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Capsule
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Je n’ai pas les moyens de me payer la croisière de 6 ans de la Terre à Jupiter dans un paquebot de luxe. Non, je prendrai le seul moyen abordable et rapide (si on peut dire) : la capsule. Je dois avouer : c’est le seul moyen que mon employeur – la fédération des prospecteurs pétrochimiques – a accepté de débourser les frais.
J’ai fais mes adieux la semaine dernière, car lorsqu’on part pour un aussi long voyage, aussi bien faire des adieux. L’examen médical au centre spatial canadien, le vol jusqu’à la Lune en classe économique et la quarantaine en gravité réduite m’ennuient. On me sert un cocktail de produits chimiques en pilules pour accompagner chacun de mes repas depuis mon arrivée sur la Lune, histoire de préparer mon corps pour le long voyage en hibernation.
Oui, la capsule, j’oubliais. Le principe est simple. On vous installe à bord d’un projectile le plus petit qui soit mais toujours capable de supporter la vie, et on vous catapulte vers votre destination. Selon la théorie, plus un objet est lourd, plus on doit dépenser de l’énergie pour le faire accélérer. On a donc réduit la capsule au stricte minimum pour assurer la survie du passager : huit pieds cubes d’espace habitable et les appareils d’assainissement de l’air. Les voitures électriques mexicaines vous sembleraient spacieuses en comparaison.
Pas de panneau de contrôle, pas de fenêtre pour regarder les étoiles, pas même d’écran ou de terminal. De toute façon, vous n’en auriez pas besoin car la seule façon de survivre psychologiquement au voyage est d'hiberner. On vous injecte un soluté de somnifère et, après ce qui pour vous n’aura été qu’une nuit, vous vous réveillez à destination.
Je suis dans une pièce aseptisée quelque part sur la Lune et j’attends l’infirmière. Ils m’ont installé quelques cathéters hier et m’ont demandé de demeurer à jeun. Je regarde l’horloge au mur et, sans savoir si elle est réglée au fuseau horaire de Montréal, conclue qu’il doit être l’heure pour un burger, des frites et un soda.
L’infirmière se fait attendre. Je ronge mes ongles. Je scrute la chambre grise, austère, puis regarde l’horloge une fois de plus. Je voudrais me lever et aller au hublot, mais la gravité lunaire me donne mal au coeur. Je reste assis. Depuis que mon arrivée sur la Lune, je n’ai pas encore vomi – activité à laquelle je m’adonnais régulièrement pendant le voyage en gravité zéro.
L’infirmière arrive enfin et m’invite à passer un costume d’hibernation sans grands préambules. Mon nom et numéro de client sont brodés au fil noir sur le tissu orange. On croirait les habits des astronautes du siècle dernier. Il y a même un petit drapeau canadien sur mon épaule.
Une fois les sangles ajustées, elle ouvre une trappe sur le poitrail du costume et dévoile mon abdomen et les cathéters. Sur l’endos de la trappe pendent des tubes et des aiguilles dont elle déchire les emballages stériles avant de les raccorder aux cathéters.
Elle se retourne, attrape son calepin et me le tend : « Une dernière formalité. Nous avions oublié de vous faire signer ce formulaire. »
Je lis en diagonal, ignorant la voix de mon beau-frère avocat qui me somme de prendre le temps de lire tous les détails. Je retire tout de même l’essentiel du texte : je renonce à mes droits et ceux de mes héritiers à poursuivre la compagnie si quelque chose devait m’arriver ou s’ils égaraient mon corps. Je me rappelle l’histoire de ce Suisse dont la capsule est passé à 10 000 kilomètres du point d’interception. Ça a fait les manchettes l'an dernier. Il file depuis à vive allure et dépassera Neptune l’an prochain si on croit la légende urbaine.
Je signe et rends le calepin à l’infirmière. Une autre femme entre dans la chambre et se présente. Je n’écoute pas vraiment ce qu’elle raconte : j’ai faim. J’ai hâte qu’elle branche les solutés et m’envoie au pays des rêves jusqu’à l’an prochain. À mon réveil, je veux un burger, des frites et un soda.
La deuxième femme me sourit et me jète un regard coquin par-dessus ses lunettes. Elle a peut-être fait une blague mais je n’écoutais pas. Je force un sourire sur mon visage. Elle s’approche de moi, vérifie les cathéters et rabat la trappe. Elle connecte un petit appareil au costume, regarde l’écran et, satisfaite, le déconnecte.
« Tout est parfait M. Hamath. On vous souhaite un bon sommeil et surtout un bon voyage. On m’a dit que les lunes de Jupiter sont magnifiques. »
La femme quitte la pièce et l’infirmière m’indique une civière où je m’allonge. Elle n’est pas très causante celle-là. À mes pieds, elle dépose une grosse mallette. Elle en tire plusieurs tubes qu’elle vient connecter à mon costume. Elle retourne ensuite à la mallette et appuie sur un bouton.
« Bon voyage » dit-elle sans me regarder. Elle quitte la pièce et la lumière s’éteint.
À mes pieds, un voyant vert clignote sur la mallette. J’ai faim. Je devrais peut-être laisser une note pour ceux qui me récupèreront l’an prochain : « Merci d’être venus me chercher. Un burger et une bière SVP. Je n’ai pas mangé depuis un an! » Il paraît que les équipes de récupération se plient régulièrement à ces demandes.
Je veux tourner la tête pour voir si l’infirmière a laissé son calepin et un crayon, mais les muscles de mon cou ne répondent plus. Ça ne devrait plus tarder maintenant. Je m’endormirai et, à défaut d'un burger, j'aurai à mon réveil quelque chose à me mettre sous la dent.
Mon nez me démange et le soluté, s’il est supposé nourrir mon corps, n’étanche en rien la faim. Je voudrais lever ma main et me gratter mais je ne peux plus bouger mes bras. Je tente de faire une grimace pour calmer la démangeaison mais mon visage reste de marbre.
La lumière s’allume et le visage de la seconde femme apparaît au-dessus du mien. Je voudrais crier « Grattez mon nez! » mais mon corps ne répond plus. Elle pointe une petite lampe de poche directement dans mon oeil droit, prend des notes et ferme mes paupières d’un geste délicat.
« M. Hamath est endormi, dit-elle à je ne sais qui. Emmenez-le jusqu’à sa capsule. Son départ est prévu pour demain après-midi. »
Quelque chose va de travers. Je devrais dormir.
On bouscule ma civière mais je n’ai même pas la force de rouvrir les yeux. J’entends les portes automatiques s’ouvrir et se refermer au passage de la civière. Je dois reprendre mon calme, respirer lentement, mais je ne contrôle même pas mes respirations.
La civière s’arrête dans une salle qui me semble très grande. Des bras me soulèvent et m’installent dans un siège capitonné. Une écoutille se referme et étouffe tous les sons. Il n’y a qu’un ronronnement pour briser le silence : sûrement le système de ventilation de la capsule.
La capsule.
Un an.
La femme a dit que je partirai demain après-midi. Depuis combien de temps suis-je ici? J’ai déjà perdu le compte. Je suis entouré de ténèbres parfaites. J’ai faim. Je sentirai sûrement la secousse marquant le décollage de la capsule non? Comment tiendrai-je le décompte du temps après?
Un an.
C’est long un an.
Mon nez me démange. Et j’ai faim.
Auteur : Alexandre Lemieux
Cette nouvelle d'Alexandre Lemieux est disponible selon la licence Creative Commons suivante: http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.5/ca/
