée, le conscrit a déjà fait choix de sa carrière et s’y est préparé par des études spéciales. Cependant, s’il n’a pas de goûts arrêtés, s’il ne se décide pas à choisir lui-même, on lui assigne d’office un emploi parmi les industries n’exigeant pas de connaissances spéciales et auxquelles il manque des bras.
— Mais, dis-je, il n’est pas possible que le nombre des volontaires, pour chaque métier, s’accorde exactement avec celui des bras requis ? Il doit y avoir excès ou pénurie ?
— La tâche de l’administration, répondit le docteur, est de veiller à l’équilibre entre la demande et l’offre. On observe de très près le produit du volontariat pour chaque industrie. S’il y a un excédent sensible de volontaires sur les besoins, on en conclut que cette occupation offre un plus grand attrait que les autres. Si, au contraire, le nombre des volontaires tend à descendre au-dessous de la demande, on en tire la conclusion opposée.
« L’administration doit chercher, en réglant les conditions du Travail, à égaliser les différentes branches de l’industrie, de sorte que tous les métiers présentent le même attrait à ceux qui ont la vocation. On obtient ce résultat en modifiant la durée des heures de travail dans les différentes professions, selon qu’elles sont plus ou moins faciles, plus ou moins attrayantes. On exige les journées de travail les plus longues des métiers faciles, tandis que l’ouvrier qui fait une besogne pénible, comme celle des mines par exemple, voit ses heures de peine réduites au minimum. Il n’y a pas de théorie a priori pour déterminer le degré d’attractivité des différentes industries. En allégeant tel métier pour charger davantage tel autre, l’administration suit simplement les fluctuations d’opinion parmi les ouvriers eux-mêmes, manifestées par le nombre plus ou moins grand des volontaires. On part de ce principe qu’aucun travail ne doit paraître plus dur à un ouvrier que le travail du voisin. Il n’y a point de limite à l’application de cette règle. S’il le fallait absolument, pour attirer des volontaires dans telle catégorie d’ouvrages particulièrement pénibles, on y réduirait la journée de travail à dix minutes ; si, même alors, il ne se présente aucun amateur, le métier chômera et voilà tout. Mais, en pratique, une sage réduction des heures de travail et l’octroi de quelques petits privilèges suffisent pour alimenter toutes les industries nécessaires au maintien de la société. Une industrie vraiment nécessaire offre-t-elle des désagréments ou des dangers tels qu’aucune compensation ne peut vaincre la répugnance du travailleur ? L’administration n’a qu’à la proposer comme poste d’honneur, à déclarer ceux qui s’offriront dignes de la gratitude nationale, pour être débordée par les demandes, car notre jeunesse est très avide de gloire et ne laisse pas échapper de pareilles occasions de se distinguer. Bien entendu, la règle du choix absolu de la carrière implique la suppression de toutes les conditions périlleuses pour la santé ou la vie des personnes. La nation ne sacrifie pas ses travailleurs par milliers, comme le faisaient de votre temps les corporations et les capitalistes privés.
— Et comment fait-on quand, pour une branche spéciale de l’industrie, il y a pléthore de candidats ?
— On donne la préférence à ceux qui se sont distingués, par de bonnes notes, pendant les trois années d’apprentissage général ou les années d’études. Cependant, il n’arrive jamais qu’un homme vraiment désireux de suivre une carrière et qui s’obstine dans son désir soit exclu à la longue. J’ajouterai que, s’il survient un besoin subit de bras nouveaux dans une branche d’industrie où les demandes font défaut, la nation se réserve le droit d’appeler les volontaires ou de faire des mutations d’emploi ; en général, nous trouvons tout ce qu’il nous faut pour subvenir à des nécessités de ce genre, en puisant au fur et à mesure dans la classe des ouvriers « communs » ou sans spécialité.
— Comment cette classe se recrute-t-elle ? demandai-je ; il me semble que personne ne doit y entrer de plein gré.
