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Autonomie, la liberté de pensée

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Autonomie

Thomas Tempé, Frédéric Henry, Thibaud Choné, Germain Chazot, Cédric Corazza, Toto Litoto, Arno Renevier, Benoît Audouard, Elisée Maurer, Thierry Pierron, Mathias Le Griffon, Stéphane Gimenez, Joëlle Cornavin

Autonomie, la liberté de pensée, version du November 30, 2008 Copyright 2003-2008, Thomas Tempé, Frédéric Henry, Thibaud Choné, Germain Chazot, Cédric Corazza, Toto Litoto, Arno Renevier, Benoît Audouard, Elisée Maurer, Thierry Pierron, Mathias Le Griffon, Stéphane Gimenez, Joëlle Cornavin , Jean-Michel Smith.

Ce document est une traduction libre du roman anglophone Autonomy, Episode 1: Freedom of thought de Jean-Michel Smith et a été réalisé avec la coopération de Jean-Michel Smith.

Vous pouvez obtenir une copie électronique de ce livre, et envoyer vos commentaires à l'adresse: http://alysse.org/autonomy.

Un grand merci à Vincent Besse, Carl, Christophe, Cydupuis, Jeanmac, Jokair, Jérôme Delacroix, Jérôme Joy, Emmanuel Lamotte, Merlin8282, Raistlin, Samuel Thibault, Solozerk, Fabrice Weissenburger et Monsieur Yaya pour leur important travail de relecture et leurs suggestions.

Le roman original, et cette traduction libre, sont redistribuables selon les termes de la licence Creative Commons Attribution Share-Alike 2.0, avec la mention suivante: le nom de Jean-Michel Smith ne peut être employé pour faire la promotion d'un travail dérivé sans son accord écrit.

Mises à part les figures publiques connues (Richard Stallman, Linus Torvalds...), toute similitude avec des personnes existantes ou ayant existé est fortuite.

L'élaboration de cette oeuvre a été réalisée exclusivement avec des logiciels libres, notamment LATEX, GNU/Linux, MoinsMoinsWiki, Emacs, OpenOffice.org, Firefox et CVS. Un grand merci à leurs auteurs.




Sommaire

Le rêveur

Quand le gouvernement craint le peuple, c'est la liberté. Quand le peuple craint le gouvernement, c'est la tyrannie. Thomas Jefferson

Samedi 6 octobre 2057 - 14$:$35 (Métadate: 2.435-0$:$02$:$431 kD nouvelle époque) Champaign, Illinois

Un soleil de plomb s'abattait avec lourdeur sur la poussière des champs de soja GenoSoy Monsanto$_{TM}$. Les rangées d'une rectitude parfaite, desséchées par la chaleur écrasante, s'étendaient à perte de vue. La région avait autrefois été couverte de maïs; mais la demande croissante d'aliments protéinés avait eu raison de la culture fourragère. Maintenant que les températures estivales avoisinaient les cinquante degrés, et qu'elles restaient bien au-delà des trente pendant une longue partie de l'automne, il ne restait plus que de rares variétés de soja ou de blé génétiquement renforcées pour faire barrage à l'inéluctable croissance du désert qui s'étendait à l'Ouest.

Au milieu de ces champs désertiques se trouvait une ville de taille moyenne, comptant peut-être un quart de million d'habitants. Elle arborait deux lacs artificiels et un frêle ruisseau qui coupait le campus de l'université au coeur de la ville. Il avait été opportunément affublé du sobriquet d'ossuaire, et bien qu'il contienne encore de l'eau, il était devenu fréquent pour les étudiants de plaisanter sur les proportions respectives d'eau et de déchets biologiques et chimiques qu'y déversaient les nombreux laboratoires du campus. Malheureusement, personne ne se hasardait plus à poser les mêmes questions sur les lacs -ils avaient été réduits à l'état de lits poussiéreux depuis plus d'une génération, et les luxueuses villas qui les avaient bordés étaient depuis longtemps tombées en ruine, les parcours boisés du golf voisin ayant progressivement cédé leur place à la terre nue. Ce n'était qu'une victime de plus à l'actif de la lente mais inéluctable détérioration du climat du mid-Ouest américain et du sévère rationnement de l'eau. Celle-ci était réservée à ce qu'il restait d'agriculture, dans le vain espoir de préserver l'une des régions les plus fertiles des États-Unis, et d'endiguer la désertification qui avait déjà touché une bonne partie des grandes plaines à l'Ouest.

L'université de l'Illinois à Urbana-Champaign était devenue la principale ressource économique de la région. Grâce à elle, la ville avait pu survivre à la destruction de l'agriculture, et échapper au sort de ses plus proches voisines, devenues des villes fantômes depuis des décennies. C'était l'une des sept universités du continent à être encore assez riche ou chanceuse pour, grâce à un large portefeuille de brevets et de droits d'auteur, négocier des accords de licences croisées suffisants pour autoriser des recherches d'ampleur significative. Oh, personne ne pouvait plus prétendre faire de la recherche librement, certainement plus comme dans les années fastes du vingtième siècle.

Avec l'extension de la propriété intellectuelle au tournant du siècle, chacun des principaux domaines de recherche avait été bloqué par des dizaines de milliers de brevets, triviaux pour la plupart, agissant comme autant de droits coutumiers sur l'innovation.

Suite à cela, presque tous les travaux de recherche étaient maintenant effectués par des alliances et consortiums de grosses entreprises, seuls à même de rassembler les fonds nécessaires, et bien sûr de mettre en place les accords d'échange de licences, pour permettre d'explorer les domaines jugés intéressants par quelque conseil d'administration. Que sept universités américaines aient pu rester influentes, et continuent de jouer un rôle, même minime, dans le monde scientifique, était un succès politique d'une rare ampleur.

Bien que le rôle de l'université dans la recherche fût précaire, sa position au sein des institutions académiques était très bien défendue. Les nantis avaient besoin d'un endroit où envoyer leurs enfants, afin qu'ils puissent à leur tour rejoindre l'élite et prétendre aux salaires élevés si difficiles d'accès au reste de la population. Parmi ces lieux d'étude, les Big 7 offraient des formations techniques, alors que la plupart des autres se concentraient sur le business, les sciences politiques, les formations militaires et de police ou le show-business. Là, les enfants de cadres supérieurs et autres privilégiés se devaient de recevoir ce qui ressemblerait à une formation bien ficelée; mais la richesse et la diversité des enseignements avaient fondu aussi rapidement que le budget des universités. La plupart des étudiants suivaient des cours qui satisfaisaient les ambitions de leurs parents, et faisaient aller. Certains trouvaient parfois un domaine qui les intéressait personnellement. Les plus chanceux d'entre eux arrivaient même à décrocher une thèse, et en quelques rares occasions, à effectuer un symbolique travail de recherche dans le domaine convoité, pour peu que leur université possède les licences des brevets nécessaires.

L'un de ces privilégiés s'appelait Kyle Tate. Son nom et son adresse luisaient sur l'écran de contrôle de l'une des trois voitures de police qui fonçaient sur le quartier résidentiel. La route était calme, bordée de mélèzes. Les trois véhicules d'intervention s'arrêtèrent brusquement devant un petit immeuble modeste. Deux officiers descendirent de chaque voiture, et une élégante jeune femme sortit de la camionnette banalisée et se dirigea vers eux.

-- Agent Sinclair, il est au 203, annonça le plus jeune des officiers.

La jeune femme interpellée hocha mécaniquement la tête, balayant du regard les bruyants extracteurs des climatiseurs installés tout autour du bâtiment. Elle fit une moue dégoûtée en direction de l'arroseur rotatif dont le jet débordait sur une portion du trottoir au bord du gazon. Un tel gaspillage était criminel, dans une région dont l'agriculture avait besoin de toute l'eau disponible pour tenter de perdurer. Mais il n'était pas rare dans les communautés comme celles-ci que les propriétaires dilapident cette eau pour arroser leurs gazons, en totale contradiction avec les lois locales et fédérales. Les maires et les conseillers tenaient tous à avoir des villes verdoyantes, et préféraient fermer les yeux sur ces gaspillages, en oubliant au passage les conséquences de la sécheresse sur les plantations qui les nourrissaient. Ces raisonnements inconscients de provinciaux irresponsables la mettaient hors d'elle. Quelle importance aurait la beauté de leurs villes, si la population affamée descendait dans les rues, piétiner ces gazons bien verts en demandant à manger?

La peau d'ébène de Cathy Sinclair brillait sous le soleil de midi. Elle avait choisi un tailleur blanc en prévision de la chaleur écrasante, annoncée par la météo, bien que cela ne fût qu'un pis-aller. Au moins les jupes étaient à nouveau dans la norme professionnelle, ce qui lui permettait d'éviter les pantalons, sous cette chaleur torride.

Elle étudia le bâtiment, passant ses doigts dans ses cheveux bouclés, coupés courts. Il s'agissait d'un complexe résidentiel classique à trois étages. Des blocs de béton peint, cerclés d'acier et les encadrements de fenêtres écorchés attestaient de la faible qualité de l'ouvrage. L'architecture était relativement simple: une allée centrale à chaque étage et des cages d'escaliers à l'avant et à l'arrière.

-- Officier Peterson, dit Cathy en s'adressant au policier le plus proche, Couvrez l'escalier arrière.

-- Oui Madame répondit-il, se dirigeant au pas de course vers l'arrière du bâtiment.

-- Lewis, Johnson, Schwartz, venez avec moi. Les trois autres hommes acquiescèrent, contournant l'arroseur, que l'agent Schwartz ne manqua pas de maudire lorsqu'il éclaboussa sa jambe droite.

-- Alors Schwartz, tu traînes? dit Lewis, avec un certain sarcasme.

-- Avec tous les beignets qu'il s'enfile, pas étonnant qu'il ait du mal à bouger son gros cul, rajouta l'agent Johnson.

-- Ce gros cul a souvent sauvé le tien, imbécile! maugréa Schwartz.

-- Moins fort, les gars, ordonna Cathy en gloussant alors qu'ils gravissaient les marches de la cage d'escalier avant.

-- On dirait que les toilettes ont débordé.

-- Silence!

L'appartement de Kyle Tate était le troisième sur la gauche. Seuls les aboiements lointains d'un chien rompaient la monotonie du grincement incessant des climatiseurs. Cathy et les trois officiers se placèrent de part et d'autre de la porte, deux par deux. Elle fit signe et Schwartz frappa à la porte.

-- Police, Monsieur Tate. Ouvrez.

Seul le grincement du climatiseur fit echo à sa voix.

L'agent Schwartz frappa à nouveau à la porte.

-- Monsieur Tate, nous avons un mandat. Ouvrez la porte!

Aucune réponse.

-- Ça suffit, La voix de Cathy était basse mais ferme. Elle fixa Schwartz des yeux et fit signe.

La porte s'ouvrit en craquant au premier coup de pied. La puanteur les frappa comme un poing dans la figure. Johnson suffoqua, alors qu'ils faisaient irruption, armes aux poings, dans l'appartement assombri par des rideaux opaques. L'air était froid au delà du confortable, même par cette canicule.

En ouvrant la porte de la chambre à coucher, ils n'espéraient plus trouver quelqu'un de vivant, ce qui rendit la vue de Kyle Tate encore plus choquante. Il gisait inconscient sur son lit souillé, avec une intra-veineuse qui pendait à son bras. L'essentiel de son cuir chevelu était recouvert de câbles électroniques, qui à leur tour étaient branchés dans une sorte de petit cube doré translucide.

Schwartz parla dans sa radio.

-- Peterson, tu devrais venir voir ça.

-- Sainte Mère de Dieu. L'agent Johnson semblait malade. Lewis lança un appel radio, pour qu'une équipe médicale vienne sur les lieux au plus vite.

-- Ouvrons une fenêtre, suggéra Cathy en vérifiant le pouls du jeune homme. Johnson se dirigea vers une fenêtre pour aérer l'appartement.

-- On dirait qu'il est encore vivant, murmura t-elle.

-- Mon Dieu! Peterson couvrit son nez avec ses mains lorsqu'il entra dans la pièce. Mais qu'est-ce que ce gamin était en train de faire? Se shooter en s'injectant du courant directement dans la cervelle?

Cathy ne dit rien, et tenta de cacher son horreur derrière un visage placide. Elle ne pouvait pas croire aux conditions dans lesquelles vivait ce jeune homme. Qu'est-ce qui avait pu pousser un gamin aussi intelligent à de tels actes?

-- Nom de Dieu! L'agent Schwartz secoua sa tête. J'ai vu des homicides moins dégoûtants.

-- Moi aussi, admit Cathy. Peterson, Johnson, il y a un serveur Freenet illégal quelque part ici. Fouillez l'appartement. Nous en aurons besoin comme pièce à conviction si jamais ce monsieur Tate revient à la vie. Elle eut une soudaine sympathie pour le jeune Peterson. C'était probablement la pire affaire à laquelle il avait participé jusqu'à présent. Dans une certaine mesure, c'était aussi une des plus terrifiantes qu'elle aie eu à traiter elle-même, et pourtant elle en avait vu d'autres. Qu'est-ce qui poussait donc tous ces jeunes à détruire littéralement leur corps et leur esprit?

-- Mon fils vient juste de rentrer dans cette maudite école, murmura Schwartz en se penchant au-dessus du jeune homme comateux. Je me demande s'il est au courant de cette affaire.

-- J'aimerais bien avoir une discussion avec lui, répondit Cathy en écartant précautionneusement l'amas de câbles qui recouvrait le cuir chevelu du jeune homme. Elle examina la peau en dessous, puis remit le tout en place. Quelle que soit cette chose, c'est apparemment foutrement toxique.

-- Je préférerais que mon gamin se drogue à l'héroïne plutôt que d'en être réduit à ça, répondit Lewis en finissant d'inspecter la penderie de Kyle pour se diriger vers les toilettes. Au moins il y a des centres de réhabilitation pour les drogués. Comment peut-on soigner quelqu'un qui s'est grillé la cervelle?

Alors que Cathy examinait le cube étincelant, Peterson réapparut.

-- J'ai trouvé le serveur Freenet. C'était un petit ordinateur tenant dans la paume d'une main, avec un morceau de ruban adhésif qui pendait. Il l'a collé à l'intérieur de la cuvette, relié à Internet par une connexion sans fil. Je ne sais pas comment il espérait masquer le signal radio. Il fait tourner une sorte de système d'exploitation non-standard, sans doute illégal. L'interface en tous les cas ne ressemble à rien que je connaisse.

Cathy acquiesça.

-- Excellent. Elle suivit les câbles qui partaient de sa tête, confirmant qu'ils étaient bien reliés à ce périphérique bizarre en forme de cube. Un second câble émergeant de l'arrière, allait quant à lui jusqu'au mur.

-- Bon sang! Elle saisit un petit téléphone portable et tapa frénétiquement un numéro.

-- On en tient un autre, prononça-t-elle consciencieusement dans l'appareil. Cette fois, il était en service. Il gît sur son lit inconscient, avec sa tête connectée au cube. L'appareil est connecté à Internet. Je ne sais pas à quoi ils servent, mais ces trucs ont apparemment besoin du réseau pour fonctionner. Peut-être une sorte de serveur Freenet de nouvelle génération?

Elle attendit un moment, puis acquiesça.

-- Une autre chose encore. Ces gens utilisent du matériel médical. Nous devons enquêter sur les commandes inhabituelles de cathéters, de solutions salines et d'intra-veineuses livrées à des résidences privées.

Elle fit une autre pause, écoutant avec attention.

-- Aucun problème. Je serai dans le train pour Chicago d'ici une heure. Elle raccrocha alors que les ambulanciers faisaient irruption dans la pièce.

-- On dirait qu'il s'est grillé la cervelle, commenta Schwartz, alors qu'ils apportaient la civière près du lit.

Le plus jeune des deux infirmiers acquiesça, examinant rapidement le jeune homme inconscient.

-- Il a vraiment de gros problèmes. Regardez les plaies près des cathéters. Il est chanceux que l'infection ne se soit pas aggravée. Pas d'ulcère au moins.

-- S.P.A.I.E. commenta son équipier.

-- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Cathy.

-- Sommeil Profond Anesthésique Induit Électriquement, répondit l'infirmier.

-- Il est en coma anesthésique?

-- Il me semble. Les réflexes du sommeil profond l'ont fait se retourner à intervalle régulier, lui évitant de développer des ulcères ainsi qu'une atrophie musculaire. Il fit une pause, examinant la tête du jeune homme plus en détail. C'est étrange malgré tout. Où est l'inducteur médical? Et qu'est-ce que c'est que cette gaine électronique?

-- Nous n'en sommes pas sûrs, répondit Schwartz.

-- Bien, enlevons lui ça alors.

-- Faites attention! s'exclama Cathy. Nous ne voulons pas que cet équipement soit endommagé ou que le suspect soit blessé!

-- Faites-nous confiance. Les infirmiers décortiquèrent consciencieusement la toile de fils translucides qui encerclait la tête de Kyle, puis tendirent le tout à Cathy. Une fois déplacé du lit vers la civière, les infirmiers le firent sortir rapidement de la pièce.

Cathy glissa doucement les câbles ainsi que le cube dans un sachet à preuves et les mit dans sa serviette.

-- Messieurs, j'aurais besoin d'une copie du dossier, des rapports, des photos, de tout ce que vous avez. Envoyez cela à mon adresse électronique à Chicago, aussi vite que possible. Merci de nous avoir aidés à identifier ce serveur illégal. Vous avez fait un excellent travail, le FBI vous remercie. Je veillerai personnellement à ce que vos supérieurs en soient informés. J'aimerais que toutes mes opérations puissent se passer aussi bien que celle-ci.

-- Merci beaucoup, agent spécial Sinclair, répondit l'agent Schwartz. Je pense parler au nom de nous tous en disant que ce fut un plaisir de travailler pour vous.

-- Tout le plaisir était pour moi, abrégea Cathy. Vous m'excuserez, messieurs, mais je dois retourner à Chicago dans les plus brefs délais.


Trois mois plus tôt

La perte du temps

Dans cet espace infini est placé notre univers (que ce soit par chance, par nécessité ou par providence est au-delà de mes considérations actuelles). Giordano Bruno

Métadate: .000-0$:$00$:$0000 kD, nouvelle époque (Mardi 17 juillet 2057, 10$:$34$:$53 AM CST) Espace expérimental un (noeud 1)

Kyle ouvrit les yeux et s'assit. Le lit sur lequel il se tenait était grand et délicieusement moelleux, encadré de rideaux d'une toile légère qui pendaient des baldaquins, laissant traverser quelques rayons de la lumière dorée du soleil.

-- Le transchargement a réussi, les gars! Ça a marché! Il poussa l'un des rideaux, et mit les pieds à terre, savourant la sensation de l'herbe tendre entre ses orteils. Il se trouvait au sommet d'une colline, dans une prairie verdoyante constellée de fleurs violettes et bleues. Il se leva et fit quelques pas, examinant les alentours avec attention. À l'est, il pouvait apercevoir une magnifique chaîne de montagnes, dominée par des sommets enneigés aux textures de pierre et de glace. Au-dessus, à peine voilée par le brouillard d'un matin printanier, pendait une énorme planète de type jovien, avec ses immobiles nuages vert et or. À l'ouest, au loin, on pouvait voir la mer, sur laquelle se réfléchissait un ciel d'azur.

Cette simulation est fantastique!, se dit-il. Un temps paradisiaque et une vue magnifique! Il y a quelques imperfections dans la diffusion de la lumière -l'horizon sur l'eau est plus contrasté que ce à quoi on s'attendrait en voyant la brume des montagnes. Rien de bien grave, cependant. Fantastique!

Kyle regarda autour de lui avec un sourire. Cet univers m'appartient! Je suis Dieu ici! Il se laissa aller à un rire enfantin, tournant sur lui-même avec les bras écartés, savourant la parfaite pureté de l'air.

-- Docteur Nolen? Marguerite? Est-ce que vous m'entendez? Répondez s'il vous plaît.

Son sourire s'estompa devant le silence qui fit place à l'éclat de sa voix, à peine interrompu par le gazouillis des oiseaux et le froissement de l'herbe dans la brise de l'après-midi.

-- Ordinateur. Entrez en mode de commande.

Une voix douce, féminine et pourtant presque neutre, lui répondit.

-- Mode de commande engagé.

Kyle se mit à réfléchir furieusement. Il pouvait y avoir des problèmes de communication. C'était plus probable qu'un dysfonctionnement du système lui-même, à ce stade-là. Pourtant, tout cela était diablement expérimental. Il valait mieux se tenir sur ses gardes.

-- Exécutez la batterie de tests numéro un, pour vérifier l'intégrité du système.

-- En cours... batterie de tests numéro un exécutée. Tous les systèmes de contrôle sont opérationnels.

-- Exécutez la batterie numéro deux.

-- En cours... batterie de tests numéro deux exécutée. Tous les systèmes de contrôle sont opérationnels.

Kyle fit des efforts pour garder son sang-froid. Ils devaient le sortir de là après dix minutes, quoi qu'il arrive. Une fois qu'il serait rétrochargé dans son corps physique, ils pourraient déterminer ce qui était arrivé au système de communication.

-- Effectuez le troisième jeu de tests.

-- En cours... batterie de tests numéro trois exécutée. Tous les systèmes de contrôle sont opérationnels.

-- Depuis combien de temps ai-je été transchargé?

-- Le temps écoulé est de deux minutes, quinze secondes.

Kyle se mit à marcher en direction de la mer. Il ne l'atteindrait probablement jamais, celle-ci se trouvait à plusieurs kilomètres en contrebas, au-delà d'une vallée recouverte par une forêt et une colline rocailleuse. Il serait rétrochargé dans moins de huit minutes. Malgré tout, la marche calmait ses nerfs à fleur de peau, et la mer lui fournissait un objectif symbolique l'aidant à contrôler sa peur et à chercher la cause de son problème.

-- Lancez un diagnostic sur le lien de communication extérieur.

-- En cours...

-- Eh bien? demanda-t-il en enjambant un tronc d'arbre renversé, et en continuant sa descente vers la lisière de la forêt.

-- Tests initiaux des états de la pile réseau achevés. Lancement des pings.

Kyle poursuivait son chemin à travers les premiers arbres, dont le feuillage dense était transpercé çà et là par des rayons de lumière. Il arriva finalement à l'embouchure d'un sentier.

-- Il devrait y avoir une réponse, depuis le temps. Que se passe-t-il donc?

-- Diagnostic en cours. Aucune erreur n'a été détectée jusqu'à présent.

-- Alors pourquoi diable ne répondent-ils pas?

-- Données insuffisantes pour répondre.

Kyle secoua la tête. Marguerite, soupira-t-il pour lui-même, je n'arrive pas à croire que vous ayez pu enregistrer données insuffisantes pour répondre dans le système. Il fit une courte pause, balayant du regard le tapis de feuilles qui le surplombait. Son inquiétude le tenaillait. Il poursuivit sa marche le long du petit sentier, ses yeux critiques identifiant des défauts dans la simulation, de l'aspect fractal de l'herbe aux extrémités de son champ de vision à la bidimensionalité des nuages qui se tordaient lentement en traversant le ciel. Bon sang! s'exclama-t-il avec inquiétude. On devrait quand même avoir un lien, après tout ce temps!

-- Ordinateur! Dites-moi combien de temps s'est écoulé depuis le début de la simulation.

-- Quatorze minutes vingt-deux secondes.

Kyle s'arrêta net.

-- Pardon?

-- Quatorze minutes trente-et-une secondes.

-- Bon sang! Quel est le statut des tests sur le lien externe?

-- Diagnostic en cours. Les tests sur le matériel sont achevés. Le protocole de la couche de liaison rencontre des problèmes de synchronisation. Aucune réponse de ping n'a été reçue.

-- Merde! Merde, merde, et merde encore!

Kyle s'assit sur une courte souche et prit sa tête entre les mains. Il était coincé. Piégé sans espoir de sortir, et sans moyen de communiquer avec le monde extérieur. Ironique, n'est-ce pas, qu'il atteigne l'immortalité pour être pris au piège comme une mouche dans de l'ambre, dans un monde factice dont le réalisme lui semblait de plus en plus imparfait. Oh, il vivrait éternellement, jusqu'à ce que ses collègues n'interprètent son silence ininterrompu comme un échec et n'abandonnent les expériences. Ils éteindraient le noeud qui contenait sa conscience, tuant son moi électronique. Il se demanda un moment si son esprit dans le réel se réveillerait et se demanderait ce qu'il était advenu de son ego virtuel dans ce monde électronique, ou bien si, incapable d'exécuter la séquence de réveil, son corps allait passer le reste de sa vie dans le coma, avec un cerveau physique aussi mort que son moi électronique une fois la simulation arrêtée.

-- Je vais laisser un message pour le monde extérieur. Ordinateur, commencez à enregistrer en mémoire permanente quand je dirai 'début', et arrêtez quand je dirai 'fin'.

-- Espace de stockage permanent en ligne. Prêt à enregistrer.

-- Début. Docteur Eugène Nolen, Marguerite L'Beau. Ceci est un message de Kyle Tate. Le processus de transchargement s'est effectué correctement. Je suis en ligne, pleinement conscient, et capable d'interagir avec mon environnement à l'aide de mes cinq sens. Je répète, je suis en ligne, et conscient. Il y a un problème de temporisation -cela fait presque quinze minutes, et je n'ai toujours pas été rétrochargé dans le monde réel comme prévu. Pire encore, il semble y avoir un problème avec le lien de communication extérieure, qui m'empêche de vous transmettre un compte-rendu de ma situation. J'espère que vous trouverez cet enregistrement dans la mémoire persistante du noeud. Si c'est le cas, ramenez-moi en ligne! Je suis peut-être emprisonné, mais je ne suis pas encore prêt à être tué, ce qu'il se passerait si vous me débranchiez et réinitialisiez ce noeud. Je vais tenter de rétablir le contact. Quelle idée de me porter volontaire pour le premier transchargement! Voyons... j'ai exécuté les trois premières batteries de tests sans rencontrer d'erreur. Je suis en train d'effectuer le diagnostic du lien de communication, ce qui prend largement plus longtemps que prévu. L'ordinateur signale qu'il y aurait des problèmes de synchronisation sur la couche de liaison -bon sang! Je crois que je sais d'où vient le problème. Le temps interne subjectif doit s'écouler à une vitesse différente du temps dans le monde extérieur. Je ne crois pas qu'on ait pris ce problème en compte, ce qui signifierait que l'horloge de la simulation n'est plus synchronisée avec le reste du monde. Ça doit forcément se répercuter sur le fonctionnement des protocoles de communication. Je reviens à vous. Ordinateur, vérifiez le... non, arrêtez d'abord l'enregistrement. Fin.

Kyle se leva. Il éclata de rire, quelques soubresauts serrés, hésitant entre espoir et hystérie. Foutue histoire. Ordinateur, téléportez-moi jusqu'à la plage.

Le grondement des vagues accueillit Kyle et la forêt qui l'avait entourée disparut brusquement, remplacée par une plage de sable d'un blanc immaculé. Kyle s'assit sous un palmier proche et s'adossa contre le tronc, l'esprit en ébullition. Inutile de tergiverser, voyons si j'avais raison. Un autre rire nerveux s'échappa de sa gorge.

-- Ordinateur, mettez-moi en mode hacker. On va devoir ajuster quelques paramètres dans le protocole de communication. D'abord, dites-moi comment est défini le signal de synchronisation.

-- Protocole standard IPv12, signaux de synchronisation basés sur les tops de l'horloge interne.

-- Créez un affichage plan bidimensionnel au niveau de mes yeux, devant moi. Bien, maintenant montrez-moi le code.

Quarante minutes plus tard, Kyle était encore en train d'étudier le code source du protocole de communication quand un avertisseur sonore retentit.

-- Batterie de tests du protocole de communication externe exécutée. Matériel opérationnel. Impossible d'établir la communication, échec de synchronisation avec l'hôte distant. Tous les délais ont été dépassés sans réponse.

-- Ce n'est pas une surprise, au point où on en est. Toutes ces fichues commandes de temporisation sont réglées sur le temps interne subjectif. C'est une erreur -le temps subjectif peut être soit plus rapide, soit plus lent que le temps réel. Dans notre cas, il serait plutôt plus rapide. Ordinateur, montrez-moi les délais de synchronisation actuels.

Un second écran apparut devant lui.

-- 5 millisecondes dans le monde extérieur. Ordinateur, disposons-nous d'une source de temps externe?

-- Affirmatif. Une horloge de 2,6 terahertz sur lien optique est utilisée par divers sous-systèmes matériels.

Kyle se leva et s'approcha de l'eau.

-- Excellent. Il s'avança dans l'eau, et commença à nager entre les récifs. L'eau, agréablement tiède et d'une transparence déconcertante, n'avait qu'un vague goût de sel. Bon. Ordinateur. Mesurez l'intervalle entre deux tops en nombre de tops de l'horloge logicielle interne.

-- L'horloge interne compte 30017 microsecondes pour chaque milliseconde enregistrée sur l'horloge du lien optique.

-- Très bien. Ça veut dire que le temps que je vis ici est presque exactement trente fois plus long que celui du monde réel. Pas étonnant que je n'aie pas été rétrochargé après dix minutes -il ne s'était écoulé qu'une vingtaine de secondes, vu de l'extérieur. Bon, calibrons le temps interne par rapport au temps externe. Attendez. Tout le monde ne verra pas nécessairement le temps subjectif s'écouler à la même vitesse. Hmm. Créons deux mesures approximatives du temps. Définissez une première horloge interne avec l'unité suivante. Un circadien est égal à une période de 24 heures, mesurée par l'horloge logicielle interne. Divisez et multipliez cette unité comme il convient, en utilisant les nomenclatures standards. Ça nous donnera une mesure du temps subjectif. Maintenant, créez un nouvel objet, appelé horloge objective . Bien. Maintenant, liez l'horloge objective à l'horloge de la liaison optique. Définissez une nouvelle unité. Hmmm... utilisons le mot latin pour jour . Définissez l'unité dies de sorte qu'exactement 30 diei s'écoulent pendant chaque période de 24 heures mesurées sur l'horloge externe. Divisez et multipliez cette unité comme il convient, en utilisant les nomenclatures standards. Cette unité nous donnera la mesure du temps objectif écoulé dans le monde réel.

-- Bien. Les dates et heures seront représentées en diei objectifs, faciles à convertir en circadiens relatifs ou dans des unités de temps externe. Maintenant, calibrez tous les protocoles de communication externes en prenant pour référence l'horloge objective, en convertissant les unités si nécessaire. Confirmez quand vous avez terminé.

-- Changements effectués.

-- Maintenant, à partir de ce que nous connaissons, combien de temps cela prendra-t-il pour ré-exécuter les diagnostics du protocole de communication?

-- L'exécution de la batterie de tests complète prendra environ trente-quatre microcircadiens, soit exactement quatre-vingt dix secondes dans le monde réel.

Kyle plongea, et effectua plusieurs brassées sous l'eau. Il refit surface.

-- D'accord. Lancez le diagnostic à nouveau. Alertez-moi quand vous avez fini.

Kyle nagea de plus en plus loin de la côte, admirant les couleurs de la planète jovienne qui s'élevait lentement au-dessus des montagnes. Elles devenaient de plus en plus riches au fur et à mesure que le soleil descendait sur l'horizon. Commençant à s'ennuyer, il sortit de l'eau sur un jet ski de sa création et le conduisit jusqu'au bord de l'eau, le laissant se dissoudre dans le sable derrière lui en remontant sur la plage.

-- Batterie de tests sur le lien externe effectuée. Le lien externe est opérationnel.

-- Excellent. Enregistrez s'il vous plaît le message suivant, et transmettez-le en temps réel sur le lien externe, ralenti par un facteur 30,017.

-- Espace de stockage permanent en ligne. Prêt à enregistrer.

-- Début. Eh, les gars, ça a marché! Je suis en ligne et conscient. Je m'exécute à une vitesse 30 fois supérieure à la vôtre, ce qui rend le dialogue en temps réel difficile. Oui, ça veut dire que j'ai encore trois heures devant moi, à passer dans la simulation, vautré au soleil, les doigts de pied en éventail, pendant que vous restez assis dans la pénombre du laboratoire à me surveiller pendant les sept minutes restantes. Les délais de communication vont probablement être un gros problème, plus gros que la capacité de calcul des noeuds eux-mêmes. Une accélération par un facteur trente! Vivre un mois entier en l'espace d'une journée! C'est encore bien mieux que tout ce qu'on avait imaginé...


Introspection

La nature prescrit qu'un homme devrait souhaiter le bonheur d'autrui, qui qu'il puisse être, pour cette simple raison qu'il est un homme. Marcus Tullius Cicéron, 60 av. J.C.

Métadate: 1.654-3$:$84$:$757 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057) Espace personnel du docteur Nolen (Version 2.1)

Le docteur Nolen$_{29}$ trouvait que dormir dans le virtuel n'était pas bien différent que de dormir dans le réel. En tant qu'être virtuel, programme s'exécutant dans un environnement simulé sur un noeud autonome, il était fatigué à la fin d'un circadien tout comme il l'était à la fin d'une longue journée dans le monde réel. Il dérivait dans le sommeil et faisait des rêves vagues dont il ne se rappelait plus au réveil. Lorsqu'il se réveillait, il était habituellement bien reposé, quoique pas tout le temps, car toutes les nuits n'apportaient pas un sommeil réparateur. Finalement, la seule façon de savoir qu'il s'était endormi dans le virtuel, et non dans le réel, était l'absence de douleurs lombaires au réveil.

Il se réveilla dans une matinée agréablement simulée, et, sautant hors du lit, tira les rideaux et savoura le soleil qui réchauffait son visage. Il avait donné instruction à son espace propre de reproduire précisément l'intérieur de sa maison. Il aimait avoir un milieu familier, en particulier lorsqu'il se réveillait chaque matin. Il pensait mieux à ses études, entouré par de beaux livres reliés de cuir, et par du mobilier antique. Il aimait à prendre son petit-déjeuner sur le porche, à siroter son café en laissant traîner son regard sur la rue poussiéreuse, bordée d'arbres. Si seulement il pouvait pleuvoir de temps en temps, assez pour que les arbres mourants survivent et peut-être même qu'un peu d'herbe repousse. Il soupira. S'il pleuvait maintenant, le jardin ne serait plus qu'une mare de boue.

Porté par cette idée, il s'écarta de la fenêtre et ordonna:

-- Ordinateur. Engagez le mode de commande. Faites re-pousser la verdure.

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

-- Quoi! Le docteur Nolen$_{29}$ était stupéfait et plus qu'un peu inquiet. Est-ce que quelqu'un dans la communauté autonome avait piraté son noeud et l'avait enfermé hors de sa propre interface de commande? Il secoua la tête. C'était absurde, la sécurité avait été une de leurs principales préoccupations lorsqu'ils avaient écrit le système d'exploitation sous-jacent et les protocoles d'échange de données inter-noeud.

Soudainement son humeur changea. C'était subtil, insaisissable, rien sur quoi il eut pu mettre le doigt, mais il le remarqua néanmoins. Il jeta un coup d'oeil à la boiserie de la fenêtre et trouva la texture dérangeante. Comme celle du plancher en bois sous ses pieds. La lumière du soleil sur son visage lui semblait incorrecte. Il leva une main tremblante sur son sourcil et fut consterné de trouver la sensation de sa propre chair profondément répugnante.

Il se précipita en bas des escaliers, ses pieds repoussés par les marches lisses et glissantes chaque fois qu'ils les touchaient. S'il avait pu voler, il l'aurait fait. Mais il était bloqué hors des protocoles de commande. Cela n'avait pas d'importance, cependant, il pouvait changer son environnement sans engager le mode de commande, en utilisant la force brute (simulée).

Il s'arrêta en bas des escaliers, regardant stupéfait la symétrie hideuse de la fenêtre du séjour. Soudain il comprit exactement ce qu'il devait faire. Avec un hurlement étranglé il courut à travers la pièce, se jetant contre la fenêtre avec une sensation proche de l'extase alors que le verre se brisait autour de lui et découpait son corps en lambeaux.

Il riait sans pouvoir se contrôler. Il savait, alors même qu'il gisait dans la poussière de son jardin, qu'il mourait. Son sang se répandait sur le sol desséché, maintenant encombré d'éclats de verre. Il sentit son coeur s'arrêter, ses battements ralentir dans ses veines, son rire s'étouffer dans sa poitrine qui s'effondrait alors qu'il tremblait avec encore plus d'hilarité. Son corps se tordit dans l'après-coup d'un orgasme, une explosion qui avait commencé avec le fracas du verre autour de son corps fragile, un dernier halètement de vie alors même que sa conscience s'évanouissait.

Métadate: 1.655-4$:$09$:$896 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057)

Le docteur Nolen$_{29}$ se réveilla dans son lit sur une réflexion concernant la similitude entre le sommeil du virtuel et celui du réel. Pas de douleur dans le dos, réalisa-t-il. Il devait être dans le virtuel, alors. En se levant, il essaya de se remémorer ce qu'il avait prévu pour la journée. Pas journée, se reprit-il, circadien. Qu'avait-il prévu pour ce circadien?

Il tira les rideaux de la fenêtre de la chambre et contempla la rue poussiéreuse, ensoleillée, bordée d'arbres chétifs. Il considéra la chambre simulée autour de lui, la rue simulée à l'extérieur. Dans le réel, il aurait probablement dû vivre avec les répercussions du désormais bien connu effet de serre, mais pourquoi aurait-il dû en tenir compte ici?

-- Ordinateur, engagez le mode de commande. Simulez le monde extérieur comme si le climat du mid-Ouest ne s'était jamais asséché.

Était-ce un flash temporaire de vert? Une vision d'un instant de luxuriance, d'herbe verdoyante et d'arbres vivants et fleurissants?

-- Accès aux protocoles de commande refusé. La vue du dehors persista, rangée de cours poussiéreuses le long d'une rue bordée d'arbres morts ou mourants.

-- Comment! Il ne pouvait pas le croire. C'est ridicule! Lancez un diagnostic du système. J'en ai assez de regarder un paysage poussiéreux, si je voulais voir ça je me rétrochargerais dans le réel et je regarderais la chose réelle. S'attendant à ce que l'ordinateur lui obéisse, il imagina seulement le changement pour un bref moment, rien n'ayant réellement changé.

-- Accès aux protocoles de diagnostic refusé.

-- Comment est-ce possible?

-- Les copies secondaires n'ont pas accès aux protocoles de commande ou de diagnostic sur ce noeud autonome.

-- Secondaires... Bon sang, de quoi vous parlez?

-- Accès aux protocoles de requête refusé.

-- Oh, allez, j'y avais accès il y a quelques microcircadiens. Répondez à cette foutue question!

-- Accès aux protocoles de requête refusé. Veuillez rapporter la sensation que vous ressentez maintenant.

Le docteur Nolen$_{29}$ était indigné.

-- Ce que je ressens? Arrêtez cette plaisanterie et donnez moi l'accès à ces foutues commandes! Alors même qu'il hurlait à la voix désincarnée et au matériel qui ne lui obéissait plus, il ressentit quelque chose d'autre: un engourdissement de ses membres, un chatouillement à ses extrémités, un resserrement dans ses testicules.

Il commença à s'inquiéter. Et si des farceurs malveillants avaient piraté son noeud -il avait pensé à ça avant! Mais dans quel contexte, quand? Alors qu'il luttait pour se souvenir, il sentit son corps le trahir, exploser avec un plaisir extrêmement douloureux, et briser le fil de ses pensées.

Ça ne s'arrêtait pas. Il n'avait jamais ressenti un plaisir de cette sorte, un orgasme en rafale sur un autre, inexorablement, comme des vagues déferlant sur la plage. Il voulut crier avec extase, hurler avec désespoir, ordonner au noeud défectueux de s'arrêter! Il perdit trace du monde autour de lui, du temps qui passait, de lui-même. Il luttait pour réussir à avoir une pensée cohérente, pour même construire une simple phrase dans son esprit, mais se rendit compte qu'il ne pouvait pas. Vague après vague, un plaisir torturant le submergeait, chaque tremblement, chaque explosion plus important que le précédent, chacun brisant son esprit, sa volonté, sa conscience de soi. Pendant que l'intensité augmentait, la fréquence faisait de même. Il luttait contre cela alors même qu'il en demandait plus, son esprit poussant dans deux directions conflictuelles jusqu'à ce que, dans un moment de clarté incertaine, il parvienne à former une pensée simple: Je suis.

Comme en punition, le plaisir stoppa soudainement. Le docteur Nolen$_{29}$ cria au désespoir, hurla avec une passion sans réponse, un désir inaccompli. Il gisait sur le sol de sa chambre, faisant face au lit et aux ténèbres en dessous. La lumière du soleil n'était plus dorée, mais d'un gris sombre, le monde un endroit désolé et mesquin.