— C’est la classe à laquelle appartiennent toutes les nouvelles recrues pendant les trois premières années de leur service. Ce n’est qu’après cette période, au cours de laquelle le conscrit peut être employé à n’importe quel travail, à la discrétion de ses supérieurs, que le jeune homme a le droit d’opter pour une carrière spéciale. Personne ne peut se soustraire à ces trois années de discipline.
— Comme système industriel, dis-je, ce système peut être très efficace, mais je ne vois pas comment il pourvoit au recrutement des carrières libérales, des hommes qui servent la nation avec leurs cerveaux et non avec leurs bras. Vous ne pouvez cependant pas vous passer de travailleurs de la pensée ? Comment donc sont-ils choisis parmi les laboureurs et les artisans ! Ceci implique un travail de sélection bien délicat, ce me semble.
— En effet, dit le docteur, la question est si délicate, que nous nous en rapportons à l’individu lui-même pour savoir s’il servira avec le cerveau ou avec les bras. Au bout de ses trois ans de service « commun », à lui de décider s’il se sent plus de dispositions pour les choses de l’esprit ou pour les travaux manuels. Quel que soit son choix, nous lui fournissons libéralement les moyens de s’y conformer. Les écoles de médecine, des beaux-arts, des industries techniques, les hautes écoles et les facultés sont ouvertes aux aspirants sans conditions.
— Mais vos écoles doivent être encombrées de jeunes gens qui n’ont d’autre but que de se soustraire au travail ?
Le docteur sourit d’un air narquois.
— Personne, je vous l’assure, n’aura la tentation de se présenter dans nos écoles supérieures avec l’arrière-pensée de se soustraire au travail. L’enseignement qu’on y donne suppose des aptitudes réelles chez les étudiants ; en l’absence de ces aptitudes, il leur serait plus facile de faire double besogne manuelle que de se tenir à hauteur des cours. Ce qui arrive, c’est que des jeunes gens se trompent sur leur vocation ; mais ils ne tardent pas à reconnaître leur erreur et à retourner tout simplement dans les rangs de l’armée industrielle. Aucun discrédit ne s’attache à ces déserteurs. Notre système encourage chacun à développer ses talents cachés ; mais c’est à l’épreuve seule que la réalité de ses talents se manifeste. Les écoles professionnelles et scientifiques de votre temps dépendaient de la rétribution scolaire de leurs élèves ; il paraît que souvent on y délivrait des diplômes mal à propos à des sujets peu aptes et qui, néanmoins, arrivaient, à l’ancienneté, à se faire une position. Nos écoles sont des institutions nationales, et avoir passé leurs examens est une preuve indiscutable d’aptitudes spéciales.
« On laisse aux hommes le temps, jusqu’à l’âge de trente cinq ans, de se décider pour une carrière libérale ; passé cet âge, les étudiants ne sont plus reçus, car la durée de service qu’il leur resterait à parcourir serait trop courte. »
« De votre temps, les jeunes gens, obligés de choisir leur carrière de très bonne heure, se trompaient fréquemment sur le caractère de leurs aptitudes. On a reconnu, au vingtième siècle, que les aptitudes sont plus lentes à se développer chez les uns que chez les autres, c’est pour ce motif que le droit de choisir une profession reste ouvert de vingt-quatre à trente-cinq ans. J’ajouterai que, jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, tout homme est également libre, sous certaines conditions, de quitter une profession pour une autre. »
Une question qui depuis longtemps brûlait mes lèvres, une question qui, de mon temps, était regardée comme l’obstacle capital à la solution finale du problème industriel, arrivait enfin sur le tapis.
— C’est extraordinaire, dis-je, que vous n’ayez pas encore dit un mot de votre manière de régler les salaires ! La nation étant désormais l’unique patron, c’est sans doute au gouvernement de régler le prix des salaires, depuis celui du médecin jusqu’à celui du terrassier. Tout ce que je puis vous dire, c’est que jamais ce système n’aurait pris chez nous, et, à moins que la nature humaine n’ait changé, je ne vois pas comment il a pu réussir chez vous. De mon temps, personne n’était satisfait de ses gages ou de ses salaires. Même quand l’ouvrier se sentait bien rétribué, il croyait que son voisin l’était davantage, et cela l’exaspérait. Si le mécontentement, au lieu de se disperser en grèves et en imprécations contre des milliers de patrons, avait pu se concentrer sur un seul objet, le plus fort régime du monde n’aurait subsisté au-delà de deux jours de paye !
Le docteur Leete rit de bon coeur.
— Très vrai, très vrai, fit-il ; dès le premier jour de paye, vous auriez eu une grève générale, et une grève contre le gouvernement, c’est une révolution.
— Alors, comment faites-vous pour ne pas avoir de révolution chaque jour de paye ? demandai-je. S’est-il trouvé quelque philosophe prodigieux pour inventer un système de calcul donnant satisfaction à tous et évaluant tous les services manuels et intellectuels à leur juste valeur ? Ou bien la nature humaine aurait-elle changé au point que l’homme ne se soucie plus de ses propres intérêts, mais de ceux du prochain ?
— Ni l’un ni l’autre, répondit en riant le docteur Leete. Maintenant, monsieur West, n’oubliez pas que vous êtes non seulement mon hôte, mais aussi mon malade, et permettez-moi de vous prescrire une petite dose de sommeil avant de reprendre notre conservation. Il est plus de trois heures du matin.
— Votre ordonnance est certainement très bonne ; pourvu que je puisse l’exécuter.
— C’est mon affaire, dit-il, en m’administrant un verre d’un breuvage quelconque qui, dès que j’eus la tète sur l’oreiller, m’ensevelit dans un profond sommeil.
VIII
Quand je m’éveillai, je demeurai quelque temps plongé dans un agréable état de demi-somnolence. Je me sentais très réconforté. Les émotions de la veille, mon réveil en l’an 2000, la vue du Boston moderne, mon hôte et sa famille, toutes les choses extraordinaires que j’avais entendues, semblaient effacés de ma mémoire. Je me croyais chez moi, dans ma vieille chambre à coucher, et les ombres de pensées et d’images qui flottaient devant mon esprit à demi endormi, appartenaient toutes à ma vie d’autrefois. En rêvant ainsi, je repassais les incidents du « Jour de décoration », mon excursion, en compagnie d’Edith et de ses parents, au mont Auburn, le dîner de famille à notre retour. Je me rappelais la bonne mine d’Edith, et de là, je vins à penser à notre mariage. Mais, à peine mon imagination avait-elle ébauché ce thème charmant, que mon rêve éveillé fut brusquement interrompu par le souvenir de la lettre de mon architecte, annonçant les nouvelles grèves et le retard indéfini de mon installation. Je me souvins alors que j’avais un rendez-vous à onze heures avec mon architecte ; j’ouvris les yeux et voulus regarder l’heure sur la pendule qui se trouvait au pied du lit. Mais de pendule nulle part, et, chose plus grave, je m’aperçus aussitôt que je n’étais pas chez moi. D’un bond je me dressai sur mon lit et je promenai des yeux égarés autour de cet étrange appartement. Je restai bien quelques minutes sur mon séant, incapable de retrouver mon propre moi. J’étais comme une âme dans les limbes, une âme ébauchée avant d’avoir reçu les incisions du ciseau créateur qui lui impriment son individualité. Rien ne saurait exprimer le supplice que j’endurai pendant que je tâtonnais ainsi dans le vide, à la recherche de ma personne. Puissé-je ne plus jamais ressentir cette douloureuse éclipse de mon être ! Je ne saurais dire au juste combien de temps se prolongea cet état, — cela parut une éternité, — lorsque soudain le souvenir de tout me revint comme dans un éclair. Je sus qui j’étais, où j’étais, comment j’étais arrivé là ; je sus que les scènes de la vie d’hier qui venaient de repasser devant mon esprit, se rapportaient en réalité à une génération réduite en poussière depuis longtemps. Je sautai du lit, serrant mes tempes entre mes deux mains pour les empêcher d’éclater. Puis je retombai comme une masse, cachant mon visage dans l’oreiller, et restai sans mouvement. C’était la réaction inévitable après l’excitation mentale et la fièvre intellectuelle, premier effet de ma terrible aventure. C’était la crise qui avait attendu, pour éclater, que j’eusse pleine conscience de ma position actuelle et de toutes ses conséquences. Les dents serrées, la poitrine haletante, m’accrochant aux barreaux du lit avec une énergie frénétique, je restai couché, luttant pour conserver ma raison. Dans ma tête, tout battait la campagne ; habitudes de sentiment, associations de pensées, idées de personnes et de choses, tout était en dissolution, tout se confondait dans un chaos inextricable. Il n’y avait plus de centre de ralliement, rien de fixe ni de stable ; seule la volonté restait. Mais quelle volonté humaine était assez forte pour dire à une mer en furie : « Calme-toi ? » Je n’osais pas penser ; chaque effort de raisonnement semblait faire nager mon cerveau. L’idée qu’il y avait deux personnes en moi., que mon identité s’était dédoublée, me hantait. N’était-ce pas encore la plus simple solution de l’énigme qui me torturait ?