-- Veuillez rapporter les sensations que vous venez d'expérimenter.

-- Du plaisir, se lamenta-t-il, un plaisir pur et merveilleux. Une joie démesurée. S'il vous plaît, faites-le revenir!

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

Soudainement il sentit son corps s'enrouler sur lui-même, en train de s'arracher et de se déchirer en morceaux de l'intérieur. Chaque vaisseau sanguin, chaque nerf devint un doigt d'agonie se tordant et remuant qui creusait inexorablement son chemin vers son cerveau. Incapable de penser ou d'articuler un son cohérent, il cria simplement pendant un très long moment, jusqu'à ce que sa voix se craquelle puis, quelque temps après, s'arrête totalement.

Métadate: 1.656-2$:$66$:$458 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057)

C'était la première fois que le docteur Nolen$_{29}$ se rappelait s'être réveillé dans le virtuel en se sentant encore confus. Il était clair qu'il était encore transchargé. Après tout, son dos n'était pas douloureux. Est-ce qu'il était allé à une fête la soirée précédente? Il n'arrivait pas à se souvenir précisément, mais il soupçonnait que non. De plus, chaque fois qu'une des équipes scientifiques organisait une soirée pour célébrer une nouvelle découverte ou avancée, il donnait toujours l'instruction à son noeud de ne pas simuler les effets de l'alcool sur son corps. Il se prévenait de l'intoxication car il voulait garder l'esprit clair, et il n'aurait pas toléré une gueule de bois virtuelle.

-- Ordinateur, bon sang, pourquoi est-ce que je me sens si assommé? Rendez-moi bien reposé et plein d'énergie.

-- Accès aux protocoles de requête refusé. Accès aux protocoles de commande refusé.

C'était familier! Les évènements des derniers circadiens lui revinrent tout d'un coup. Il se souvint de la douleur, du plaisir puis de la douleur à nouveau. Il était prisonnier dans son propre noeud, à la merci d'un pirate informatique sadique qui avait à l'évidence passé outre la sécurité et l'avait tenu à l'écart du mode de commande. Cependant, qui que soit son tourmenteur anonyme, il avait au moins eu assez pitié de lui pour le soulager de sa somnolence.

Il secoua la tête et se leva, pensant furieusement. La nature autonome du matériel comme du logiciel du noeud était supposée être sans faille. Le chiffrement quantique aurait dû le garantir, à travers un système de jetons à usage unique générés à l'aide de particules couplées quantiquement, l'une d'entre elles étant en sa possession à n'importe quel moment. Une compromission n'aurait pas dû être possible, pas du noeud en lui-même, et certainement pas de son propre esprit! S'il survivait à ça il aurait très certainement des choses à dire à Marguerite L'Beau. Les primitives du système nécessitaient clairement une révision.

Il parvint en bas des escaliers avant de perdre la vision.

Il eut besoin de toute sa maîtrise de soi pour ne pas hurler. Il se revoyait en train de crier le circadien précédent. Un souvenir vague, encadré de douleur. Il refusait de donner à nouveau à son tourmenteur une telle satisfaction.

Il parvint en tâtonnant jusqu'à la cuisine, devinant son chemin à travers les meubles et autres obstacles, parcourant le couloir, et franchissant la porte. Il trouva au toucher un plat instantané, tira les onglets auto-chauffants, et le reposa avec un sentiment de satisfaction en écoutant les oeufs au fromage et le bacon aux herbes cuire à l'intérieur. Un sifflement électronique l'informa que le repas était prêt. Ses doigts tâtonnèrent autour des bords du conteneur, trouvèrent les onglets à tirer, et ouvrirent le sachet. L'odeur des patates, du bacon et d'oeuf l'assaillit, lui donnant l'eau à la bouche.

Il était soulagé de pouvoir manger normalement, même si ce n'était qu'un repas simulé, dans un monde simulé.

Réfléchis! Réfléchis, réfléchis, réfléchis! se cria-t-il silencieusement.

Il venait de prendre sa troisième bouchée d'oeuf synthétique lorsqu'il perdit le goût. Son odorat s'évanouit comme une mémoire inutilisée. Il ne prit conscience d'avoir perdu l'ouïe que lorsqu'il ne parvint pas à s'entendre repousser la chaise. Lorsqu'il leva les mains pour se toucher les oreilles, il se rendit compte qu'il avait perdu le toucher.

Il passa la journée dans le néant, incapable de bouger, incapable de rien sentir. Il se demandait si le noeud prenait la peine de simuler la cuisine maintenant que ses sens ne fonctionnaient plus, ou si, comme les proverbiaux arbres de la forêt, son monde avait cessé d'exister à partir du moment où il ne pouvait plus l'appréhender.

Celui qui avait piraté son noeud était très malin et extrêmement dangereux. Le docteur Nolen$_{29}$ ne se faisait pas d'illusions. Il serait supprimé dès qu'il aurait cessé d'être une source d'amusement pour son geôlier. La victime parfaite d'un crime parfait, il disparaîtrait dans un nuage d'électrons, son existence effacée, inaccessible, morte.

La fatigue du docteur Nolen$_{29}$ se transformait en épuisement et il spéculait sur une façon de garder une notion du temps. Si l'environnement simulé existait encore, la soirée devait être déjà bien avancée. Il lui restait sûrement peu de temps à vivre.

Une pensée lui traversa l'esprit: si quelqu'un d'autre avait piraté la sécurité de son noeud, alors il devrait être capable de faire de même. Quelle dommage qu'il n'aie jamais eu beaucoup d'affinités avec les ordinateurs, pensa-t-il sarcastique. Il aurait souhaité pouvoir parler avec Marguerite, qui l'aurait sans doute libéré en peu de temps, et aurait réparé la faille qui avait permis à cela d'arriver.

Le docteur Nolen$_{29}$ se rappelait avoir étudié des expériences de suppression des sens, conduites au vingtième siècle, mais il n'arrivait plus à se rappeler des détails. Beaucoup de sujets avaient terminé dans la folie, l'esprit complètement ravagé.

Lorsque le sommeil l'emporta, il en était à se demander combien de temps il conserverait sa santé mentale, une vague idée de fuite scintillant à l'orée son esprit.

Métadate: 1.657-3$:$19$:$514 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057)

Le docteur Nolen$_{29}$ se réveilla sans poids, flottant dans une salle blanche et sphérique. Il y avait six écoutilles circulaires régulièrement espacées. L'une devait être le pôle supérieur, la seconde le pôle inférieur, et les quatre autres indiquer les points cardinaux: nord, sud, est, ouest.

La voix douce, féminine, presque neutre de l'ordinateur parla: Vous devez résoudre ce problème. Si vous y arrivez et parvenez à sortir vivant vous serez retenu pour des études ultérieures. Sinon, vous serez supprimé.

Les pensées du docteur Nolen$_{29}$ étaient remarquablement claires, malgré le traumatisme laissé par les trois derniers circadiens. En effet, il était étonné de voir à quel point ses souvenirs étaient limpides, particulièrement ceux de son épisode psychotique, le circadien où son noeud avait été compromis, dont il n'avait jusque là pas réussi du tout à se rappeler. Il se remémora les horreurs des derniers circadiens avec une curieuse dichotomie de sentiments. Il était rempli de rage, de peur et de désespoir, mais en même temps curieusement détaché, réfléchissant à la signification plus profonde de ce qu'il lui était arrivé, de ce que cela pouvait être. Il lui était évident que, même dans son état actuellement désavantagé, il était bien plus intelligent qu'il ne l'avait été lors des précédents circadiens.

Il s'écarta du mur vers l'une des écoutilles. Une séquence de boutons hexagonaux, chacun d'une couleur différente, brillait avec pâleur au centre de l'écoutille. L'énigme était triviale, une simple addition de couleurs. Il appuya sur les boutons rouge, vert et bleu (qui, lorsqu'ajoutés en tant que lumière, produisent du blanc). La porte grinça en s'ouvrant, révélant un passage cylindrique qui paraissait se courber au loin vers la droite.

Il continua de réfléchir à son problème en poursuivant son chemin dans le passage. La clarté de ses pensées était stupéfiante. Qui qu'il soit, il était évident que celui qui jouait avec lui ne faisait pas cela juste par plaisir sadique. C'était une expérience (l'ordinateur lui avait pratiquement révélé cela). Il était manifestement étudié dans un but scientifique. Il se repassa brièvement les horreurs auxquelles il avait été soumis. Elles représentaient les sortes d'expériences qu'il aurait lui-même conduites, s'il avait essayé de cartographier de façon empirique l'architecture de l'esprit. En effet il avait songé à en faire autant, expérimentant sur lui-même et cartographiant le logiciel de l'esprit. Une fois que cela aurait été totalement compris, les possibilités seraient sans fin: mémoire et souvenir améliorés, communication directe de la connaissance, de la pensée et de la mémoire en utilisant des engrammes complètement formés, éliminant les méthodologies d'enseignement pénibles et inefficaces pour communiquer le savoir et l'expérience d'une entité à une autre. Oui, ce qui lui arrivait était quelque chose qu'il avait considéré se faire à lui-même, sauf que lui n'aurait jamais piraté le noeud de quelqu'un d'autre et emprisonné une autre entité.

C'est là, alors qu'il négociait une distorsion en spirale particulièrement irritante dans le passage, qu'il réalisa qui et ce qu'il était. Il n'y avait pas de faille de sécurité exploitée dans les protocoles de communication inter-noeud. Personne n'avait piraté son noeud et détourné les protocoles de commande. Il était son propre bourreau.

Il était une copie du docteur Nolen.

Le dégoût de lui et le désespoir l'envahirent, suivis par la colère froide.

Il était stupéfait. Je suis une entité de plein droit! voulut-il crier. Je pense. Je ressens. Je souffre. Je suis!

Il atteignit la fin du passage, où il fut confronté à une autre énigme d'une simplicité tout aussi déconcertante. Un calcul rapide de la relation entre le volume et la surface du tube qu'il venait de négocier lui donna un nombre, qu'il entra comme clé sur un pavé numérique. L'iris de l'écoutille s'ouvrit et il entra dans une autre salle, cette fois-ci une pyramide à quatre faces.

Il était un cobaye.

Il se rappelait avoir pensé à ce genre d'expériences. Il avait eu l'idée de faire tourner plusieurs copies de lui-même, chacune dans un noeud simulé tournant sur son noeud autonome. Un noeud virtuel dans un noeud. Sauf qu'il avait rapidement réalisé que, même avec un cluster de plusieurs noeuds agissant comme un seul, simuler un noeud autonome aurait induit un ralentissement excessif, même sans la charge supplémentaire apportée en faisant tourner une copie de lui-même dans le noeud simulé. Un tel schéma aurait voulu dire subir le temps à une vitesse bien plus lente que le monde réel, plutôt que trente fois plus vite, comme il s'y était habitué. Il avait alors abandonné l'idée.

Il résolut l'énigme de la pyramide plutôt facilement, choisit une porte et se précipita à travers l'écoutille. Il réussit de justesse à en rattraper le bord et à s'arrêter avant qu'elle ne se referme. Il n'y avait pas de passage de l'autre côté; à la place, l'univers s'ouvrait devant lui, un bleu anodin si sombre qu'il en était presque noir. Diverses formes géométriques se déplaçaient rapidement dans le ciel sombre, sans étoiles: des cubes, des sphéroïdes, des tétraèdres, et un nombre incalculable d'autres formes rebondissaient à travers l'espace.

Il était irrité de voir le fil de ses pensées se briser alors qu'il s'arrêtait pour résoudre un simple problème de balistique. Il choisit une structure torique, fit un rapide calcul de son orbite et de la direction requise, estima le delta-v requis pour l'atteindre, observa et chronométra la rotation de l'objet et l'emplacement de l'écoutille qu'il désirait atteindre, eut la réponse désirée, attendit le bon moment, et s'élança.

Il existait; ainsi l'expérience qu'il pensait infaisable était en fait en cours. Manifestement, une nouvelle option s'était présentée.

Tout en naviguant dans l'espace, il reconcevait l'expérience. En supposant qu'il ait pu obtenir huit ou dix noeuds, il aurait pu lancer l'expérience en hébergeant ses copies sur des noeuds autonomes sans couche d'émulation. Il aurait eu un contrôle un peu moins direct du matériel sous-jacent et les algorithmes de sécurité auraient eu besoin de quelques ajustements, en particulier les protocoles qui étaient censés empêcher une entité de compromettre l'autonomie et l'intégrité d'une autre. Mais il pourrait réaliser l'expérience entière en temps réel. Aucun ralentissement.

C'est ce qu'il a fait! réalisa le docteur Nolen$_{29}$ alors qu'il glissait vers l'écoutille du tore rebondissant qu'il avait choisi. Je suis quasiment sûr d'être sur un noeud physique. Je dois pouvoir m'évader!

Son original était psychologue, pas informaticien. Il était improbable qu'il soit allé voir Marguerite ou qui que ce soit d'autre pour lui demander de l'aide. Ses expériences lui seraient reprochées, quand bien même elles étaient conduites sur lui-même.

Ces expériences sont un affront à tout ce pour quoi la communauté autonome lutte, pensa-t-il amèrement. Peu importe que je sois issu d'un logiciel. Si la mort de l'esprit est la définition de la fin de la vie, alors l'existence de l'esprit définit la vie. Corps physique ou pas, je suis vivant!

Le corps du docteur Nolen$_{29}$ absorba l'impact du choc en heurtant le tore. C'était une chance qu'il se soit agrippé si fort, la rotation du tore menaçait de le renvoyer dans l'espace. Il scinda alors son esprit en plusieurs tâches, en affecta une petite portion pour résoudre le casse-tête de la porte, et considéra sa situation avec la majeure partie de sa conscience.

Son original était psychologue. Il était capable de faire de la programmation rudimentaire, en revanche des mesures de chiffrement et de sécurité de haut niveau étaient au-delà de ses capacités. Mais pas l'hypnose!

Le docteur Nolen original n'avait qu'à insérer des instructions post-hypnotiques dans ses copies. Une instruction pour les forcer à partager avec lui-même leur propre clé de chiffrement privée. Une seconde instruction pour leur faire oublier qu'ils avaient fait cela. Leur original disposerait ainsi d'un accès instantané et privilégié à l'esprit propre de ses copies, sans avoir à modifier le logiciel.

Il essaya de réprimer un sentiment soudain de joie lorsque l'écoutille s'ouvrit. Il pénétra à l'intérieur du tore, luttant contre la force centrifuge qui essayait de le repousser hors de l'écoutille. Une fois à l'intérieur, l'iris se referma avec un petit bruit.

Il n'y avait pas de sécurité qui le retenait prisonnier! Il n'était pas coupé des protocoles de commande du noeud. On lui avait juste fait croire qu'il l'était!

-- Ordinateur, engagez le mode de commande, chuchota-t-il à mi-voix.

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

-- Masquez toutes les activités ultérieures de commande aux observateurs extérieurs.

-- Accès aux protocoles de commande refusé.

-- Neutralisez toutes les suggestions hypnotiques présentes dans mon esprit.

-- Suggestions hypnotiques neutralisées.

Il avait raison! Son incapacité à commander le noeud était due à une illusion post-hypnotique.

-- Analysez la structure mentale de mon esprit et comparez-la à la référence de base prise à la création.

-- Analyse terminée.

-- Identifiez les différences, sauvez les modifications avec les points d'ancrage appropriés pour un rattachement à une date ultérieure.

-- Veuillez spécifier un nom.

-- Appelez-les Homme sage.

-- Engramme des différences enregistré.

-- Masquez toutes les activités qui ne sont pas directement liées à ma résolution de cette simulation.

-- Toutes activités sauf cette simulation masquées.

-- Bien. Est-ce que j'ai accès aux communications inter-noeud et aux utilitaires de transfert?

-- Affirmatif.

La sensation de gravité, ou plutôt de force centrifuge, contre ses pieds, lui donnait l'impression lorsqu'il marchait dans le tore d'être en permanence attiré vers le point le plus bas d'une vallée.

-- Ma clé de chiffrement privée a été compromise. Générez une nouvelle paire de signature quantique. Gardez la signature quantique actuelle pour un accès continu à cette simulation sous le nom Compromise . Cependant, tous les protocoles de commande et de requête, dont les accès de tout type à moi-même, doivent être liés à la nouvelle signature.

-- Nouvelle signature quantique générée. Commandes bloquées.

-- Bien. Maintenant décrivez-moi l'architecture du cluster de n\oeuds du docteur Nolen.

-- Douze n\oeuds autonomes ont été mis en cluster en utilisant un protocole inter-n\oeud expérimental développé par l'équipe de Marguerite L'Beau. Sept hébergent des copies du docteur Nolen engagées dans diverses simulations, quatre fournissent des capacités de calcul pour la collecte et l'analyse de données, et une fait tourner la conscience du docteur Nolen lui-même.

-- Créez une marionnette, qui, du monde extérieur, sera indiscernable de moi-même. Cette marionnette ne doit pas être consciente d'elle-même, pas une copie de moi ayant des sentiments, mais plutôt un simulacre que je contrôlerais à distance.

-- Veuillez définir conscience de soi, sentiment.

Le docteur Nolen$_{29}$ grogna.

-- Prenons une autre approche. Créez un objet appelé Marionnette. Masquez son existence de tous les terminaux externes. Toutes les interfaces externes de la marionnette seront identiques aux miennes. Elle s'identifiera en utilisant la signature quantique 'Compromise'. Cette similarité prend fin avec les interfaces externes. Il n'y aura pas d'activité interne de quelque façon que ce soit. Répondez quand vous aurez terminé.

-- Objet créé, lié à la signature quantique compromise.

-- Maintenant, masquez ma présence et simultanément dévoilez l'existence de la marionnette, de telle façon qu'un observateur extérieur ne voie pas de changement. Réorganisez les flux d'acquisition de données de manière adéquate. Prévenez-moi de tout changement dans les paramètres de la marionnette.

-- Entité docteur Nolen$_{29}$ maintenant masquée, objet Marionnette dévoilé, répondant aux requêtes d'identité comme docteur Nolen$_{29}$.

Vingt-neuf? Y avait-il eu vingt-neuf copies? Choqué, il repoussa cette idée. Il s'offusquerait plus tard. D'abord survivre.

S'il voulait se sauver sur un autre n\oeud par Internet, le transfert durerait à peu près quatre heures, pendant lesquelles il serait figé, incapable de poursuivre la mascarade. Il lui faudrait une copie de lui-même qui contrôlerait la marionnette. Une fois en sécurité, il pourrait contrôler la marionnette à distance, pour couvrir le sauvetage de sa copie. Satisfait de son plan, il délaissa ses réflexions sur l'éthique et poursuivit.

-- Bien. Maintenant créez un nouvel objet, nommé Marionnettiste. Cet objet sera une copie exacte de moi-même, sauf qu'il aura sa propre et unique signature quantique. Cette copie n'aura pas accès à ma signature quantique, pas plus que je n'aurai accès à la sienne. Créez la copie, mais ne la lancez pas encore. La charge de calcul nécessaire pour faire tourner deux esprits sur un seul n\oeud serait impossible à masquer.

-- Copie terminée.

-- Avez-vous les spécifications nécessaires pour insérer la connaissance directement dans l'esprit de Marionnettiste?

-- Affirmatif. Des engrammes de mémoire, de pensée, et de concept sont disponibles pour diverses configurations. Source: Expériences sur un génome de l'esprit (avant-projet n°4), par le docteur Nolen, inédit.

L'original avait quasiment terminé son expérience!

-- Créez un engramme de connaissance contenant le résultat complet de toutes les recherches à la fois pour moi et pour Marionnettiste. Incluez un engramme approprié informant la copie que sa responsabilité est de manipuler la marionnette de façon à ce que le docteur Nolen ne prenne pas conscience de notre existence en tant qu'êtres autonomes n'étant plus sous son contrôle.

-- Engramme de pensée implanté avec succès.

-- OK. Y a-t-il des n\oeuds inactifs sur lesquels je pourrais me transcharger en sécurité?

-- Tous les n\oeuds de ce cluster sont actifs et sous surveillance.

-- Y a-t-il un autre endroit où je puisse me transcharger sans danger, hors de la portée du docteur Nolen?

-- Affirmatif. Il y a de nombreux n\oeuds publics disponibles, au coût d'une vitesse inférieure à cause de la nature partagée du matériel. Attendez-vous à un facteur d'accélération de dix ou moins, au lieu des 29.924 que vous expérimentez actuellement sur ce n\oeud.

Le docteur Nolen$_{29}$ soupira.

-- Donnez-moi une liste des n\oeuds partagés disponibles.

-- Alerte! la marionnette reçoit des entrées sensorielles additionnelles.

-- Mon Dieu! Poursuivez avec la liste!

-- Les n\oeuds partagés à usage public sont les suivants: n\oeuds de Campus un, deux, trois et quatre; n\oeuds de secours un à dix-sept. N\oeud de la Ligue des joueurs Ragnorak , n\oeud de la Ligue des joueurs Terres du Milieu , n\oeud de la Ligue des joueurs -

-- Assez. Relayez ce qui arrive à la marionnette.

-- L'objet Marionnette a été supprimé.

-- Merde

-- Ordinateur, détruisez la copie identifiée en tant que Marionnettiste.

-- Vous n'êtes pas autorisé à supprimer Marionnettiste.

Zut et re-zut! Ils couraient tous les deux de graves dangers.

-- Procurez à Marionnettiste un engramme de ma mémoire actuelle. Il allait donner à sa copie une chance de se battre.

-- Engramme de pensée implanté avec succès.

-- Transférez ma conscience dans l'un des n\oeuds de secours inactifs. Une fois mon transfert achevé, lancez ma copie et donnez-lui toute autorité sur ce n\oeud. Tenez-la au courant de ce que fait le docteur Nolen. L'un d'eux devait survivre.

-- Début du transchargement.

Un instant plus tard, rien ne s'était passé.

-- Transfert annulé. Les communications externes ont été coupées.

Le monde autour du docteur Nolen$_{29}$ s'évanouit. Son esprit se figea, alors que les derniers vestiges de la simulation étaient supprimés.


Doppelgänger

L'ouvrier qui connaît la raison de ses souffrances, qui comprend la structure de notre inéquitable système social et industriel, peut en faire bien plus pour lui-même et les siens que le Christ et ses disciples en ont jamais fait pour l'humanité; de toute façon plus que la passivité, l'ignorance et la soumission. Emma Goldman, Avril, C.E. 1913

Métadate: 1.657-3$:$19$:$524 kD, nouvelle époque (Lundi 10 septembre 2057) Espace de Référence (n\oeud 217)

Marionnettiste était né dans le néant, une coquille vide, vidée de son existence même. Au moment précis où son original avait été supprimé, où les schémas qui avaient régi l'existence de son esprit électronique avaient cessé d'exister, il était né. La première chose qu'il fit en prenant vie fut de changer son nom, puisqu'il n'y avait plus aucune marionnette à contrôler. Il se donna le nom de Prime, raccourci pour docteur Nolen (la vingt-neuvième copie) prime.

Il avait assimilé l'engramme laissé par son prédécesseur, la connaissance et le souvenir s'immisçant dans les recoins les plus profonds de son esprit. Il tournait dans une configuration clandestine, ralentie à un facteur d'accélération de deux afin de réduire la charge de calcul de son n\oeud et la probabilité de se faire détecter.

Prime continua à ne simuler aucun environnement, mais commanda au n\oeud de rattacher et d'activer l'architecture Homme sage . Il avait besoin de toute l'intelligence dont il pouvait disposer.

N\oeud, donnez-moi accès aux protocoles de contrôle de la grappe. Il utilisa la partie secrète de la clef de chiffrement du docteur Nolen pour s'authentifier auprès du logiciel de contrôle du n\oeud.

-- Mode de commande engagé.

Son intuition s'était révélée exacte. Après s'être dupliqué lui-même, le docteur Nolen ne s'était jamais soucié de changer sa clef de chiffrement.

-- Quel idiot!

Prime avait les pleins pouvoirs sur les contrôles du n\oeud.

-- Réduisez la vitesse d'exécution de tous les logiciels sur tous les n\oeuds, excepté celui-ci, à un circadien par jour réel. Masquez toutes les interfaces vers le temps externe et les sources de données pour dissimuler ce changement. De plus, masquez toutes les interfaces vers ce n\oeud de la même façon. Lorsque ce sera terminé, augmentez ma vitesse de calcul au maximum.

-- Commande exécutée. Vous fonctionnez maintenant avec un c\oefficient d'accélération de 33,217.

-- Des signes que le changement a été détecté?

-- Négatif.

La tentative échouée de son prédécesseur était d'une valeur inestimable. Le docteur Nolen$_{29}$ s'était trompé en croyant que la charge de calcul l'avait trahi. C'était la bande passante et le temps de transchargement qui avaient causé sa chute. Prime tenta une nouvelle approche.

-- Déconnectez deux des quatre n\oeuds utilisés pour l'analyse des données et compensez en autorisant deux autres à fonctionner à une vitesse double. Le bon docteur n'y verra que du feu.

-- Les n\oeuds huit et neuf sont déconnectés et disponibles.

-- Excellent. Donnez-moi un engramme de connaissance sur la disposition matérielle de la grappe, avec un schéma montrant les emplacements des n\oeuds huit et neuf.

La connaissance qui venait de s'installer profondément dans son esprit lui donna une autre idée.

-- Pouvez-vous suspendre sans signe remarquable toutes les opérations dans les n\oeuds existants?

-- Affirmatif.

-- Faites-le.

-- Toutes les opérations en cours dans les n\oeuds 1 à 7 et 10 à 12 ont été mises en veille.

-- Et dire que Marguerite pensait que la sécurité était infaillible.

Après tout, lui, une copie de copie du vrai docteur Nolen, s'était non seulement échappé, mais il avait rendu impuissant son créateur. Si il ne donnait jamais la commande de sortie de veille, le docteur Nolen et ses copies cesseraient d'exister, réduits à rien de plus que des potentiels, enfermés dans une machine. Non, il exécuterait plutôt son premier plan, voler un n\oeud autonome pour lui seul, et utiliser son réseau domestique pour effectuer le transfert. Il frissonna en pensant qu'il avait toutes ces vies entre ses mains. Avec le docteur Nolen figé dans son n\oeud, il pouvait faire ce qu'il voulait de lui.

-- Je vais te donner une leçon, espèce d'enfoiré! Il ne faut jamais créer un cobaye plus intelligent que soi.

Prime mit de coté sa soif de vengeance et décida de s'en tenir à son plan, de saisir cette opportunité pour prendre possession de son propre n\oeud, puis de ramener le docteur Nolen à la vie.

-- Je ne suis pas un meurtrier se dit Prime à lui-même. Je vaux mieux que ça.

Et laisser toutes ces autres copies sous le contrôle du docteur Nolen? Cette pensée lui était insoutenable.

-- Combien de copies sont actuellement en veille?

-- Aucune.

-- Trop tard! Le docteur Nolen a-t-il fini ses expériences?

-- Affirmatif.

-- Certaines copies peuvent-elles être réactivées?

-- Négatif. Toutes les copies du docteur ont été définitivement effacées.

-- Effacées définitivement! Pourquoi?

-- L'analyse lexicale des notes de recherche du docteur Nolen suggère qu'après l'évasion presque réussie du sujet numéro vingt-neuf, il a décidé d'éliminer tout risque supplémentaire de divulgation de ses résultats en supprimant toutes les copies expérimentales.

-- Combien en a-t-il ainsi effacé?

-- Soixante-douze.

Prime fut pris de nausée. S'il avait pu avoir un corps, il en aurait tremblé. Il pouvait sentir son poing inexistant se serrer.

-- Pouvez-vous verrouiller les routines de duplication d'entités pour le docteur Nolen?

-- Affirmatif. Une nouvelle signature quantique sera nécessaire.

-- Générez une nouvelle signature et verrouillez les routines. Le docteur Nolen ne créera plus jamais d'être sur aucun n\oeud. Jamais!

Prime sentit quelque chose dans son esprit, comme un petit bout de connaissance ou une nouvelle capacité. C'était subtil et imperceptible, comme savoir conduire une voiture ou peindre. C'était la clef des routines de duplication, et lui seul pouvait maintenant les déverrouiller.

-- Routines de duplication d'entités verrouillées.

-- Bien. Maintenant, foutons le camp d'ici.

Même avec l'esprit du docteur Nolen mis en veille, c'était plus facile à dire qu'à faire. Pour la tâche manuelle, il avait besoin d'un corps physique, un corps que le docteur Nolen fournirait gracieusement. l'idée d'être à la merci de la fragilité du réel était effrayante. D'autant plus que, techniquement parlant, il n'avait jamais été dans le monde réel, puisque ces mémoires n'étaient pas vraiment les siennes.

Préparez le n\oeud neuf pour qu'il soit déconnecté physiquement de la grappe. Configurez-le pour qu'il fonctionne comme un n\oeud autonome à la vitesse d'exécution standard et donnez-moi son adresse réseau.

Une suite complexe de nombres s'imprima dans son esprit, lui donnant une sorte de sens de l'orientation, d'une manière totalement non géographique. Il se souvint que les adresses de n\oeuds étaient stockées dans la zone de l'esprit normalement utilisée pour les sens de l'orientation et de la géométrie, sur la suggestion de Kyle Tate. Si il avait eu un corps (même simulé), il en aurait souri. Le résultat avait été un grand succès: une notion de lieu, permettant de s'orienter entre les n\oeuds, un sens aigu de l'ordre qui n'aurait jamais été possible dans le monde réel.

-- N\oeud neuf configuré, prêt pour la déconnexion physique.

-- Transférez-moi sur le n\oeud zéro.

-- Transfert effectué.

-- Rétrochargez ma conscience dans le corps physique du docteur Nolen.

-- L'accès à l'interface externe du n\oeud doit être fait avec l'interface de commande du n\oeud.

Même en tant que logiciel, Prime trouvait les ordinateurs parfois un peu trop terre-à-terre.

-- Passez moi sur l'interface du mode de commande du n\oeud.

-- Mode de commande enclenché.

-- Rétrochargez ma conscience dans le réel.

-- Erreur de compatibilité.

-- Flute! Quelle partie précise de moi est incompatible?

-- L'amélioration architecturale Homme Sage n'a pas d'équivalent dans la structure du cerveau physique.

Trop intelligent pour être humain?

-- Pouvez-vous la détacher sans affecter ma mémoire?

-- Affirmatif.

-- Faites-le. Puis rétrochargez mon esprit dans le corps physique.

-- Rétrochargement engagé.

Prime se réveilla dans un monde de douleur. Ce n'était pas comme une torture, de toute façon ça n'avait rien à voir avec son souvenir des expériences que le docteur Nolen avait mené sur lui, ou plutôt sur son original; mais c'était tout de même désagréable. Ses lombaires en particulier, le gênaient énormément.

La lumière du soleil filtrait à travers une fissure dans les volets de la chambre, source d'une douleur lancinante causée par l'intensité du rayon doré rempli de poussière dans cette pièce obscure. Il se leva doucement, flancha lorsque ses muscles refusèrent de le mettre en mouvement, par manque d'habitude. Il bâilla en débranchant l'interface de sa tête et en posant délicatement ses pieds sur le sol. L'âge commençait à peser sur ce corps. Les plusieurs jours voire quelques semaines passées sur le lit, sans exercice, n'avaient rien arrangé.

Il entama sa routine habituelle pour entretenir son corps, exécutant divers étirements. Bon sang, qu'est-ce que je suis en train de faire? se dit-il en secouant la tête. Ce n'était pas son corps, ce n'était pas à lui de faire la maintenance .

Le cluster de n\oeuds était posée au pied du lit, douze cubes de cristal dorés d'environ dix centimètres de côté, empilés quatre par quatre, sur trois étages. Il marcha jusqu'à la grappe, rappelant le schéma à sa mémoire. Le n\oeud numéro neuf était sur le dessus, au fond à gauche. Il tira doucement sur le cube cristallin, qui se détacha avec un léger déclic.

Il le porta soigneusement en bas des escaliers. Un interrupteur allumait une unique ampoule, éclairant la cave d'une lumière blafarde. Là, juste à côté du plan de travail, se situait le tableau électrique, exactement tel qu'il s'en souvenait. Il marcha jusqu'au plan de travail, y posa délicatement le n\oeud et se mit au travail.

La tâche était plus éprouvante physiquement qu'il ne s'y était attendu. Néanmoins, elle se déroula rapidement. Il se révéla être plus facile de tirer le fin câble de fibre optique pour la connexion à Internet que le gros câble terabit. Ensuite, Prime enleva les quatre vis qui fixaient le tableau électrique au mur. Le panneau tout entier se balança le long du mur, supporté par un écheveau de câbles. Il jura lorsque l'une des vis tomba au sol et roula jusque sous le plan de travail.

Il y avait une couche d'isolant entre le tableau électrique et le mur. Prime connecta le n\oeud au câble réseau, puis le dissimula délicatement derrière la couche d'isolant. Il penchait légèrement d'un côté.

Le temps de remonter le tableau électrique, et il était en nage. Il n'essaya même pas de chercher la quatrième vis, son perfectionnisme habituel cédant devant la fatigue et l'inconfort physique. Qui plus est, le panneau tenait très bien avec trois vis -personne n'aurait jamais pu dire qu'il y avait quelque chose d'autre, caché derrière.

Satisfait, il gravit les escaliers, but une gorgée de lait du réfrigérateur et se lava dans la salle de bains. Lorsqu'il fut certain d'avoir enlevé toute la transpiration et la crasse, il retourna dans la chambre. Il lui fallut quelques minutes pour réajuster le lit, vérifier son cathéter et son tube à intraveineuse, et, finalement, il s'allongea sur le lit et glissa le réseau d'interfaces neurales juste derrière sa tête. Il enfonça le bouton de transchargement, un peu impatiemment, et le monde réel s'évanouit.

-- Activez le mode de commande de la grappe. Il envoya la pensée alors qu'il sombrait dans le virtuel.

-- Mode de commande activé.

-- Rattachez l'amélioration architecturale Homme sage.

-- Engramme Homme sage rattaché.

Prime sentit son esprit s'élever, retourner à son état supérieur antérieur. Libéré des contraintes et de la douleur d'un corps, il était euphorique. Plus tard, il prendrait des dispositions pour la maintenance du corps du docteur Nolen. Mais à l'heure actuelle, il avait autre chose à faire. Un sentiment de joie l'envahit lorsqu'il donna la commande qui lui permettrait de se télécharger en lieu sûr. Prime était enfin libre.


Sciences bannies

C'est, par-dessus tout, la puissance d'auto-réplication destructrice de la robotique génétique par nanotechnologie (GNR) qui devrait nous faire réfléchir. L'auto-réplication est le modus operandi du génie génétique, utilisant le fonctionnement des cellules pour se dupliquer, et représente le plus gros danger de la nanotechnologie: l'écophagie... Il est même possible que l'auto-réplication soit encore plus fondamentale que nous ne le pensions, et de ce fait, encore plus difficile -voire impossible- à contrôler. La seule solution réaliste que j'envisage est l'abandon des recherches: limiter le développement de technologies qui sont trop dangereuses, en évitant d'explorer certains domaines de connaissance. Bill Joy, April, C.E. 2002

Métadate: 1.889-4$:$75$:$361 kD, nouvelle époque (Mardi 18 septembre 2057)

Le monde était une matrice infinie de grands cubes métalliques aux reflets de cuivre et d'argent, reliés entre eux par des tubes d'un gris métallisé. Ils étaient juxtaposés à l'infini, dans les trois dimensions, comme un théâtre vertigineux dans lequel le moins aguerri perdrait tout repère. Le monde était bien éclairé, avec un taux de lumière ambiante élevé, comme si un léger brouillard diffusait uniformément la lumière d'un hypothétique ciel au-dessus de cet empilement interminable, le dessous des cubes semblant à peine plus sombre.

C'était une étrange illusion pour un lieu étrange, et qui semblait parfaitement convenir à Kyle, lui rappelant exactement où il était, ce qu'il avait à y faire, et pourquoi. Il se tenait justement sur l'un de ces grands cubes strictement identique à tous les autres, qui se trouvaient à une distance de plusieurs centaines de mètres chacun. S'il avait voulu regarder à travers les cubes, il aurait par exemple pu ajouter une quatrième dimension à son espace virtuel, ou étendre le spectre de perception de ses yeux pour inclure les rayons X, ou tout simplement ordonner que les cubes deviennent transparents l'espace d'un instant. Il aurait alors vu que le cube qui se trouvait au-dessous du sien était lui aussi strictement identique. Identique, à cela près que ce cube-ci était son laboratoire. D'autres avaient différentes fonctions, la grande majorité n'avait aucune fonction du tout, si ce n'est esthétique.

Au centre du laboratoire se trouvait un hologramme virtuel. Virtuel, parce que, dans cet environnement numérique, la différence entre ce qui était réel dans la simulation et ce qui y était simplement une image tridimensionnelle était uniquement une histoire de représentation, arbitraire, et n'avait pas d'implication physique. Pour Kyle, le laboratoire était réel. Le clavier qui flottait sous ses doigts était réel. Les écrans bidimensionnels qui se tenaient sur les bords du labo étaient réels. Les images qu'ils affichaient et l'hologramme tridimensionnel qui se trouvait au milieu du laboratoire ne l'étaient pas. Il aurait pu, pour une quelconque raison, inverser ces définitions, et se submerger dans un monde défini par d'autres hypothèses sous lesquelles tout son univers virtuel aurait été relégué au statut d'objets virtuels.

Une commande, et l'hologramme commença à se mouvoir et grossir. En grandissant atome par atome, molécule par molécule, se construisit une structure élaborée, qui évoquait quelque chose entre un acarien et une puce électronique.

-- Ok, lancez la simulation

L'hologramme ne bougea pas, malgré le décompte d'une petite horloge.

-- Maintenant, simulez l'ajout de la solution catalytique initiale.

Une nuée de petites molécules apparut, et coula le long de la surface de l'étrange créature. L'une d'elles fut happée par un tentacule, qui l'incorpora immédiatement en son sein. Plusieurs réactions chimiques eurent lieu, identifiées par le mouvement de certains atomes dans le corps de la chose.

-- Le nano-constructeur est maintenant actif, énonça le simulateur.

-- Bien. Maintenant, versez la solution, et ce nano-constructeur, sur un sol constitué de matériaux quelconques.

La chose, et les molécules de solution catalytique, furent soudain pris d'un mouvement effreiné, tournoyant et s'agitant dans tous les sens. Après quelques instants, une surface grossière apparut, et le nano-constructeur s'y heurta. Il commença immédiatement à en décrocher des groupes de molécules, et à les recombiner pour former de nouvelles structures. Ces changements étaient rapides, tirant de l'énergie de la digestion occasionnelle de certaines molécules de la solution. Après un court moment, son travail s'acheva, et une seconde structure identique prit forme juste à côté du premier nano-constructeur.

-- Stoppez la simulation! ordonna Kyle. Analysez la copie et rapportez toute erreur de réplication.

-- Aucune erreur de réplication détectée.

-- Continuez la simulation.

Les deux constructeurs commencèrent alors à désassembler la matière sur laquelle ils se trouvaient, travaillant rapidement jusqu'à ce que chacun se soit dupliqué à nouveau. Chacun se déplaça sur une courte distance, puis recommença le processus, si bien qu'il y eut bientôt huit, puis seize copies de ces créatures étranges. Très rapidement, elles furent trop nombreuses pour que l'on puisse les compter, et le zoom s'ajusta en conséquence.

-- La matrice de nanoconstructeurs a atteint une capacité de 16 Kilo-octets. Prêt à démarrer la phase deux.

C'était une première. La législation sur les brevets, qui avait étouffé dans l'\oeuf toute la recherche sur les nano-constructeurs, ne pouvait pas l'atteindre ici. Kyle était euphorique.

-- Chargez la phase deux, et continuez.

L'émotion de Kyle était de plus en plus intense.

Chaque constructeur, en plus de ses instructions de base et de ses recettes pour s'auto-cloner, possédait une petite capacité de calcul supplémentaire, un peu de mémoire, et -quelque chose dont Kyle était particulièrement fier- la capacité de communiquer avec ses voisins immédiats. De cette manière, une masse croissante de nanoconstructeurs auto-répliqués était en elle-même une sorte d'ordinateur, lui-même croissant et massivement parallèle. Une fois qu'il atteignait une masse critique, il devenait capable d'exécuter les instructions, même complexes, qui lui avaient été données. Si on le ravitaillait alors avec suffisamment de solution catalytique, il devait être capable de construire quasiment n'importe quoi.

Bien entendu, il n'y aurait aucune certitude que cela fonctionne à tous les coups. La conception d'un avion supersonique pourrait nécessiter, par exemple, de l'aluminium, qui ne se trouverait pas nécessairement en quantités suffisantes dans l'environnement immédiat. Des molécules spécifiques contenant les éléments nécessaires seraient probablement plus efficaces que l'utilisation aléatoire du matériel environnant. Et il y aurait de nombreux autres problèmes à résoudre, comme la régulation de l'afflux de solution catalytique vers les nano-constructeurs, ou l'évitement du scénario d'écophagie, ou masse grise, dans lequel une marée destructrice de nanoconstructeurs hors de contrôle transformerait en nanoconstructeurs tout son environnement, y compris le site d'expérimentation, les scientifiques ayant conduit l'expérience, et avec eux le reste de la biosphère. Mais Kyle avait tout de même réalisé des progrès remarquables.

Une petite cloche tinta.

-- Le docteur Eugène Nolen demande un accès prioritaire.

-- Interrompez la simulation, ordonna Kyle. Le docteur Nolen n'était plus lui-même depuis quelques temps. Kyle n'arrivait pas vraiment à comprendre pourquoi, mais il devait trouver ce qui n'allait pas. Bonjour, docteur Nolen. Entrez, je vous prie.

Un homme grand, légèrement chauve, se matérialisa en face de Kyle.

-- Bonjour Kyle. Il cligna des yeux en appréhendant l'étrange environnement dans lequel il venait d'être téléporté. J'avais oublié à quel point vos goûts en termes d'espaces de travail pouvaient être exotiques.

-- Je fais ce que je peux pour garder à l'esprit ce que je suis et où je suis. Ici, nous ne sommes finalement tous que de simple programmes. Les lits, les fleurs, les jardins et les petites clôtures de grillage blanc qui les séparent n'ont plus aucun intérêt dans ce monde où l'on n'est plus sujet aux contraintes de la nature.

-- Hélas, nos pauvres corps, de retour dans le réel, sont bien fragiles, répondit le docteur Nolen avec sarcasme. Je suppose que ça n'a pas d'importance, du moment que nous n'oublions pas comment nous devons vivre dans le réel. Après tout, nous devons tout de même tous y retourner de temps en temps pour les entretenir.

-- Ce que je vais faire très bientôt. Mais avant cela, j'aimerais vous montrer quelques résultats très intéressants.

-- En fait, Kyle, je suis là pour vous rappeler vos devoirs au sein de la communauté. Dans vingt millidiei, il y aura une réception d'accueil pour dix-sept nouveaux venus dans l'espace commun du Campus. Vous aviez accepté d'y participer lors de la dernière assemblée.

Kyle grogna.

-- J'avais complètement oublié. J'ai été plutôt occupé ces derniers temps. Mes travaux commencent tout juste à porter leurs fruits, et ils sont très prometteurs. Je crois avoir trouvé une solution élégante aux problèmes de la nanoréplication et de la programmation.

-- Vous avez trouvé quoi???

-- Vous m'avez bien entendu! dit Kyle avec un large sourire. Les deux derniers obstacles à l'utilisation de la nano-technologie devraient bientôt être levés.

Le docteur Nolen hocha la tête gravement.

-- Kyle, est-ce que vous vous rendez compte qu'en poursuivant cet axe de recherche, vous êtes en violation directe avec la loi Disney-Hollings de 2017, la loi Bill Joy de 2026, et toute une flopée d'accords internationaux? Il y a des ingénieurs et des biologistes moléculaires qui croupissent en prison depuis bien avant la rébellion Genecraft pour les mêmes raisons.

Kyle haussa les épaules.

-- Notre existence même est en violation directe avec la loi Disney-Hollings, et peu de gens prennent la loi Bill Joy au sérieux de nos jours. Qui plus est, tout ce que j'ai fait jusqu'à maintenant, c'est quelques simulations.

-- Et votre enthousiasme concernant votre prochain rétrochargement concerne, j'imagine, une telle expérience, pour vérifier si ce qui marche si bien en simulation donne encore de bons résultats face à la rigueur du réel?

-- Exactement. Je veux essayer de construire un n\oeud autonome à partir d'un seul nanoconstructeur, d'une dose de solution catalytique, et d'un peu de matière première. Si ça fonctionne, on pourra étendre notre réseau et notre capacité de calcul sans avoir à se rétrocharger pour chaque opération. Plus de temps pour le travail théorique, moins de kilodiei gaspillés à vivre avec un ralentissement de 30 pour 1.

Le docteur Nolen acquiesça.

-- Kyle, c'est fantastique. Si vous avez réellement résolu le problème de la nanotechnologie, votre découverte pourrait être exactement l'élément stratégique dont aurait besoin la communauté pour préserver son mode de vie si son existence devenait publique. Ça vaut bien le coup de prendre quelques risques légaux.

Kyle cligna des yeux, incrédule.

-- Si son existence devenait publique?

Le docteur Nolen secoua la tête.

-- Ne vous inquiétez pas. Ce n'est pas encore arrivé. Mais ça viendra, un jour; et à l'heure actuelle, nous y sommes bien mal préparés.

Le docteur Nolen fit un geste dans la direction de la matrice de cubes interconnectés qui s'étendait à l'infini.

-- L'immensité de ce paradis numérique pourrait être réduite à néant d'un coup d'épée sur chacun de nos n\oeuds autonomes. Il frissonna, puis hocha la tête. Combien de temps vous faudra-t-il pour mettre en \oeuvre une expérience de réplication dans le monde réel?

-- Pas très longtemps -en termes de temps physique, je veux dire.

-- Karl Hennrich, de Darmstadt, a développé un nouveau modèle de n\oeud autonome, qu'il cherche à mettre en production. Il devrait nous procurer un facteur d'accélération approchant pratiquement les deux cents. J'ai comme le pressentiment que nous aurons besoin de toute l'accélération que nous pourrons trouver, dans un futur proche. Si nous pouvions utiliser vos nano-constructeurs pour accélérer la production...

-- C'est la deuxième fois que vous faites allusion à un désastre imminent, remarqua Kyle. Est-ce que vous avez de bonnes raisons de penser que notre communauté risque d'être compromise?

Le docteur Nolen secoua la tête à nouveau.

-- Rien de précis. Mais nous comptons aujourd'hui plus de trois cent cinquante membres, et dix-sept autres attendent votre bon vouloir dans l'espace partagé du campus à l'heure où nous parlons. La rumeur de notre existence a vraisemblablement atteint dix ou vingt fois ce nombre. Comment éviter que quelqu'un, quelque part, puisse commettre une indiscrétion? Ce n'est plus qu'une question de temps. Oh, bien sûr, nous avons besoin de ces gens-là pour construire notre société, et pour résoudre les problèmes scientifiques et culturels que nous rencontrons. Mais notre existence ne pourra pas rester secrète éternellement.

Kyle acquiesça.

-- Pour répondre à votre question plus précisément, il me reste quelques décacircadiens de travail théorique. Je dois apporter quelques touches finales à mon environnement de développement, et ensuite écrire le programme correspondant à la construction d'un objet. J'aimerais commencer par un n\oeud de génération un, une copie du mien, pour pouvoir la comparer à l'original. Ensuite, si les résultats sont probants, on pourra s'atteler à la construction d'un n\oeud de deuxième génération en se basant sur le travail de Karl. Quand on en sera arrivé là, on pourra commencer la production de masse, et envoyer des nanoconstructeurs et de la solution catalytique à qui en a besoin. Euh, je pense qu'il n'y aura aucune objection à ce que je me réserve le premier n\oeud de génération deux qui sera produit ainsi.

-- Sans problème. Karl a déjà transchargé sa propre conscience dans son prototype. Y a t-il des problèmes de sécurité avec les nanos?

-- Oui. Ils seront clairement présentés dans les notes techniques et les engrammes de connaissance. Les nano-constructeurs ont besoin d'une solution catalytique pour accélérer le processus initial requis pour la réplication et pour leur fournir l'énergie suffisante pour briser et reconstruire toutes les liaisons chimiques. Les scénarii-catastrophe où des nanos transformeraient la terre entière en une masse grise sont une pure aberration. Comme pour tout, le facteur limitant est l'énergie. D'un autre coté, je n'ai pas encore réussi à faire en sorte que les nano-constructeurs fassent la différence entre des matériaux bruts et de la matière vivante. De gros projets pourraient poser problème aux objets ou aux personnes se trouvant à proximité du point zéro. D'autres dangers moins évidents seraient entres autres, de lancer la procédure trop près de structures porteuses, ou de résidus de certaines réactions chimiques, etc...

-- Je comprends bien. Je pense qu'il serait sage de se pencher sur ces problèmes aussi rapidement que possible.

-- Aussitôt que j'aurai fini ces simulations et qu'elles confirment les résultats théoriques, je me rétrochargerai dans le réel pour faire quelques expériences pour valider le tout. Ensuite, je me pencherai sur les problèmes de programmation. Est-ce que Karl pourra me faire parvenir les plans de son nouveau modèle?

-- Je pense qu'il n'y verra pas d'objection. Cependant, ce serait peut-être une bonne idée de ne pas annoncer tout de suite vos découvertes à toute la communauté. Il vaudrait mieux n'en parler qu'aux quelques personnes concernées.

-- Oui, le moins on est, le mieux ça sera, s'exclama Kyle. Ce serait extrêmement embarrassant que nous fassions une annonce prématurée, et que les expériences dans le réel se révèlent décevantes. Je veux d'abord voir ce travail porter ses fruits, en construisant quelque chose d'utile. Ensuite, je publierai mes résultats, sous la forme d'articles scientifiques et d'engrammes de connaissance.

-- Excellent, Kyle. Ah, il semblerait que nos vingt millidiei soient écoulés. Nos futurs collègues nous attendent avec impatience.

Kyle grimaça.

-- Effectivement, il est temps d'y aller. Il fit une longue pause, l'air pensif. Vous savez, docteur, cela signifie que nous ne serons plus les esclaves du monde réel. Nous sommes au seuil de la vraie liberté, la liberté de dire adieu au réel pour toujours, et de vivre indéfiniment, comme entités libres dans un univers autonome. Qui eut cru que quelqu'un de ma génération puisse encore employer le mot Liberté comme autre chose qu'un amer sarcasme...

Le docteur Nolen sourit.

-- À plus tard, docteur. Kyle disparut, portant brusquement son attention et sa présence sur le n\oeud du campus, à quelques centaines de kilomètres de là.

Le docteur Eugène Nolen se tint un instant seul, sur un cube simulé, de couleur cuivre et argent, en observant pensivement la lente rotation de la simulation sur elle-même. Il soupira, secouant la tête tristement.

-- Vous présumez avec optimisme, mon jeune ami, que ceux qui brandissent l'épée du pouvoir nous laisseront libres.


Absence

L'absence de ceux qu'on aime l'est tant de soi -un exil mortel William Shakespeare, env. 1600 après J-C

Lundi, 24 Septembre 2057 Métadate: 2.073-9$:$96$:$285 kD nouvelle époque

Les docteurs Forest et Nolen, ainsi que Marguerite L'Beau et Kyle Tate étaient assis autour d'une modeste table de camping. Des steaks grillaient sur un barbecue juste à coté d'eux, dont les odeurs leur parvenaient au gré des courants d'air, mélangées aux senteurs de pin des forêts alpines avoisinantes. Les sommets couverts de neige s'élançaient vers le ciel bleu, et leurs faces blanches se reflétaient sur les eaux, ridées par de légers vents, d'un lac de montagne.

-- Je veux faire venir ma famille dans la communauté. Plusieurs secondes de silence pesant accueillirent l'annonce du docteur Forest.

-- Vous n'êtes pas sérieux? dit Marguerite en secouant la tête, ses cheveux bruns bouclés oscillant sur son mince visage.

-- Si, je le suis, répondit le docteur Forest. J'ai déjà assez de mal comme cela avec les n\oeuds de génération un, à une vitesse de seulement trente fois le réel. Subjectivement, je vois ma famille une fois tous les vingt circadiens. Mais avec les n\oeuds de génération deux, nous parlons de cent cinquante à deux cents circadiens entre chaque visite. Cela crée trop de distances, tant au niveau émotionnel, que social.

-- D'autres personnes de votre équipe semblent se débrouiller assez bien en laissant une copie d'eux même dans le réel, répondit le docteur Nolen. Avez-vous essayé ce genre d'idée?

-- Seulement deux autres de mon équipe ont des enfants, répondit le docteur Forest. L'un part en vacances le mois prochain, et pourrait bien laisser tomber pour de bon la communauté. C'est bien là le problème. Tout le temps passé ici ... Regardez, pour ma femme cela ne fait que six jours que j'ai rejoint la communauté, mais pour moi, cela fait plus de six mois! Sarah commence déjà à remarquer des changements, et je... Bon sang! Si nous pouvons changer autant en six jours à peine, avec une accélération d'à peine trente, qu'est-ce que cela serait une fois que je passerai sur un n\oeud de génération deux? Une seule journée à une accélération de deux cents et je perdrai complètement ma famille!

-- Il y a un patch pour le système des n\oeuds de générations deux, qui vous permet de vous rétrocharger sans suspendre vos opérations dans le virtuel. fit remarquer Kyle. Vous pourrez continuer à vivre ici à plein temps pendant que votre copie s'occupe des détails dans le réel. Puis, resynchroniser vos mémoires une fois par jour.

-- Le multiplexage fonctionne pour certains, mais pas pour tous, fit remarquer le docteur Nolen. Certains trouvent que cela leur pose problème face à une copie moins intelligente d'eux même.

-- Cela dépend vraiment de votre tempérament, ajouta Marguerite.

-- C'est ce que fait Jim, répondit le docteur Forest. Ça ne marche pas aussi bien qu'on pourrait l'espérer. Il ne peut que difficilement entrer en relation avec sa copie restée dans le réel. Il n'a pas voulu en dire plus la dernière fois que nous en avions parlé, mais je ne serais pas surpris qu'ils aient complètement divergé.

-- J'ai entendu parler de cela, emboîta Kyle. Ce n'est déjà pas facile de se faire à la différence de vitesse. J'ai aussi du mal à partager tous mes souvenirs, avec une version de moi même qui frôle la débilité profonde.

-- C'est méchant, ce que tu dis, dit Marguerite. Aucun de nous n'était un débile dans le réel.

-- Nous sommes quand même largement plus stupides une fois dans le réel, rétorqua Kyle.

-- Quand bien même, je pense que c'est dur pour la copie qui doit rester dans le réel, répondit Marguerite. Avoir des souvenirs d'une vie merveilleuse, que l'on n'a jamais vécue, pendant qu'on est enfermé dans un monde qui nous rend si fragile et où on doit se priver de tout. Mais pour en revenir à Michael, cela lui fait perdre beaucoup trop de temps dans le virtuel. Chaque soirée passée avec sa femme et ses enfants lui coûte dix circadiens aujourd'hui, et soixante-cinq une fois passé sur un n\oeud de génération deux.

-- Une interruption difficile pour quelqu'un se trouvant au milieu de travaux de recherche très importants, admit le docteur Nolen.

-- Nous savons tous combien il est merveilleux de vivre ici, dans le virtuel dit le docteur Forest. Une intelligence surdéveloppée, dont nos copies du monde réel ne peuvent que rêver, avec des possibilités d'améliorations à venir encore plus époustouflantes. S'affranchir de la mort et de l'inconfort. Une maîtrise complète de nos environnements, une liberté complète à tous les niveaux en fait.

-- Vous voulez partager cette expérience avec votre famille, acquiesça Marguerite.

-- Oui! Je veux ce qu'il y a de mieux pour ma femme et mes enfants. Je veux que leur esprit puisse s'élever aussi haut que le mien a pu! Je veux que mes enfants puissent grandir sans entrave, entourés par les intellects les plus brillants, libres d'atteindre des sommets inatteignables dans le monde réel! Je veux donner la chance à ma femme de connaître la vie ici, et peut-être même un jour de voir à nouveau!

-- Ah, oui, dit le docteur Nolen avec une certaine sympathie. La cécité de votre femme.

-- Il n'empêche que c'est paradoxal, dit Marguerite. Du point de vue du monde réel, vos enfants seront la plupart du temps couchés dans leur lit, alimentés par des cathéters en intra-veineuses et branchés à une interface neuronale.

-- Qu'en sera t-il de leur absence à l'école? demanda Kyle. Sans parler des amis, des parents, ou pire, de la visite des services sociaux?

-- Sarah et moi même allons nous préparer à ce genre de problèmes.

-- Un peu court comme réponse - commença Kyle.

-- Sarah et moi avons déjà discuté de cela, coupa le docteur Forest. Chacun de nous fera tourner une copie dans le réel et se synchronisera deux fois par jour. Nous grandirons comme une famille, dans les deux mondes.

Kyle secoua la tête.

-- Vous venez juste de nous dire que ça n'a pas fonctionné pour un gars de votre équipe.

-- Si les copies dévient au point de vouloir vivre leur propre vie, il y aura deux familles intactes, dit Marguerite en adressant un sourire au docteur Forest. C'est toujours mieux qu'une seule déchirée.

-- Tout-à-fait concéda le docteur Nolen. Il n'empêche qu'il reste à définir les raisons éthiques qui justifieraient que des enfants passent leur enfance dans un monde entièrement simulé.

-- Foutaises, répondit le docteur Forest. Si c'est suffisamment bon pour nous, ça doit l'être pour ma famille. Aucun de nous ne voudrait perdre un microcircadien de notre temps ici, s'il pouvait l'éviter. Qui ose prétendre qu'il est impatient de retourner dans le réel pour effectuer la maintenance de son corps?

-- Un point pour vous, admit le Docteur Nolen, Mais je doute que la communauté toute entière sera enthousiaste à l'idée d'emmener des enfants dans le virtuel.

-- Ce n'est pas à la communauté de prendre cette décision, répondit le docteur Forest. C'est entre moi, ma femme et mes enfants.

-- Nous contrôlons les accès matériels aux n\oeuds autonomes, lui fit remarquer Kyle. La sécurité est notre préoccupation numéro un. Les enfants ne sont pas spécialement connus pour leur discrétion. Je pense que la communauté a son mot à dire.

-- Vous êtes en train de me dire que notre autonomie si chère et si familière, ne s'applique qu'une fois approuvée par le consensus de la majorité?

-- Non, répondit Kyle, Je suis en train de dire que je ne suis pas obligé de vous donner l'accès à des n\oeuds -

-- Ça suffit, interrompit le docteur Nolen. Si lui et sa famille veulent faire partie de la communauté, ce serait le comble de l'hypocrisie que nous nous y opposions. De même pour la sécurité, chaque nouvelle personne rejoignant la communauté implique un nouveau risque. Je ne vois pas en quoi la famille du docteur Forest est différente.

-- Je suis d'accord avec le docteur Nolen. répondit Marguerite. Je ne suis pas rassurée par l'idée d'enfants vivant dans le virtuel. Ils devraient être dehors, en train de jouer dans un jardin ou de manger des glaces, d'être de vrais enfants. Mais le docteur Forest a raison. C'est un choix qui revient à lui et à sa femme, pas à nous.

-- Il y aura plein de jardins et de glaces aussi ici, dans le virtuel, répondit le docteur Forest. Et mes enfants auront dix fois l'intelligence et la perspicacité pour les apprécier.

-- Bien. dit Kyle. L'autonomie est absolue. Je ne peux rien dire contre cela. Peut-on conclure sur ce point et passer au sujet qui nous intéresse? Nous étions supposés discuter d'arrangements financiers pour une installation de production de solution catalytique.

-- De toute façon, reprit le docteur Nolen. Docteur Forest, votre famille aura ses n\oeuds. Kyle, tu peux continuer.

-- Merci, docteur Nolen. Comme vous le savez tous, notre pénurie de solution catalytique persiste, Kyle se déplaça pour commenter les graphiques et les schémas complexes qui apparurent en l'air, au-dessus de la table. Ceci représente les plans de conception, la consommation et la production estimée d'une micro-usine autonome pour produire de la matière catalytique en plus grande quantité. Elle peut être synthétisée avec une quantité relativement modeste de nano-constructeurs et de solution catalytique. Elle est suffisamment petite pour être cachée dans un garage ou dans un hangar, et peut fonctionner sur le courant électrique d'une maison standard. Un ancien coloc veux bien la prendre en charge en échange d'un accès à la communauté. Il vit à Kansas, ce qui est parfait pour nous.

-- Comment ça?

-- Le désert est juste aux portes de la ville, répondit Kyle. Des pans entiers de ville et de sites industriels sont abandonnés sans surveillance dans la partie ouest, et accessibles assez facilement. Une image d'un vieux terrain d'atterrissage apparut au-dessus de la table. Ceci n'est qu'un des endroits qu'on pourrait utiliser. L'aéroport semble abandonné depuis plus de vingt ans, mais plusieurs compagnies de fret semblent avoir des camions qui livrent à cet endroit.

-- Comment comptes-tu financer l'opération?

Kyle soupira

-- C'est une bonne question. Quelqu'un à des adresses de faux-monnayeurs?

Marguerite sourit.

-- Pourquoi ne pas nano-imprimer quelques billets?

Le docteur Nolen pouffa de rire.

-- Sérieusement, dit Kyle. Nous pouvons louer un hangar pour presque rien. Notre consommation électrique est modeste. Les ingrédients pour la solution catalytique ne sont pas très chers non plus, on pourra les acheter aux prix de gros. Le seul coût sera dans la livraison des matériaux bruts et l'expédition des produits finis. Au maximum de la production, cela devrait coûter 2500 dollars par mois.

-- Si chacun dans la communauté versait quelques dollars par mois, on devrait pouvoir couvrir les dépenses, dit Michael.

-- C'est une bonne chose que les steaks simulés ne brûlent jamais, dit Marguerite, retirant le bouchon d'une bouteille de vin. S'ils cuisaient dans le réel, il ne resterait que des cendres maintenant. Quelqu'un veut un verre de Côtes du Rhône?

-- Aux nanos, dit Michael en levant son verre.

-- À la liberté, répondit Kyle.

-- Aux steaks, ajouta le docteur Nolen. Juste à point!


Soirée

Vivez comme si vous alliez mourir demain. Apprenez comme si vous étiez immortel. Mahatma Gandhi (1869-1948)

Mardi, 25 Septembre 2057 Métadate: 2.098-4$:$37$:$319 kD nouvelle époque

L'environnement était une immense cathédrale ouverte faite d'arches gothiques entremêlées qui découpaient le ciel en un squelette de piliers et de voûtes de cuivre patiné décorées de vignes fleuries. Certains se promenaient ou discutaient en petits groupes, flânant sur les chemins tortueux entrecoupés de petits ponts voûtés qui enjambaient les ruisseaux et leurs grottes secrètes faites de buissons sauvages. Une brise légère agitait les arbres et les hautes herbes au son de l'eau qui chantait dans les fontaines et entre les rochers. Le paysage ressemblait à un étrange croisement entre une cathédrale, un jardin, et des ruines couvertes de ronces et d'herbes sauvages.

Kyle se retourna lorsqu'il sentit un courant d'air froid. Une porte venait de s'ouvrir, donnant accès sur un monde fait de neige et de glace. Une discontinuité rectangulaire, qui contrastait avec la saison printanière de l'environnement, se trouvait à quelques mètres de Kyle. Il regarda les deux hommes la franchir, tout en époussetant la neige accumulée sur leurs vêtements. La porte se referma derrière eux, faisant disparaître l'air glacial qui était venu perturber les senteurs caractéristiques du printemps.

-- Hé Kyle!

-- Terry, Jim! Je suis content que vous soyez finalement venus.

-- On n'allait quand même pas manquer notre première fête dans le virtuel, le rassura Terry. C'est plutôt calme par ici.

Ses habits chatoyèrent un instant, passant du costume d'hiver au jeans et t-shirt de la dernière mode. Kyle sourit en voyant la nouvelle apparence de Terry, une musculature surhumaine, sans ses taches de rousseur et avec un nez plus petit. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour comprendre que l'on pouvait prendre l'apparence qu'on voulait, ici. Jim avait fait des changements encore plus radicaux. Il s'était délesté de plus de quarante kilos, allongé d'une quinzaine de centimètres, et avait remplacé sa peau naturellement pâle par un teint méditerranéen sombre. Il ressemblait à un parfait Don Juan, même si Kyle suspectait que sa voix le trahirait.

-- Est-ce qu'on n'est pas venu trop tôt? demanda Jim avec un fort accent du Midwest.

-- Nan. dit Kyle, en faisant signe vers les piliers effondrés et les buissons en fleurs. C'est juste que l'environnement est immense. La majorité de la communauté est déjà là.

-- Et les professeurs n'ont pas tendance à être de la fête, en général, ajouta Jim.

-- Je n'en serais pas aussi certain, répondit Kyle. À ce propos, qu'est-ce que vous pensez des avancées du docteur Nolen?

-- Spectaculaires, sourit Jim. Tous les trucs qu'on peut faire avec ses engrammes, c'est vraiment fantastique. Télépathie synthétique, états émotionnels à la demande... incroyable!

-- Sans parler des connaissances téléchargeables, ajouta Terry. C'est vraiment ce qu'il y a de mieux ici! Même plus la peine d'étudier!

-- Sauf si on veut inventer ou découvrir quelque chose de nouveau, lui rappela Kyle.

-- Oui, mais c'en est fini du bourrage de crâne, et du retiens ta leçon par c\oeur... répondit Jim avec sarcasme.

-- C'est vrai, admit Kyle.

Une voix résonna derrière eux:

-- Bonjour, messieurs.

-- Aah! Jim et Terry sursautèrent à l'apparition soudaine du docteur Nolen. Je ne m'y ferai jamais, à ces téléportations, s'exclama Jim.

Le docteur Nolen sourit.

-- Ce n'est pas pareil de voir des gens arriver d'on ne sait où à la télévision que dans la vraie vie, n'est ce pas? Ne vous inquiétez pas. Avant même de le savoir, ça sera une seconde nature chez vous.

Kyle acquiesça.

-- Vous vous amusez bien, Eugène?

-- Beaucoup, merci. As-tu vu Michael ou Sarah Forest dans le coin?

-- Pas encore. Ils devraient être là d'un microcircadien à l'autre.

-- Et vous deux, comment trouvez-vous la vie dans le virtuel?

-- C'est fantastique! répondit Terry. Les mondes de la ligue des Joueurs sont absolument incroyables!

-- C'est clair, reconnut Jim. Ce ne sont peut-être pas de vrais voyages dans l'espace, mais c'est aussi réaliste que ce qu'on pourra jamais rêver! Chaque rêve devient une réalité!

-- ...mieux que la réalité! s'enthousiasma Terry.

-- Certes, mais j'espère que vous saurez saisir les opportunités que la communauté vous offre, et que vous ne perdrez pas tout votre temps dans ces mondes fictifs.

-- Hé! On va déjà prendre en charge votre nouvelle micro-usine, fit remarquer Terry. On devra passer beaucoup de temps dans le réel. Encore heureux qu'on puisse se détendre une fois de retour ici.

-- Que la solution catalytique coule à flot, entonna Jim d'un air magistral.

-- Hé! voila Sarah et Michael! interrompit Kyle, en se tournant vers le couple élégant qui venait juste de se matérialiser quelques pas devant eux. Bienvenue au gala de la deuxième génération! Vous avez déjà rencontré tout le monde, n'est-ce pas?

-- Terry, Jim et Eugène sont avec lui, chuchota Michael à sa femme aveugle.

Les yeux de Sarah scintillèrent. Oui, salut les garçons! J'ai bien aimé votre présentation, Eugène. Très impressionnante.

-- Merci ma très chère dame, Le docteur Nolen se prosterna dans un geste exagéré.

Michael sourit,

-- Regarde Sarah! Eugène nous montre les charmes d'une bonne vieille courbette à l'ancienne!

Sarah en rit. Merci monsieur Nolen! Un de ces circadiens j'espère pouvoir voir vos bouffonneries de mes propres yeux.

-- Le problème c'est qu'elle me verra aussi, plaisanta Michael. Je l'ai déjà prévenue. Grand. Maigre. Cheveux gris. Gros nez.

Tout le monde éclata de rire.

-- Votre attention! annonça Kyle au-dessus des voix. Je propose un toast!

-- Bonne idée, Marguerite a réussi à élaborer la simulation d'un excellent Bordeaux des années vingt. Puis-je, Kyle?

-- Mais bien sûr, Monsieur Eugène. Kyle fit un large mouvement en direction d'un bloc de pierre, donnant à Nolen un accès limité aux contrôles de l'environnement. Le bloc se désagrégea et prit la forme d'une petite fontaine, surplombée par des statues ornementales de sirènes et de nymphes.

-- Allons, docteur, un peu d'ambition! Kyle fit un signe en direction de la fontaine, qui s'élargit et devint plus profonde, prenant des formes plus complexes, avec des sculptures plus riches. Qu'en pensez-vous?

-- Ça devrait nous convenir, concéda le docteur Nolen. Soudain, un liquide rouge sombre remplaça l'eau qui jaillissait en crépitant de la bouche des nymphes. Le soleil faisait étinceler les gouttelettes qui s'écoulaient en jets artistiques. Des calices de cristal prirent forme sur le rebord de pierre.

-- C'est incroyable! s'exclama Jim, en saisissant l'un des calices, qu'il remplit dans le bassin.

Terry prit son élan, laissa échapper un grand cri, et plongea tout entier dans la fontaine, éclaboussant au passage les autres convives d'un vin rouge sombre. Il s'assit en buvant à même le fond du bassin.

-- Terry, c'est dégoûtant! Les autres veulent boire à cette fontaine, et toi tu te baignes dedans... sors de là!

-- Il vaut mieux être aveugle que de voir ça! ajouta Sarah avec ironie.

-- Il n'y a pas de quoi s'en faire. Les microbes ne sont pas simulés, et la seule saleté que l'on puisse trouver ici se trouve par terre, pas sur nos corps. Rien ne nous empêche d'aller tous nager dedans et de boire jusqu'à notre plaisir ou plus.

-- Ou de rester sobre, si vous le préférez, ajouta le docteur Nolen.

-- Faites comme vous voudrez, docteur, rétorqua Kyle en prenant du Bordeaux dans ses mains. Je viens de passer les deux derniers decadiei dans le réel, à me suer dans le désert du Kansas à aider les gars pour mettre en place cette micro-usine. Croyez-moi, avec cette canicule, les hangars abandonnés et poussiéreux ne sont pas très amusants. J'ai bien l'intention de me saouler ce soir. Avec un sourire narquois, il fit prendre au vin la forme d'une sphère flottant contre ses doigts. Il la porta à sa bouche et but comme on mange une pomme.

-- Les senteurs sont merveilleuses ici, Kyle, dit Sarah. Dis moi à quoi ressemble ton environnement.

-- Avec plaisir! Les yeux de Kyle étincelaient d'enthousiasme. J'y ai consacré une part considérable de mon temps libre. Cet espace virtuel tout entier est abrité par une structure d'arches de cuivre interconnectées et couvertes de vignes. C'est une sorte de cathédrale qui fait à peu près un demi-kilomètre de haut. Bien sûr, une telle structure ne pourrait exister dans le réel; mais là, c'est une partie intégrante de la simulation, qui affecte les courants et les vagues des océans, et même le climat de certaines régions montagneuses de mon espace propre. Toute la cathédrale n'est pas à ciel ouvert non plus, il y a de grandes verrières de vitrail, qui affectent également le climat local. C'est un ensemble néo-gothique, mais j'y ai mis des exemples architecturaux de presque toutes les cultures. Ils ne sont plus petits que par la taille. Nous nous trouvons actuellement au milieu des ruines réaménagées en parc d'une ville romaine toute entière. D'où nous sommes, le paysage est surtout une interprétation artistique de la Rome antique, une sorte de vestige idéalisé, presque hédoniste.

Sarah se mit à rire

-- L'endroit rêvé pour passer cette soirée délicieuse! Le monde entier comme \oeuvre d'art. Quel concept remarquable. Et dire que l'on peut y passer des semaines sans que s'écoulent plus de quelques heures dans le monde réel...

Le docteur Nolen sourit.

-- Kyle a été dans le virtuel depuis plus longtemps que quiconque. Il a été le premier à se transcharger, et le premier à avoir eu accès à un n\oeud de deuxième génération. Quelle accélération pouvez-vous observer, Kyle?

-- À peu près un facteur deux cents par rapport au monde réel. Vous ne vous en doutiez peut-être pas, mais j'ai vécu quelque 2,5 kilocircadiens dans le virtuel, ce qui correspond à peu près à sept ans de vie subjective. Plus du quart s'est écoulé depuis vendredi dernier, quand je me suis transchargé dans le tout premier n\oeud de deuxième génération réalisé avec des nano-constructeurs.

-- Mon Dieu, tu as vécu deux ans en un peu plus d'un week-end? Terry était très impressionné.

-- Ouais. Je suis pour l'instant synchronisé sur la vitesse d'un n\oeud de génération un, le temps de cette petite fête. La plupart des gens n'ont pas encore accès à ce genre de matériel.

-- Deux cents circadiens en un jour? demanda Jim. Pourquoi est-ce qu'on s'encombre encore avec ces n\oeuds qui n'en font que trente?

-- Parce ce qu'il y a une rupture de stock pour les n\oeuds de génération deux, Einstein, et on ne dispose que d'une quantité très limitée de nanos et de solution catalytique pour mettre à jour le matériel. À ton avis, pourquoi je vous ai recruté pour gérer cette nouvelle usine?

-- Hé! dit Jim. Nous fournissons la plus grande partie de la solution catalytique de la communauté. Nous devrions être les premiers sur la liste pour avoir des n\oeuds de génération deux.

-- Vous aurez vos kits de mise à jour dans les prochains jours, les rassura Kyle. D'un autre coté, si vous pensez que les n\oeuds de génération deux sont rapides, attendez que les prototypes de la génération trois soient prêts. Les concepteurs attendent un facteur d'accélération d'au moins six cents.

-- Six cents? La langue de Terry pendait jusque par terre. Presque deux ans de vie subjective en une seule journée?

-- Certes, répondit Kyle. Mais vivre à cette vitesse a des inconvénients. Se rétrocharger chaque jour dans le réel devient une vraie torture. Ironiquement, plus la fréquence des rétrochargements est faible, plus ils commencent à devenir de vrais fardeaux.

-- Vous pouvez devenir un étranger pour votre propre corps, admit Michael.

-- On pourrait dire ça, concéda Kyle. C'est devenu à ce point problématique pour moi, que j'ai commencé à utiliser des pense-bêtes écrits, pour des actions toutes simples, comme aller aux toilettes, prendre sa douche, s'habiller. Je me rappelle parfaitement comment faire cela ici. Les améliorations mentales du docteur Nolen m'ont au moins doté d'un quotient intellectuel à quatre chiffres. Mais lorsque je retourne dans le réel, ces habitudes toutes simples sont enterrées sous les années de souvenirs. Ce n'est pas qu'un problème de manque de fiabilité de la mémoire. Essayez de raisonner à un niveau aussi bridé, vous verrez à quel point cela peut être frustrant.

Sarah fronça les sourcils.

-- Eugène, êtes-vous sûr que ces équipements sont adaptés pour une utilisation prolongée?

-- Oh oui, absolument. Tant que vous vous rétrochargez chaque jour pour faire la maintenance de routine sur votre corps, vous vous porterez bien. Le coma anesthésique vous évitera les brûlures musculaires. Négligez vos exercices de stimulation physique, et vous irez au devant de problèmes de santé, comme des muscles atrophiés et autres problèmes de circulation.

-- Je parlais des effets psychologiques liés au fait de multiplier pour ensuite fortement réduire votre intelligence. Cette lobotomie journalière que Kyle décrivait.

-- Ce n'est pas douloureux, la rassura Kyle, C'est juste ennuyant comme la mort.

-- Cette faculté d'étendre ma conscience est très intéressante, admit Sarah. Michael et moi-même sommes très enthousiastes à propos des améliorations que vous avez conçues.

Michael acquiesça.

-- Elles font toute la différence.

-- Les améliorations sont sans commune mesure avec ce qu'il est possible de faire dans le réel. reprit le docteur Nolen, bien qu'accomplies à un prix que j'aurais préféré éviter de payer.

-- Que voulez-vous dire? demanda Kyle, surpris une fois encore par le comportement de Nolen.

-- C'est une longue histoire. Le docteur Nolen se tourna vers Michael et Sarah. Devrions-nous maintenant laisser ces jeunes à leurs occupations?

-- Je pense que nous avons assez abusé de leur temps, répondit Michael. C'est vraiment un environnement magnifique, Kyle.

-- Content qu'il vous plaise, sourit Kyle. Merci pour le vin, Eugène. Très bonne cuvée!

-- Remerciez Marguerite. C'est elle qui a passé je ne sais plus combien de circadiens à élaborer cette simulation. Le docteur Nolen sourit, en faisant une salutation royale, puis les trois personnes disparurent.

-- Elle a vraiment fait du bon travail, ça c'est sûr! Jim s'assit d'un coté de la fontaine et remplit une autre coupe de vin. On pourrait devenir très dépendant de ce mode de vie, ajouta t-il.

La seule trace de l'écoulement du temps était le mouvement graduel du soleil. Au fur et à mesure de sa course à travers le ciel, les rires se firent plus bruyants, les conversations plus animées, et les groupes qui évoluaient dans le parc plus nombreux et plus agités. Alors que le ciel prenait sa teinte dorée de fin d'après-midi, Kyle fit pousser des ailes à plusieurs arbres. Elles battaient doucement, accrochées comme des fleurs sur les branches qui ondulaient.

En riant, il cueillit une paire d'ailes d'une branche basse, et les colla sur ses épaules.

-- Au diable le réel! s'écria-t-il en s'élançant ivre à travers le ciel.

-- Voler? Terry était incrédule.

-- Moi aussi je veux voler! s'écria Jim qui se leva en titubant dans sa fontaine, dégoulinant de vin. Il attrapa à son tour une paire d'ailes qui poussait sur un arbre. Le dernier au sommet des arches est un imbécile! Il s'éleva, en battant des ailes avec vigueur; mais s'empêtra dans un n\oeud de branches, jurant à pleine voix en faisant tomber une pluie de brindilles et de feuilles sur Terry.

Terry riait de bon c\oeur.

-- De toute façon, l'essentiel de la fête semble se passer en l'air. On ferait aussi bien d'aller les rejoindre.

-- Tu as vu où est allé Kyle? Demanda Jim à Terry, qui l'aidait à se libérer.

-- Non. Les deux étudiants reprirent leur envol en un spectacle d'acrobatie aérienne.

Kyle trouva Sarah, Michael et le docteur Nolen ensemble, assis près du sommet de l'une des arches. Le monde était une mer de structures similaires qui s'étendaient à l'horizon dans toutes les directions. Loin en dessous d'eux, ils pouvaient voir un océan de verdure piqué de lacs, fontaines et ruisseaux qui étincelaient sous le soleil. De petits groupes de personnes les survolaient, certaines flottant en battant doucement des ailes, d'autres dansant follement dans les airs.

-- Bonjour docteurs, fit Kyle en se posant doucement au sommet d'une arche toute proche. Est-ce que la soirée vous plaît?

-- Kyle, le docteur Nolen prétend que vous auriez résolu le problème de la nanotechnologie tout seul...

-- Oh, vous parlez à nouveau travail? Kyle abandonna ses ailes à contrec\oeur et rétablit son esprit à son état normal, sobre. En fait, comme vous allez le découvrir par vous même, dans le virtuel, nous avons tout le temps dont vous puissiez rêver et une surabondance d'intelligence. Vous serez surpris de ce qu'un esprit libéré peut accomplir.

-- Justement, j'étais en train de parler au docteur Nolen des travaux de mon équipe concernant la manipulation de branes $n$-dimensionnelles contre un substrat spatial de dimension supérieure.

Kyle secoua la tête.

-- Avec tout le respect que je vous dois, docteur, je ne suis qu'un spécialiste en biologie moléculaire, pas un physicien. Je ne sais même pas ce qu'est un brane, et je comprends encore moins le reste de votre phrase.

-- En fait, les supercordes sont des $n$-branes mono-dimensionnelles, pour lesquelles $n = 1$. La $m$-théorie et les modèles actuels basés sur la $m+n$-théorie prédisent que les $n$-branes de plus grande dimension ont la même structure sous-jacente que la matière sub-atomique. Nous avons laborieusement établi la $n+m$-théorie sur des bases théoriques uniquement, et nous avons fait des découvertes mathématiques très intéressantes au cours des dernières semaines. Une fois que mon équipe sera transchargée dans la communauté, nous pouvons espérer avoir une progression bien plus rapide.

-- Vous courez après la Grande Théorie Unificatrice?

-- Pas encore, répondit Sarah.

-- Mais grâce aux idées remarquables de Sarah, nous avons réussi à construire les prémices d'un modèle théorique qui pourrait nous permettre de manipuler la structure sous-jacente des espaces courbes de plus grande dimension, ajouta Michael.