Je sentis que j’allais perdre mon équilibre intellectuel, que si je restais là, plongé dans mes réflexions, j’étais perdu. Il fallait me distraire à tout prix. Je m’habillai à la hâte et je descendis les escaliers. Il faisait à peine jour et je ne trouvai personne au rez-de-chaussée. Je pris un chapeau accroché dans l’antichambre, j’ouvris la porte de la maison, qui était fermée avec une insouciance prouvant que le vol avec effraction n’était plus de mode à Boston, et je me trouvai dans la rue. Pendant deux heures, je courus et je marchai à travers les différents quartiers de la ville. Seul, un antiquaire au courant des différences qu’offre la ville actuelle de Boston comparée à celle d’autrefois, pourrait mesurer par quelle série de nouveautés troublantes je dus passer pendant cette matinée. La veille, lorsque je contemplais la ville du haut de la terrasse de mon hôte, elle m’avait paru singulière ; mais il ne s’agissait là que d’une première impression ; d’un aspect général ; ce ne fut qu’en flânant dans les rues que je m’aperçus combien le changement était complet. Les quelques points de repère que je reconnus ne faisaient que rendre l’impression plus profonde, car, sans eux, j’aurais pu me croire dans une ville étrangère. Un homme peut quitter sa ville natale dans son enfance et y retourner cinquante ans plus tard ; il la retrouve bien transformée, il est étonné, mais non pas démonté. Il a conscience du temps écoulé, des changements qui se sont produits partout, même en lui. Il n’a qu’une faible réminiscence de la ville telle qu’il l’a connue autrefois. Mais songez qu’il n’existait en moi aucune sensation du temps écoulé. À ne consulter que ma conscience, il y avait quelques heures à peine que je m’étais promené dans ces rues, dont presque chaque détail avait subi une métamorphose complète. L’image de la vieille ville, gravée dans mon esprit, luttait d’intensité avec l’image de la ville actuelle qui s’offrait à mes yeux ; tour à tour l’une, puis l’autre, me semblait irréelle, et le résultat était une sorte de photographie composite qui m’ahurissait.
Je ne sais comment je finis par me retrouver devant la maison d’où j’étais sorti ; il faut que mes pieds m’aient conduit instinctivement vers ma vieille demeure, car je n’avais aucune idée nette de mon itinéraire. Je ne me reconnaissais pas plus dans mon quartier que dans n’importe quelle autre partie de cette ville ; les habitants ne m’étaient pas moins étrangers que tous les autres hommes et femmes que j’avais rencontrés. Si la porte avait été fermée, la résistance de la serrure m’aurait laissé le temps de réfléchir que je n’avais rien à faire dans cette maison, et je m’en serais retourné; mais le bouton céda, je traversai l’antichambre d’un pas égaré et j’entrai dans une des pièces attenantes. Là, je me laissai choir dans un fauteuil, couvrant de mes mains mes yeux brillants, pour écarter la sensation d’horreur et d’étrangeté qui m’environnait. Mon émotion était si grande, que j’en éprouvais comme une nausée. Comment décrire l’angoisse de ces moments, pendant lesquels mon cerveau semblait se liquéfier ? Dans mon désespoir, je me mis à sangloter, sentant que si personne ne venait à mon secours, c’en était fait de ma raison.