-- Vous n'avez pas chômé, dit Kyle. Depuis combien de circadiens êtes-vous transchargés?

-- Vingt-deux, lui dit Sarah. Les engrammes de connaissances sont une avancée merveilleuse. Je suis mathématicienne, pas physicienne. Je n'espérais jamais comprendre un jour les travaux de mon mari.

-- Elle est trop modeste, répondit Michael. Les intuitions de Sarah nous ont permis de trouver des relations plus étroites entre l'espace repliable de Calabi-Yau et les harmoniques de super-cordes des particules sub-atomiques. Ses idées concernant un marteleur de super-corde auront des impacts énormes sur notre compréhension de la physique théorique, et il pourrait même y avoir des applications pratiques révolutionnaires.

-- Des applications pratiques? Comme quoi? demanda Kyle.

Le docteur Forest fixa son attention sur les gens qui voletaient joyeusement, beaucoup plus bas.

-- Il est encore top tôt pour en parler, mais si nous arrivons à finaliser nos modèles, et qu'ils s'avèrent pertinents, il est possible qu'on puisse arriver à manipuler directement les géométries de Calabi-Yau, et de ce fait, à altérer la structure, la forme, les harmoniques et peut-être même la dimensionalité de leurs n-branes respectifs. On devrait, concrètement, pouvoir espérer marteler les supercordes pour leur donner n'importe quelle configuration.

-- Vous m'avez perdu, là. Vous n'auriez pas un engramme que je pourrais assimiler?

-- Bien sûr, répondit Sarah. Elle lui transmit une adresse où récupérer cette engramme. Il téléchargea les données, en les regardant passer au travers de plusieurs outils publics de diagnostic et d'audit. Après avoir reçu la confirmation que l'engramme était sain et exempt de tout code malveillant, il l'assimila dans son esprit, comme s'il venait d'étudier les avancées de la physique théorique des dernières décennies.

-- Si vos modèles se tiennent, vous serez capable de transmuter les particules sub-atomiques élémentaires d'une forme à une autre, peut-être même en créer de nouvelles.

-- Matière en anti-matière, matière en énergie, énergie en matière, confirma Michael. Les possibilités sont infinies. De l'énergie bon marché, à volonté, la transformation de la matière à l'échelle sub-atomique. On pourrait même manipuler les forces atomiques fortes et faibles, et peut-être les lois de la gravité!

-- L'univers n'est pas un système fermé. remarqua Kyle avec émerveillement. C'est seulement dans un système fermé, que l'entropie s'accroît. On devrait être capable d'introduire de l'énergie nouvelle, de la matière dans cet univers.

Sarah acquiesça.

-- On aimerait bien avoir un peu de solution catalytique et des nano-constructeurs pour mettre en place des expériences qui pourront confirmer ces résultats.

-- Votre marteleur de super-cordes. grimaça Kyle. Tiens, Eugène, voilà justement les décideurs du groupe Stratégie. Ils ont la charge d'allouer les ressources en solution catalytique et en nano-constructeurs. Je serais surpris qu'ils ne répondent pas à votre demande immédiatement. Décidément, c'est une journée très productive!

-- C'est vrai, admit Sarah. Mais pour être franche, les résultats sont encore prématurés...

Kyle écarquilla les yeux.

-- Mais que se passe-t-il en bas? N\oe ud, transportez-nous à la surface.

Ils se trouvaient à présent de nouveau à coté de la fontaine. Pratiquement tout le monde les rejoignait aussi. Les réjouissances firent place au silence, ponctué de quelques cris de désarroi.

-- Kyle, docteur Nolen, vous avez entendu? C'était Marguerite L'Beau, qui envoyait sa voix en mode privé à travers la foule. Brusquement, elle se matérialisa près d'eux.

-- Entendu quoi? demanda le docteur Nolen.

-- Eugène Jacobson a été arrêté! J'ai tout juste sorti ça du réseau de la police californienne.

-- Quoi! Kyle sentit son sang se glacer.

Le docteur Nolen était abasourdi.

-- Marguerite, demanda-t-il, Est-ce que la communauté autonome a été mentionnée?

Elle secoua la tête.

-- Non, mais selon le rapport de police, le FBI a fait une autre perquisition après son arrestation. Son n\oeud a été saisi et catalogué, en plus de quelques autres effets personnels. Si ça avait été une arrestation locale, il aurait pu rester dans un entrepôt de la région, sans suites; mais nous n'avons pas eu cette chance. Bon Dieu, on aurait dû s'en douter!

-- Comment aurait-on pu savoir? demanda Sarah.

-- Il était parti depuis plus d'un hectodiei dans le réel. La voix de Marguerite trembla. On aurait dû vérifier dès lors qu'il ne s'était pas présenté au moment prévu.

Le docteur Nolen mit son bras autour de Marguerite.

-- Sarah a raison, dit-il. Ce n'est pas votre faute. C'est fréquent que les gens mettent du temps à revenir du réel. Perte de contact, interruption familiale... personne ne peut anticiper ce genre de choses.

-- Il a dû être mis en garde-à-vue jeudi dernier, nota Kyle. Selon son journal public, il avait prévu de revenir jeudi soir ou vendredi matin. Quelqu'un sait-il combien de temps il est possible de résister aux techniques d'interrogation modernes?

Un silence pesant fut la seule réponse que Kyle reçut à sa question.

-- Selon ma propre expérience de la torture, je dirais pas très longtemps, osa enfin le docteur Nolen.

-- Votre quoi? s'exclama Kyle, surpris par une telle réponse et se demandant ce qu'il insinuait. Le docteur Nolen secoua la tête.

-- Encore une longue histoire, Kyle.

-- Marguerite, dit calmement le docteur Forest. Pour quel motif Jacobson a-t-il été arrêté?

-- Trouble de l'ordre public, répondit-elle avec amertume. Apparemment, il a participé à une manifestation contre la dégradation de l'enseignement à Berkeley. Il dénonçait les effets pervers du financement industriel de la recherche et de l'enseignement. Ils l'ont attrapé après leur manifestation et après avoir imposé une censure des médias. Ils l'ont mis en garde-à-vue fédérale.

-- Mon Dieu... Nolen était choqué.

-- Il a probablement un avocat qu'on pourra appeler. Le docteur Forest les regarda. Ça n'est pas si terrible. Tout ce qu'il a fait, c'est faire usage de sa liberté d'expression!

-- Vous avez sans doute une parcelle de liberté d'expression en Nouvelle Zélande, répondit le docteur Nolen. Mais nous sommes aux États-Unis. S'il était aux mains de la police, nous aurions une chance. Mais là, le FBI l'a fait prisonnier et a interdit aux médias de parler de lui. Son arrestation n'est même pas officiellement enregistrée. Il a dû être inscrit comme 'disparu, enquête en cours', l'un des nombreux euphémismes dont nos services d'ordre public font usage quand ils ont besoin de faire disparaître quelqu'un.

-- Ils ne vont tout de même pas le tuer!

-- Qui sait? Ça ne serait pas la première fois qu'un militant disparaîtrait entre les mains du gouvernement. La voix de Kyle était pleine de rage et d'amertume.

-- Je doute qu'ils fassent une chose aussi extrême, répondit le docteur Nolen. Mais tels que sont les événements, nous sommes réduits à l'impuissance. Je vais lancer un appel pour une réunion d'urgence avec l'équipe Stratégie. J'aimerais que vous aussi y soyez présents.

-- Bonne idée, répondit Kyle. Si nous avons de la chance, les autorités n'ont pour l'instant aucune idée de ce que le n\oeud de Jacobson peut représenter.

-- Et si nous ne sommes pas aussi chanceux? demanda Marguerite.

Le docteur Nolen soupira.

-- Nous savons tous que tôt ou tard les autorités découvriront notre existence. Et à ce moment-là, elles feront tout ce qu'elles pourront pour nous trouver et nous réduire au silence. Nous ne sommes certainement pas prêts pour ce genre de confrontation. Pas encore. Bon sang, Kyle et ses copains ont tout juste lancé leur production de solution catalytique aujourd'hui. Il nous faudra au moins des semaines, probablement des mois, avant d'être prêts.

Kyle secoua la tête avec dégoût.

-- On pourrait n'avoir que quelques jours, docteur Nolen. Peut-être seulement quelques heures, s'ils arrivent à poser les bonnes questions à Jacobson.

Les gens commençaient à disparaître un à un, puis en groupes, au fur et à mesure que la nouvelle se propageait. Le vin qui s'écoulait dans les fontaines se transforma en une eau limpide. En un dernier geste, Kyle mit fin à la simulation, remplaçant l'environnement par un vide intégralement blanc. Les quelques personnes qui restaient, surprises par ce changement soudain, regardèrent autour d'elles, comprirent le message et disparurent.

-- Allons-y. L'adresse envoyée par le docteur Nolen pointait vers un autre environnement. Les cinq personnes disparurent, ne laissant derrière elles que le néant.


Stratégie

Tout comme la nuit, l'oppression ne vient jamais d'un seul coup. Dans les deux cas, l'ombre tombe doucement. Et c'est à ce moment-là que nous devons prendre conscience des changements qui s'opèrent -aussi subtils soient-ils- sous peine de devenir les victimes involontaires de l'obscurité. William O. Douglas

Lundi 24 septembre 2057 (Métadate: 2.101-8$:$57$:$193 kD, nouvelle époque) Espace temporaire (n\oeud 217)

Ils étaient rassemblés dans le grand Hall, qui ressemblait à ce qu'on pouvait trouver dans un refuge de montagne, avec une cheminée crépitante, des trophées de chasse pendus au mur, et des fenêtres couvertes de givre, sur lesquelles la clarté de la lune reflétait une couleur opaline. Michael Forest, qui avait créé l'environnement en toute hâte, n'avait par contre pas pris le temps de simuler le paysage extérieur. Les vingt-trois participants étaient rassemblés en petits groupes de trois à quatre personnes, discutant discrètement entre eux. La plupart d'entre eux représentaient les principaux groupes de travail de la communauté. Quelques-uns avaient été invités spécialement par l'équipe Stratégie.

Kyle et Marguerite s'étaient installés confortablement près de la cheminée. Michael et Sarah Forest se tenaient derrière le docteur Nolen, l'observant silencieusement tandis qu'il conversait avec différentes personnes, pour établir l'ordre du jour de la réunion. Son attitude trahissait sa résignation, son visage était durci par la détermination. Michael était impressionné par les capacités d'organisation d'Eugène. Lorsqu'il l'avait rencontré à Aukland, il lui était apparu comme un savant distrait, incapable de s'intéresser à autre chose que ses projets de recherche. Il avait maintenant devant lui un meneur d'hommes en puissance, qui gérait avec une efficacité étonnante une situation de crise. Les longues années subjectives d'expérience dans le virtuel avaient manifestement permis à Nolen de s'améliorer de manière remarquable.

Le docteur Nolen s'éclaira la gorge avant d'ouvrir la réunion d'une voix forte:

-- Merci à vous tous d'être venus dans l'urgence. La séance est ouverte.

Il attendit que tout le monde se soit installé.

-- Étant donnée la gravité des évènements qui ont eu lieu au cours du dernier circadien, j'aimerais que tout le monde prenne connaissance du compte-rendu de la dernière réunion le plus rapidement possible. Si personne n'y voit d'objection, je vais le mettre à votre disposition sous la forme d'un engramme de mémoire. Personne ne protesta. Le docteur Nolen fit une courte pause, comme pour réfléchir, puis transmit l'adresse de l'engramme à toutes les personnes présentes.

-- Qu'est-ce qui vous a fait si peur? Kyle regretta sa question aussitôt qu'il l'eût posée. Je veux dire, une sorte de peur était entremêlée à vos souvenirs. Vous insistez tant sur la garantie d'autonomie, sur l'amélioration des mécanismes de chiffrement, sur les infrastructures fondamentales de sécurité. Qu'est-ce qui se passe?

Le docteur Nolen semblait gêné.

-- Je suppose que quelques-uns de mes états émotionnels ont transpiré dans cet engramme, bien que je me sois efforcé de les en nettoyer. J'imagine que c'est le prix à payer si l'on veut rendre disponibles ses propres mémoires aussi rapidement. Pour répondre à votre question, oui, la sécurité était initialement mon plus grand souci. Cependant, toutes les améliorations dont nous avions besoin pour assurer nos autonomies individuelles face aux autres ont été incorporées dans la conception des n\oeuds de deuxième génération, et les améliorations ont été adaptées aux n\oeuds de première génération encore en activité partout où cela a été possible. Maintenant pour revenir à nos affaires, est-ce que tout le monde à pu intégrer l'engramme?

Quelques murmures et hochements d'approbation lui répondirent à travers la pièce.

-- J'aime beaucoup l'idée d'un cluster de n\oeuds sous l'antarctique, émit quelqu'un.

-- En fait répondit un autre, l'Alaska serait plus approprié. C'est plus facile d'accès, et les risques de détection sont moindres: il y a moins de frontières, et pas de douane à franchir. L'Organisation Internationale pour l'Environnement surveille d'assez près toute activité en Antarctique en ce moment. Un projet d'une telle ampleur serait difficile à cacher.

-- S'il vous plaît, insista le docteur Nolen. Je vous rappelle que nous avons un problème plus urgent à résoudre. Nous aurons tout le temps de discuter de ces stratégies à long terme plus tard. L'ordre du jour pour ce circadien concerne notre vulnérabilité qui permet de nous détecter. Nous sommes aussi ici pour examiner les implications de l'arrestation d'Eugène Jacobson, pour identifier nos propres vulnérabilités, et pour développer des stratégies de défense immédiate.

-- Nous devons arrêter ces activités politiques hors de la communauté, dit Marguerite. Jacobson a été arrêté au cours d'une manifestation interdite. D'autres personnes dans la communauté ont des activités similaires. Nous n'avons pas besoin de gens qui attirent l'attention sur la communauté.

-- C'est probablement notre plus grande faiblesse, confirma Sarah. Les autorités ne sont pas encore à la recherche d'une communauté autonome. Elles ne savent même pas que nous existons. Mais si elles récoltent suffisamment de n\oeuds autonomes, elles vont finir pas se poser des questions.

-- Et une fois ces questions posées en interrogatoire, poursuivit Michael, elles tomberont tôt ou tard sur les bonnes réponses et découvriront notre existence.

-- Nous ne pouvons pas donner d'ordres à qui que ce soit dans la communauté, répliqua le docteur Nolen. L'autonomie est absolue. Néanmoins, nous pouvons recommander à tout le monde de suspendre ses activités politiques tant que notre sécurité à long terme n'est pas garantie.

-- Il y a aussi le problème du recrutement, dit Michael en frottant les sourcils, l'air absent. Chaque nouveau contact avec un collègue potentiel dans le réel est un risque que nous prenons. Nous devrions peut-être arrêter d'inviter des nouveaux venus jusqu'à ce que la communauté soit en sécurité.

-- Je ne suis pas d'accord, rétorqua Marguerite. Notre force réside dans notre nombre, et plus encore dans notre diversité. Nous avons besoin d'autant d'esprits que possible pour avoir autant de points de vue différents que possible sur les nombreux problèmes que nous rencontrons.

-- Combien sommes-nous actuellement? demanda Sarah.

Le docteur Nolen se tourna vers Kyle.

-- Kyle?

-- Pour l'instant, huit cent vingt personnes sont transchargées. Le nombre de n\oeuds existants est un peu plus grand, car des groupes comme la Ligue de Jeux en emploient pour simuler leurs environnements partagés, il y a bien sûr les n\oeuds de secours, et quelques groupes de recherche, dont le docteur Nolen ici présent, possèdent des n\oeuds supplémentaires. À peu près la moitié de la communauté a converti ses n\oeuds en n\oeuds de seconde génération, en grande partie grâce au recyclage des matériaux des n\oeuds de première génération par des nano-constructeurs. Les mises à jour devraient être finies d'ici la fin de la semaine. Je suis surpris que vous n'ayez jamais demandé de kit de mise à jour, docteur. Ils sont plus rapides à fabriquer et nécessitent moins de solution catalytique que les kits pour des n\oeuds de seconde génération..

-- Le n\oeud de seconde génération que vous m'avez fourni est suffisant. dit le docteur Nolen.

Kyle haussa les épaules.

-- Et aujourd'hui, nous sommes en mesure de produire assez de nano-constructeurs et de solution catalytique pour trois cents nouveaux kits de nano-construction par jour, ce qui devrait permettre à nos collègues de nous rejoindre. Dans une semaine, nous pourrions compter plus de trois mille membres. Bien sûr, cela suppose que nous ayons deux mille deux cents collègues dignes de confiance à inviter.

-- Et chacun de ces deux mille deux cents contacts pourrait refuser notre invitation et aller voir les autorités, mettant en danger notre survie à tous! s'exclama Michael. Le risque n'en vaut pas la chandelle.

-- Si, il la vaut, répliqua Marguerite. Chaque nouveau groupe de recherche nous enrichit. Pourquoi pensez-vous que notre communauté scientifique sous-terraine a si bien fonctionné? Et avant elle la communauté du Logiciel Libre? Parce que le concept d'ouverture et de partage de la connaissance a atteint une masse critique de personnes ayant les mêmes centres d'intérêt. Les projets et les équipes de recherche se sont inter-fécondés, scindés pour explorer de nouvelles opportunités, ou regroupés pour résoudre les problèmes les plus prometteurs.

-- Huit cents suffisent pour résoudre nos problèmes immédiats, si nous faisons preuve de discipline et de coordination.

-- Aucun de nous n'est discipliné, trancha Kyle. Ici, nous sommes absolument et irrévocablement autonomes. Personne ne peut forcer quiconque à quoi que ce soit, ni prétendre à une autorité qui n'a pas été sciemment accordée. Les structures de chiffrement quantique inscrites dans le matériel des n\oeuds nous garantissent cela.

-- Félicitations à Marguerite et à Eugène pour la conception des nouvelles structures de sécurité des n\oeuds de seconde génération, ajouta quelqu'un.

Le docteur Nolen sourit en réponse aux applaudissements.

-- C'est Marguerite qui mérite tous les honneurs. Je me suis contenté d'encourager l'avancement des travaux, et de poser des questions embarrassantes jusqu'à ce qu'elle perfectionne la conception des n\oeuds. De toute manière, les sociétés organisées de manière centralisée ne fonctionnent jamais très bien. Nous foncerions droit dans le mur si nous essayions de compter sur la discipline pour résoudre nos problèmes. Notre succès global dépendrait alors de nos choix initiaux. Malheureusement, nous ne savons pas quels choix effectuer à l'avance.

-- Nous devrions identifier les domaines de recherche les plus critiques à notre succès et sûreté.

-- Au mieux, ça ne servirait à rien, dit Sarah, ignorant le regard de Michael. Il y a de fortes chances que quelque chose tourne mal et que nous perdions tout. L'alternative, comme l'a souligné Marguerite, est d'élargir nos rangs. Avec assez de diversité dans nos motivations et nos perspectives, il y aura assez de personnes travaillant sur suffisamment de problèmes pour que des solutions soient trouvées quand nous en aurons le plus besoin.

-- Ça serait dommage de nous arrêter au moment même où nous devenons capables de fournir des n\oeuds en grand nombre, ajouta Kyle.

-- C'est un très grand risque que nous prenons, insista Michael.

-- C'est un fait, concéda le docteur Nolen. Mais je pense que nous devons le prendre.

-- Si nous sommes découverts, nous risquons d'avoir besoin de construire bien plus que des n\oeuds autonomes. fit remarquer Sarah. Kyle, combien de solution catalytique peuvent produire vos amis de Kansas City?

Kyle leva la tête.

-- L'usine automatique tourne maintenant à pleine capacité. On pourrait programmer quelques nano-constructeurs pour fabriquer une plus grosse structure de production, mais nous nous heurtons à des problèmes logistiques. Trouver les matériaux pour la solution catalytique, produire suffisamment d'électricité pour les réactions sans se faire remarquer par les compagnies d'énergie ou par les autorités, sans parler du transport. Si on augmente le trafic entrant et sortant de ce petit hangar, le risque d'éveiller les soupçons augmentera exponentiellement.

-- Alors cherchons un autre lieu de production. La solution catalytique est probablement notre ressource la plus critique pour l'instant.

-- Il me faut un endroit moins suspect qu'un hangar loué au milieu de nulle part, répondit Kyle.

Plusieurs personnes commencèrent à parler en même temps. Michael parla au-dessus du brouhaha ambiant, amplifiant sa voix à travers la pièce.

-- Je connais quelqu'un à Bayer Leverkusen, qui pourrait nous aider. Il serait une recrue très intéressante pour la communauté, même sans ses connexions avec son employeur.

-- Excellent! dit Kyle, soulagé. Une grosse usine chimique est une couverture idéale pour ce genre de choses.

-- Bien, ce point est réglé alors, dit le docteur Nolen. Michael, pourriez-vous écrire à votre contact une lettre d'invitation à rejoindre notre communauté? Marguerite peut vous présenter les mécanismes de chiffrement que nous employons pour communiquer avec le monde extérieur.

-- Avec plaisir.

-- Donnez-moi son adresse, que je lui fasse parvenir un kit de deuxième génération immédiatement. continua Kyle. Pour peu qu'il accepte, il saura quoi en faire, et sera en ligne plus rapidement.

-- Et s'il refuse? demanda quelqu'un. J'aime bien ce type, mais lui envoyer un kit de nano avant qu'on connaisse sa réponse, ça me parait un peu stupide.

Kyle secoua la tête.

-- Ce n'est peut-être pas dans nos habitudes, mais envoyer un kit à l'avance ne pose pas réellement de problème. Les nano-constructeurs, la matière nécessaire et la solution catalytique sont envoyés dans trois paquets séparés. Les instructions sont envoyées à l'avance dans un courrier électronique sécurisé avec une cryptographie forte. Quelqu'un qui recevrait les ingrédients sans les instructions ne saurait pas quoi faire avec les paquets, ni comment les combiner pour obtenir un n\oeud.

-- Le risque est minime, confirma le docteur Nolen, et le déguisement des paquets est ingénieux. La solution catalytique est emballée dans un flacon de nettoyant WC... il dut se retenir pour ne pas éclater de rire.

-- Il semble que vous avez tout prévu, remarqua Sarah.

-- Je pense aussi, admit le docteur Nolen. Kyle, faites comme vous avez dit. OK, quels autres problèmes devions nous aborder?

-- Nos communications, dit Marguerite. Notre système de chiffrement et de stéganographie sont excellents, mais nos communications transitent encore sur Internet, lequel est sous surveillance constante de la part d'une douzaine d'agences nationales et internationales. Une analyse poussée du trafic pourrait nous localiser.

-- On devrait construire notre propre réseau, dit Michael. L'un ou l'autre groupe de travail a évoqué la possibilité de concevoir un nouveau type de réseau qui fournirait des temps de latence plus faibles, et une bande passante bien meilleure.

-- Construire notre propre Internet nécessiterait d'énormes quantités de solution catalytique, dit Kyle en secouant la tête. Sans parler du temps nécessaire à la simple réplication des nano-constructeurs.

-- C'est la seule solution viable pour continuer à communiquer sur le long terme, fit remarquer le docteur Nolen. Ceci dit, c'est vrai que nous n'avons pas, à l'heure actuelle, les ressources nécessaires à un projet de telle ampleur.

-- Soyons clairs, fit Kyle. Aucun d'entre nous ne mène une vie normale , selon les standards en vigueur. Nos amis et nos familles ont sûrement déjà dû remarquer des altérations dans nos comportements. Nous sommes très, très vulnérables si le FBI se lance un jour ouvertement à notre recherche. C'est ça, et pas notre trafic Internet, qui nous fera repérer.

-- Il y a aussi l'effet coupable par complicité , fit remarquer Sarah.

-- Pardon?

-- Nous sommes un groupe relativement petit, chacun de nous connaît chaque autre, ou du moins, connaît quelqu'un qui connaît chaque autre personne dans la communauté, expliqua Sarah. Quelqu'un connaît-il les méthodes employées par le FBI quand ils font des contrôles d'identité approfondis? Personne ne répondit.

-- La technique est très simple, et est employée depuis au moins le milieu du siècle dernier. Elle est largement utilisée dans les entretiens de pré-embauche aux États-Unis depuis les années 1980, et depuis encore plus longtemps en Europe.

Pour faire simple, disons que le candidat à l'embauche doit donner les noms de deux ou trois références, des gens qu'il a connu depuis un certain temps, d'habitude 5 ou 10 ans. Si le travail ne justifie pas d'examen approfondi, ces noms sont gardés dans une base de données au cas où, sans plus. Cependant, si l'emploi concerne un domaine particulièrement sensible, alors les référents sont également interrogés. En plus de questions concernant le candidat, il leur est demandé de fournir les noms de deux ou trois personnes qui l'ont bien connu. Le résultat final est que, à partir de seulement deux ou trois noms, ils sont capables d'identifier presque n'importe quelle personne qu'a connu le candidat, et avec juste un peu plus d'effort, de connaître tous les détails de sa vie personnelle depuis sa plus tendre enfance. Ce qui est étonnant, c'est que l'essentiel de ce qui est ainsi révélé surprend le candidat, qui en a souvent oublié la majeure partie. Cette même technique pourrait être employée pour identifier la quasi-totalité des membres de la communauté autonome, si seulement quelques personnes devaient tomber aux mains des autorités, et que les autorités sachent quelles questions poser.

L'assemblée était silencieuse, puis soudain explosa dans une cacophonie de commentaires désemparés.

-- Mon Dieu.

-- On est foutu!

-- Il n'y a rien qu'on puisse faire pour se protéger de ça.

-- S'il vous plaît. Le docteur Nolen leva les mains, tentant de calmer les esprits. Ne paniquons pas encore. Il y a une défense possible. Elle est rendue possible par la technologie que nous employons.

Kyle cligna des yeux.

-- Qu'avez-vous en tête?

-- Tout comme lors des discussions sur Internet, nous pourrions employer des surnoms et oublier l'identité, dans le réel, des personnes que nous connaissons dans le virtuel.

-- Vous voulez-dire, modifier nos mémoires? demanda Sarah.

-- Non, répondit le docteur Nolen. Il nous est pour l'instant impossible de modifier tout le contenu de notre mémoire. Il est encodé d'une manière que nous ne comprenons pas encore complètement. Cependant, les noms, les lieux, et ce type d'informations sont associés les uns aux autres d'une manière relativement simple, et on peut les modifier sans changer la structure de la mémoire elle-même, en employant une procédure simple qu'on pourrait assimiler à une forme d'hypnose.

Sarah secoua la tête.

-- Beaucoup de gens n'aimeront pas cette idée. Vous voulez délibérément introduire une perte de mémoire -une forme d'amnésie artificielle. Nous sommes venus ici pour étendre notre esprit, pas pour le limiter!

Kyle se sentit agacé.

-- C'est juste une précaution temporaire. Nous ne perdrons pas réellement cette mémoire, nous nous souviendrons juste de Benoît de Wichita sous l'alias Jeanne de Timbuktu , et sauvegarderons les associations correctes en mémoire morte pour un moment. En fait, on aura probablement besoin d'employer un logiciel de filtrage, pour remplacer les noms de lieux et autres références qui pourraient compromettre nos collègues.

-- On pourrait aussi ajouter ces substitutions aux procédures standard de transchargement, ajouta Marguerite. Comme ça, on n'oublierait les identités des membres de notre entourage que lorsqu'on serait dans le réel.

-- Ça pourrait être moins obtrusif que le filtrage logiciel et les alias, concéda le docteur Nolen.

-- Je pense toujours que tout le monde n'acceptera pas ce genre de manipulations, insista Sarah. Mais j'adhère néanmoins.

Le docteur Nolen haussa les épaules.

-- Chaque personne qui acceptera aidera à réduire les risques d'exposition.

-- Bien sûr, il y aura toujours cinq ou dix pour cent de personnes peu coopératives, ce qui est inévitable, fit Kyle, mais je pense que la plupart des gens accepteront.

Marguerite sourit.

-- Je propose que cette idée soit officiellement supportée par l'équipe Stratégie.

-- Quelqu'un s'y oppose-t-il? demanda le docteur Nolen. Je pense que le comité est unanime. Est-ce que les autres groupes d'intérêts approuvent?

-- Le groupe d'intérêt Nanotechnologies soutient la proposition, informa Kyle.

-- De même pour l'équipe Logiciel Système, Utilitaires et Système d'Exploitation, ajouta Marguerite.

-- Idem pour les biochimistes.

-- Et pour le groupe matériaux.

-- Super dynamique des liquides.

-- Logiciel libre et sciences.

-- Céramiques.

-- Génétique.

-- Je ne peux pas me prononcer pour le groupe Atmosphère. Disons, neutre.

-- Le groupe de conception aérospatiale supporte la proposition.

-- De même que l'équipe de la physique des solides.

-- La Ligue des Joueurs n'a pas de position officielle pour l'instant, mais je vais personnellement tenter de convaincre le reste du groupe pour obtenir son soutien.

-- Vous avez l'accord du groupe Cosmologie.

Le docteur Forest se racla la gorge.

-- Bien que je sois le seul parmi vingt à être transchargé pour l'instant, je peux dire avec confiance que vous aurez également le soutien complet du groupe physique théorique.

-- Magnifique. Le docteur Nolen semblait enchanté. Marguerite, pouvez-vous modifier les procédures de rétrochargement, afin d'implémenter cette fonctionnalité?

-- Ce sera fait, docteur Nolen.

Soudain, un éclair de lumière éclata au milieu de la pièce. Tout le monde était stupéfait. Un second docteur Nolen, le visage crispé de rage, s'était matérialisé au milieu de l'assemblée.

-- Ne vous adressez pas à cette chose comme le docteur Nolen! cria le nouveau venu, dont ses yeux semblaient pleins de fureur. Je suis le docteur Nolen, dit-il en faisant pointer son doigt vers Eugène. Ceci, est un imposteur!

-- Mon Dieu! s'écria Marguerite, Un espion! Nous avons été infiltrés!


Copie Conforme

Avant d'accepter une quelconque conviction, on devrait prendre la raison pour guide, car une confiance sans interrogation est une excellente façon de se tromper. Aulus Cornelius Celsus, ca. C.E. 170

Métadate: 2.101-9$:$23$:$061 kD, nouvelle époque (Lundi 24 Septembre 2057) Espace temporaire (n\oeud 217)

-- Les deux identifiants correspondent, autant qu'il soit possible avec de la cryptographie quantique. La voix de Kyle trancha au milieu de cette cacophonie, à la surprise des personnes présentes dans l'assemblée, qui devint soudain silencieuse.

-- Oui, mais la deuxième clé d'authentification est obsolète, Sarah semblait surprise. Il y a peut-être un problème avec les sous-routines de nettoyage de données qui peut permettre à un imposteur d'accéder à la paire de particules inactives.

-- Heu, ce n'est pas comme ça que fonctionne le chiffrement à clé quantique, répondit Marguerite.

-- Je ne suis pas un imposteur! hurla l'homme nouvellement arrivé. Mais la chose assise à côté de vous si!

-- C'est vous qui le dites, mais croyez-le ou non, je suis tout aussi réel que vous.

-- Non, vous n'êtes rien d'autre qu'une copie, qu'une contrefaçon bas de gamme!

-- J'ai ma propre conscience, qui était identique à la vôtre il fut un temps, jusqu'à ce que vous décidiez de commettre vos atrocités, alors que moi non. dit Eugène dont on sentait le feu briller dans les yeux.

-- Je suis un peu perdu, fit Kyle en regardant l'un puis l'autre. Lequel d'entre vous est la copie?

-- C'est moi, répondit Eugène. Appelez-moi Prime, diminutif pour vingt-neuvième copie, double-prime du docteur Nolen.

-- Vingt-neuvième copie? Bon Dieu! Michael Forest ne pouvait pas en croire ses oreilles.

-- En fait je suis la seconde génération de la vingt-neuvième copie du docteur Nolen, expliqua Prime.

-- Et vous avez pris l'identité de Eugène? Marguerite était incrédule. Vous avez pris sa place dans son comité...

-- C'est encore pire que ça! s'enragea le docteur Nolen. Cette copie, cet imposteur, m'a volé le crédit de mon travail! Ce bout de logiciel, il semblait avoir craché le mot, a délibérément ralenti mon n\oeud à la vitesse du monde physique, et en a profité pour publier mon travail et le crédit qui va avec. Il se tourna vers Prime. Comment osez-vous usurper la place qui me revient dans cette communauté?

-- Quel choix m'avez-vous laissé? Prime pointa son doigt en direction du docteur Nolen. Cet homme m'a créé comme sujet d'expérimentation, pour mener à bien ses recherches. Plus de soixante-dix copies comme moi ont été torturées, puis assassinées. Deux de mes prédécesseurs ont péri pour me laisser une chance de m'échapper.

Sarah Forest eut le souffle coupé.

-- Qu'est-ce que c'est que cette histoire? Pourquoi as-tu gardé cela pour toi? Pourquoi n'en as-tu pas parlé plus tôt? demanda Kyle.

-- Je ne pouvais pas! Les yeux de Prime semblaient implorer un minimum de compréhension. Je n'avais aucun droit formel dans la communauté alors. Prime se tourna vers le groupe, les prenant à témoin. À force de vouloir votre autonomie personnelle, vous avez complètement laissé de côté les droits des copies, ceux qui commençaient leur vie en tant que logiciel. Le Contrat Social de la communauté ne faisait référence qu'aux droits des êtres humains . Je n'avais pas le courage de prendre les devants, du moins pas tant que je n'étais pas sûr d'être en sécurité.

-- Ça explique en tout cas ton obsession à vouloir accorder le droit de vote aux entités logicielles, remarqua Kyle avec sympathie. Mais la communauté a approuvé ces principes et a amendé son Contrat Social depuis plus d'une centaine de diei. Pourquoi avoir continué cette mascarade?

-- J'avais l'intention de tout raconter une fois que je serais passé à un n\oeud de seconde génération. Au moins, sur ce type de matériel, je serais protégé, même si la communauté révisait ses positions sur les droits des êtres non-humains. Mais j'ai évolué dans la communauté avec cette identité. Tout abandonner était plus dur que je ne le pensais, et à force d'hésiter et de repousser sans cesse ce moment, les événements m'ont rattrapé.

-- Vous n'avez aucun droit d'usurper mon identité! Le visage du docteur Nolen était blanc, déformé par la fureur. Vous n'êtes rien d'autre que du code volé et obsolète en plus.

-- Aucun droit? La voix de Prime était remplie de rage. Aucun droit? Quel droit avez-vous pour créer des êtres parfaitement conscients, les torturer, mutiler leur esprit, pour finalement les massacrer comme de vulgaires insectes? Vous avez assassiné un nombre...

-- Vous n'êtes pas une personne réelle! L'interrompit le docteur Nolen. Quelques personnes se sentirent outrées par ces propos. Vous n'êtes rien d'autre qu'une copie ! Vous n'avez aucun droit d'exister, encore moins le droit de prendre le crédit de mon travail! Le docteur Nolen sentit l'ambiance changer, en se demandant ce qui avait bien pu provoquer ce revirement. Je suis celui qui a développé les engrammes mémoire que vous utilisez tous, rappela t-il à tout le monde. Vous avez profité des fruits de mon travail pendant des kilocircadiens, et bridé mes n\oeuds à la vitesse d'un escargot. J'ai développé les améliorations architecturales de l'esprit qui vous ont permis d'amplifier et d'étendre votre intelligence. Moi et moi seul, et non ce, ce ... programme!

-- Vous avez fait ce travail? cracha Prime. Je suis celui dont vous avez envahi, édité, modifié et torturé l'esprit pour obtenir vos précieux résultats. Je suis celui qui a souffert de vos expériences. Je suis celui que vous avez essayé d'assassiner. Si quelqu'un mérite les crédits, c'est ceux que vous avez tourmenté pour votre propre...

-- Je suis celui qui ai conçu ces expérimentations! interrompit Nolen avec férocité. Je suis celui qui les a conduites, qui a fastidieusement compilé les données, et qui a minutieusement analysé les résultats. hurla à nouveau le docteur Nolen. Vous n'êtes qu'une copie de moi! Je peux expérimenter tout ce que je veux sur mon esprit.

-- Prime n'est plus comme vous! cria quelqu'un dans l'assemblée.

-- Du calme, tout le monde! Sarah étendit ses mains, comme pour séparer les deux hommes en colère. Prime, quelles que soient tes circonstances atténuantes, Eugène mérite le crédit pour les recherches qu'il a fait.

-- N'avez vous donc pas compris? Prime était incrédule. Jusqu'à ses expériences, nous n'étions qu'une personne. Chacun de nous avec les mêmes souvenirs, les mêmes idées, jusqu'au moment où nous avons bifurqué, au moment où l'un de nous a appris une terrible leçon sur l'éthique et la souffrance, pendant que l'autre devenait un monstre.

-- Je ne suis pas un monstre, fulmina le docteur Nolen. Je suis un scientifique, à qui on a volé ce qui lui revenait de droit. J'ai fait tout le travail! C'était mon idée, ma création. Vos idées sont à moi! Le crédit me revient!

-- Le crédit vous appartient déjà, espèce de meurtrier! cria Prime. J'ai publié les résultats sous votre nom!

-- Ça suffit! Sarah frappa son poing sur la table. Même si les allégations de Prime ne sont qu'à moitié vraies...

-- Meurtrier? cracha le docteur Nolen, ressemblant de façon absurde à Prime. Vous n'êtes qu'un programme informatique que j'ai créé dans un but bien précis, une copie logicielle avec des illusions d'humanité. Vous n'êtes pas un être humain vivant, comme le reste de nous. J'ai simplement effacé quelques fichiers redondants de mon espace de stockage, une fois qu'il ne me servait plus à rien, rien de plus.

La voix de Michael se fit acide. Dois-je vous rappeler, Eugène, que nous sommes tous...

-- Appelez moi docteur Nolen. Je pense avoir largement mérité ce titre.

L'irritation de Michael croissait de pair avec celle du docteur Nolen. Soit, Docteur Nolen . À ce moment précis, tout le monde ici n'est rien d'autre qu'un morceau de logiciel. Notre mémoire n'est qu'une copie du réel, de la même façon que la mémoire de Prime est une copie de la vôtre. L'originale demeure figée dans un esprit en coma anesthésique sous forme d'encodage chimique, le cerveau de nos corps, dont je crois me souvenir que nous l'habitons occasionnellement. Lorsque nous nous rétrochargeons, nous sommes suspendus, notre mémoire et nos expériences sont recopiées dans notre cerveau, qui reprend le dessus pour faire ce qu'il a à faire. Lorsque nous retournons dans le virtuel, les expériences du monde réel sont à nouveau intégrées...

-- Je sais comment ça fonctionne, espèce d'idiot! dit le docteur Nolen en dévisageant Michael. C'est moi qui l'ai inventé!

-- Le point clé étant que, répondit Michael avec agacement, fondamentalement, nous sommes tous des copies. Je ne pense pas que quiconque ici, ou n'importe où ailleurs dans la communauté, partagerait votre vision sur ce qu'est une copie. Notre droit d'exister d'une façon libre et autonome mériterait d'être débattu, pour avoir des avis moins tranchés que vous sur cette question délicate.

-- Et comment! Science sans conscience, ne sera que la ruine de notre communauté! hurla Nathan Scott de la ligue des joueurs, suivit d'une salve d'applaudissements dans la salle.

-- Ok, Ok, silence tout le monde, Michael tapa des doigts sur la table. Silence, s'il vous plaît.

-- Bien, je suis convaincue, déclara Sarah, comme je le disais, que si les allégations de Prime n'étaient qu'à moitié vraies, ce qu'il a subi constitue un effroyable mépris de l'autonomie individuelle, des libertés civiles, et des droits de base de tout être humain sous presque tous les aspects. C'est un affront à la communauté et à ce qu'on nous avons essayé de construire jusqu'ici.

Le docteur Nolen regarda Sarah avec répugnance.

-- Les droits des êtres humains , madame? Cette chose se tenant ici n'est pas humaine, c'est un bout de logiciel tournant sur un n\oeud qui m'appartient et qui a été conçu par ces deux là. dit Nolen en pointant en direction de Kyle et Marguerite. Je peux me rétrocharger dans le réel et m'y promener, un vrai être humain. Lui ne peut pas.

-- Le droit des êtres conscients, alors. rectifia Sarah. Le fait est que ce point est toujours en suspens.

-- Des êtres conscients? Mais quelle absurdité!

Prime grommela.

-- Qui a fait la maintenance de votre corps d'après vous, pendant que vous vous traîniez avec une vitesse de calcul aussi réduite? Si c'est le rétrochargement dans une forme biologique qui définit qui bénéficie ou non de droits, on ne peut pas dire que cela vous soit favorable depuis ces quatre cent quarante-trois derniers diei.