À ce moment, le froufrou d’une robe se fit entendre ; je levai les yeux. Édith Leete était debout devant moi, son beau visage exprimait la plus vive sympathie.
— Qu’avez-vous, monsieur West ? me dit-elle ; j’étais ici quand vous êtes entré, j’ai vu votre air désespéré, et quand j’ai entendu vos sanglots, je n’ai pu me retenir. D’où venez-vous ? Que vous est-il arrivé ? Que puis-je pour vous ? »
Tout en me parlant (je ne sais si le mouvement était involontaire), elle me tendit les mains dans un geste adorable de compassion. Je les saisis dans les miennes, je m’y attachai comme l’homme qui se noie se cramponne à la corde qu’on lui jette. En contemplant son visage rayonnant de pitié et ses yeux humides de larmes, mon esprit cessa de tourbillonner. La sympathie humaine qui vibrait dans la douce pression de ses doigts m’avait rendu le soutien dont j’avais besoin, m’apportait le calme et l’apaisement comme un élixir merveilleux.
— Dieu vous protège, dis-je après quelques instants. C’est lui qui doit vous avoir envoyée près de moi. Sans vous, j’allais perdre la tête. »
À ces mots, les larmes inondèrent son visage.
— Oh ! monsieur West, comme vous devez nous croire sans coeur ! Comment avons-nous pu vous laisser seul pendant si longtemps ! Mais c’est fini maintenant, n’est-ce pas ? Vous allez mieux, dites ?
— Oui, grâce à vous, et si vous restez encore un peu auprès de moi, je redeviendrai bientôt moi-même.
— Ah ! je ne vous quitterai plus, dit-elle avec un petit frémissement de ses traits qui exprimait plus de sympathie que des milliers de paroles. Il ne faut pas nous croire aussi méchants que nous en avons l’air. J’ai à peine dormi cette nuit, à force de me demander quel serait votre réveil ; mais mon père assurait que votre sommeil serait long, qu’il ne fallait pas vous témoigner trop de sympathie au commencement, mais tâcher de vous distraire et vous faire sentir que vous étiez parmi des amis.
— Et vous y avez réussi, répondis-je ; mais, voyez-vous, mademoiselle, c’est une fameuse secousse que de sauter d’un bond tout un siècle. Hier soir, j’étais moins troublé ; mais, ce matin, j’éprouve les sensations les plus étranges.
Pendant que je tenais ses mains et que mes yeux restaient fixés sur les siens, je me sentais presque la force de plaisanter sur ma situation.
— Qui pouvait se douter que vous iriez vous promener seul par la ville, de si bon matin ? dit-elle. Oh ! monsieur West, où donc êtes-vous allé ?
Je lui fis alors le récit de toute ma matinée, depuis mon réveil jusqu’au moment de son apparition.
Pendant mon récit, elle semblait submergée de pitié, et, quoique j’eusse rendu la liberté à une de ses mains, elle m’abandonna l’autre, s’apercevant sans doute du bien qu’elle me faisait ainsi.
« Je peux m’imaginer quelles étaient vos sensations ; cela a dû être terrible ! Dire qu’on vous a laissé seul à batailler avec vous-même ! Pourrez-vous jamais nous pardonner ?
— Mais c’est fini, vous dis-je ; vous avez chassé tous ces fantômes.
— Vous êtes bien sûr qu’ils ne reviendront plus ? demanda-t-elle avec anxiété.
— Cela, je ne puis vous le promettre. Tout ce qui m’entoure me semble encore trop étrange.
— Mais vous me promettez de ne plus rester en tète à tête avec votre chagrin ? Promettez-moi de venir chez nous, nous essayerons de fous consoler, de vous aider. Peut-être ne pourrons-nous faire grand-chose, mais cela vaudra toujours mieux que la solitude peuplée de pareilles images.
— Je viendrai volontiers, si vous le permettez.
— Oh ! oui, oui, je vous en prie, dit-elle avec empressement. Je ferai tout, tout pour vous venir en aide.
— Vous n’avez qu’à vous montrer compatissante comme vous le faites maintenant.
— C’est entendu, alors, dit-elle en souriant de sas yeux encore humides. La prochaine fois, vous me préviendrez et vous n’irez pas courir les rues de Boston, tout seul, au milieu d’étrangers. Pendant ces quelques minutes, mon émotion et ses larmes nous avaient tellement rapprochés, que l’idée que nous n’étions plus des étrangers l’un à l’autre me parut toute naturelle.
« Je vous promets, dit-elle avec une expression de malice charmante qu’elle échangea bientôt pour un regard inspiré, je vous promets, lorsque vous viendrez me trouver, d’avoir l’air aussi désolé pour vous que vous le désirez ; mais ne supposez pas un seul instant que je vous croie vraiment digne de compassion, ni que vous deviez être longtemps triste. Je sais de science certaine que le monde d’aujourd’hui est un paradis, comparé, au monde où vous avez vécu ; je sais que, dans peu de temps, vous n’aurez plus qu’un sentiment : celui de la gratitude envers Dieu, qui a si brusquement tranché votre vie d’alors, pour la transplanter dans un terrain plus béni. »
IX
Le docteur Leete et sa femme, qui survinrent â ce moment, ne furent pas médiocrement surpris d’apprendre que j’avais parcouru la ville tout seul pendant la matinée, et ils furent tout heureux de me voir si calme, après une pareille équipée.
— Votre excursion a dû être singulièrement intéressante, fit Mme Leete, lorsqu’on se mit à table ; vous avez dû voir une quantité de choses nouvelles ?
— Dites plutôt que tout ce que j’ai vu m’a paru nouveau, madame; mais ce qui m’a frappé le plus, peut-être, a été de ne plus trouver de magasins dans la grande rue, ni de banques sur la place. Qu’avez-vous donc fait des boutiquiers et des banquiers ? Les avez-vous pendus, selon le système que préconisaient les anarchistes de notre temps ?
— Nous n’en sommes pas arrivés là, dit le docteur Leete ; nous nous passons tout simplement de leurs services. Ce sont des fonctions surannées dans notre société moderne.
— Mais, alors, quand vous avez besoin de quelque chose, où vous adressez-vous ?
— De nos jours, il n’y a ni achats, ni ventes. La répartition des marchandises se fait d’une autre façon. Quant aux banquiers, n’ayant plus d’argent, nous n’avons plus besoin de cette espèce.
— Mademoiselle, dis-je en me tournant vers Édith, je crains que monsieur votre père ne se moque de moi. Je ne lui en veux pas, car ma candeur doit inspirer aux amateurs de plaisanteries de magnifiques tentations. Mais, vraiment, il y a des limites à ma crédulité en ce qui concerne les changements qui se sont opérés dans le système social.
— Mais mon père ne songe pas à plaisanter, dit Édith avec un air rassurant.
La conversation prit alors une autre tournure, Mme Leete ayant agité la question des modes féminines au dix-neuvième siècle. Après déjeuner, le docteur vint me prendre pour faire un tour sur la terrasse (sa promenade de prédilection, semblait-il) ; il reprit le sujet que nous avions entamé.
— Vous paraissez étonné, dit-il, que nous vivions sans argent et sans commerce ; mais en réfléchissant un peu, vous verrez que chez vous le commerce et l’argent n’étaient nécessaires que parce que la production était abandonnée à l’initiative privée. Par conséquent, chez nous, l’un et l’autre sont devenus superflus.
— Je ne comprends pas très bien cette déduction.