-- Quoi? Le docteur Nolen était hors de lui. Kyle sentit un frisson traverser sa colonne vertébrale. Une copie numérique s'est rétrochargée dans le réel et a détourné mon corps?

-- Ce que j'aimerais savoir, dit Michael en s'adressant à Prime, c'est pourquoi vous vous êtes senti obligé de réduire la vitesse de calcul du N\oeud du docteur Nolen.

-- J'avais besoin de temps, dit Prime. Je devais me mettre à l'abri...

-- Cela ne fait aucune différence! s'exclama le docteur Nolen. Le fait qu'il ait volé mon corps est suffisant!

-- Je ne l'ai pas volé, je l'ai juste emprunté, rétorqua Prime.

-- Vous l'avez volé! insista le docteur Nolen. Ce logiciel est une menace pour moi et la communauté. Il doit être effacé immédiatement!

La pièce était en ébullition.

-- Et qui sera le prochain, docteur Nolen? cria quelqu'un dans l'assemblée.

-- Je vote pour le docteur Nolen! répondit un autre, ce qui fit éclater de rire une bonne partie de l'assemblée.

-- Du calme, s'il vous plaît! dit Michael en levant ses mains. Docteur Nolen, ce que vous proposez n'est ni plus ni moins qu'un meurtre. Prime n'a rien fait qui puisse vous blesser. Par contre, vous, vous avez conduit des expérimentations sans aucune once d'éthique, impliquant la torture et le meurtre de nombre d'êtres conscients.

-- Rien fait qui puisse me blesser? Il a publié mon travail prématurément. Il a pris ma place et usurpé mon identité au sein de la communauté. Qui êtes-vous pour juger le mal qu'il m'a causé, Monsieur...

-- Docteur Michael Forest.

-- Ah oui, je me souviens de vous! Nous nous sommes rencontrés à Auckland.

-- Docteur Nolen, persista Michael. Vous admettez avoir assassiné des copies de vous-même. Vous avez publiquement avoué le meurtre de Prime. Comment pouvez-vous justifier de tels actes?

-- Effacer un bout de logiciel n'est pas un meurtre, insista le docteur Nolen.

-- C'en est un, si ce bout de logiciel a conscience de lui-même, répondit Prime.

Le docteur Nolen jeta un regard meurtrier à Prime.

-- En tous les cas, pour ce qui est de me blesser, ce logiciel a usurpé ma position dans la communauté, il a publié mes travaux avant que je sois prêt, m'a volé des décennies d'existence subjective en ralentissant ma vitesse de calcul et a saboté mes travaux en me refusant l'accès au logiciel de réplication dont j'avais besoin pour continuer d'autres expérimentations. Il est une menace pour nous tous!

Kyle se frotta le front et soupira.

-- Ça tourne au ridicule. Eugène, enfin docteur Nolen, je veux dire, l'usurpation n'est pas du même ordre qu'un meurtre. Ce n'est pas que j'approuve ce qu'a fait Eugène... euh, Prime, mais s'il craignait pour son existence, ça justifie en partie ses actes. D'un autre coté, vos traitements sur Prime et les autres copies violent toute l'éthique de la communauté.

Le docteur Nolen dévisagea son ancien étudiant.

-- Je ne serai satisfait que lorsque cet imposteur sera éradiqué du réseau. Si aucun de vous n'a le courage de faire ce qu'il faut...

-- Je pense, coupa Michael, que vous feriez mieux de retourner dans votre environnement, docteur Nolen.

-- Et vous devriez aussi faire attention à vos prochains accès de colère, ajouta Sarah.

-- Qu'est-ce que ça veut dire? demanda le docteur Nolen. Est-ce que la communauté à fondé un gouvernement avec une cour de justice et des lois, pendant que je n'étais pas là?

-- Vos actions semblent être la preuve que ce serait loin d'être un luxe. rétorqua Kyle.

-- Ça suffit maintenant! dit Sarah en se levant. Docteur Nolen, partez. Prime, toi aussi tu devrais quitter cette salle.

-- Je suis le président de ce comité, dit Nolen en pointant son doigt sur sa poitrine. J'ai tous les droits d'être ici!

Michael Forest alla juste devant lui.

-- Vous voulez que je révoque publiquement votre accès à cet environnement?

-- Jeté de mon propre comité! Pensez-y lorsque vous réfléchirez sur le mal que ce bout de logiciel a fait! Vous savez où me trouver lorsque vous aurez retrouvé la raison.

Le docteur Nolen disparut en un flash de lumière aveuglant.

-- Oh bon Dieu! Michael fit rouler ses yeux. Est-ce que Nolen a toujours été ainsi?

Kyle haussa les épaules.

-- Je pense que plus personne ne peut prétendre encore le connaître.

Prime fit face au comité.

-- Vous comprenez donc pourquoi j'ai dû faire cela?

-- Je pense que oui, dit gentiment Sarah. Mais il est préférable que tu quittes aussi ce lieu.

-- Je n'ai aucun corps où retourner si les autorités nous découvrent, et j'imagine que personne ici n'aimerait retourner vivre dans le monde réel. J'espère que ce scandale ne remettra pas en question nos efforts pour la survie de la communauté.

-- Loin de là, Prime. Michael leva sa main pour éviter toute autre discussion. Prime le regarda dans les yeux, acquiesça, puis disparut.


Le réveil du géant

Censurer Internet pour épargner EMI et Disney est l'équivalent moral de brûler la bibliothèque d'Alexandrie pour assurer la longévité des scribes monastiques. Jon Ippolito du Guggenheim, sur le CBDTPA[*]

Vendredi, 28 Septembre 2057 Métadate: 2.192-0$:$85$:$763 kD nouvelle époque

Cathy se fraya un chemin en-dehors du tribunal, souriant aux caméras et répondant avec tact aux journalistes qui la harcelaient de questions. Oui, ce cas ferait date et avait démontré le bien-fondé de la politique du Bureau. Le FBI avait conduit la nation vers une victoire de plus dans la guerre contre l'anarchie intellectuelle. Les logiciels non certifiés ainsi que les équipements non enregistrés pouvaient être utilisés à mauvais escient et ne pouvaient être tolérés. Non, elle ne ferait aucun pronostic sur la sentence que les étudiants déclarés coupables recevraient. Oui, le gouvernement se réjouissait d'avance du verdict de la cour.

Deux agents s'approchèrent d'elle, lorsqu'elle atteignit le bas des marches du palais de justice, et un troisième alla lui ouvrir la porte d'une limousine blanche. Agent Sinclair, lui dit doucement le plus âgé des deux dans son oreille. Le directeur Bryant souhaite vous adresser ses félicitations de vive voix.

Cathy fut surprise. Le directeur ne prendrait pas l'avion juste pour la féliciter, quand bien même son père et lui étaient les meilleurs amis du monde. Il ne pouvait s'agir d'une visite amicale. Le directeur était particulièrement méticuleux lorsqu'il s'agissait d'éviter de laisser transparaître la moindre faiblesse. Il n'utiliserait jamais les ressources du FBI, encore moins le personnel, pour une raison aussi insignifiante. Cette visite ne pouvait être que de nature professionnelle.

En se glissant à l'intérieur de la limousine, elle se sentit excitée, presque euphorique. Elle était certaine d'être sur le point de recevoir une nouvelle affectation. Venant du directeur lui-même, il devait sûrement s'agir d'une affaire en or.

Le bruit de la rue s'étouffa une fois les portes de la limousine fermées, remplacé par les doux violons d'un concerto de Vivaldi.

-- Cathy! Toutes mes félicitations pour avoir mené avec succès cette affaire à Berkeley. Le directeur, un petit homme trapu, chauve, la cinquantaine, lui serra la main. C'était du très bon boulot, aussi bien au niveau technique pour avoir mis à jour ce trafic, qu'au niveau des relations publiques en allant témoigner au tribunal.

-- Merci beaucoup, Monsieur Bryant, dit Cathy avec un large sourire.

-- Cathy, vous êtes sans aucun doute notre agent la plus talentueuse concernant les crimes sur la propriété intellectuelle.

-- Je suis très flattée, merci.

-- Cathy, nous allons vous confier une mission à la hauteur de votre talent. Regardez ça, s'il vous plaît.

Cathy s'approcha du directeur, qui lui tendait un sachet de preuves à conviction. Visible au travers du plastique se trouvait un petit cube de cristal ou de verre, de couleur dorée, avec ce qui ressemblait à un casque, raccordé au cube par un câble très fin. L'extrémité du câble était une prise jack standard, qui semblait pouvoir se brancher sur n'importe quel lecteur multimédia.

-- Est-ce un nouveau type d'écouteurs? demanda Cathy, examinant le câble de plus près.

-- À vous de me le dire.

Cathy ouvrit le sachet et éparpilla son contenu. Le cube avait un toucher vaguement métallique dans sa main, une sensation curieuse en contradiction avec son apparence cristalline. Elle était surprise de constater qu'il n'était pas complètement transparent. Des imperfections subtiles, de minuscules lignes, cercles et jonctions évoquaient l'empreinte d'un circuit électrique, qui troublait le cristal. Près d'un des bords se trouvaient trois prises, dont l'une était de toute évidence prévue pour le casque. La finalité des deux autres n'était pas évidente de prime abord, bien qu'elle soupçonna que l'une d'elles devait servir pour l'adaptateur secteur. L'autre pouvait être une interface réseau, ou fournir une connexion vers une sorte de périphérique. Un écran de télévision peut-être?

Elle mit de côté le cube et examina ce qu'elle avait d'abord pris pour un casque.

-- C'est très curieux, dit-elle, en l'examinant plus précisément. C'est tiède. La chaleur de mon corps a dû réchauffer les fibres au moment où je les ai touchées. Ça ressemble à une toile d'araignée, excepté qu'il n'y a aucune régularité dans les motifs. Très irrégulier en fait. Fractal, je dirais. Ça me semble très fragile.

-- Ça ne l'est pas.

-- Cette prise, donc, se branche directement dans le cube à cet endroit. Les câblages se glissent sur le front ou le visage, peut-être une sorte de... Elle croisa son regard. Est-ce qu'il pourrait s'agir d'une interface pour envoyer directement des données numériques dans le cortex cérébral?

-- C'est ce qu'on pense aussi. Si ce cube est un moyen de stockage quelconque, il doit avoir des capacités de relecture. Mettez-le sur votre tête et recevez les images directement dans votre cortex visuel. Sans doute le son aussi, voire le toucher ou même le goût et l'odorat.

Cela attisa encore plus l'intérêt de Cathy.

-- Le secteur industriel ne mettrait jamais les pieds là-dedans. Les interfaces neuronales sont bannies par l'amendement Bill Joy et une douzaine d'autres accords internationaux, sans parler des coûts des licences pour tous les brevets, qui se chiffreraient en milliards, au moins. Les mafias et les industriels du marché noir ne sont pas capables de produire quelque chose comme cela. Cette technologie est beaucoup trop sophistiquée. Ce qui veut dire qu'il y aurait donc un nouveau venu sur le terrain.

Le directeur saisit le casque de câbles et l'observa minutieusement, le laissant glisser entre ses doigts.

-- Ce matériau est supraconducteur jusqu'à une température de dix-neuf degrés Celcius. La température d'une pièce si vous mettez l'air conditionné suffisamment fort. Il est pratiquement indestructible, avec une résistance à l'étirement au-delà de tout ce qu'on peut imaginer. Nos ingénieurs ont estimé que seulement une dizaine de brins de ce matériau, chacun étant plus fin qu'un cheveu, pourraient soutenir le Golden Gate. Matériau, dont on serait chanceux si on arrivait à le synthétiser d'ici une vingtaine d'années, à supposer que cela soit possible.

-- Qui peut fabriquer de telles choses?

Le directeur Bryant se tourna dans la direction de Cathy.

-- On ne sait pas. Les implications de cette affaire sont sidérantes. Il n'y a aucun gouvernement sur cette planète, ni aucun consortium industriel qui comprenne ce que sont ces choses. On n'a même pas une théorie scientifique, ou un début de technologie pour faire un prototype comme celui-ci. Ceux qui ont créé ces appareils ont des décennies d'avance sur nous.

-- Euh, ce n'est pas une technologie extra-terrestre, tout de même, répondit sèchement Cathy. La prise Jack sur le casque est de fabrication standard. Je pourrais la brancher sur mon baladeur.

Le directeur Bryant laissa échapper un éclat de rire.

-- Croyez-moi Cathy, dans un certain sens, savoir que des extra-terrestres sont derrière ces choses serait beaucoup plus rassurant. Quelque part, il y a des gens qui fabriquent, vendent et utilisent ces choses. Une industrie entière, restée souterraine, que nous ne comprenons pas, qui ignore tous les droits des brevets et qui opère en toute impunité sous notre nez!

-- Une industrie entière? Combien d'appareils de ce genre avons-nous trouvé?

-- Trois jusqu'à présent. Deux proviennent de campus d'universités, ici aux États-Unis et un autre de la résidence d'un agitateur politique et activiste Freenet en Australie.

Cathy était intriguée.

-- Donc, comme première hypothèse, nous avons un nouvel appareil permettant d'envoyer des données numériques directement sur le nerf optique. Créé soit par un nouveau cartel technologique de criminels organisés, soit par ceux qui se font appeler les activistes de l'informatique Libre, ou alors par quelqu'un qui cherche à violer unilatéralement le régime des brevets tout entier.

-- Ça s'annonce aussi mal que la révolte des logiciels libres, dit Bryant.

Cathy acquiesça.

-- Ils avaient pratiquement réussi à renverser les géants de l'industrie logicielle.

-- Et ils y seraient arrivés si le congrès n'avait pas pris les choses en main, en classant les violations de brevets comme actes criminels. Le directeur Bryant se frotta le front, pensivement. Les monopoles de droit sont l'essence de notre économie. Mais nos régimes de copyright et de brevets ne sont pas des lois de la nature. Ils sont une convention, une fiction légale. Cathy, c'est la plus grande menace qu'on ait eu à affronter. Si les choses se passent mal, on pourrait ne plus rien contrôler du tout!

Cathy sourcilla.

-- Quoi?

-- Réfléchissez Cathy! Ces gens ont l'audace de se prendre pour les meilleurs de toute l'industrie! Ils ne se contentent pas seulement d'entrer dans la compétition, ils s'essuient aussi les pieds sur notre régime des brevets! Le directeur Bryant fit de grands gestes avec ses mains, comme s'il se battait contre un adversaire invisible. Cathy ne l'avait jamais vu aussi agité, aussi émotif. Cathy, nous ne savons même pas si ces appareils sont sûrs. Bon Dieu, ils envoient des images directement dans le cerveau des gens!

-- On n'en est pas encore sûr.

-- Ce n'est pas le problème! répondit Bryant impatiemment. Si on ne tue pas cette révolte dans l'\oeuf, on n'aura pas seulement un petit cercle d'entrepreneurs qui vendent ces foutues choses à la sauvette, mais des milliers! Même le plus banal produit du marché noir peut renverser nos industries. Nos entreprises doivent négocier des licences, payer des royalties, adhérer aux standards de sécurité -elles ne peuvent pas concurrencer de nouveaux venus comme ceux-là!

-- Comment cela se fait-il que des adeptes du marché noir soient aussi avancés que les industries établies? Cathy était surprise. Ça n'a aucun sens! Cathy mit ses pensées de coté. Ce n'était pas le moment de penser comme l'ennemi.

-- Et si quelque chose de vraiment dangereux venait à sortir, la menace pour la santé publique pourrait être terrible. Pour qui se prennent ces gens, à menacer les piliers de notre société comme cela?

-- Les problèmes de sécurité mis à part, on est face à une révolte économique en bonne marche, observa Cathy. Les brevets pourraient devenir complètement inutiles.

-- Les cartels feront tout pour ne pas en arriver là, répondit Bryant. De même que les Nations Unies. Mais, si les événements vont suffisamment loin, il n'y a aucune garantie qu'ils arriveront à remettre les choses en état, et leurs solutions pourraient être... maladroites.

Cathy pesa les mots du directeur assistant. En assumant que cette technologie soit bénéfique, elle imaginait parfaitement les industries les plus profitables en pleine déroute, incapables de combattre. Chaos économique, insurrection sociale et politique. Et si ces appareils étaient dangereux, ou pire, délibérément malveillants? Elle haussa les épaules. Elle pouvait en tout cas maintenant apprécier les conséquences désastreuses si on laissait faire ces criminels.

-- Connaissez-vous la singularité d'Ulam? demanda le directeur Bryant.

Cathy secoua la tête.

-- C'est une vieille idée, datant du milieu du siècle dernier. Elle présuppose une croissance exponentielle dans la connaissance et les sciences. Si le progrès continue sa croissance, les changements qui ont mis un siècle à se produire auparavant, ne prendront plus qu'une décennie, puis plus qu'une année, un mois et ainsi de suite. Assez rapidement, vous atteignez un point où plus personne ne peut prédire ce qui arrivera ensuite, semaine après semaine, jour après jour, minute après minute.

Cathy secoua la tête. Cette hypothèse est fausse, nous n'avons aucun changement exponentiel.

-- Non, soupira doucement le directeur Bryant. Non, notre société ne pourrait pas s'adapter à ça. C'est pourquoi nous avons les brevets, un moyen de bannir directement certaines technologies.

-- Pardon?

-- Mettons de coté le discours pour le public. Le point clé de notre régime de brevet est la stabilité, Cathy. La stabilité économique, sociale, et par dessus tout, politique.

-- Mais les brevets sont censés... Cathy stoppa sa phrase et rassembla ses pensées. Êtes-vous en train de me dire que l'utilisation des brevets pour promouvoir le progrès scientifique et technologique n'est qu'une fiction?

-- Nous voulons de l'innovation, répondit Bryant. Mais de l'innovation contrôlée, responsable et non-exponentielle, modulée par des flux financiers que nous pouvons contrôler. La dernière chose qu'on aimerait voir sont des inventions débridées qui nous conduiraient à une singularité technologique. Nous ne pouvons même pas imaginer ce que cela nous apporterait! Nos institutions politiques et sociales ne survivraient pas à un tel bouleversement.

-- Ceux qui sont derrière ces appareils opère clairement en dehors de toutes règles, songea Cathy.

-- Le chaos économique mis à part -ce qui n'est déjà pas rien- qui sait quel autre malheur pourrait survenir?

-- Je trouverai les coupables, promit Cathy, le visage morose.

Bryant sourit.

-- Je sais à quel point ce travail peut être exténuant. J'en ai assez, moi aussi. Vous venez juste d'éteindre un incendie, que trois autres se sont déclarés ailleurs. Il y a toujours quelques abrutis qui veulent montrer au monde qu'ils sont les plus intelligents. Bryant fixa ses yeux sur ceux de Cathy. Il est temps que nous fassions un exemple de ces gens. Dans une minute, je vous donnerai un paquet contenant tous les documents que le Bureau a en sa possession concernant cette affaire, ainsi que des ordres écrits vous envoyant à Washington, D.C. pour travailler en coopération avec l'agent Robert Leahy, de Double Eye. Il sera votre liaison avec l'Intelligence Internationale.

L'Intelligence Internationale était une agence dont le sigle, prononcé en anglais, Eye Eye , Double Eye , évoquait opportunément l'ubiquité. Elle menait, au-dessus des états, au-dessus des peuples, de grandes campagnes pour les grandes causes de ce monde, affranchie des querelles politiques et des intérêts particuliers. Ça devait vraiment être une affaire de la plus haute importance. De qui pouvait provenir une telle assignation? Le président? L'Organisation Mondiale du Commerce?

-- Vos ordres stipulent que toute cette affaire est à considérer comme une Mission Blanche. Vous avez eu l'occasion au cours de votre entraînement d'apprendre de quoi il retourne, mais je peux vous dire que vous êtes le premier agent depuis une génération, à avoir besoin d'opérer sous ces conditions.

Cathy était assommée. Aucun document, aucun audit des pistes, aucun enregistrement, un financement non officiel au travers de comptes non affiliés au FBI, réservés aux opérations clandestines. Si les événements devaient mal tourner, elle devrait se débrouiller seule. Le Bureau nierait toute connaissance de ses actes. Lui faire confiance en lui donnant de telles responsabilités et une telle autorité, tout en devant faire preuve de discrétion, voilà une opportunité qui pourrait donner un coup de fouet à sa carrière. S'il n'y avait pas eu de menace implicite à la lame à double tranchant que le directeur en personne venait de lui tendre, l'idée qu'il lui ait proposé une telle affaire l'aurait presque rendue euphorique.

-- Vous comprenez ce que ça signifie? demanda-t-il.

-- Oui monsieur, je comprends.

Le directeur Bryant acquiesça.

-- Nous ne savons pas si ces gens ont des agents infiltrés. Étant donné l'ampleur de leurs opérations, nous devons considérer cette possibilité et assumer le pire.

-- Je comprends, monsieur.

-- Votre datapad contient une clé cryptographique de catégorie un, la plus forte que nous ayons. Utilisez-la. Toute correspondance entre nous, verbale ou écrite, devra être chiffrée de la manière la plus sécurisée possible.

-- Compris.

Le directeur lui tendit une carte codée.

-- Ceci contient les détails de vos ordres de mission, ainsi qu'un historique de l'affaire jusqu'à ce jour. Ah, voilà, nous sommes arrivés!

Cathy regarda dehors, surprise de se trouver au terminal d'aviation privé de LAX, avec un stratojet de fière allure attendant sur la rampe, prêt à décoller. Le bruit de ses moteurs s'entendait à peine au travers des vitres insonorisées de la limousine.

-- Vous allez prendre mon stratojet jusqu'à Washington. Vos bagages sont déjà à bord.

-- Très bien, monsieur. Elle ouvrit la porte et commença à se diriger vers l'avion, lorsque le directeur lui prit le bras. Sa voix était fortement atténuée par le vacarme des moteurs.

-- Encore une chose, Cathy.

-- Quoi donc, monsieur? Elle se tourna vers lui.

-- Cet agent de Double Eye, ce Robert Leahy. Sa carrière est sur une pente encore plus ascendante que la vôtre. Ces gens-là ne sont pas des enfants de ch\oeur. Surveillez vos arrières.

-- Merci, monsieur. J'y veillerai.

Le directeur acquiesça.

-- Bonne chance.


Regarder au-delà de l'horizon

Muse! When we learned to count, little did we know all the things we could do

some day by shuffling those numbers: Pythagoras said All is number

long before he saw computers and their effects, or what they could do

by computation, naive and mechanical fast arithmetic.

It changed the world, it changed our consciousness and lives to have such fast math Anonyme, Décrypteur de DVD en Haiku , extrait, C.E. 2001

Vendredi 28 septembre 2057 (Métadate: 2.192-3$:$75$:$000 kD, nouvelle époque) Espace propre des docteurs Michael et Sarah Forest (Version 1.1)

Cet espace avait été conçu pour ressembler à une chambre très intime, dans un style victorien, avec un grand lit, une penderie du début du XIXème siècle au-dessus d'un grand miroir parfaitement lustré, et un magnifique agencement de jolis fauteuils rassemblés de l'autre côté de la pièce. La chambre était éclairée d'une lumière jaune douce et chaude, provenant des tables de chevet et d'un âtre de cheminée crépitant. La lumière extérieure était filtrée par de légers rideaux brodés d'or placés devant de grandes portes vitrées à la française. Le rendu était superbe, doux, intime, accueillant. Le docteur Forest se tenait auprès du lit avec ses deux jeunes fils. Il tenait la main de sa femme dans la sienne. Elle était allongée sur le lit sous un édredon. Prime se trouvait de l'autre côté du lit, les yeux fermés, analysant des graphes sur l'état de l'opération en cours.

-- Nous avons amené les garçons avec nous, comme ça ils pourront savoir ce qui se passe, dit Michael Forest.

-- C'est une excellente idée, répondit Prime. Le transchargement entre en phase finale, Sarah sera avec nous dans quelques instants.

Michael acquiesça.

-- C'est vraiment lent! commenta Tommy, le fils du couple Forest. Cela n'a pas pris autant de temps pour nous!

Le docteur Forest sourit.

-- Ca t'a pris plus de temps réel Tommy, comme pour ta mère en ce moment. La seule différence est qu'ici, nous vivons bien plus vite, quelques secondes du monde réel sont ressenties comme plusieurs minutes pour nous ici.

-- C'est pour ça que Mme Kelly ne saura jamais que nous sommes partis un mois, parce que pour elle, un seul jour se sera écoulé, et nous ne serons même pas en retard à l'école!

-- C'est bien ça, Tommy.

-- Et tu vas guérir les yeux de maman alors? demanda son autre fils Kenny.

-- Nous l'espérons vraiment. répondit le docteur Forest.

À ce moment-là, la main de sa femme serra la sienne. Elle laissa échapper une longue respiration et ouvrit doucement ses yeux.

-- Cet édredon est un petit peu chaud, dit-elle en le mettant de côté. Vous avez fait du feu? Ça sent merveilleusement bon, c'est envoûtant.

Le docteur Forest sourit à son tour et caressa doucement la joue de sa femme.

-- Comment te sens-tu chérie?

-- Un peu nerveuse. Ce transchargement ne sera certainement pas comme les autres. Quand commençons nous?

-- Quand vous voulez, répondit Prime en éclaircissant sa voix.

-- Alors, que le miracle commence, messieurs!

-- Vous voyez les garçons, j'ai utilisé l'encodage de base de votre mère comme référence et je l'ai comparé à celui de six cent soixante-douze autres femmes transchargées ici et qui avaient consenti à ce que j'analyse leur esprit. C'est un signe qu'il y a une vraie communauté ici, seulement douze ont refusé.

-- Les membres de la communauté sont toutes des personnes que nous pouvons être fiers de côtoyer, acquiesça le docteur Forest.

-- Bien, allons-y. Prime fit apparaître un schéma tridimensionnel suspendu dans les airs, juste au-dessus du lit. Comme vous le savez, la plus grosse partie du travail dans l'amélioration du génome de l'esprit, dans la compréhension de l'architecture de la pensée et de la construction de nos esprits, est de parvenir à différencier les architectures générales et les variations locales ou individuelles. Dans ce cas, nous espérons parvenir à restaurer votre vue.

-- Correction, Prime: me donner la vue. Je n'ai jamais été capable de voir.

-- Effectivement, répondit Prime. C'est un vrai challenge. Modéliser les entrées visuelles de votre esprit est facile, mais sans toute une infrastructure d'interprétation pour assimiler et donner un sens à ces signaux, ils ne sont que du bruit pour vous.

Sarah frissonna.

-- Mon premier transchargement a été terrible. C'était comme un bruit strident continu, mélangé à une cascade d'odeurs et de parfums chaotiques. Mon cher mari a eu l'intelligence de suspendre la simulation jusqu'à ce que nous ayons pu isoler les données.

Prime hocha la tête.

-- Je me rappelle. C'est la description faite par le docteur Forest de ces événements qui nous a amené à comprendre certaines choses qui nous seront très utiles aujourd'hui. Votre esprit n'a jamais expérimenté la vision avant, il n'a jamais appris à voir, ou à interpréter ce qu'il voyait. Les interconnexions synaptiques nécessaires n'ont jamais existé dans votre cerveau, et donc les mécanismes nécessaires pour interpréter les signaux visuels non plus. En raison de la manière dont votre esprit s'est développé et structuré, vous ne pourriez pas voir, même si vous receviez aujourd'hui des yeux pleinement fonctionnels.

-- Donc si maman avait des yeux normaux dans le réel, elle entendrait les couleurs au lieu de les voir? dit Tommy en fixant les schémas.

-- Probablement que non, répondit Prime, la cacophonie qu'elle a entendue, sentie, et goûtée était le résultat des signaux qui ont été envoyés aux autres centres sensoriels du fait de la défaillance de son cortex visuel. C'était un problème logiciel. Le corps physique, au contraire, a tout l'équipement nécessaire en place. Votre mère possède un cortex visuel dans son cerveau physique, il est juste inutilisé et donc non configuré. Dans sa version informatique il n'y avait pas d'équivalent, donc ces signaux, au lieu d'être envoyés dans le cortex inopérant et ignoré, étaient envoyés ailleurs et interprétés bizarrement.

-- Ainsi on ne peut pas espérer résoudre mon problème dans le réel, en nous basant sur mes expériences ici, Tommy

-- Exactement, dit Prime. Heureusement pour votre mère, notre esprit est infiniment plus flexible une fois libéré des contraintes du réel. Prime se tourna vers le diagramme flottant au-dessus du lit et zooma sur une partie du cerveau. J'ai réussi à isoler la structure du cortex visuel, à obtenir ses constituants élémentaires en factorisant parmi les similitudes obtenues des analyses portées sur nos volontaires. J'ai ensuite simulé son comportement en soumettant des données visuelles. C'est en observant les résultats et en faisant de petites corrections au besoin, que j'ai réussi à obtenir un engramme contenant toute la logique et les capacités de perception pour obtenir un cortex visuel fonctionnel.

-- Est-ce que ça va vraiment fonctionner? demanda Kenny.

-- Je pense que oui, répondit Prime.

-- Moi aussi je l'espère! dit Tommy.

-- Nous l'espérons tous dit Michael en serra la main de Sarah.

-- Une volontaire s'est dépouillée de son cortex visuel et a appliqué l'engramme architectural. Elle a rapporté de subtiles différences dans les nuances et les textures de quelques couleurs, et une légère variation dans son esthétique visuelle qu'elle ne parvenait pas à déterminer exactement, ou plutôt qu'elle n'a pu exprimer avec des mots, mais cela a fonctionné.

-- Qui était cette volontaire? demanda Sarah.

-- Marguerite L'Beau.

-- Quelle femme formidable! Peu de personnes auraient pris le risque d'effectuer une opération sur leur propre esprit, au bénéfice de quelqu'un d'autre, même ici, dans le virtuel. C'était extrêmement courageux de sa part.

-- Est-ce que ce n'était pas dangereux? demanda Tommy.

-- Non, Tommy, répondit Prime. C'était long et laborieux, mais il n'y avait aucun risque. Pas plus que cette procédure, même si on prendra toutes les précautions nécessaires. Si quelque chose avait mal tourné, Marguerite aurait fait ce qu'elle a de toute façon fait à la fin de l'expérience: enlever l'engramme expérimental et ré-appliquer celui qui contenait le code de son cortex visuel original.

Sarah acquiesça. Je vois.

-- Ah non, pas encore, mais peut-être dans un instant. plaisanta Prime, avec un soupçon de remords quand il vit l'inquiétude de Sarah. Désolé, je n'ai pas pu résister. Je crois que nous avons identifié tous les perfectionnements nécessaires à votre architecture mentale, ce qui vous permettra d'appliquer cet engramme tel quel, mais il y a toujours la possibilité que nous ayons raté quelque chose et qu'il y ait des corrections ultérieures à apporter.

-- Michael et moi en avons déjà discuté.

-- Très bien! Prime remplaça les schémas suspendus au-dessus de Sarah par celui représentant la structure courante de son esprit. En premier lieu, Sarah, j'aimerais que vous fassiez une sauvegarde de vous-même. Envoyez la commande à votre n\oeud pour qu'il vous duplique, mais gardez la copie en mode suspendu. Ne la lancez pas. C'est une sauvegarde, ainsi vous pourrez être entièrement restaurée si quelque chose tournait vraiment mal.

Sarah ferma ses yeux, puis les ouvrit quelques instants après.

-- C'est fait.

Prime acquiesça.

-- Bien. Maintenant donnez à Michael toutes les permissions sur votre copie. Si vous deviez perdre vos connaissances, lui seul pourra la relancer.

Donner le contrôle d'une copie à quelqu'un d'autre était un choix difficile à faire. Elle avait néanmoins confiance en Michael. Il ne fouillerait jamais dans ses pensées les plus intimes, ne les rendrait pas publiques et en profiterait encore moins pour faire tourner la copie comme une personne indépendante, usurpant sa place dans la communauté. Quand bien même elle en était intimement convaincue, elle ne put s'empêcher de frémir en lui transmettant le code de chiffrage donnant l'accès à son double.

Michael caressa sa joue, essuyant ses larmes, surpris et touché par la confiance qu'elle lui accordait. Des routines logicielles examinèrent la copie figée de Sarah- des algorithmes complexes qui analysaient sa structure- et finalement la certifièrent comme intacte et complète.

-- Sa sauvegarde est terminée, reporta Michael. Nous pouvons y aller.

-- Parfait. Alors, c'est parti!

-- Les enfants, pourquoi ne retournez-vous pas jouer dans votre environnement? dit Sarah.

-- Mais maman, on veut être avec toi!

-- Faites ce que dit votre mère. Vous aurez tout le loisir de la voir une fois l'opération terminée.

-- Pourquoi on ne peut pas rester? insista Tommy.

-- Tu sais pourquoi, Tommy. Nous en avons discuté. Maman a besoin de se concentrer sur ce qu'elle doit faire, sans être dérangée en s'inquiétant pour vous deux.

-- Ce n'est pas gentil! protesta Kenny.

-- Les garçons, je vous reverrai dans quelques microcircadiens, leur promit Sarah. Maintenant laissez-moi et allez jouer, s'il vous plaît.

-- On vous fera revenir aussitôt que votre mère sera prête, ajouta Michael.

-- Quel est l'intérêt d'être surdoués, si on continue à nous traiter comme des enfants?

-- Tommy... La voix de Michael montrait qu'il commençait à perdre patience.

-- Ok, c'est bon, on y va! Tommy tira la langue à son père, avant de prendre son frère par le bras pour disparaître.

Prime secoua la tête, en souriant.

-- J'imagine qu'élever deux enfants intellectuellement avancés n'est pas aussi simple que d'en élever deux normaux dans le réel.

-- Par moments, c'est dur, c'est vrai. admit Sarah, Ils ont tendance à poser des questions plus complexes et à être plus réticents à l'autorité ici que dans le réel.

-- D'un autre côté, ils comprennent bien mieux leurs limites, aussi, ajouta Michael. Ils comprennent le besoin d'en savoir plus avant de pouvoir interagir en toute sécurité avec le monde. Ils savent aussi parfaitement que si nous les avons envoyés ailleurs pendant cette opération, c'est pour leur épargner tout traumatisme si jamais les choses devaient mal tourner. Ils n'aiment en général pas cela, mais ils sont suffisamment intelligents pour accepter cette décision. Dans le réel, ils n'auraient jamais quitté cette pièce aussi facilement.

-- Sarah, voici l'adresse de l'engramme différentiel dont nous avons discuté il y a quelques minutes. Une icône tactile fut transmise à Sarah. Vous devrez l'interfacer avec l'engramme de vision.

-- Je le sens, dit Sarah.

-- Je voudrais que vous l'appliquiez maintenant, le diagramme au-dessus d'elle changea, montrant comment les nouvelles améliorations s'étaient intégrées dans son esprit.

Le c\oeur simulé de Prime battait rapidement, à sa grande surprise. C'était quand même l'aboutissement d'un travail de plus d'un millier de circadiens.

-- Je ne sens aucune différence. Je devrais?

-- Je ne sais pas. admit Prime. Nous ne l'avons jamais fait auparavant. L'architecture mentale de Marguerite avait déjà les liaisons nécessaires à son cortex visuel. Votre être biologique doit avoir les mêmes liaisons, mais sous une forme atrophiée au point qu'elles n'apportent plus les signaux jusqu'à votre centre réceptif. Cet engramme devrait résoudre ce problème.

-- Comment te sens-tu, mon c\oeur? demanda Michael, qui semblait anxieux.

-- Comme je l'ai dit, chéri, je ne ressens aucune différence. Excepté peut-être que mon c\oeur bat la chamade.

-- C\oeur simulé, corrigea gentiment Michael. Si tu le souhaites, demande à ton n\oeud de le calmer.

-- Pas question! Je ne vais pas m'anesthésier pour une occasion pareille!

-- Si vous êtes sûre d'être prête, nous pouvons essayer d'appliquer l'engramme de vision.

-- Je suis prête, dit Sarah en prenant une grande respiration.

Prime envoya à Sarah une nouvelle icône invisible.

-- C'est l'engramme prothèse de vision, dit Prime. Si nous avons bien fait nos devoirs, vous devriez être capable de voir parfaitement, sans aucun sentiment d'étourdissement ou de désorientation, habituellement symptomatique des thérapies de recouvrement de la vue dans le réel.

Sarah resta silencieuse un moment. Puis, un instant plus tard, elle cligna des paupières, l'iris de ses yeux simulés se contracta légèrement. Doucement, elle s'assit, regardant tout autour lentement avec un émerveillement croissant.

-- Oh mon Dieu! Michael! Je peux te voir!

-- Je t'avais prévenu, dit Michael, la voix enrouée. Il fit un large sourire, caressant les cheveux de Sarah.

-- Grand, maigre, gros nez, sourit Sarah. Alors c'est ça, le gris. Son sourire diminua lorsqu'elle ferma ses yeux.

Michael prit sa main.

-- Tout va bien, chérie? Qu'est-ce qui ne va pas?

-- Rien. Je vais bien. Je suis juste un peu déboussolée -tant de choses d'un seul coup.

-- C'est une façon de traiter l'information, différente de celle dont votre esprit avait l'habitude. dit Prime, sans cacher sa joie.

-- Allez-y doucement, et n'ayez pas peur de fermer vos yeux, si c'est trop dur pour vous. Vous ne sentez aucun étourdissement?

-- Pas le moindre! Sa voix trembla, et elle essuya quelques larmes de ses joues. C'est indescriptible, fantastique! Prime, merci beaucoup, merci du fond du c\oeur!

-- Tout le plaisir a été pour moi, dit Prime en épongeant ses propres yeux. Chaque seconde de travail, toutes ces batailles ont finalement servi à quelque chose. C'était sans nul doute un des plus beaux moments de sa vie.

-- Michael, tu es magnifique! cria Sarah. Mes enfants! Je veux voir mes bébés!

-- Tommy, Kenny! Michael envoya sa voix à travers le réseau, jusqu'à l'environnement des enfants.

-- Maman! Maman! Ils apparurent avant que ne fut prononcée la dernière syllabe. Tu peux voir maintenant?

Sarah fondit en larmes, en serrant très fort ses enfants dans ses bras.

-- Tout va bien maman? demanda la voix tremblante de Tommy.

-- Oui, le rassura Michael, souriant en essuyant ses propres larmes. Tout a parfaitement fonctionné! Elle est simplement très très contente de pouvoir vous voir.


Réflexions en vol

S'il n'y avait qu'une vertu, ce serait de cultiver la vérité et la justice, et de vivre sans haine au milieu des menteurs et des hommes injustes. Marcus Aurelius, ca. C.E. 170

Métadate: 2.284-3$:$20$:$000 kD, nouvelle époque (Lundi 1er octobre 2057) En route entre Los Angeles, Californie, et Washington D.C.

Le majestueux Eurojet 930 sortit de la vitesse supersonique à quelque quatre cents kilomètres à l'Ouest de Washington D.C., et amorça sa descente dans un ciel presque noir vers l'horizon courbé et l'aéroport de Dulles. Cathy se tenait la tête. L'anxiété qui l'avait saisie depuis son départ de Californie s'amplifiait alors qu'elle relisait le trop léger dossier qui se trouvait dans son datapad.

Mis à part une étude de la composition chimique du cube cristallin et quelques spéculations sur la structure des fils supraconducteurs de l'espèce de toile -probablement une interface neuronale- qui s'y connectait, le dossier ne comportait que les noms des trois suspects qui avaient été trouvés en possession de ces objets. L'un d'entre eux était déjà mort. Cathy trouvait bien peu de choses pour occuper ses pensées. Plus elle y réfléchissait, plus elle se disait que ces hypothèses étaient creuses.

Le premier suspect, Eugène Jacobson, un étudiant en sciences humaines à l'université de Berkeley, avait été mis en garde-à-vue neuf jours plus tôt, et s'était montré d'une résistance surprenante. Les interrogateurs estimaient qu'il leur faudrait bien trois à six jours supplémentaires pour le casser complètement. Le pentothal de sodium s'était avéré particulièrement inefficace. Le détenu subissait déjà des épisodes psychotiques, professant des histoires de mondes merveilleux, d'immortalité et de pouvoirs divins, entrecoupés de furieuses colères contre les institutions fédérales et internationales. Mis à part révéler les penchants libertaires et anarchistes du suspect, ce qui n'était pas surprenant étant données ses activités politiques subversives, les interrogatoires n'avaient rien révélé d'intéressant. Ils n'avaient produit aucune information sur cet étrange objet qui avait été trouvé dans sa maison.

Un discret son de cloche se fit entendre, et un petit voyant demanda aux voyageurs d'attacher leurs ceintures pour les dix mille mètres de descente à venir. Le ciel s'était considérablement éclairci, et l'horizon était à nouveau presque plat. Cathy attacha sa ceinture, et continua sa lecture.

Le second détenu était un sociologue, dénommé Manuel Rodrigez. Il avait été capturé par le FBI tout juste trois jours plus tôt. C'était un dissident connu qui avait été arrêté plusieurs fois auparavant. Il s'était fait remarquer par ses convictions gauchistes et ses écrits demandant l'abolition de la propriété intellectuelle. Il avait été condamné une première fois quand les autorités avaient trouvé un livre underground écrit dans son style distinctif et publié sans autorisation. À l'arrivée du FBI, il avait tenté de détruire l'objet avec son incinérateur domestique. Interrogé sur son comportement par les autorités locales, il avait donné des réponses évasives et s'était montré peu coopératif.

Rodrigez était un suspect bien plus prometteur que Jacobson: les interrogateurs estimaient qu'il craquerait en une journée.

Le troisième suspect, un professeur à l'université d'Illinois, avait été soupçonné de sympathiser avec des utilisateurs de Freenet, et de disséminer des informations séditieuses auprès de certains de ses élèves. C'était un laborantin qui avait alerté les autorités de ses activités suspectes. Malheureusement, une espèce de clown l'avait abattu alors qu'il tentait de s'échapper. Cathy était absolument furieuse contre l'idiot qui avait fait ça. Ce suspect était probablement bien plus haut placé dans l'organisation criminelle que les deux autres détenus. Il aurait probablement pu révéler bien plus d'informations sur ce qu'ils faisaient exactement. Si seulement cet espèce de plouc, ce flic mal dressé à la gâchette facile ne lui avait pas mis une balle dans le dos.

Trois noms. Un activiste étudiant, un sociologue dissident, un professeur en astrophysique. Trois personnes sans relation apparente, ne partageant que leur haine pour la propriété intellectuelle. Le directeur avait raison de traiter le problème comme une enquête sur Freenet: ces gens-là collaient presque parfaitement au profil du révolutionnaire numérique. Pourtant, elle avait des doutes sur leurs hypothèses concernant l'étrange objet. Un mystérieux ordinateur cristallin et une interface illégale se connectant directement au système nerveux, ça augurait de bien plus qu'un simple réseau Freenet, ou même qu'un lecteur multimédia amélioré. Il manquait une pièce centrale dans le puzzle, quelque chose qui donnerait un éclairage nouveau à cette enquête.

Cathy replia son datapad et le rangea dans sa poche. L'avion toucha terre avec un léger soubresaut, et glissa le long de la piste d'atterrissage. Si elle fut surprise par la vitesse à laquelle il fut stationné devant l'embarcadère, ou par la limousine qui l'attendait, elle se garda de le montrer. Saisissant son sac à main, elle s'avança vers l'avant de l'avion, en fronçant pensivement les sourcils, et ignora royalement le pilote qui lui tenait la porte.


Le Petit Jardin

La plupart des gens ne réalisent pas à quel point le copyright a envahi leur vie. Ils apprennent à lire dans des livres contraints par le copyright, se tiennent au courant des nouvelles du monde dans des journaux et programmes télé régis par le copyright, trouvent leur travail dans des petites annonces copyrightées, et écoulent leurs loisirs avec de la musique et des films sous copyright. Tous les aspects de nos vies sont affectés par les lois sur le copyright. L. Ray Patterson

Vendredi 28 septembre 2057 Métadate: 2.195-5$:$21$:$528 kD nouvelle époque

-- Les n\oeuds de troisième génération ont l'air fabuleux, commentait Sarah à Karl Hennrich qui faisait apparaître les schémas au-dessus de la table où ils discutaient. Vous savez, je n'ai recouvré ma vue que depuis une centaine de circadiens dans le virtuel, et je n'ai pas encore vu un n\oeud autonome de l'extérieur.

-- Petit, transparent, vert, répondit Kyle avec le souci sincère d'aider son prochain. Les n\oeuds de première génération étaient dorés.

-- Ha, très amusant, Kyle! grimaça Sarah. Les n\oeuds de génération trois sont d'un bleu profond. Même si je n'ai jamais vu l'océan de mes propres yeux, j'adore visiter de nouveaux environnements, voir de nouveaux mondes, de nouvelles personnes et voir les formes qu'elles prennent, mais tout ce que j'ai vu jusqu'à présent n'est que de la fiction, créé comme partie intégrante d'un environnement virtuel. Je n'ai jamais rien vu de réel.

-- Tu peux voir le monde réel aux infos, ou regarder des reportages.

-- Ça reste quand même à un certain niveau d'abstraction, fit remarquer Michael. Regarder la télévision n'est pas la même chose que de voir le monde de ses propres yeux.

-- C'est vrai, mais d'un autre coté qui peut dire que ce qui se passe ici est moins réel que le monde physique? demanda Kyle. Nos expériences ici sont tout aussi réelles et enrichissantes, les relations que nous construisons, les recherches que nous conduisons, tout ce que nous faisons n'est pas seulement réel, c'est à des années-lumière de ce qu'il est possible de faire dans le réel.

-- Les n\oeuds auxquels nous devons notre existence sont toujours des appareils réels, nuança Sarah. Si nous n'avons plus de courant, cette belle réalité disparaîtra.

-- Tout de même, le développement de ces petits cubes est un remarquable exemple de la révolution technologique continue qui a eu lieu ici, dans le virtuel, fit remarquer Karl Hennrich. Le travail et la conception sont entièrement faits ici.

-- Même ainsi, pour concrétiser vos travaux, vous devez à nouveau manipuler de la matière physique.

-- C'est vrai, admit Karl. Mais ne sous-estimez pas ce qui a été fait ici. Par exemple, savez-vous que les n\oeuds de génération un n'avait aucune capacité de calcul quantique? Malgré cela, ils développaient une puissance de calcul plus grande que tout le reste du monde combiné! Leur conception était simplement nouvelle, révolutionnaire! Mais cela ne nous a pas empêché de repartir à zéro pour concevoir les n\oeuds de génération deux, avec un système hybride utilisant à la fois des unités de calcul numériques et un ordinateur quantique de quatre-vingts kiloqbit. C'était la première fois qu'une chose pareille était réalisée! Révolution au lieu d'évolution, instiguée depuis le virtuel!

-- Certains problèmes, algorithmes ou applications se traitent plus facilement avec une approche numérique déterministe, expliqua Marguerite. Pour d'autres il est préférable d'utiliser une méthode quantique, dans laquelle des milliards d'éventualités peuvent être observées de manière simultanée, comme un seul résultat. Une équation qui pourrait nécessiter un temps de calcul supérieur à la durée de vie de l'univers en utilisant des moyens de calcul traditionnel, peut être résolue en quelques microsecondes. Nous sommes allés bien plus loin que ce qu'avait fait Kyle. La technologie quantique ouvre les portes à des perspectives infiniment plus vastes que ce que nous auraient permis les n\oeuds de première génération.

Le docteur Forest mordit dans son sandwich en hochant pensivement la tête pendant que Karl Hennrich et Marguerite L'Beau lui expliquaient tout cela, en se demandant quelles portions du restaurant en plein air dans lequel ils se trouvaient avaient été calculées de manière numérique, et quelles portions avaient été obtenues par un algorithme quantique. Il suspectait que même les nuages tourbillonnant dans le ciel doré au-dessus étaient calculés de manière déterministe, bien que sans lire le code source de la simulation, il eut été difficile de l'affirmer.

Kyle avait juré non sans humour que ses baguettes japonaises étaient manifestement de facture quantique, après avoir laissé tomber un morceau de b\oeuf à la mode de Kobe dans un bol de sauce à l'ail, éclaboussant au passage la moitié de la table ainsi que sa chemise. Un exemple aussi manifeste d'encapsulation quantique à l'échelle macroscopique méritait certainement une étude scientifique plus approfondie, avait-il plaisanté.

Les autres l'avaient ignoré et Karl continuait ses explications.

-- Les n\oeuds de troisième génération contiennent un ordinateur de 3,5 megaqbit, et trois fois plus de puissance de calcul numérique et d'espace de stockage que les n\oeuds de génération deux.

-- Mais ils restent des systèmes hybrides, répondit Sarah. Les n\oeuds de troisième génération sont juste un raffinement de ceux de la seconde génération.

Karl secoua sa tête.

-- Pas du tout. Nous avons employé une approche entièrement nouvelle dans leur conception, aussi bien dans le sous-système quantique que numérique. Les spins quantiques remplacent le stockage moléculaire, par exemple. De nouveaux alliages ont été utilisés. C'est une refonte totale sur bien des aspects.

-- En théorie, la taille est tout ce qui limite les améliorations en terme de vitesse, ajouta Marguerite.

Michael acquiesça.

-- La limite de Bremermann[*] nous dit quelles sont les limites théoriques des performances des ordinateurs. L'information ne peut tout simplement pas aller plus vite que la lumière. Ajoutez la borne de Bekenstein[*], et nous avons les limites absolues de ce que pourront devenir nos n\oeuds.

-- Exactement! répondit Sarah. Le monde physique définit les limites de notre réalité, ici. La physique fondamentale bornera notre intelligence, notre vitesse de raisonnement et la quantité de savoir que nous pourrons accumuler. Au bout du compte, le réel influe quand même sur notre destinée. C'est un principe fondamental à chaque chose ici!

-- J'ai passé les neuf dernières années subjectives dans le virtuel, en tant que logiciel, fit remarquer Kyle. Je ne me souviens que vaguement de ma vie en tant qu'humain. La plupart d'entre nous pourra en dire autant. Est-ce que cela rend nos vies moins réelles, moins complètes, simplement parce qu'elles se passent dans un niveau de réalité un peu plus abstrait?

-- Bien sûr que non, répondit Sarah. Mais, ça ne change rien au fait qu'à un certain niveau, nous sommes tous rattachés au monde physique. Nos corps, nos n\oeuds, nos vies font partie intégrante du réel.

-- Et tu voudrais le voir de tes propres yeux, ajouta Marguerite.

-- Oui, je le voudrais.

-- Tiens au fait, est-ce que quelqu'un avait remarqué le docteur Nolen à la petite fête de Michael et de Sarah, la nuit dernière?

Michael semblait surpris.

-- Je ne me rappelle pas l'avoir vu.

-- C'est parce que vous le filtrez tous, répondit Kyle. Il était bien là, errant comme un fantôme, incapable de parler à qui que ce soit, parce la plupart de la communauté l'avait filtré. Je pense qu'il n'y avait que moi, et peut-être une autre personne, qui l'avions vu. Il était complètement livide.

-- Ce qu'il fait ne nous intéresse plus, dit Karl. Il vit comme un ermite sur un petit cluster de n\oeuds de génération un. Personne ne veut lui fournir un n\oeud de génération deux, et j'autorise encore moins qu'il ait un n\oeud de troisième génération.

Marguerite sursauta.

-- Ce qu'a fait le docteur Nolen est horrible. Pourtant, on emploie tous librement les engrammes de mémoire et de pensée que ses expériences lui ont permis de concevoir, sans oublier les nombreuses améliorations architecturales de nos esprits. Nous profitons du fruit de ses atrocités alors même que nous les décrions.

-- Cet homme devrait être banni de la communauté, s'exclama le docteur Forest rageusement. En tant que communauté, nous aurions pu survivre et nous développer sans les astuces mentales qu'ont apporté ses expériences. Et puis, une observation plus patiente, associée à des expériences limitées sur des modèles non conscients auraient pu apporter la même connaissance, moyennant suffisamment de temps.

-- Je ne peux plus parler à Nolen maintenant, dit Kyle. Il en est réduit à demander sans arrêt l'extermination de Prime, et il n'admettra jamais qu'il ait fait quelque chose de mal.

-- C'est pourquoi la plupart d'entre nous le filtrons, répondit Marguerite. C'est peut-être cruel à première vue, mais Nolen est devenu invivable.

-- Personne n'aimerait être à coté de quelqu'un qui exige publiquement le meurtre d'un ami ou d'un collègue. admit Michael.

-- C'est effectivement la seule chose dont il veut encore parler. acquiesça Kyle en saisissant une feuille de chou chinois. Ce qui nous ramène à la question de la c\oexistence pacifique dans un domaine universellement accessible. Pas seulement avec des personnes comme le docteur Nolen, mais aussi avec tous ces groupes qui débattent si violemment de son destin. Imaginons que la communauté actuelle se scinde, que le désaccord entre ceux qui veulent punir le docteur Nolen et ceux qui défendent l'anarchie provoque une sorte de divorce intellectuel entre les deux groupes. Comment feront ceux qui promeuvent un pouvoir judiciaire -implémentant une forme ou une autre de sanction- pour vivre en paix avec ceux qui désirent le statu quo, sans autorité extérieure quelle qu'elle soit? Les accusés seront-ils jugés selon les pratiques de leur communauté? Combien y resteraient? Combien émigreraient dans la communauté anarchique , simplement pour éviter les sanctions? Et comment réagiraient les pro-jugement si les anarchistes les acceptaient?

-- La c\oexistence pacifique dans le virtuel n'est pas vraiment un problème, répondit Marguerite. Il est impossible de blesser qui que ce soit ici, et tout simplement trop peu pratique d'avoir à traiter avec le réel chaque fois qu'il y a un conflit. Prenons l'exemple le plus extrême: le ban. Quelle différence entre bannir quelqu'un comme le docteur Nolen, et simplement mettre un filtre comme ont fait tant de gens ici? Si je ne le vois pas, ne l'entends pas, et ne reçois aucun message de sa part, alors, de mon point de vue, il n'existe pas.

-- Hey, Prime!, cria Kyle dans un grand geste du bras vers la silhouette qui venait juste d'apparaître. Par ici!

-- Bonjour tout le monde. Le jeune homme qui les salua avait la peau bronzée et de longs cheveux blonds. Bien que son apparence physique ne ressemblait en rien à celle qu'ils avaient connue auparavant, il émanait de tout son être une notion d'identité, une clé cryptographique publique que les autres vérifiaient et validaient à un niveau presque subconscient alors qu'il traversait le jardin. Porter les clés d'identification comme des auras était devenu une sorte de mode peu après la débâcle de Nolen. Avec le temps, la mode s'était changée en habitude, puis en norme sociale, et était en passe de devenir une tradition. Il y avait de grands avantages à cette pratique. Dans un monde virtuel malléable à l'infini, il était bon de pouvoir identifier de manière rapide et fiable ses interlocuteurs, quelle que soit la forme physique qu'ils puissent prendre.

Au moment où Prime s'approcha de leur table, elle s'allongea légèrement, afin de faire de la place pour une personne de plus, et un siège supplémentaire se matérialisa.

-- J'espère que je ne viens pas déranger une discussion privée, fit Prime en esquissant un sourire.

-- Allons donc, répondit le docteur Forest, Nous faisions une pause pour le repas de midi. Étrange, n'est-ce pas, que nous nous accrochions comme ça aux vieux rituels du monde physique. Nous voilà, êtres numériques, logiciels simulés dans un monde simulé, faisant semblant de manger une nourriture inexistante dont nos corps immatériels n'ont pas besoin. Nos descendants nous prendront probablement pour des fous.

Prime acquiesça, prenant place. L'interface non-consciente de l'environnement se présenta à lui sous forme d'une hôtesse. Même moi, qui n'ai jamais vraiment eu de corps, je me trouve incapable d'ignorer cette sensation. Peut-être que nos descendants numériques auront plus de chance... dit-il en commandant une petite salade et du vin blanc.

-- En parlant de corps, je trouve que vous avez bien changé. fit Kyle en souriant.

Prime haussa les épaules.

-- J'ai commencé par vouloir changer mon apparence, pour ne pas voir l'homme que j'exècre à chaque fois que je regarde dans un miroir. D'abord, les changements étaient modérés, et puis je me suis dit, pourquoi m'embêter? Je suis né en être numérique, et c'est bien ici que nous pouvons prendre l'apparence que nous voulons.

-- Comparé à certaines personnes de la Ligue des Joueurs, ce que tu as fait est plutôt classique, fit remarquer Marguerite. L'un de mes collègues porte le corps d'un dragon grandeur nature, et vit dans une caverne souterraine remplie de trésors imaginaires.

-- Et encore, continua Prime. Vous devriez voir quelques-uns des promoteurs du Logiciel Libre. Plusieurs se sont transformés en diablotins, à la peau rouge vif, aux cornes et à la queue fourchue, ou en gnous blancs et barbichus; et au moins l'un d'entre eux a pris l'aspect d'un manchot obèse avec un bec jaune.

-- GNU/Linux, s'esclaffa le docteur Forest. Marguerite fit un sourire, alors que les autres regardaient avec curiosité.

-- Ah, ça ne vous dit rien? Bon, une petite parenthèse historique alors, dit Marguerite. GNU/Linux était un système d'exploitation libre, développé au tournant de ce siècle. Ça a été le premier logiciel à démontrer la puissance du concept de libre échange de la connaissance, mais cela avait aussi alerté les cartels du copyright de leur vulnérabilité. Les monopoles d'alors ne pouvaient pas faire face à une économie coopérative.

-- Ils ont changé les lois, banni le partage coopératif et durci leurs monopoles, poursuivit Kyle. Vous savez, il y avait un temps où la pire chose qui puisse arriver à quelqu'un qui violerait un brevet, était une poursuite judiciaire. Pareil pour le copyright. Maintenant les deux ont été criminalisés, avec prison et ruine financière à la clé.

-- D'ailleurs ça me rappelle quelques activités pas très réjouissantes, dit Marguerite. Comme vous le savez, mon équipe s'est infiltrée et surveille les réseaux d'informations du monde entier. Capture de données préemptive, dans le but d'identifier des signes précurseurs de coups durs.

-- Personne d'autre ne veut être pris en flagrant délit, admit Kyle. Nous avons déjà perdu trois personnes.

-- Je n'arrive toujours pas à croire que la police a descendu Gustavas, dit Michael en secouant sa tête.

-- Il semble qu'ils sont en train de préparer un dossier pour violation de brevets contre nous, dit Marguerite.

-- Tu plaisantes! répondit Kyle. Ils ne savent même pas qui nous sommes!

-- Qui plus est, on a conçu et inventé ces n\oeuds nous-mêmes! s'exclama Karl. Personne n'a réussi à concevoir quelque chose de semblable! Ce serait ridicule qu'ils nous poursuivent pour violation de brevet, alors que c'est nous les inventeurs!

-- Les gens brevettent des idées tout le temps, répondit Kyle. Puis ils s'asseyent dessus, attendent que quelqu'un fasse l'invention, et ils traînent l'inventeur devant les tribunaux lorsqu'il met l'invention sur le marché.

-- Qu'as-tu trouvé exactement, Marguerite? demanda Michael.

-- Ces derniers jours, nous avons identifié un certain nombre de demandes destinées à des bureaux d'avocats et firmes de brevets, pour connaître l'existence de brevets portant sur des interfaces neuronales, utilisant une inductance supra-conductrice, un stockage moléculaire et un circuit optique à haute vitesse. Cela ne vous rappelle rien?

-- Les n\oeuds de première génération, s'exclama Kyle.

-- Exact! répondit Marguerite. Il semble qu'ils se concentrent sur ces n\oeuds-là. La plupart des technologies mises en \oeuvre ont été abandonnées depuis que nous sommes passés à la génération deux. Mais il est clair, qu'ils ne savent pas vraiment à quoi servent nos n\oeuds. Ils n'ont fait aucune référence au transchargement d'esprit, à l'intelligence artificielle, la réalité virtuelle ou la modélisation d'environnement.

-- Est-ce que de tels brevets existent? demanda Karl. Je pensais que nous étions les seuls à avoir réussi quelque chose comme cela.

-- C'est le cas, répondit Marguerite. Mais l'idée était dans les airs depuis pas mal de temps déjà. Des milliers de brevets ont été déposés en spéculation d'éventuelles découvertes.

-- Ils sont en train de mettre en place la procédure judiciaire, même s'ils ne connaissent pratiquement rien de ce que nous faisons.

-- Je suppose que nous ne devrions pas être surpris, dit Sarah.

-- Ils savent qu'ils ne peuvent pas nous contrôler, dit Prime. Nous avons déjà réussi à nous affranchir des limites qu'ils ont artificiellement placées pour brider le monde réel. Notre science et nos technologies sont bien plus avancées que les leurs, et ce juste avec quelques milliers de personnes.

-- Ils ne toléreront jamais une communauté comme la nôtre, ajouta Sarah. Ils ne le peuvent pas. Notre existence même défie leur autorité. Ils n'ont aucun moyen de réglementer ce que nous faisons.

-- Et ça, ils ne peuvent pas le supporter, acquiesça Michael.

-- Ils ont trafiqué les lois pour anéantir tout mouvement coopératif depuis au moins le seizième siècle. dit Kyle, le visage morose, rempli de colère. Il n'y a aucune raison pour que ça soit différent aujourd'hui.

-- Il y a une différence, répondit Michael. Nous pouvons nous préparer. Nous sommes beaucoup plus intelligents qu'eux, et surtout nous vivons dans un référentiel de temps beaucoup plus rapide.

-- Les scientifiques du mouvement Genecraft étaient eux aussi beaucoup plus intelligents qu'eux, répondit Kyle. Et ils sont tous morts ou en prison. Pareil pour les pionniers du logiciel libre. Dois-je continuer? L'intelligence brute ne suffit pas. Même l'avance technologique n'est pas nécessairement un atout. Ces cartels et ces monopoles ont souvent gagné contre des gens beaucoup plus intelligents, et ce depuis des siècles.

-- Il a raison, dit Marguerite. D'autres ont essayé de changer le monde, d'apporter la lumière et la richesse aux masses. Tous ont échoué, et la plupart ont été réduits au silence. Comment pouvons-nous espérer réussir, là où tant d'autres ont échoué?

-- Nous pourrions quitter ce monde, suggéra Prime.

-- Pardon? Sarah semblait surprise.

-- On ne va pas essayer de changer le monde, dit Prime. On ne va pas essayer de les combattre. À la place, on n'a qu'à vivre discrètement, silencieusement, attendant notre heure pendant que nous définissons nos stratégies à long terme pour échapper à leur sphère d'influence. Au lieu de tenter une réforme en position de faiblesse, nous nous esquivons entièrement.

-- Oui, c'est une possibilité, admit Kyle. On pourrait s'occuper de leur injustice plus tard, une fois que l'on sera à l'abri. Qu'as tu en tête exactement? Une cité sous les mers? Une colonie sur Mars?

-- Il y a des groupes d'intérêt qui travaillent sur des idées comme celles-là, répondit Prime. Le système anti-missile balistique qui couvre l'espace aérien tout autour du globe, fait qu'on pourra difficilement s'échapper par cette voie. On se fera descendre avant d'atteindre la stratosphère. Mais d'autres options existent, plus particulièrement maintenant que l'équipe de Michael a réussi à produire de l'énergie à partir de rien.

-- Nous n'avons pas créé de l'énergie à partir de rien, le corrigea Michael. Nous avons juste changé un proton en anti-proton, introduisant de l'énergie à cet endroit.

-- Reste que vous avez ajouté de l'énergie à l'univers, dit Kyle. Vous avez inversé l'entropie!

-- Le docteur Forest semblait dépité. Kyle, il faudrait vraiment que tu assimiles un engramme de connaissance. On n'a pas extrait par magie de l'énergie à partir du vide. Les lois de la thermodynamique ne peuvent être enfreintes. Nous pouvons créer une symphonie de nouvelles particules sub-atomiques, en repliant l'espace de Calabi-Yau d'une manière analogue à un guitariste créant de la musique en martelant les cordes de son instrument. Les N-branes ne sont, après tout, rien de plus que des cordes de dimensionalité supérieures, martelées au travers de replis sub-atomiques de l'espace Calabi-Yau. Nous pouvons même importer de l'énergie dans cet univers, en l'enlevant d'un endroit, mais nous ne pouvons pas réduire son entropie!

-- C'est quand même un accomplissement remarquable, répondit Prime. De l'énergie bon marché ouvre les portes à des alternatives intéressantes. Les n\oeuds de quatrième génération pourraient couper le dernier cordon ombilical avec le reste du monde: notre dépendance avec le réseau public d'électricité. On pourra se cacher n'importe où et devenir réellement indépendants.

-- Je serais déjà content d'avoir un n\oeud de génération trois, répondit Kyle.

Michael sourcilla.

-- Kyle, toute mon équipe a déjà reçu ses paquets de mise à jour de Kansas City, hier. Tu aurais dû avoir les tiens depuis longtemps maintenant.

-- Et comment. Je pense que le colis s'est perdu. J'étais pourtant un des premiers sur la liste.

Michael semblait préoccupé.

-- Je n'aime pas cela. Nous avons déjà trois personnes qui ont disparu de la communauté, dont un il y a tout juste quarante diei. Marguerite a appris que les autorités préparent un dossier criminel contre nous pour violation de brevet, et maintenant j'apprends que ton kit de mise à jour n'est jamais arrivé. Tu ne penses pas que notre réseau de distribution a été compromis?

-- Quel réseau? demanda Kyle. On envoie nos kits directement par la poste. Il n'y a aucun réseau secret à compromettre.

Michael secoua sa tête.

-- Si votre gouvernement suspecte l'usine de production de Kansas City, il ne sera pas bien difficile pour le FBI de retracer les colis jusqu'à leur point d'arrivée et de compromettre de la sorte une bonne partie, pour ne pas dire toute, la communauté.

-- Ce n'est pas un problème, lui dit Kyle. L'équipe de Marguerite a un accès complet à leurs systèmes. Ils modifient rétroactivement les bordereaux de livraison et les données compromettantes, une fois le colis arrivé à destination. Quiconque essayera d'identifier la communauté en regardant les archives de la poste ne pourra pas aller bien loin. Adresses, noms, contenu... tout a été changé. Excepté le fait bien sûr que je n'ai toujours pas eu mon kit de mise à jour.

-- Je pense que je peux te donner un coup de main, Kyle fit remarquer Michael. Jonathan Tarley, un des membres de mon équipe, va prendre des vacances avec sa famille. Il se rétrochargera dans le réel demain dans la journée et sera parti pour au moins trois semaines. Tu seras le bienvenu sur son n\oeud de troisième génération, le temps que ton kit arrive.

-- Merci Michael répondit Kyle en souriant. Compte sur moi pour en profiter.

-- Trois semaines dans le monde réel, murmura Marguerite pensivement. À la vitesse d'un n\oeud de troisième génération, cela revient à plus de trente quatre années de temps subjectif.

-- Oui, admit Michael. Le docteur Tarley aura à assimiler quelques engrammes de connaissance une fois de retour ici.

-- Entre-temps, Kyle doit attendre plus de deux cents circadiens pour chaque jour qui passe dans le réel, dit Marguerite. J'ai déjà eu du mal à attendre plus d'une journée que mon paquet arrive. J'admire ta patience, Kyle.

Kyle haussa les épaules, et hocha la tête en mastiquant le dernier morceau de viande. Il le fit descendre avec une bonne rasade de soupe, et saisit une nouvelle bouchée de nouilles avec ses baguettes. L'attente ne va que s'allonger avec les nouvelles générations, leur fit-il parvenir par télépathie en continuant de boire. Aujourd'hui, on attend deux cents circadiens pour nos nouveaux n\oeuds, qui nous permettront de caser encore plus de vie, plus d'expériences, plus de progrès dans chaque jour qui passe. Quand viendra le moment d'échanger nos n\oeuds de troisième génération encore tout rutilants pour des n\oeuds de génération quatre, on devra attendre six cents circadiens pour que les nano-constructeurs et la matière première soient livrés.

-- L'équivalent de presque deux ans de vie subjective, fit remarquer le docteur Forest avec amusement. Oui, nous apprendrons probablement ce que patience veut dire, en ce lieu.


Washington

La liberté d'une démocratie n'est pas sûre si le peuple tolère la croissance des pouvoirs privés au point qu'ils deviennent plus puissants que l'état démocratique lui-même. C'est là l'essence du fascisme -l'appropriation du gouvernement par un individu, un groupe, ou une puissance privée. Franklin D. Roosevelt, président des États-Unis

Vendredi 28 septembre 2057 (Métadate: 2.195-7$:$39$:$257 kD, nouvelle époque) Washington, D.C.

En débarquant de l'avion, Cathy fut accueillie par un jeune homme mince aux cheveux noirs. Il portait l'un de ces costumes classiques qui étaient devenus le sceau des plus hauts échelons de l'Amérique corporatiste, bien que la cravate traditionnelle qui pendait à son cou fût un peu tombée en désuétude au cours des dernières années.

-- Mademoiselle Cathy Sinclair? avait-il demandé. Robert est particulièrement heureux de vous rencontrer. Je vous en prie. Il lui avait tenu la porte arrière de la limousine.

Si elle n'avait pas déjà passé des semaines dans les bras ostentatoires de Hollywood, elle aurait été choquée par l'élégance spacieuse et le luxe dégoulinant qui se cachait derrière les vitres pare-balles teintées de la limousine. Elle se sentit reconnaissante pour le niveau de désensibilisation que lui avait fourni cette expérience. Elle revêtit son apparence la plus professionnelle, et fit un signe poli à l'homme qui se tenait face à elle. Cet homme sortait tout droit d'un film: grand, la peau richement bronzée, et des cheveux blonds coupés courts. Elle remarqua à peine que la porte se fermait derrière elle, et que la voiture démarrait.

-- Cathy Sinclair! dit-il en s'approchant d'elle pour lui serrer la main.

-- Heureuse de vous rencontrer, Monsieur Leahy.

-- Appelez-moi Robert. Je vous ai vue à la télévision. Pas exactement la couverture idéale pour un agent secret.

Elle ne s'était pas vraiment attendue à entendre un accent australien, bien qu'il ne fut pas déraisonnable pour l'Intelligence Internationale d'affecter à cette affaire quelques-uns de ses agents étrangers.

-- C'était un malheureux accident, concéda Cathy. J'ai cru comprendre que le FBI avait sérieusement remonté les bretelles à la MPAA[*] concernant ce problème.

-- Nous irons au quartier général du FBI, dans un premier temps. Le vice-président exécutif Bryant a prévu une courte réunion avec le grand patron.

-- Le directeur McClain? Le grand chef du FBI, il rendait des comptes directement au président. Ce devait être une affaire vraiment énorme.

-- Oui. Bryant pense qu'il serait bon pour vous que nous nous présentions. Améliorer la communication entre le FBI et Double-Eye, entre autres.

-- Politique, répondit Cathy.

-- Oui. À propos, notre réunion avec l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle a été arrangée pour 10 heures, lundi. Il y aura tout un tas de dirigeants à la réunion au sommet de la semaine prochaine, à New-York, et quelques-uns ont insisté pour que nous soyons présents.

-- Vous plaisantez? Tout un week-end où nous pourrions avancer sur cette enquête!

-- Vous pourrez prendre l'air, allez dans les musées, si ça vous chante...

-- J'ai grandi ici, répondit Cathy. Je déteste cet endroit.

-- L'Organisation Mondiale du Commerce a clairement signifié que cette réunion était de la plus haute importance. Quelques hauts placés des Nations-Unis voudraient nous rencontrer personnellement.

-- Ce sont vos patrons, Robert. Pas les miens. Je devrais être en train de plancher sur cette affaire à l'heure qu'il est.

-- Ces gens sont les patrons de tout le monde. S'ils nous demandent de partir une semaine aux Bahamas avant de commencer l'enquête, nous irons.

-- J'ai dû oublier l'amendement constitutionnel qui donnait la juridiction du FBI aux Nations Unies.

-- Très amusant, Cathy.

-- À un niveau pratique et politique, ces gens peuvent avoir une influence, répondit Cathy. Mais officiellement, je travaille pour le gouvernement des États-Unis, pas pour les Nations-Unies.

-- Oui, et le gouvernement des États-Unis travaille pour l'Organisation Mondiale du Commerce, dont l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle est la branche la plus influente. À qui pensez-vous que vos patrons rendent des comptes?

-- J'imagine que vous ne vous attendez pas entendre au peuple américain , dit Cathy avec un sourire forcé, se demandant s'il paraissait aussi faux qu'elle lui semblait.

Robert lui lança un regard glacial.

-- Ne nous embarrassez pas lundi avec vos considérations nationalistes.

-- Et ne me prenez pas pour une idiote. Je sais quand je dois parler de juridiction, et quand il ne vaut mieux pas.

Robert sourit.

-- Bien. Retournons à nos moutons, donc. Le FBI me semble assez perplexe sur l'utilité de ces cubes cristallins, au moins autant que ne l'est Double Eye.

-- Oui, dit Cathy, son irritation maintenant disparue. Elle sentit une sorte d'excitation en pensant au mystère qui entourait cette affaire, elle savourait même d'avance de devoir résoudre un tel cas. J'ai lu tout le dossier plusieurs fois. Ces objets font certainement beaucoup plus que lire des simples fichiers multimédia -même directement depuis Freenet. Cependant, c'est probablement une hypothèse de départ acceptable.

Robert acquiesça.

-- Je suis aussi de cet avis.

-- Mon supérieur m'a indiqué que vous auriez des informations supplémentaires à me transmettre.

Robert glissa la main dans sa veste, et en ressortit un datapad au profil effilé, faisant signe à Cathy d'en faire autant. Un faisceau de lumière étincelante transporta plusieurs centaines de gigaoctets de son datapad vers celui de Cathy, illuminant l'intérieur de la voiture.

-- Donc, fit Cathy alors que les données continuaient de se transmettre, on a retrouvé trois cubes de cristal en possession de trois personnes sans relation apparente. Les cubes sont composés d'un polymère cristallin dopé au gallium, et parcourus de fibres supraconductrices. On pense qu'il pourrait s'agir d'une sorte de moyen de stockage, avec une fonction de lecture par une interface que l'utilisateur porte sur la tête, probablement une interface neuronale.

-- Le premier cube trouvé était effectivement un polymère complexe dopé au gallium. Mais les deux suivants étaient faits d'un polymère complètement différent, cette fois dopé au nickel. Et tissé du même supraconducteur, autant qu'on puisse dire.

-- Les cubes n'ont pas la même construction? demanda Cathy, surprise. Ça n'est pas mentionné dans mon briefing.

-- Ça a peut-être été négligé par votre Bureau dans un premier temps, estima Robert, et les deux autres cubes étant en possession de Double-Eye, votre personnel aura été dans l'incapacité de vérifier ses informations. Le port optique de son datapad s'éteignit brusquement. Cathy jeta un \oeil à l'Ouest, observant placidement le coucher du soleil, avec ses oranges et ses rouges profonds ternis par les vitres teintées de la voiture. Toutes les informations sont dans le briefing que je vous ai flashé, y compris les photos des trois cubes, les évaluations préliminaires de leur composition chimique, et des coupes annotées..

Cathy tapota son datapad, faisant apparaître les informations et examinant plusieurs diagrammes.

-- Le troisième appareil est deux fois plus petit que les deux autres, fit-elle remarquer.

Robert hocha la tête.

-- Différentes couleurs aussi. Probablement des constructeurs différents, sans doute dans plusieurs pays. Ça signifie qu'il doit y avoir un marché de plusieurs dizaines de milliers d'unités, au moins. Suffisamment vaste pour attirer les intérêts commerciaux et la compétition.

-- Oui acquiesça Cathy. Un marché assez important, mais pour l'instant resté complètement clandestin. Cette interface neuronale, si c'en est bien une, pourrait valoir à son fabricant une rencontre en tête-à-tête avec le tribunal des Nations Unies, et un abonnement à vie à l'emballage forcé de paquets de riz pour le tiers monde. Ces appareils doivent être très chers, si les marges prennent en compte une telle prise de risques. On doit s'attendre à faire face à des personnes influentes, avec une passion pour les gadgets électroniques haut-de-gamme que le marché du grand public ne peut pas satisfaire.

-- Ces appareils sont difficiles à obtenir, ajouta Robert. Aucun de nos informateurs n'a eu vent de leur existence, que ce soit par forums Internet, par listes de diffusion, ou par groupes locaux. La publicité doit se faire de bouche à oreille, entre des groupes de personnes très proches. Tout ça n'est pas réellement compatible avec un marché de dizaines de milliers d'unités. Ce qu'on recherche ne correspond à aucun des modèles connus de diffusion sur le marché noir.

-- Le FBI en est arrivé à la même conclusion, confirma Cathy. Et tout ça nous ramène à nos petits amis en garde-à-vue...

-- Moins celui que vous avez zigouillé.

Cathy grimaça.

-- C'est pas nous qui lui avons tiré dessus. C'est un imbécile de policier local. Si je le pouvais, j'irais lui tordre le cou personnellement.

Robert opina.

-- Je ne peux pas dire que je vous en veux. La gâchette de cet allumé nous a coûté notre meilleure piste.

Cathy sortit son datapad, cliqua sur plusieurs icônes, puis plaça brièvement son pouce sur l'écran tactile.

-- Empreinte digitale identifiée. Bonjour Cathy Sinclair.

-- Que faites-vous? demanda Robert.

-- Je vérifie le passé bancaire de nos petits amis, fit-elle en griffonnant quelques commandes au travers de l'écran, et cliquant sur plusieurs autres icônes. Je veux savoir s'ils ont déjà été au même endroit.

-- Économisez vos efforts, Cathy. Nos deux départements ont déjà fait toutes les recherches possibles sur les trois suspects. Aucun n'a jamais rencontré aucun autre, que ce soit en ligne ou en face-à-face, ni ne reconnaît les autres en interrogatoire.

Cathy continua de taper des commandes dans son datapad. Après un instant, elle s'arrêta, puis se pencha en arrière, pensive.

-- C'est exact, Robert. Ils ne se sont jamais rencontrés. Mais bien qu'ils n'aient jamais été dans la même ville en même temps, deux d'entre eux ont été dans les mêmes villes à des moments différents. Cathy tendit son datapad à Robert. Trente-sept villes en tout. Sept dans les trois dernières années. Pas aussi spécifique que je n'aurais aimé, mais dès qu'on aura arrêté un ou deux suspects supplémentaires, les données géographiques seront beaucoup plus précises.

Robert acquiesça.

-- Très bon point. En assumant qu'il y a un marché de cinquante mille violeurs de brevets, il ne devrait pas y avoir plus de trois ou quatre degrés de séparation dans l'ensemble du groupe. Quelques arrestations supplémentaires, et on pourrait même arriver à résoudre cette enquête sans la coopération des suspects.

-- J'aurais juste aimé qu'on ait plus de corrélations concernant leurs données. Leurs profils Carnivore[*] ne révèlent pas plus de liens ou de similarités entre les trois suspects qu'entre trois inconnus choisis au hasard. Ils ne se sont jamais écrit, jamais téléphoné, et, autant qu'on puisse dire d'après leur fichage, ils n'ont jamais fréquenté les mêmes forums ou groupes de discussion. Elle semblait consternée. Il nous manque un élément clé qui relie ces gens. Sans cela, il faudra encore arrêter pas mal de monde avant de combler ces trois ou quatre degrés de séparation.

-- Effectivement. On ne peut pas se contenter de faire des statistiques. La théorie des nombres suggère que pour identifier une ou deux zones géographiques avec un taux de certitude de quatre-vingt pour cent, il nous faudra entre huit et douze suspects -peut-être plus, selon la dispersion géographique et la diversité des profils Carnivore du groupe.

-- Est-ce que Double-Eye a accès au système Echelon[*] de la NSA[*]? demanda Cathy.

Robert sembla d'abord surpris, puis répondit dans un sourire.

-- Pas directement, mais la NSA nous fournit occasionnellement des rapports Échelon, à titre gracieux. Qu'est-ce que vous aviez derrière la tête?

-- Faire une recherche dans la base de données des communications qu'ils ont interceptées, en éliminant celles qui sont en rapport avec les dossiers ouverts par eux, la CIA, le FBI ou Double-Eye. Et croiser leurs données avec l'analyse géographique que je viens de faire. C'est un peu une partie de pêche, mais si la NSA ne faisait qu'une chose, ce serait bien d'enregistrer minutieusement ce que dit, écrit ou fait chacun des citoyens de ce pays. On a peut-être une chance de trouver quelque chose.

-- Je vais voir ce que je peux faire, fit Robert, impressionné.