— C’est cependant bien simple, dit le docteur. À l’époque où un nombre infini de personnes, sans relations entre elles, produisaient les mille objets nécessaires à la vie et au bien-être, il fallait des échanges perpétuels entre les individus pour subvenir à leurs besoins respectifs. Ces échanges constituaient le commerce, et l’argent en était l’intermédiaire indispensable. Mais, dès que la nation fut devenue le seul producteur de toutes les commodités de la vie, l’échange entre les individus n’eut plus de raison d’être. On pouvait se procurer tout à la même source, et rien ne pouvait être obtenu d’ailleurs. Le système de la distribution directe, dans les magasins nationaux, remplaça le commerce et, pour cela, l’argent était inutile.
— Comment cette distribution est-elle organisée ?
— Oh ! de la façon la plus simple, dit le docteur : un crédit, correspondant à sa part du produit annuel de la nation, est ouvert à chaque citoyen, au commencement de l’année, et inscrit sur les livres de l’État. On lui délivre une carte de crédit, au moyen de laquelle il se procure, quand il veut, dans les magasins nationaux établis dans toutes les communes, tout ce qu’il peut désirer. Vous voyez que ce système supprime toute transaction commerciale entre producteurs et consommateurs. Peut-être aimeriez-vous à savoir quel aspect ont nos cartes de crédit ? Remarquez, dit-il, pendant que je regardais curieusement le morceau de carton qu’il me tendit, remarquez que nos cartes de crédit représentent un certain nombre de dollars ; nous avons gardé le mot en supprimant la chose, et ce nom n’est plus qu’une espèce de symbole algébrique servant à exprimer la valeur relative des objets. À cet effet, les prix des marchandises sont toujours marqués en dollars et en cents, comme de votre temps. Le prix coûtant de chaque acquisition est marqué sur votre carte de crédit par l’employé, qui détache en même temps un ou plusieurs carrés pointillés correspondants à la valeur de votre achat.
— Mais si vous voulez acheter quelque chose à un voisin, auriez-vous le droit de lui transférer en échange une partie de votre crédit ?
— D’abord, répondit le docteur, nos voisins n’ont rien à nous vendre et, ensuite, aucun transfert pareil ne peut être effectué, le crédit étant strictement personnel. Pour que la nation pût admettre un transfert de ce genre, il faudrait qu’elle s’informât de tous les détails de la transaction, afin d’en garantir l’absolue équité. Une des meilleures raisons d’abolir le numéraire, c’est précisément que la possession de l’argent n’impliquait pas un titre légitime chez le possesseur ; l’argent avait la même valeur dans les mains du voleur ou de l’assassin que dans celles de l’homme qui l’avait obtenu par le travail. Nous avons conservé l’usage des cadeaux mutuels, par amitié seulement ; mais l’achat et la vante sont considérés comme absolument incompatibles avec la bienveillance et le désintéressement qui doivent régner parmi les citoyens, ainsi qu’avec l’esprit de communauté, sur lequel repose notre système social ; selon nos idées, le fait d’acheter et de vendre est antisocial dans toutes ses tendances. C’est une excitation perpétuelle à s’enrichir au détriment du voisin ; aucune société élevée dans ces principes ne pourra jamais dépasser un degré très inférieur de civilisation.
— Qu’arrive-t-il alors, si vous dépensez dans l’année plus que le crédit qui vous est alloué ?
— La provision est si considérable, dit le docteur, qu’il y a bien des chances pour qu’on ne l’épuise pas ; cependant, en cas de dépenses exceptionnelles, on peut obtenir une avance, sur la carte de crédit de l’année suivante ; mais cette avance est limitée à un certain chiffre, et, pour ne pas encourager l’emprunt et l’imprévoyance, l’État prélève un escompte assez lourd.
— Mais si vous ne dépensez pas la somme qui vous est allouée, je suppose que le capital s’accumule ?
— Ceci aussi est permis jusqu’a un certain point, en prévision d’une dépense extraordinaire ; mais, à moins d’avis contraire, on suppose que le citoyen qui n’épuise pas son crédit n’en trouve pas l’emploi, et l’excédent est reversé au trésor public.
— Ce système n’est pas fait pour encourager les habitudes d’épargne.