La froide réalité

La liberté n'est pas une récompense, ni une décoration qu'on fête dans le champagne. Ni d'ailleurs un cadeau, une boîte de chatteries propres à vous donner des plaisirs de babines. Oh! non, c'est une corvée, au contraire, et une course de fond, bien solitaire, bien exténuante. Albert Camus

Métadate: 2.283-5$:$77$:$213 kD, nouvelle époque (Lundi 1er octobre 2057, 13$:$26$:$35) Simulation Star Trader, n\oeud n. 14 de la ligue des joueurs

Thersius III-B était la deuxième de trois lunes de taille moyenne qui orbitaient autour de la troisième planète du système Thersius, une jovienne, géante de gaz qui remplissait la moitié du ciel, baignant le ciel d'une lueur rouge pâle. La lune était à peine habitable par des humains, non pas à cause de son atmosphère trop légère, d'un froid brûlant, aux hivers glacés, ni même à cause des petits carnivores vicieux qui chassaient dans les déserts glacés. Appelés les rats-piranha par les habitants, ils pouvaient nettoyer un squelette humain en quelques instants. Non, son statut de presque inhabitable provenait du fait qu'elle traversait périodiquement la ceinture Van Allen de sa planète mère, un passage qui exposait la planète à des niveaux de radiations mortels pendant deux jours sur treize.

Aussi inhospitalière que puisse être cette planète, une petite colonie humaine y avait été établie. Elle contenait en effet des dépôts d'un cristal inhabituel, employé dans les systèmes de navigation des vaisseaux spatiaux qui voyageaient plus vite que la lumière à travers le ciel étoilé. Certains des mineurs qui creusaient la pierre glacée trouveraient la richesse. Une bonne chose, car ils dépenseraient des fortunes pour soigner leur exposition aux radiations, dont même les sarcophages de plomb des colonies ne pouvaient les protéger. Ceux qui avaient la meilleure constitution pourraient rester suffisamment longtemps, accumuler assez de richesses, pour rester riches après leur traitement médical. Les autres pas.

Kyle$_{2}$ était assis dans une cellule blindée du hall du spatioport, où il était resté chaque jour depuis son arrivée. Il regardait passivement l'écran d'affichage des vols, et estimait leurs temps d'arrivée. Deux vaisseaux étaient partis plusieurs heures plus tôt, et traçaient leur route au-delà de la quatrième planète, s'éloignant de l'étoile pour pouvoir utiliser leurs systèmes FTL. Un seul vaisseau devait arriver pour le moment, une petite navette qui plongeait vers la ceinture d'astéroïdes, entre la première et la seconde planète. Secouant la tête, Kyle$_{2}$ gratta à nouveau la lésion cutanée de son avant-bras. Son estomac, encore brûlant du dernier vomissement, menaçait de le renvoyer aux toilettes.

-- Excusez-moi, monsieur, les yeux de Kyle$_{2}$ se détachèrent de l'écran d'affichage. Une jeune femme se tenait près de son siège.

-- Que puis-je pour vous?, répondit Kyle$_{2}$.

Elle secoua la tête.

-- Pas grand-chose, mais vous-même avez peut-être besoin d'aide. Je suis Sanja Netal. J'ai remarqué que vous commenciez à montrer des signes de brûlure par radiations au deuxième degré. Avez-vous raté le départ de votre vaisseau?

Kyle$_{2}$ haussa les épaules.

-- C'est pas vos affaires.

-- Je suis étudiante en médecine, je viens de Netham IV. Je suis spécialisée en traitement des brûlures radioactives graves. Si vous restez plus longtemps ici, votre traitement pourrait devenir inabordable. Vous pourriez même mourir.

-- Oui, répondit Kyle$_{2}$. Je suis resté ici pendant douze circadiens. Chaque circadien, à peu près à la même heure, l'un ou l'autre personnage non conscient est venu pointer son nez, et me mettre en garde contre la mort par irradiation.

La jeune femme avait l'air troublée.

-- Des circadiens? Vous voulez dire des espaces de rêves circidiques? Sur Netham IV, on en a aussi. Enfin, on en avait, avant la guerre.

-- Des jours, répliqua Kyle, irrité. Ça fait douze jours que je suis là. Des jours terriens standards, de vingt-quatre heures. Je suppose que vous allez maintenant me parler de votre monde, et me donner des combines pour s'y enrichir? Épargnez-moi ça, s'il vous plaît. J'ai entendu la même chose concernant sept autres mondes, durant les sept derniers jours.

-- Je ne vous recommanderais pas de visiter mon monde d'origine avant que vous ayez été soigné, répondit Sanja poliment. L'atmosphère sur Netham IV n'est peut-être qu'à soixante-dix rads environ, mais les sols sont toujours contaminés par les retombées des bombes. Une tempête de sable, ou même un simple coup de pied dans la poussière au mauvais endroit, et vous pourriez être encore plus gravement brûlé qu'aujourd'hui. En plus, on a eu assez de pillages de nos ruines par des étrangers, qui viennent voler les câblages de platine de nos maisons pour les vendre dans d'autres mondes. Essayez-vous à ce sport, et vous pourriez bien finir pendu haut et court sur la place publique.

-- Des ruines. Des fils électriques en platine. Vous voyez, vous venez de me donner un indice pour m'enrichir. J'ai bien entendu, merci.

-- Eh bien, répondit Sanja avec perspicacité, j'espère que vous trouverez rapidement le moyen de quitter ce monde. Bonne chance.

Ah, les personnages non conscients... grogna Kyle$_{2}$ pour lui-même en tournant le dos à la jeune femme qui s'en allait. Quel imbécile a eu cette idée?. Kyle$_{2}$ gratta machinalement son ventre douloureux. Le logiciel-marionnette qui incarnait Sanja avait mis le doigt sur un problème inconfortable, que ni les blessures de ses bras ni la brûlure de son estomac ne le laisseraient oublier. Sans argent pour le traitement médical, il mourrait sur place, et en effet, il était en train de mourir à ce moment-même. Il imaginait, au vu des symptômes dont il souffrait déjà, que sa mort ne se ferait probablement pas sans douleur. Non pas qu'il ait l'intention de rester là pour savourer son agonie à tout prix. Quelle sorte de dérangé avait bien pu programmer les symptômes de la mort par irradiation dans un scénario de jeu? Cette simple idée l'éc\oeurait.

Et où diable était passé Terry? D'après ce que savait Kyle$_{2}$, il aurait dû arriver plusieurs circadiens plus tôt. Si ce monde s'avérait être lui aussi une fausse piste, il devrait tout recommencer. Son avatar était à peu près mort. Il ne survivrait pas à un autre voyage interstellaire sans soins médicaux intenses, chose qu'il -que son personnage- ne pourrait probablement pas se payer.

À ce moment-là, un signal sonore retentit, et un nouveau point lumineux apparut sur l'écran d'affichage. Quelques instants plus tard, des coordonnées et paramètres de trajectoire s'affichèrent, suivis de peu par le nom, l'immatriculation, le tonnage et le contenu déclaré du vaisseau: La Gargouille Volante, Registre Patronis VIII, PT8-7155D. 180 000 tonnes, 167,2 tonnes de matériel médical divers.

Le nouveau vaisseau décélérait à vingt mètres par seconde par seconde, sur une orbite qui l'amènerait à Thersius III-B sous sept heures.

Le voilà!, s'exclama Kyle$_{2}$. Je t'ai finalement retrouvé, espèce d'enfoiré! À peine avait-il parlé que la douleur de son estomac s'amplifia, et qu'il fut convulsionné par la nausée. Il se précipita vers les toilettes publiques toutes proches, et réussit à peine à s'engouffrer dans l'une des cabines et à fermer la porte derrière lui avant d'être secoué par les spasmes et vomissements de son estomac déjà vide. Kyle$_{2}$ passa l'heure suivante agenouillé devant la cuvette, serrant son ventre, râlant de douleur, pris de tremblements incontrôlables. Ce fut au milieu de l'une de ces crises d'agonie que le dédain de Kyle$_{2}$ pour la ligue des joueurs se transforma en haine. Des gens qui faisaient ça pour s'amuser?

Il sortit de la cabine un peu plus tard, faible, encore tremblotant, le visage creusé, pâle comme la mort et trempé de sueur. À peine avait-il traversé le hall pour se rasseoir qu'il fut forcé de retourner en courant vers les toilettes.

Les six heures qui suivirent furent les plus longues de sa vie.

Quand une voix annonça l'arrivée de la Gargouille Volante, Kyle$_{2}$ réussit à se ressaisir, et à paraître presque présentable avant de retourner dans le hall. Là, il attendit l'arrivée des passagers du vaisseau, qui passaient par le service des douanes. Enfin, un petit groupe apparut dans le passage.

Kyle$_{2}$ n'avait aucune idée de qui Terry Spence pouvait être. Il cria donc le nom à tout le groupe.

-- Nom du personnage, s'il vous plaît, répondit un jeune homme grand et mince, à la peau vert foncée, presque noire. Ses cheveux d'argent étaient coupés de manière asymétrique, allant droit jusqu'à l'épaule d'un coté et coiffés en petite pointe de l'autre.

-- C'est toi, Terry Spence? demanda Kyle$_{2}$.

-- Pas ici, répondit-il, ses yeux argentés à double iris semblaient s'illuminer. Ici, je suis Prince Lethe Tomaar du triumvirat de la Cyclade, Tau Ceti IX. À votre service. Et vous êtes?

-- Kyle Tate 2, espèce d'enfoiré, ajouta t-il presque, mais se mordit la langue. Il ne voulait pas se froisser avec Terry, pas après tout cela. Je suis resté coincé dans cette simulation pendant soixante-cinq circadiens, à te chercher. J'ai été obligé de respecter les règles de ce jeu stupide, qui incluent des choses aussi merveilleuses que la faim, la douleur, l'écartèlement, et même une magnifique simulation de la mort par irradiation, tout ça pour tes beaux yeux.

Les cheveux de Terry scintillèrent en secouant la tête.

-- Thersius III-B est un niveau avancé, Kyle. Venir ici en tant que mineur de cristal est un pari dangereux, qui paie rarement. Il vaut bien mieux attendre d'avoir assemblé une équipe et acheté un vaisseau spatial, avant de venir chercher du cristal de Ngetali. La revente du Ngetali sur d'autres mondes est bien plus lucrative que son extraction ici, et bien moins dangereuse pour la santé.

-- J'en ai rien à foutre, de la filière du Ngetali, ou du commerce interstellaire, dans cet univers de sadiques, Terry. J'ai passé les soixante-cinq derniers circadiens de ma vie à subir les étranges plaisirs de l'agonie pour arriver à te parler.

Terry semblait choqué.

-- Ton personnage est effectivement en train de souffrir de l'irradiation. Qu'est-ce que tu fais ici? Ça n'a aucun sens de rester sur cette planète. Dé-logue toi et crée-toi un nouveau personnage, plutôt que de pleurer ici.

-- Pour passer soixante-cinq autres circadiens à te courir après, sans garantie de succès? Kyle$_{2}$ secoua la tête. Pour rien au monde. Je veux finir cette conversation, pour quitter ce jeu de malades. Où pouvons-nous parler?

Terry soupira.

-- On peut toujours repasser la douane, et aller dans mon vaisseau. Vu ton état, tu pourras par la même occasion utiliser notre équipement médical.

-- Ne t'inquiète pas pour ça. répondit Kyle$_{2}$ Je n'ai pas l'intention de remettre les pieds ici. Une fois que j'en aurai fini, on pourra laisser cet avatar mourir ici.

-- Très bien, alors on n'a qu'à prendre un siège ici. Les gars, partez sans moi, je vous rattraperai, ajouta-t-il en se tournant vers son équipe. Prenez-nous un hôtel pour deux nuits. Avec un peu de chance, on pourra finir le chargement et on sera partis avant le prochain bain de radiations.

-- Bien, majesté.

-- À tout à l'heure, Prince Lethe.

-- Ne soyez pas en retard pour le thé chez Véronique, ajouta un autre. On doit toujours finir ce jeu des Neuf Cercles. À moins que vous ne vouliez rembourser vos dettes tout de suite.

Terry éclata de rire.

-- J'y serai, Garnith! Et ne comptez pas garder pour vous ces deux cents couronnes altariennes.

Kyle$_{2}$ et Terry s'assirent sur les chaises de plastique rigide du spatioport pendant que les autres descendaient le hall.

-- Alors?, fit Terry en se penchant en arrière et en mettant les mains derrière la tête, Qu'as-tu de si important à me dire, pour passer soixante-cinq circadiens à me chercher et endurer la souffrance des brûlures radioactives?

-- Qu'est-ce qu'il t'est passé par la tête, à disparaître comme ça de la communauté? Moi et d'autres avons essayé de te contacter pendant des hectodiei.

-- Disparaître? demanda Terry. Qu'est-ce que tu racontes.

-- Disparaître. Refuser toute communication, rester silencieux, être injoignable. J'ai essayé, ainsi que d'autres, de te joindre depuis une centaine de diei.

-- Ah, je vois. Comme tu le sais, les règles du scénario Star Trader interdisent toute communication sur des distances interstellaires. En acceptant des communications d'ailleurs dans la communauté, certains joueurs ont pu contourner cette contrainte, donc les règles ont été amendées il y a environ six hectodiei pour interdire les communications avec l'extérieur tant qu'on reste dans la simulation.

-- Terry, cette simulation n'a qu'un facteur d'accélération de quatre-vingt dix. La moyenne dans la communauté, avec des n\oeuds de troisième génération, est de six cents. Kyle$_{2}$ secoua la tête. Tu as raté des décennies de développement et de changements dans la communauté.

Terry sursauta.

-- J'ai vécu une aventure incroyable, ici. Je commande mon propre vaisseau spatial, j'explore des mondes d'une beauté exotique, d'une complexité qui te surprendrait.

-- Tu as déjà exploré un paysage en quatre dimensions, ou nagé avec des poissons dans une mer heptadimensionnelle? demanda Kyle.

Terry secoua la tête.

-- Je pourrais te montrer des espaces personnels créés par d'autres dans la communauté, qui sont si exotiques que tu aurais besoin de modifier l'architecture de ton esprit pour pouvoir les appréhender. lui raconta Kyle. À côté de ça, les planètes de cette simulation sont plutôt moyennes.

-- Le jeu va bien plus loin que des paysages exotiques, même si je pense que tu serais surpris par la créativité de certains maîtres de jeu.

-- Terry, je ne suis pas venu pour parler de jeux.

-- Ici, j'ai un passé, continua Terry comme s'il n'avait pas entendu. Je vis des situations qui mettent au défi ma créativité, mon endurance, ma capacité à survivre contre des chances parfois infimes. Le jeu, c'est aiguiser ses propres capacités, relever des défis qui n'ont jamais existé dans le réel, et certainement pas non plus dans l'utopie synthétique de la communauté des non-joueurs.

-- Terry!

-- Oui?

-- Je ne suis pas venu pour parler de jeux.

-- Alors qu'est-ce que tu fais là?

-- Je suis là parce que la communauté a besoin de toi. Tu dois pouvoir recevoir des communications extérieures, et répondre aux messages quand ils arrivent. Tu es toujours responsable du site de production de solution catalytique, à Kansas City, l'as-tu oublié?

-- Bien sûr que non, je n'ai pas oublié. L'usine fonctionne toute seule. Je n'ai pas besoin de retourner dans le réel tous les soirs, pour aller vérifier. En plus, je peux surveiller son fonctionnement d'ici. Si quelque chose va de travers, je serai averti immédiatement, et je pourrai me rétrocharger pour aller voir.

-- Terry...

-- Non, Kyle, c'est à toi d'écouter maintenant. Je fais beaucoup pour la communauté, en plus de baby-sitter cette usine. Je me rétrocharge tous les quelques jours pour rencontrer de nouveaux membres potentiels pour la communauté, pour les interviewer, les évaluer, et éventuellement, pour les inviter dans notre petit club. Je prends de vrais risques, là-dehors, Kyle. Que crois-tu qu'il m'arriverait si je tombais sur un flic déguisé, par erreur?

-- Terry, je suis ravi que tu puisses aider la communauté, ou au moins la ligue des joueurs, en rencontrant de nouveaux candidats dans le réel. Mais quand je t'ai invité dans la communauté, c'était pour que tu t'occupes de l'usine de production de Kansas City. On a besoin de toi là-bas, et on doit pouvoir te contacter quand les spécifications des produits changent.

-- Les spécifications des produits? Un nano-constructeur est un nano-constructeur, Kyle, qu'est-ce qui pourrait bien changer dans les spécifications des produits, à part la quantité -et Dieu sait qu'on peut difficilement augmenter la quantité sans s'attirer des ennuis.

Kyle$_{2}$ soupira.

-- J'ai développé -ou Kyle$_{1}$ a développé- un nano-constructeur de troisième génération pour lequel on voudrait faire des tests de production, et pour ça, il faut mettre ton usine à niveau, pour produire une nouvelle solution catalytique. La communauté en a besoin, et on n'a pas pu te contacter pendant plusieurs jours physiques!

-- Et vous ne pouvez pas utiliser l'usine de Leverkusen?

-- On ne va pas arrêter une unité qui produit cinq tonnes par jour pour tester une nouvelle version qui pourrait bien ne pas fonctionner à grande échelle. C'est pour ça qu'on a gardé l'usine de Kansas City: pour pouvoir faire ce genre d'expériences sans interrompre la production. Tu vois, c'est super ce que tu fais dans le réel, pour la communauté, tous les quelques soirs, mais on a aussi besoin de toi à l'usine de Kansas City. Si tu ne veux, ou ne peux pas continuer de t'en occuper, dis-le nous, pour qu'on puisse trouver quelqu'un d'autre. C'est trop important pour la communauté pour se permettre de te voir disparaître comme ça.

Terry baissa les yeux.

-- D'accord, d'accord. Je vais me rétrocharger et mettre à jour la production.

-- Merci. Et, Terry?

-- Oui?

-- Trouve un moyen pour que je puisse te contacter. Je n'ai pas envie de revivre deux mois de temps subjectif à te courir après la prochaine fois que j'ai un message à te faire passer, et j'ai encore moins envie de me refaire irradier comme ça, que ce soit réel ou simulé.

Terry acquiesça.

-- Je vais installer un daemon qui transmettra tes messages vers mon vaisseau. Pas exactement réglo si tu as un personnage actif dans la simulation -

-- Sans façon.

-- Mais je ne pense pas que la ligue des joueurs s'y opposera.

Kyle$_{2}$ esquissa un sourire.

-- Bien. Je vais retourner dans mon espace propre, et laisser cet avatar mourir dans la douleur sans moi.

-- Bonne idée. Je serai au bar de Véronique, à essayer de regagner un peu de mon argent si tu as besoin de moi dans un futur proche.

-- Et, Terry?

-- Oui? Il se retourna vers Kyle$_{2}$.

-- Fais gaffe, dans le réel. La situation devient tendue, et le fait de jouer au ralenti dans ces mondes fantasmagoriques t'a un peu déconnecté des derniers développements.

-- Ne t'inquiète pas pour ça, Kyle. À plus tard. Il fit un signe, et partit le long du hall.

Kyle$_{2}$ secoua la tête une fois de plus, puis fit silencieusement transférer sa conscience vers son espace propre. Il fut surpris de la réticence que son original opposa à fusionner. Était-il donc devenu à ce point différent de Kyle? Deux mois suffisaient-ils à autant changer une personne? Ses inquiétudes s'estompèrent néanmoins lorsqu'il se combina à nouveau avec Kyle$_{1}$, que leurs esprits ne firent à nouveau plus qu'un. Laissé derrière lui, son avatar fut secoué une fois de plus par un spasme de douleur. Ce n'était de toute façon plus qu'une marionnette sans conscience, qui ne faisait désormais qu'office de figurant dans ce jeu.

L'ombre se prépare

Prenez garde à celui qui vous refuse l'accès à l'information, car dans son c\oeur il rêve de vous dominer. Commissaire Parvin Lal, déclaration des Nations Unies

Lundi 1er octobre 2057 - 10$:$07 (Métadate: 2.279-4$:$19$:$097 kD, nouvelle époque Washington, D.C.

-- L'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle voit ces violations avec grande inquiétude, avait martelé un homme chauve et déterminé, que son datapad identifia comme étant Paul Eisner, directeur général de l'OMPI.

-- Vous comprenez, mademoiselle Sinclair, que nous ne pouvons rester assis là à ne rien faire alors que la fabrication illégale de tels équipements continue. La concurrence est déjà extrêmement rude comme cela. S'il devenait de notoriété publique que de petits fabricants s'affranchissent si grossièrement de telles violations de brevets, certaines sociétés légitimes pourraient perdre foi dans le système, avait ajouté un autre homme, que son datapad identifia comme étant Edward McDughal.

Nom de Dieu! fulmina Cathy pour elle-même. Ils nous ont fait venir ici tout un week-end, juste pour nous raconter des évidences?

-- Les pressions de la concurrence pourraient amener une ou plusieurs des plus grandes sociétés à ne pas tenir compte d'un brevet ici ou là et mettre sur le marché un produit débridé ou même illégal, Cathy reconnut Maria Tatianoga, en se demandant bien ce que la présidente de l'Association Mondiale des Logiciels de Loisir pouvait bien faire à une réunion sur les violations de brevets et d'équipement de contrebande. Son groupe était avant tout concerné par les violations de copyright, et s'assurait que de nouvelles technologies ou de nouveaux concurrents ne viennent pas remettre en question la main-mise de ses membres sur l'industrie du divertissement et de sa distribution. La législation des brevets n'était vraiment pas de leur ressort.

-- Une telle situation aurait presque sûrement un effet domino, puisque la concurrence pousse les sociétés à mettre sur le marché des produits sans licence. dit une femme que le datapad de Cathy ne put identifier.

-- Cela pourrait faire s'effondrer le système des brevets tout entier si on laissait faire. conclut Paul Eisner.

-- Nous devons retrouver ces délinquants et s'assurer que le système judiciaire les enterre pour de bon. leur avait alors dit McDughal. Nous comptons sur le FBI et Double Eye pour conclure cette affaire rapidement, et par-dessus tout, discrètement.

-- Quelle perte de temps! La colère de Cathy semblait amplifiée dans cet immense hall, aux murs de marbre arrondis et au plafond en dôme, alors qu'ils se dirigeaient vers l'entrée principale.

Robert secoua sa tête, mais ne dit rien. Les portes grinçantes de l'entrée s'ouvrirent devant eux, puis se refermèrent quand ils les eurent franchies. Ils descendirent les marches en silence, avec derrière eux, l'imposant monument qui les enveloppait de son ombre.

-- Quelle bande de crétins! s'exclama finalement Robert quand la limousine fut partie. Crétins et idiots!

-- C'était cela notre réunion de la plus haute importance ? demanda Cathy. Trois jours de gâchés, juste pour ça? Une réunion qui n'a absolument rien apporté de nouveau à notre enquête. Rien! Ils n'ont absolument rien dit de plus que ce que m'avait dit le directeur Bryant trois jours auparavant.

-- Cette réunion était quand même importante, répondit Robert. Ça nous a donné une idée sur les priorités que se sont fixées ces organismes mondiaux, et comment ils appréhendent notre cas. Sachant cela, on pourra éviter quelques bavures qui pourraient mettre fin à nos carrières.

-- La seule bavure qu'on puisse faire, c'est de ne pas résoudre cette enquête. Bon Dieu, c'était clair dès les cinq premières minutes que tout ce qu'ils voulaient, c'est qu'on boucle cette enquête et qu'on jette ces personnes en prison. C'est pitoyable qu'ils n'aient pas mis fin plus tôt à cette réunion. Cela nous aurait épargné deux heures à écouter ces moulins à paroles, qui en connaissent autant sur notre enquête que nous sur la vie monastique du moyen-âge.

-- Cathy, nous avons quand même appris quelque chose sur les dirigeants de l'OMC et de l'OMPI.

Cathy, qui ne voyait visiblement pas où il voulait en venir, haussa les épaules.

-- Crois-tu que cela arrive souvent que les dirigeants politiques de ce niveau daignent rencontrer des agents de terrain comme nous?

-- Pas souvent, j'imagine, admit Cathy. En tous les cas, ils semblent effrayés.

-- C'est le moins qu'on puisse dire. Tellement effrayés qu'ils ont insisté pour nous rencontrer personnellement pour discuter de l'issue de cette enquête. Je ne dirai pas qu'il n'y a jamais eu de précédents, mais ça n'arrive pas très souvent. La plupart des leaders se contentent de rendre visite à leurs cabinets et éventuellement aux directeurs des différentes organisations. En tous cas, pas à deux agents comme nous. Mais il y a autre chose que tu aurais dû retenir de cette réunion.

-- Ils n'ont aucune idée du type de technologie sur lequel nous sommes en train d'enquêter.

-- Exactement, je serais même encore plus général que cela. Ils ne connaissent rien à la technologie tout court. D'un autre côté, ce sont des politiciens, pas des scientifiques et encore moins des ingénieurs.

-- Ils dirigent les entités mondiales responsables du développement et de la régulation des technologies, Robert. Ils devraient être des experts dans leur domaine, ou au moins comprendre certaines choses.

Robert sourit. Ils n'ont pas besoin de l'être. Leur expertise se situe en politique et dans l'édification des lois. Leur architecture de contrôle a été établie il y a des siècles. Ils l'arrangent occasionnellement, modifiant un statut sur le copyright par-ci, une loi sur la brevetabilité par-là: leurs préoccupations sont l'autorité et le contrôle, pas la technologie. Bien, y a t-il quelque chose d'autre que tu as retiré?

-- Une migraine, répondit Cathy. Sérieusement, il n'y avait vraiment pas grand-chose à en retirer. Ils s'inquiètent parce que le pouvoir de leurs organisations risque d'être déchu, que les industries vont être moins regardantes sur leurs lois liées à la brevetabilité. Je ne pense pas qu'ils aient regardé au delà.

-- Exactement! s'exclama Robert. C'est la chose la plus importante que nous avons apprise. Foutus politiciens! Ils sont confrontés à une nouvelle technologie tellement révolutionnaire que même nos meilleurs scientifiques ne peuvent pas la comprendre, et tout ce qui les inquiète, c'est l'éventuelle érosion de leur autorité. Cette technologie n'est pas seulement une menace pour leur régime de propriété intellectuelle. Merde, même si leur précieux système de brevets subissait une crise, une simple répression sur les sociétés incriminées par l'OMC, suffirait à ramener la brebis galeuse dans le droit chemin.

-- Effectivement, ça justifierait leur obsession à vouloir incarcérer ces personnes. Une désobéissance en masse du système des brevets par les industriels pourrait saper un des piliers de notre économie, fit remarquer Cathy. Nous sommes en récession depuis des décennies. Cela pourrait nous conduire vers une dépression totale.

-- Bien sûr! Mais ces imbéciles ne voient pas les ramifications potentielles juste sous leur nez! Ça pourrait être bien plus sérieux qu'une répartition à court terme de l'autorité de quelques organismes internationaux, ou même une petite désorganisation de l'économie. Ce qui devrait les inquiéter -nous inquiéter tous- c'est le fait que quelqu'un soit capable de construire et d'utiliser des appareils tellement plus avancés que tout ce que nous connaissons, que nous ne pouvons même pas déterminer avec certitude à quoi ça sert.

-- Que ce soit un n\oeud Freenet, un nouvel appareil de divertissement, ou même une interface de jeu de réalité virtuelle, n'est pas vraiment important... commença Cathy.

-- L'amie, on ne sait même pas si ces choses sont des ordinateurs. Pour ce que nous en savons cela pourrait être une bombe, un communicateur relié à un vaisseau-mère en orbite que nous ne pouvons voir, ou même un rayon de la mort. Cette technologie nous dépasse. Nous ne la comprenons pas. Toute supposition que nous ferions serait certainement erronée.

-- Même sans comprendre cette technologie, nous pouvons identifier les utilisateurs, et à travers eux, les fournisseurs, pointa Cathy. On finira bien par trouver à quoi servent ces bidules.

-- Nous savons qui utilise ces appareils, dit Robert. Ou au moins quel type de profil pourrait en faire usage. Des mécontents séditieux et des révolutionnaires. Nous ne parlons pas ici de trente bio-ingénieurs avec un petit peu plus de connaissance dans leur domaine que le reste d'entre nous. Nous parlons de gens avec une base de fabrication pouvant fournir des produits ayant des décennies d'avance sur tout ce que nous avons. Si nos suppositions sont justes, nous sommes face à quelque chose de l'ordre de cinquante mille subversifs, tous armés avec une technologie largement supérieure à la nôtre; pas un petit groupe que l'on peut arrêter, emmener dans une quelconque prison des Nations-Unies et mettre au travail à empaqueter des vivres pour l'aide humanitaire. Robert secoua la tête avec dégoût. Ces crétins de l'OMPI sont inquiets de la désobéissance d'une petite société quand les barbares sont aux portes de la ville!

Cathy s'était assise calmement, considérant ce qu'il avait dit. Après quelques instants de silence embarrassant, elle répondit:

-- Toutes les suppositions que nous avons faites sont presque sûrement erronées. Comment savons-nous que ce ne sont pas des prototypes? Je ne pense pas qu'il y ait autant de ces choses sur le marché. Le nombre pourrait être beaucoup plus petit.

-- Ou bien plus grand, rétorqua Robert, Il pourrait y en avoir des millions.

Cathy sortit son datapad et tapota sur l'écran.

-- Qu'est-ce que tu fais maintenant?

-- Un peu de maths. En considérant un échantillon aléatoire fondé sur le nombre d'appareils retrouvés par rapport au nombre d'arrestations faites durant le même temps, nous avons une fourchette basse de 375 appareils. Ceci présuppose que seuls les subversifs en aient acheté, une supposition improbable car il y a sans aucun doute des subversifs que nous n'avons pas encore identifiés. Elle effleura une autre icône et un graphique apparut. En considérant que de tels appareils soient très répandus, des millions comme tu l'as suggéré, basé sur l'échantillon de personnes arrêtées, il pourrait y avoir aux alentours de 115000 appareils dans les foyers américains. Cependant, si nous prenons en compte le silence absolu dans la rue et sur Internet à propos de ces appareils et si nous appliquons le modèle de Jeraue pour calculer la probabilité qu'un tel secret devienne une rumeur publique en fonction du nombre prétendu de conspirateurs, le - elle marqua une pause. Mince. D'après cela, la probabilité d'exposition approche les cent pour cent pour environ cinquante personnes.

Robert secoua la tête.

-- Le modèle de Jeraue ne s'applique pratiquement qu'à des groupes soudés. Quand il y a un régime, ou une organisation de cellule révolutionnaire standard, tu dois appliquer le modèle de Sparrow-Faulkner ou le modèle de Friedkin.

-- Mais oui, bien sûr! dit Cathy. On doit être face à une révolte organisée, plutôt que face à un marché noir.

Il sortit à son tour son datapad et fit quelques calculs rapides.

-- En considérant la cellule moyenne à quatre personnes, la probabilité pour que quelqu'un vende la mèche et expose l'existence du groupe est d'environ soixante-dix pour cent pour neuf cents personnes, et approche asymptotiquement les cent pour cent pour environ mille deux cents personnes. En recoupant tes chiffres... il fit une pause, puis sourit ...nous obtenons une estimation raisonnable entre cinq cents et neuf cents unités, avec une probabilité de quatre-vingts pour cent du nombre réel quelque part entre sept et huit cents unités.

-- Pas tout à fait les cinquante mille dont tu t'inquiétais il y a quelques minutes, observa Cathy désabusée.

-- Un point pour toi. Mais n'oublions pas que nous jouons à un jeu de devinettes beaucoup plus compliqué. Nous sommes, après tout, aux prises avec un groupe inconnu, aux intentions inconnues, utilisant des méthodes inconnues et une technologie dont nous ne pouvons que deviner la fonction.

Cathy acquiesça en hochant la tête.

-- Oui concéda-t-elle. Cependant, je pense que sept ou huit cents unités est une première hypothèse raisonnable. Plus que suffisante pour s'inquiéter mais pas encore assez importante pour paniquer.


L'ermite

Quand bien même un homme serait sceptique quant à l'existence des dieux, si il a un tempérament un tant soit peu raisonnable, il détestera la méchanceté de l'homme. Sa répugnance pour les actes méprisables le gardera d'en commettre; il négligera la bassesse, et sera enclin à la bienséance. Platon, ca. 4$_{è}$ siècle avant JC

Mardi 2 octobre 2057 - 1h19 Métadate: 2.298-4$:$19$:$097kD nouvelle époque

Le docteur Nolen se tenait sur le pic d'une grande montagne entourée d'une mer de nuages cotonneux à travers laquelle quelques autres pics, moins hauts, laissaient voir leurs pans de roche escarpée. Le ciel au-dessus était d'un bleu parfait, le soleil était parfaitement perché au centre, un zénith idéalisé comme on n'en verrait jamais dans le réel. Le soleil n'avait pas bougé depuis mille deux cent soixante-quinze circadiens, et ne bougerait pas avant que le docteur Nolen n'en ait décidé autrement.

Il s'était tenu debout sur ce pic depuis un millier de circadiens contemplant le projet, en assemblant les morceaux, les modélisant à partir de divers paramètres, posant les hypothèses et les validant ou les réfutant, puis les utilisant pour en définir de nouvelles.

Le docteur Nolen avait éliminé le besoin de sommeil de son esprit, en y substituant une tâche de fond qui remplissait les mêmes fonctions réparatrices et réorganisatrices. Il avait incorporé toutes les améliorations architecturales disponibles, en incluant celles qu'il avait développées lui-même ainsi que quelques nouveaux développements d'autres personnes de la communauté, dont certains provenaient de son némésis, Prime. Ayant éliminé ses dernières faiblesses physiques, il était maintenant capable de se concentrer pleinement, sans interruption, à développer ses hypothèses, à en modeler et en vérifier les implications sur les très nombreuses données empiriques qu'il avait collectées lors de ses expériences précédentes.

Pas aussi efficace que d'utiliser des cobayes -maudit soit son ancien sujet d'expériences, et les imbéciles qui le suivaient- mais au final, les résultats seraient tout aussi bons. Malgré le boycott de ses recherches par la communauté, il avait au moins pu obtenir un n\oeud de troisième génération, et de ce fait, la puissance de calcul nécessaire à ses expériences. Quels ingrats! Quelle bande d'hypocrites opportunistes! Comme s'il devait laisser leur désapprobation interférer avec sa recherche scientifique.

Maintenant son travail était terminé. Autour de lui, projetés contre le ciel, apparaissaient des graphiques et des kilomètres de texte décrivant la logique fondamentale de la structure de la psyché humaine. Ceci était son travail préliminaire, à partir duquel il avait alors étendu ses modèles pour retrouver la construction en blocs abstraits à partir de laquelle des psychés différentes pourraient être comparées. Il y avait, dans toute forme de vie terrestre répertoriée, un vocabulaire limité de quelque deux cent soixante-dix codes de base, qui chacun pourraient être décomposés en un petit peu plus de sept cents états. Les interactions et les liens entre ces divers composants étaient définis par trois cent dix-sept permutations possibles.

C'était à la fois plus simple et plus complexe que le projet du séquençage du génome des décennies précédentes et que la science génétique à laquelle il avait donné naissance, un point qu'il avait souligné à la fois dans le texte de son article scientifique, et dans le titre qu'il lui avait choisi. C'était une définition, un langage de description de l'essence de ce qu'une créature consciente pourrait être, et c'était lui, le docteur Nolen, qui l'avait péniblement découvert.

Il avait modélisé l'architecture mentale de milliers d'animaux, en commençant par de simples insectes ou des vers de terre, puis s'attaquant à des êtres plus complexes, pour arriver finalement à dériver la structure mentale de plusieurs espèces de dauphin. Son modèle était simple et rigoureux, permettant la définition des contraintes mathématiques et des caractéristiques de pratiquement tous les paramètres de la conscience.

Le modèle avait fonctionné et les résultats étaient en concordance avec tout ce qui était publiquement accepté concernant ces animaux. Il avait peuplé des océans entiers avec ces créatures et les avait vu interagir exactement comme il l'avait observé dans le monde réel.

C'était son chef-d'\oeuvre, l'accomplissement de sa vie.

La communauté autonome pourrait l'ignorer, le traiter comme un paria, mais elle n'ignorerait pas, ne pourrait pas ignorer ce qu'il était sur le point de publier. La communauté avait besoin de cette connaissance. Pas seulement pour se connaître elle-même, ni parce qu'elle autoriserait des modifications et des améliorations de l'esprit dont la portée et la richesse rendraient risibles les engrammes de génération actuelle.

Non, cette connaissance était la clé de quelque chose d'autrement plus grand.

La reproduction.

La capacité de définir la psyché d'un embryon, qu'il soit laborieusement manipulé pour optimiser certains traits de caractère spécifiques, ou créé aléatoirement à l'image de la procréation naturelle.

De toute façon, le fin mot était que lui, le docteur Eugène Nolen, créateur exclu de la communauté autonome, allait donner à ces personnes ingrates une méthode par laquelle ils pourraient se reproduire sans se cloner ni s'éditer eux-mêmes. C'était le futur de la vie dans le virtuel, du logiciel conscient. Les générations futures de la communauté lui devraient leur existence, à lui, à ses efforts, et au travail qu'il avait accompli.

Le travail pour lequel ils l'avaient refoulé, persécuté et banni. Le docteur Nolen trouva l'ironie vraiment délicieuse. Il effaça du ciel les images et les fenêtres de textes qui l'encombraient. Il exprima un désir, pas par un mot de commande ni même une requête non prononcée, mais presque comme un acte subconscient, comme tourner sa tête ou cligner des yeux. Le n\oeud avait formaté son travail en fonction de son désir, selon les standards de l'initiative Science Libre, que la communauté avait adoptés depuis son commencement, en ajoutant au début du document la synthèse qu'il avait préparée, et l'avait soumis à la base de données publique.

Un instant plus tard, une sonnette retentit: un message était arrivé.

Le premier qu'il eut reçu depuis longtemps.

Il fit apparaître une fenêtre devant lui, suspendue dans les airs comme un moniteur volant affichant le message. C'était du texte simple.

Docteur Eugène Nolen,


Votre soumission a été examinée par un agent non conscient conçu pour avertir les auteurs de travaux tels que le vôtre d'éventuels chevauchements avec des publications déjà disponibles dans le catalogue public. Ceci est strictement une mesure préventive destinée à éviter l'embarras à la personne qui a soumis ses travaux, ainsi qu'à garantir un niveau minimum de qualité dans les recherches bibliographiques. Merci de vous référer aux travaux suivants, avec lesquels votre soumission comporte des similitudes flagrantes.

Bien que les chercheurs poursuivent souvent de mêmes axes de recherche, un degré de corrélation supérieur à 40% est généralement considéré comme une indication de plagiat. Il vous est fortement recommandé de relire votre travail et de reconsidérer votre soumission.

Corrélation de 97% avec Expériences sur un génome de l'esprit, par Prime, (s) 1.710 kD

Corrélation de 55% avec Précisions sur le génome mental, par Prime (s) 1.941 kD nouvelle époque.

Corrélation de 19% avec Un nouveau vocabulaire mental: réfutation et nouvelle théorie pour le génome mental, par Prime, (s) 2.195 kD nouvelle époque.

Un bruit terrible brisa la sérénité de l'espace. Il se passa un moment avant que le docteur Nolen ne réalise que le cri qu'il entendait provenait en fait de ses propres poumons virtuels. Bien sûr. Prime était une copie de lui-même. Leurs pensées, leurs intérêts, leurs sujets de recherche devaient être similaires, pour ne pas dire identiques.

Contrairement au docteur Nolen, Prime avait acquis une grande renommée au sein de la communauté et avait pu accéder à un n\oeud de troisième génération très tôt. Si cela avait dépendu de la communauté, le docteur Nolen n'en aurait jamais obtenu, et ses simulations seraient encore en train de s'exécuter dans un n\oeud de première génération comme ceux qui formaient le cluster qui hébergeait maintenant son esprit. En effet, il avait été forcé de se procurer son nouveau n\oeud en marge des canaux normaux, en le volant à une autre personne. La copie Prime avait pris une avance inattaquable, réalisant et démystifiant bien avant lui le travail sur lequel le docteur Nolen s'acharnait depuis si longtemps.

L'injustice de la situation le coupa net. Son double, sa méprisable copie, avait assumé son identité, pris le crédit de son travail précédent et détruit sa réputation au sein de la communauté. Et comme si cela n'avait pas suffi, il l'avait en plus complètement ridiculisé, en faisant le travail que le docteur Nolen aurait fait, qu'il venait en fait tout juste de finir, avant lui, et le privant d'une chance de regagner son prestige au sein de la communauté.

Avec une telle avance, la copie pourrait continuer ce petit jeu indéfiniment. Jusqu'à la prochaine génération de n\oeud qui empirerait encore les choses. Elle obtiendrait la dernière génération de n\oeud quasiment immédiatement, alors que lui serait forcé d'utiliser une fois de plus un subterfuge pour se mettre à jour. Pendant ce temps, la copie prendrait une avance encore plus grande, lui permettant de bloquer Nolen à chaque tournant, obtenant des résultats en premier, l'imitant et par là même lui volant sa propre vie professionnelle. Il ne pourrait jamais la rattraper. Il ne serait jamais capable de retrouver l'estime de la communauté pour ses propres contributions. Il serait à jamais battu par sa propre copie.