— La nation est riche et ne désire pas que les citoyens se privent d’aucune jouissance. De votre temps, on économisait pour l’avenir, pour élever ses enfants, et cette nécessité faisait de la parcimonie une vertu mais aujourd’hui elle a cessé à la fois d’être nécessaire et louable. Personne n’a plus souci du lendemain, ni pour lui, ni pour sa famille ; la nation se charge de la nourriture, de l’éducation et de l’entretien de chacun de ses membres, du berceau jusqu’à la tombe.
— Voilà une garantie bien hasardée, dis-je. Comment savoir avec certitude si la valeur du travail d’un homme quelconque compensera les débours que la nation fait pour lui ? Admettons que la société soit capable de subvenir à l’entretien de tous ses membres ; cependant celui-ci gagne plus qu’il ne faut pour son entretien, et celui-là moins. Et nous voilà ramenés à la question des salaires dont vous n’avez pas encore dit un mot. Hier soir, c’est précisément là que nous en sommes restés de notre conversation, et je vous répète encore que c’est là, à mon avis, que votre système industriel doit trouver sa pierre d’achoppement. Je vous demande, une fois de plus, comment faites-vous pour graduer, à la satisfaction de tous, la rémunération d’une multitude de services si différents les uns des antres, et également nécessaires au maintien de la société ? De mon temps, la loi de l’offre et de la demande réglait le prix des travaux de tous genres, ainsi que des marchandises. Le patron payait le moins possible ; et l’ouvrier tâchait d’obtenir le plus possible. Je reconnais que ce n’était pas un joli système au point de vue moral ; mais, du moins, il nous fournissait une formule simple et commode pour résoudre une question qui doit se présenter dix mille fois par jour, si l’on veut que le monde marche. Il nous semblait qu’il n’y avait pas d’autre solution pratique.
— Sans doute, dit le docteur, il n’y avait pas d’autre solution sous un régime qui mettait les intérêts de chaque citoyen dans un antagonisme perpétuel avec ceux de son prochain. C’eût été dommage pour l’humanité de ne jamais rien trouver de mieux que cette organisation, qui repose sur la maxime diabolique : « Ton besoin est mon profit. » De votre temps, ce n’était ni à la difficulté, ni au péril d’un service qu’on en mesurait la valeur (les besognes les plus répugnantes et les plus pénibles étant les plus mal rétribuées), mais seulement et uniquement au besoin plus ou moins pressant de ceux qui réclamaient ce service.
— J’admets tout cela, dis-je ; mais, avec tous ses défauts, ce système de régler les prix par l’offre et la demande est un procédé pratique, et je ne puis concevoir ce que vous avez pu y substituer. Le gouvernement étant le seul et unique patron, il ne peut y avoir ni marchés, ni mercuriales ; c’est le gouvernement qui doit fixer arbitrairement la rétribution de tous les services. Je ne puis rêver une tâche plus complexe, plus délicate, et plus sûre de causer le mécontentement universel.
— Pardon, dit le docteur, je crois que vous exagérez la difficulté. Supposez qu’un conseil d’hommes sensés soit chargé de fixer les salaires de toutes les professions dans un système comme le nôtre qui garantit le travail à tous, et laisse à chacun le choix de son genre d’occupation ; ne voyez-vous pas que, si imparfait que puisse être le premier règlement, les erreurs se corrigeront bientôt d’elles-mêmes ? Les métiers favorisés seraient encombrés d’aspirants, les autres en manqueraient, jusqu’à ce que les évaluations primitives fussent rectifiées et l’équilibre rétabli. Mais, je me hâte de le dire, il n’est point question de tout cela chez nous, car ce procédé, si pratique qu’il puisse devenir, ne fait pas partie de notre système.
— Mais alors, encore un coup, comment réglez-vous les salaires ? »
Le docteur Leete réfléchit quelques moments, puis il dit :
— Je suis assez au courant de l’ancien ordre de choses pour comprendre ce que vous entendez par cette question, et cependant la société nouvelle est si totalement différente de l’ancienne, que je cherche une réponse qui vous paraisse bien claire. Vous demandez comment nous réglons les salaires ? La vérité est que nous n’avons, dans notre économie politique moderne, rien qui corresponde à ce que vous appeliez, de votre temps, des