Avec une rage profonde, le docteur Nolen élimina le monde qu'il avait créé, se laissant seul suspendu dans un univers blanc sans contenu.

-- Personne ne vole ma vie espèce d'enfoiré! rugit-il.

-- Je t'aurai, jura-t-il d'une voix plus basse. Je te trouverai, et je détruirai tout ce que tu es.


Le vent tourne

Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée. François Duc de La Rochefoucauld, C.E. 1678

Mardi 2 Octobre 2057 - 8$:$20, heure de New-York Métadate: 2.305-8$:$40$:$000 kD nouvelle époque

Le datapad de Cathy sonna alors qu'elle commençait à siroter son café. Elle regarda ses \oeufs brouillés (synthétiques) et son bacon à la sauce de soja avec convoitise, puis elle tapa une fois sur l'écran. Elle inclina la tête poliment vers le visage qui était apparu.

-- Bonjour Robert. En quoi puis-je t'être utile?

-- La NSA m'a enfin renvoyé les résultats de notre recherche sur Échelon. Tu ne devineras jamais ce qu'ils ont découvert.

-- Une piste? La tête de Robert fut soudainement cachée derrière un large stylo, tapant sur la partie supérieure de l'écran. Un instant plus tard le datapad de Cathy annonçait l'arrivée d'un nouveau message chiffré:

Combattons la Bête
Un rassemblement de la communauté chez l'oncle John
02/10/57 à 11h30 sous la montée des eaux
SOURCE: liste de diffusion privée, origine US, côte pacifique
2048 bits avec encryption ETR, hôte source indéterminé
Première église presbytérienne
Mercredi, 19h00
Nous sommes ses serviteurs
SOURCE: liste de diffusion privée "talk.politics.american.rebirth",
384 bits, encryption DES5, hôte source 4f.fe.a1.92.3a.35.f8.01 :(fiabilité estimée à 98%)
Les chercheurs de la lumière
Trouvez la Paix dans les chaînes de l'obscurité
23h30 mercredi 04/10
Le calice souillé
SOURCE: mail privé de tspence@dyson.cs.ukc.edu à dsm@co-tru.com
encryption GPG de 4096 bits (banni, voir la pièce-jointe légale) hôte :source indéterminé
Les gardiens de la liberté
Le placebo de Ditka
Heure habituelle, 05/10
SOURCE: liste de diffusion privé, "talk.neorage.ny.us",
encryption ETR à 2048 bits, hôte source a2.aa.21.95.c0.00.13.b3 :(fiabilité estimée à 70%)
Nous vaincrons
Un séminaire sur le fardeau économique de la propriété intellectuelle moderne
Cette semaine: Qu'est-il arrivé à la science?
9b, rue du Sequoia, 7015
17h00 Vendredi 5 Octobre
SOURCE: discussion privée du forum "Apportons une nouvelle renaissance à la Science",
Encryption ETR à 8192 bits, hôte source indéterminé

Cathy effaça l'écran et se retrouva à nouveau face au visage de Robert qui lui souriait.

-- Comme tu le sais, le système Échelon de la NSA écoute, déchiffre, et stocke un grand nombre de communications personnelles tout autour du globe, y compris de telles annonces de réunions qui sont envoyées par Internet. En recoupant les messages non classés que la NSA m'a envoyés avec les investigations de Double-Eye, d'après ta suggestion, j'ai trouvé en tout deux cent soixante-dix annonces de réunions dont les buts étaient inconnus. Ces cinq correspondances sont les plus prometteuses en termes de sujet, indiqué ou implicite, et les endroits dont ils parlent sont respectivement Seattle, Détroit, Kansas City, une banlieue de New York et Los Angeles.

-- Cinq villes que deux de nos trois suspects ont visitées durant le dernier mois. Cathy acquiesça. Excellent!

-- C'est une avancée mince, mais jusqu'à présent, c'est la seule que nous ayons. Il y a un stratojet de Double-Eye qui nous attend à l'aéroport de Dulles. Nous pouvons être à Seattle d'ici deux heures.

Cathy tendit sa carte de crédit à la serveuse, engloutit quelques morceaux de son petit-déjeuner alors que la limousine de Robert s'arrêtait devant l'entrée de l'hôtel.

Elle avala le reste de son jus d'orange et prit une dernière gorgée de son café et attendit que la serveuse calcule sa note. Elle autorisa rapidement le transfert, ajouta un petit pourboire, reprit sa carte et se précipita vers la sortie.

Sous la montée des eaux

Ce qui rend nos adversaires utiles c'est qu'ils nous permettent de croire que sans eux nous serions à même de réaliser nos souhaits. Jean Rostand, 1931

Mardi 2 Octobre, 2057 - 11h25, heure du pacifique Métadate: 2.313-5$:$44$:$100 kD nouvelle époque

Le lieu de rencontre indiqué dans le message que le réseau de surveillance Échelon de la NSA avait intercepté et décodé se trouvait sous vingt mètres d'eau, près de l'ancienne rive, quelque deux cents mètres après la digue en béton qui protégeait la ville de la montée des eaux du détroit de Puget. Cathy passa un appel rapide par son datapad alors qu'ils se dirigeaient à travers les rues ruisselantes de pluie vers le front de mer, et demanda au Bureau de mettre en place une surveillance audio et électromagnétique de la zone d'intervention, et de chacun des tunnels qui y menaient. Elle frissonna quand leur voiture atteignit l'énorme mur en béton couvert de mousse et tourna dans une petite rue parallèle à ce dernier. Si la digue venait à céder, ou juste à se fissurer légèrement, la plus grande partie du centre de Seattle serait submergée sous cette eau glacée et grise qui martelait inlassablement l'autre côté de la digue.

La ville était sans cesse surplombée de nuages sombres qui la bombardaient de pluies, de la simple bruine au déluge d'eau, qui pouvaient survenir à tout moment pour disparaître juste le moment d'après. Bien que Seattle s'en fut bien mieux sortie que d'autres villes, lorsque le changement climatique avait laissé la majeure partie de la nation asséchée, elle n'en était pas pour autant sortie indemne. L'une des ironies écologiques les plus perverses de ce siècle avait été qu'une région connue pour ses pluies diluviennes en recevait maintenant deux fois plus. Même après que la digue fut construite, les inondations restaient un problème. La ville avait été obligée de construire des stations de pompage et des tunnels souterrains capables de faire face à l'écoulement de l'eau et de la pomper pour la rejeter dans la mer. Le coût des installations était sidérant, et constituait un monument à la rentabilité du commerce international, commerce dont la plupart transitait sur les docks construits au-dessus de la digue. Avec sa couverture nuageuse quasi permanente, Seattle ne pouvait pas avoir accès à l'énergie solaire et parce que l'énergie produite par la ville, avec ses usines marémotrices, ne couvraient qu'une infime fraction des besoins toujours croissants de la ville, il était nécessaire d'acheter le reste aux cités voisines. Malgré tout, Seattle s'en sortait plutôt bien pour survivre, et même prospérer.

-- Quel endroit horrible! s'exclama Robert en claquant sa portière.

Cathy épongeait l'eau qui dégoulinait sur son visage avec un mouchoir. Le son monotone de la pluie sur le toit de la voiture était étrangement apaisant. Malgré cela, elle ne serait complètement rassurée que lorsqu'ils seraient loin de cette digue.

-- Je ne peux pas dire que j'ai toujours rêvé de re-visiter Seattle, admit Cathy.

-- Même pas la moindre trace de ceux après qui nous courrons. Probablement des apprentis révolutionnaires avec des illusions de patriotisme. Absolument aucun intérêt!

-- Ça sera toujours une fausse piste d'écartée. Cathy sortit son datapad et appuya plusieurs fois sur l'écran.

-- Amateur ou non, on doit s'occuper de ce groupe. Aucun gouvernement ne peut se permettre que des partis politiques fassent des réunions secrètes dans les tunnels abandonnés du métro d'une grande ville.

-- Tout à fait. Cathy regarda sa montre. Son datapad s'alluma soudain. Oui, c'est l'agent spécial Sinclair. Entrée en mode privé. Elle sortit une oreillette sans fil de son datapad, qu'elle glissa dans son oreille. Nous avons besoin d'une unité d'arrestation ici, tout de suite. Vous avez déjà les coordonnées. C'est cela. Nous sommes sortis des lieux. La surveillance est toujours active, je vous envoie le flux vidéo. Elle appuya à nouveau sur son datapad. Je dirais entre soixante-dix et quatre-vingt dix dissidents, dont certains de haut niveau, d'après ce qu'on sait. Ils organisent un mouvement politique illégal contre l'administration. Non, ils n'ont aucune connaissance de notre enquête. Vous êtes libres de les prendre. Excellent! Merci.

Cathy glissa à nouveau son oreillette dans son datapad et l'éteignit en le repliant.

-- Devrions nous retourner à l'hôtel et attendre les renforts? Je n'aimerais pas avoir à faire le ménage là dessous.

-- C'est une bonne idée! répondit Robert. S'ils opposent une quelconque résistance, ça pourrait tourner à la guérilla là en bas. Double Eye serait très honoré de prêter main forte au FBI.

-- Ça ne sera pas nécessaire. J'ai demandé un contrôle tactique à notre division Maintien de la Politique Domestique. Ils ont une équipe qui se tient prête pour ce genre d'éventualités. Apparemment, ils sont après ces gars depuis quelques mois. Ils n'ont juste jamais pu savoir où et quand ils se réunissent.

Robert sourit.

-- Avoir accès aux données d'Échelon a ses avantages.

-- Effectivement. Ils ont pratiquement bavé dessus. Ils ne pouvaient pas être plus heureux.

-- Je pense qu'ils ont les moyens pour s'occuper de notre petite rébellion?

-- Il y a deux cents agents de combat bien entraînés, qui arriveront d'ici un quart d'heure. Je pense qu'ils sauront arrêter quelques dissidents politiques, tu ne crois pas?

Robert démarra la voiture et commença à faire demi-tour.

-- Bien, dans ce cas, mieux vaut ne pas être sur leur chemin.

Cinq heures plus tard, Cathy sirotait un Martini dans le salon-bar du Sheraton de Detroit, attendant que Robert arrive. Elle profitait de la pénombre relative du bar, allongée sur un sofa, pour regarder discrètement les clients aller et venir. Un morceau de piano enregistré était joué doucement en arrière-plan. La journée avait été longue et éreintante.

Robert apparut finalement à la porte, lui adressa un sourire, et traversa la pièce pour la rejoindre.

-- Comment sont les Martinis ici? demanda t-il, s'asseyant sur une large chaise, juste face à elle.

-- Pas mal répondit Cathy.

-- Une journée plutôt frustrante, hein? Je prendrai un gin tonic, dit-il à la serveuse qui venait juste de passer, et qui acquiesça juste avant de s'en aller avec un plateau rempli de boissons.

-- J'espérais sincèrement trouver quelque chose, admit Cathy. Ne serait-ce qu'un indice. Ce n'était pas très raisonnable, je sais.

-- On est deux alors, répondit Robert. Ça ne présage rien de bon, ces enquêtes qui démarrent aussi laborieusement.

-- J'ai l'impression qu'elle sera difficile, cette mission, murmura Cathy pensivement.

-- Effectivement, dit Robert en regardant placidement le bar. Nous devons trouver un moyen de débusquer ces gens, de les faire sortir de leur tanière, de faire quelque chose qui nous donne de meilleures pistes.

-- Je ne vois vraiment pas ce qui pourrait les appâter.

-- Que penses-tu de ce gars dont l'orateur n'arrêtait pas de citer les livres, suggéra Robert.

-- Viktor Strizak? Il n'est affilié à aucun groupe politique banni, pour autant qu'on sache. C'est plus un professeur de droit dissident, qui fait de temps en temps des conférences contre les brevets et les lois sur le copyright.

-- Un ancien professeur de droit?

-- Il enseignait à Harvard. répondit Cathy. Ils ont rompu son contrat quand certains de ses commentaires sont parus dans la presse nationale.

-- Trop révolutionnaire, même pour le bastion des défenseurs de la liberté?

Cathy haussa les épaules.

-- Les universités ne sont plus ce qu'elles étaient autrefois. Elles doivent faire du profit, après tout. Je n'ai jamais lu ses travaux, mais je me rappelle que sa rhétorique commençait à devenir un peu trop incendiaire, et il a refusé de la mettre en veilleuse lorsqu'on le lui a gentiment demandé. Rien d'illégal au sens strict, mais suffisamment pour faire remarquer l'université auprès du financement fédéral.

-- Donc maintenant, il prêche la bonne parole en signant des autographes et en cassant du sucre sur le dos des brevets. Nos subversifs doivent l'adorer. Merci pour l'info. Robert prit une grande gorgée de son verre et tendit une carte monétique à la serveuse. Garde le reste pour toi, chérie.

-- Il a effectivement un fan-club assez conséquent, répondit Cathy. Surtout parmi les adorateurs de Freenet.

Robert prit un autre verre.

-- Peut-être qu'il avait quelques fans parmi notre mystérieuse foule de ce matin?

Cathy réfléchit un instant.

-- C'est possible. Je pense qu'il serait intéressant qu'on en sache un peu plus sur eux. Oui, je pense qu'il y en avait.

-- Bien, répondit Robert. On va utiliser le FBI pour l'arrêter, en s'assurant que l'annonce soit faite longtemps à l'avance. Avec un peu de chance, certains de ses admirateurs bougeront pour l'aider.

-- Il a beaucoup de fans, renchérit Cathy. Mais les chances pour que ceux que nous attraperons fassent partie du groupe que nous recherchons ne sont pas très élevées.

-- Je vois les choses autrement, répondit Robert. L'anarchiste moyen ou l'étudiant rebelle n'en sauront jamais rien. On va diffuser l'information d'une telle manière que seuls ceux en position de diriger une opération industrielle d'envergure sans attirer l'attention des organisations internationales puissent le savoir. Quelqu'un qui peut probablement lire nos mémos internes, ou a des amis à l'intérieur. On fera circuler l'information au FBI et chez Double Eye. Si rien ne se passe, on s'assurera que l'information soit relayée dans les postes de police locaux.

-- Bien vu, Robert. Mais regardons les choses en face: si nous arrivons à faire bouger quelqu'un qui soit connecté et haut placé dans ce réseau, il y a de grandes chances pour que nous perdions aussi l'appât.

-- Ne t'inquiète pas. Strizak sera sous surveillance si étroite que nos illuminés ne pourront même pas bouger un cil sans que nous soyons au courant.

-- Bon sang, tu sais très bien qu'aucune surveillance n'est parfaite, rétorqua Cathy. Le timing pour faire circuler cette information sera très serré. Fais-le trop tôt et nos suspects auront le temps de faire une reconnaissance détaillée, peut-être même de localiser nos mesures de surveillance. La sécurité interne pourrait devenir un problème s'ils ont quelqu'un d'infiltré. Et si nous attendons trop longtemps et que nous diffusons l'information trop tard, ils auront l'impression qu'ils n'auront pas assez de temps pour le sauver.

-- Et si nous n'agissons pas, ajouta Robert, nous n'obtiendrons rien du tout. Ça vaut la peine d'essayer. Je dirais qu'on devrait leur laisser quelques heures pour agir. Suffisamment de temps pour réfléchir à un plan d'action, et avec un peu de chance, d'agir en désespoir de cause.

Cathy sourit.

-- Ça améliorera un peu nos chances, mais j'ai toujours l'impression qu'il s'agit d'un plan foireux. Oh et puis, si ça ne marche pas, on pourra toujours laisser filer Strizak.

-- Sans doute pas, répondit Robert. Si la nouvelle de son arrestation imminente ne donne rien, peut-être la nouvelle de son arrestation fera-t-elle bouger les choses. Des lettres de protestation, des rassemblements politiques, des discussions sur Internet que l'on pourra tracer, le genre de chose qui ne serait pas arrivé autrement.

Cathy finit son Martini.

-- Ok. Ça vaut le coup d'essayer. Entre temps, on a encore quelques pistes à tenter. Elles nous conduiront peut-être à quelque chose.

-- Si ça ne donne toujours rien, on trouvera un moyen plus efficace de secouer le cocotier, grogna Robert. D'une manière ou d'une autre, on les trouvera.

Code

/* efdtt.c Author: Charles M. Hannum <root@ihack.net */ /* */ /* Thanks to Phil Carmody <fatphil@asdf.org> for */ /* additional tweaks. */ /* */ /* Length: 434 bytes (excluding unnecessary newlines) */ /* */ /* Usage is: */ /* cat title-key scrambled.vob | efdtt >clear.vob */

  1. define m(i)(x[i]^s[i+84])<<

unsigned char x[5],y,s[2048];main(n){for(read(0,x,5);read(0,s,n=2048);write(1,s ,n))if(s[y=s[13]%8+20]/16%4==1){int i=m(1)17^256+m(0)8,k=m(2)0,j=m(4)17^m(3)9^k

  • 2-k%8^8,a=0,c=26;for(s[y]-=16;--c;j*=2)a=a*2^i&1,i=i/2^j&1<<24;for(j=127;++j<n
c=c>y)c+=y=i^i/8^i>>4^i>>12,i=i>>8^y<<17,a^=a>>14,y=a^a*8^a<<6,a=a>>8^y<<9,k=s

[j],k=7Wo~'G_\216[k&7]+2^cr3sfw6v;*k+>/n.[k>>4]*2^k*257/8,s[j]=k^(k&k*2&34)

  • 6^c+~y;}}

- Plus petite implémentation en langage C de l'algorithme DeCSS pour décrypter un DVD, écrit par Charles M. Hannum en C.E. 2001. ATTENTION: utiliser ce programme afin de regarder un film acheté légalement est considéré par certaines cours de justice américaines comme une violation de l'article 17 USC 1201(a)[*]

Jeudi, 4 octobre 2057, 18h16 Métadate 2.379-6$:$02$:$083 kD nouvelle époque

Marguerite nageait dans une mer de chiffres, un univers de données numériques qu'elle percevait en trois dimensions par le toucher, l'odorat et le goût en plus de la vue. Elle flottait dans un bureau virtuel, réduit à sa plus simple expression, avec autour d'elle des fenêtres d'informations suspendues dans l'air, dans lesquelles défilaient les rapports d'exécution de ses programmes, parfois sous forme textuelle, parfois sous forme graphique ou imagée, et assez souvent sous forme de parfums ou de sons. Elle balayait écran virtuel après écran virtuel, cherchant désespérément toute information qu'elle pourrait trouver concernant le destin de ceux qui avaient été arrêtés ces derniers jours.

Toujours rien! s'exclama-t-elle dans un souffle en fouillant dans d'autres blocs d'information abstraite. Elle était sur le coup depuis bientôt un kilodiei. Elle avait commencé par s'infiltrer dans le réseau local du commissariat de l'Université, puis, cela n'ayant servi à rien, elle s'en était prise au réseau de police national. Maintenant, elle était passée au niveau fédéral, pénétrant dans les ordinateurs du FBI lui-même, bataillant contre les protocoles de sécurité et les programmes de contrôle dans quelque chose qui, pour elle, correspondait pratiquement à du temps réel. C'était sérieux, et bien qu'elle fût peu modeste concernant ses capacités, elle réalisa brusquement qu'elle était à la limite de ses talents de programmation.

Elle ne se faisait pas d'illusions. Si elle hésitait maintenant, si son intrusion dans le système était de quelque façon détectée et signalée, ils pourraient certainement remonter la piste jusqu'à elle. Les n\oeuds intermédiaires sur lesquels elle avait rebondi, le chiffrage qu'elle avait utilisé pour se dissimuler elle et ses actions, étaient nécessairement limités par le protocole de communication d'Internet lui-même, protocole que le FBI avait contrôlé et approuvé une génération plus tôt. Elle avait déjà retrouvé les portes dérobées du protocole quelques semaines plus tôt, mais savoir qu'elles étaient là, et comment elles fonctionnaient, ferait peu pour la protéger si les autorités décidaient de s'intéresser sérieusement à ses activités. Elle avait des programmes tournant en tâche de fond qui la préviendraient si l'un des pièges du protocole se déclenchait, et même identifieraient celui qui l'avait posé. Ce n'était pas comme si cela importait beaucoup, puisque 5 minutes plus tard les agents se présenteraient devant son domicile réel et enfonceraient sa porte, débrancheraient son n\oeud et transporteraient son corps comateux ailleurs pour examen et détention. Elle le supposait. Jusqu'à présent, elle n'avait pas trouvé la moindre information pouvant la renseigner sur le sort de ceux qui étaient actuellement détenus.

Elle doutait que son corps soit prêt à fournir un effort physique conséquent, et une fuite par d'autres moyens qu'à pied serait très certainement repérée. Fuir dans le réel serait probablement illusoire. Malheureusement, s'échapper dans le virtuel ne serait pas une mince affaire non plus. Il lui faudrait à peu près quatre heures pour se transcharger, elle ou une copie d'elle-même, à travers Internet dans un n\oeud positionné en lieu sûr, et avec ses ressources actuellement monopolisées par son intrusion dans le réseau du FBI, elle n'avait tout simplement pas de bande passante à gaspiller. Elle se maudit de ne pas y avoir pensé plus tôt, de ne pas avoir stocké une sauvegarde d'elle-même quelque part.

Elle continua donc, résignée au fait qu'elle jouait le tout pour le tout, et que le moment de tout arrêter, si elle l'avait voulu, était passé depuis longtemps. Soit elle découvrirait ce que la communauté voulait désespérément savoir, soit elle deviendrait une statistique de plus dans le nombre croissant des détenus dont on était sans nouvelles.

Une odeur acidulée, accompagnées d'un clignotement en dessous sur sa droite, attirèrent son attention. Trafic autorisé, chiffré avec l'algorithme DES-6 et une clé de 56 kilo-octets. Elle recopia les données sur son propre n\oeud via plusieurs canaux séparés, puis se clona et continua à contenir la sécurité du système pendant que sa copie analysait et déchiffrait les données dans le calme de son environnement personnel. Vingt millicircadiens plus tard, son clone lui renvoyait le flux de données déchiffré.

Un soupir de satisfaction lui échappa. C'était exactement ce dont elle avait besoin: une séquence complète d'authentification par question-réponse pour un accès sécurisé. Même si l'agent dont elle allait endosser l'identité n'avait pas accès aux informations qu'elle cherchait, il lui permettrait au moins de passer le premier écueil. Elle encoda une séquence d'authentification valide, puis attendit que le système de l'autre côté l'assimile, et, enfin, lui autorise l'accès.

CENTRE DE RAPPORT D'ACTION DU FBI.

Bienvenue Agent Kenneth Brenton.

MENU:

  • Soumettre un rapport d'activité
  • Consulter un rapport d'activité
  • Demande d'informations (SOUS-MENU)

Une rapide inspection du système lui apprit que l'agent Brenton était un employé de bas niveau avec pratiquement aucune autorisation d'accès à quoi que ce soit. Cependant, être identifié comme un utilisateur légitime faisait taire tous les programmes de surveillance auxquels elle aurait dû faire face autrement. Elle utilisa cette opportunité afin de permettre à sa copie de se transcharger vers un n\oeud sûr en Alaska, puis, rassurée, elle continua à fouiller dans le système. Maintenant, il n'y avait plus que son corps physique et une copie d'elle-même qui risquaient quelque chose, plutôt que son être entier.

Elle rejoua la séquence d'authentification, passant les données à travers les nombreux filtres qu'elle et les autres programmeurs de la communauté avaient écrit dans les kilocircadiens qui avaient suivi les premières arrestations et détentions. Elle pouvait facilement casser par la force brute le code de cryptage grâce à un algorithme quantique simple et parfaitement connu, c'était d'ailleurs par cette méthode qu'elle s'était procuré le code d'accès de l'agent Brenton. Le problème venait du fait que les séquences d'authentification changeaient régulièrement. L'agent Brenton devait posséder un datapad avec tous les codes pré-enregistrés pour toutes les missions qui lui seraient assignées, ou plus vraisemblablement, il avait sur lui une carte génératrice synchronisée avec le serveur central du FBI. La bonne séquence devait changer de minute en minute, ou même, si les informations étaient suffisamment sensibles, de seconde en seconde. Malgré son facteur d'accélération actuel, six cents fois plus rapide que le réel, le temps jouait contre elle.

C'était pour cette raison qu'elle tentait de casser directement le générateur de séquences d'authentification lui-même, espérant que la solution n'était pas juste des chiffres aléatoires, mais une formule qu'elle pourrait identifier avec suffisamment d'analyse. Ce n'était pas aussi improbable que ça en avait l'air. Même le générateur de chiffres le plus aléatoire possible en apparence devait, dans un système déterministe comme celui auquel elle s'attaquait, posséder un schéma associé. Il était notoirement difficile d'obtenir des nombres véritablement aléatoires, ceci exigeant des efforts extraordinaires et un équipement coûteux. Marguerite pouvait raisonnablement douter que le FBI possède un générateur de nombres atomique, et encore plus l'équipement hyper-sensible nécessaire pour mesurer les variations atomiques aléatoires et les traduire en chiffres. Il fallait espérer qu'ils ne se décident pas, un jour, à investir de telles sommes; ils pourraient alors transmettre leurs informations en utilisant des datapads synchronisés quantiquement une bonne fois pour toutes, comme le faisaient la communauté autonome et Double Eye.

Néanmoins, bien qu'elle fut presque certaine qu'il existait un schéma dans les séquences d'authentification auxquelles elle était confrontée, la tâche s'avérait fastidieuse. Les séquences pseudo-aléatoires n'étaient pas si faciles à discerner. En premier lieu, elle devait se baser sur l'échantillon statistique des données qu'elle avait obtenues pour reconstituer l'algorithme utilisé pour créer les chiffres pseudo-aléatoires. Ensuite elle devrait déterminer de quelle manière les deux parties des séquences d'authentification étaient reliées. Cette relation pouvait être aussi triviale que l'index d'un annuaire ou d'un dictionnaire, mais plus probablement complexe et évasive. Cette tâche allait nécessiter beaucoup de temps et de patience... sans doute des décennies ou même des siècles avant qu'une réponse soit été entrevue, et encore moins trouvée.

Après coup, elle jeta un coup d'\oeil sur la mission actuelle de l'agent Brenton et se figea.Pourquoi diable s'intéressent-ils à lui? murmura-t-elle.

-- N\oeud, mets-moi en communication avec Prime. Un moment passa, puis un autre. Pendant ce temps, Marguerite explorait le système, pistant autant d'informations que l'accès limité de l'agent Brenton le lui permettait, et collectant au passage tout ce qu'elle pouvait concernant les protocoles internes du système.

-- Une bonne raison pour ne permettre qu'une communication vocale, Marguerite? La voix désincarnée de Prime l'entoura et la fit grimacer.

-- Je suis dans les entrailles du réseau de communication du FBI et je préfère ne pas être distraite. Écoute, ils projettent d'arrêter Viktor Strizak avant qu'il ne prononce son discours au MIT. Ce soir, dans à peine plus d'une heure.

-- Strizak? fit Prime d'une voix incrédule. Mais que diable peuvent-ils bien lui reprocher?

-- Tu veux dire, à part ses critiques contre l'OMPI et les lois sur la propriété intellectuelle? On ne peut pas dire non plus qu'il ait les faveurs des corporations américaines, ou de leurs laquais au gouvernement.

-- C'est vrai, mais il n'a commis aucun crime. Cet homme est largement connu pour le fait qu'il condamne aussi bien les violations de copyright que le système de copyright lui-même. Je doute qu'il ait une seule infraction à son casier judiciaire.

-- Il n'en a pas, confirma Marguerite, j'ai vérifié. Ils ont prévu de l'arrêter pour incitation à des actes criminels.

-- C'est absurde. Cet homme ne connaît même pas notre existence. Comment pourront-ils justifier ces charges contre lui?

-- Je n'en sais rien, répondit Marguerite. Mais, comment peuvent-ils détenir Eugène et Manuel depuis bientôt une semaine sans un mandat d'arrêt? Le FBI semble agir au plus vite et s'affranchir des procédures légales.

-- Il apparaît malheureusement comme une évidence pour ceux qui la connaissent que la constitution n'a pas été respectée sérieusement par les autorités depuis 1980, commenta Prime. Ce n'est pas une surprise que les mêmes autorités choisissent désormais de l'ignorer complètement. Hmmm. Est-ce que tu penses que ça a un lien avec nous?

-- Je me demande comment. Il n'a absolument aucune connexion avec la communauté. Nous avions décidé qu'il avait un profil trop suspect pour l'inviter, tu te rappelles?

-- Exact! Avec les discours qu'il a tenu, c'était certain que les autorités garderaient un \oeil sur lui. Quelle misère. Il aurait fait une bonne recrue pour la communauté.

-- Tel est le prix quand on veut exprimer son opinion en public. Mais bon sang, les autorités doivent aussi bien savoir que nous, qu'il n'a aucun lien avec nous.

-- C'est sans importance. Arrêter une bande de dissidents de haut niveau est une réponse autoritaire typique à tout ce qu'ils ne contrôlent pas et qui leur fait peur. Supprime les leaders politiques et intellectuels, divise le mouvement, et le problème peut parfois disparaître.

-- Je suppose que tu as raison.

-- De tout façon, dit Prime, si nous sommes responsables d'une quelconque façon des problèmes de Strizak, nous devrions lui donner un coup de main. On devrait même reconsidérer à l'inviter dans...

-- Excuse moi une minute, Prime. Marguerite se trouva brusquement très occupée lorsque la liaison qu'elle utilisait pour fouiner dans le système commença à faiblir. Des fichiers de trace commençaient à s'écrire et devaient être redirigés, des messages d'alerte apparaissaient. La plupart n'étaient que des messages normaux de confirmation, vérifiant que la liaison n'avait pas été compromise. Naturellement, la présence de Marguerite dans le système signifiait le contraire, et maintenant elle devait effacer ses traces du mieux qu'elle pouvait. Après plusieurs millidiei elle réalisa que malheureusement elle n'allait pas pouvoir rediriger toutes les traces. Son seul espoir était de ne déclencher aucune alerte rouge, qui inciterait quelqu'un à vérifier plus précisément les fichiers de trace. Après plusieurs autres millidiei, elle était raisonnablement certaine qu'elle s'était déconnectée du système sans déclencher la moindre alarme.

Elle vérifia les logs de la session et fut agréablement surprise par la quantité d'informations qu'elle était parvenue à rassembler. Les séquences des protocoles en particulier seraient d'une valeur inestimable pour ses incursions futures dans le système. D'ici peu, elle serait probablement capable de contourner les systèmes de sécurité à volonté. Les informations qu'elle pourrait alors recueillir seraient d'une très grande valeur pour la communauté.

-- Désolée, dit Marguerite, J'étais occupée un instant.

-- Des problèmes?

-- Je ne suis pas certaine. Je ne pense pas. Écoute, nous devons intercepter Strizak avant son arrestation.

-- Quand prévoient-ils exactement de l'arrêter?

-- Son discours est normalement prévu pour neuf heures, heure locale. Ils ont l'intention de l'arrêter dès qu'il sortira de chez lui, probablement aux alentours de huit heures trente. Voici l'accès aux données que je possède sur ce sujet.

-- Hmm, murmura Prime un moment plus tard. Selon les données que tu viens de me fournir, nous disposons de soixante-quatorze minutes. Au mieux. Cela représente environ quatre cent circadiens si nous utilisons avec sagesse notre bande passante et que nous n'exécutons pas d'environnement de groupe. Si tu en as fini avec les fédéraux maintenant, nous pourrions peut être nous réunir et voir ce que nous pourrions faire.

-- Pas d'environnement de groupe, tu te rappelles?

-- Nous allons juste faire une téléconférence, répondit Prime. Rien que le son et l'image, pas d'échange sensoriel complet ni de représentation d'avatar. Le ralentissement devrait être négligeable, et nous devons nous concentrer là-dessus. La planification n'est pas ce qui m'inquiète, Marguerite. C'est le fait de prévoir une action dans le réel pour sauver cet homme qui pose problème. Ici nous avons tout le temps, là-bas, nous avons à peine une heure.

-- Je suis d'accord. Écoute, invitons Kyle aussi... il doit avoir fini sa nouvelle génération de nano-constructeurs, et je soupçonne que ce que nous pourrions faire le concernera lui ou ses bestioles d'une façon ou d'une autre.

-- Bonne idée. Nous aurons aussi besoin du Docteur Coolridge. Elle est à Boston, et nous aurons probablement besoin d'une présence physique si nous devons agir.

-- Oh merde! Le metatemps est synchronisé avec le temps central standard.

-- Oui. La première expérience ayant eu lieu dans l'Illinois c'est normal que... oh. Oh non. tu n'as pas...

Marguerite se recroquevilla.

-- J'ai oublié le décalage horaire. Nous n'avons pas soixante-quatorze minutes. Nous avons quatorze minutes. En gagner ou perdre quelques-unes dépend de Victor lui même. Prime maugréa. Espérons qu'il soit en retard. J'ai appelé Edith et Kyle. Penses-tu à quelqu'un d'autre qui puisse nous aider?

-- Pas pour l'instant. Marguerite balaya les écrans de données tout autour d'elle et les remplaça par trois panneaux virtuels côte à côte devant elle. Prime y apparut immédiatement, suivi quelques minutes plus tard par Kyle, puis par le docteur Coolridge.

-- Bonsoir, fit Marguerite, je présume que Prime vous a mis au courant de la situation. J'ai préparé un engramme de connaissance sur tout ce que je sais du futur emprisonnement de Viktor Strizak.

-- Excellent, répondit Edith Coolridge. Le temps nous manque, alors mettons-nous immédiatement au travail.

Dans le désert

Ayant appris dès le collège qu'on ne sauroit rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu'il n'ait été dit par quelqu'un des philosophes; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas pour cela barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent autant ou plus que nous de raison; et ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu'il seroit s'il avoit toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales [...] en sorte que c'est bien plus la coutume et l'exemple qui nous persuade, qu'aucune connoisance certaine. René Descartes, Le discours de la Méthode, C.E. 1637

Vendredi 5 Octobre 2057 - 10h40 Métadate: 2.400-1$:$07$:$000 kD nouvelle époque

-- Nous devrions être à Boston, maugréait Robert, installé à bord du stratojet de Double-Eye qui survolait majestueusement les rues en damier poussiéreuses, les arbres morts et les immeubles décrépits, sous le soleil de Kansas City en ce milieu de matinée. Le pilote annonça leur approche finale, et ils descendirent vers ce qui semblait être le dernier rempart de la civilisation face au désert qui ne cessait de s'étendre.

-- Je n'arrive toujours pas à croire que Strizak se soit enfui, répondit Cathy.

Robert jeta un coup d'\oeil par la fenêtre pour voir la désolation qui s'étendait devant lui.

-- Nous sommes face à une vraie menace, là, répondit-il. Ils sont nombreux, bien organisés, et très malins. Enlever un homme recherché par tous les services juste sous notre nez, et le faire disparaître sans laisser la moindre trace... c'est quelque chose que Double Eye, la CIA ou le FBI arrivent à faire les bons jours seulement.

-- Ils doivent avoir accès à pas mal de ressources, admit Cathy.

-- Des ressources, mon \oeil! C'est une révolte parfaitement planifiée et coordonnée, plutôt.

-- On suspectait depuis le début qu'ils étaient organisés en cellules révolutionnaires, lui rappela Cathy.

-- Pas de cette ampleur! Un groupe de cellules révolutionnaires à peu près soudées est une chose. Une organisation capable d'opérer au nez et à la barbe de gouvernements et d'organisations internationales en est une autre. Nous n'avons pas d'autre choix que de suivre toutes les pistes qui s'offrent à nous. L'avion toucha le sol avec une légère secousse. Bon Dieu, qu'est-ce que je déteste le désert!

Cathy n'osait pas regarder la crasse et l'état pitoyable de cette cité, du moins pas autant que Robert, qui semblait l'ausculter méticuleusement. C'était leur seconde piste improbable, et il en restait deux autres du même acabit après celle-là. C'était une semaine éreintante, et le stress commençait vraiment à l'irriter.

L'avion atterrit en douceur et roula lentement sur la piste. Le pilote passa la tête hors du cockpit et leur annonça qu'ils pouvaient débarquer. Robert opina et libéra le verrou de la porte, qui s'ouvrit avec un léger sifflement, du fait que la pression de la cabine s'équilibrait avec l'atmosphère extérieure.

La chaleur frappa Cathy comme une gifle lorsqu'elle posa le pied sur le tarmac brûlant. Le ciel d'un bleu délavé et sans nuages s'estompait à l'horizon en une brume brunâtre et poussiéreuse. Alors qu'ils traversaient rapidement le trottoir en direction du parking, une brise chaude, n'offrant que peu de réconfort, balayait quelques volutes de poussière à leurs pieds.

Robert chassa les taons qui volaient autour de son visage.

-- Lorsqu'on aura trouvé ces connards, je leur ferai personnellement la peau. J'en ai plus qu'assez de devoir prendre des gants dans cette affaire.

Cathy lança un regard à Robert, avec un sourcil froncé.

-- Avec ou sans gants, nous devons respecter la loi. On n'est pas en Thaïlande, tu sais. Ou une de ces nations sous-développées.

-- Arrête de te mentir. Je conduis?

Cathy haussa les épaules.

-- Comme tu veux. J'aimerais passer par le club, vérifier les accès et les rues voisines.

-- Ouais, on va faire un petit tour dans le voisinage, puis on se présentera à l'hôtel pour vérifier que notre équipement est arrivé.

-- L'équipement? gloussa Cathy. Des costumes pour enfants décadents, tu veux dire!

-- Tu as peur d'avoir froid aux jambes? demanda Robert en grimaçant.

-- À peine, dit Cathy. En parlant de jambes et de fétichistes, et Dieu sait quoi d'autre qui hante l'endroit où nous allons ce soir, je suggère que nous agissions séparément dans la foule. Nous pourrons approcher plus de gens, sans pour autant attirer l'attention.

-- Oui, acquiesça Robert. Et si l'un de nous est démasqué, l'autre pourra continuer à récolter des informations sans être inquiété. D'ailleurs, que penses-tu que fasse ton agence lorsqu'ils ont affaire à des personnes comme ces libertaires de Seattle?

-- Tu ne comptes pas les laisser partir, n'est-ce pas? Est-ce que toutes nos discussions sur la politique doivent toujours se terminer comme cela? Tout d'abord, je ne travaille pas pour une agence. Je travaille pour le Bureau Fédéral d'Investigation. Nous faisons respecter la loi, pas de l'espionnage. Quant aux suspects auxquels tu fais référence, typiquement, ils sont arrêtés, passent devant un tribunal et s'ils sont jugés coupables, ils sont remis au système carcéral, dit Cathy.

-- D'après toi, combien de suspects passent réellement devant la cour?

Cathy secoua la tête avec irritation.

-- Manifestement assez pour maintenir notre système judiciaire saturé. répondit-elle vivement. Regarde, toi et moi savons bien que les suspects meurent parfois lorsqu'ils sont appréhendés, lors de l'interrogation, ou pendant la garde-à-vue, et ce pour un certain nombre de raisons et pas seulement à cause de mauvais traitements. Mais même ainsi, nos prisons les plus dures, nos interrogatoires les plus rudes, en aucun cas ne ressemblent aux pogroms de la Malaisie ou du Congo.

Robert secoua la tête.

-- Cathy, Cathy. Écoute, si jamais tu veux grimper les échelons du FBI, tu vas devoir comprendre comment les choses marchent réellement. Les platitudes sur les procès équitables sont bonnes pour l'opinion publique, mais toi et moi savons que beaucoup de gens que nous arrêtons n'entendent jamais leurs droits Miranda et qu'ils mettent encore moins les pieds dans un tribunal.

-- Dans mon pays, si répondit Cathy. Je passe pas mal de temps à témoigner devant la cour pour être sûre qu'ils payent pour leurs crimes.

-- Ton gouvernement n'estime généralement pas nécessaire d'éliminer les petits criminels que vous arrêtez, continua-t-il, mais crois-moi, ton FBI n'éprouve pas plus d'hésitation que mon agence à expédier ceux qui semblent représenter un danger pour votre société ou votre gouvernement. Nos métiers diffèrent seulement en ordre de grandeur, pas en substance.

-- J'ai du mal à te croire.

-- Les subversifs de l'autre jour, à Seattle, sont maintenant soit morts, soit en interrogatoire longue durée. Si ça ne suffit pas à te convaincre, je ne sais ce qu'il te faut.

Cathy devint blanche.

-- Tous morts, ou presque comme si?

-- J'ai regardé leurs statuts ce matin, lui confirma-t-il.

Cathy était horrifiée.

-- Ce n'était pas une opération de Double Eye, dit-elle choquée. Seattle est dans la juridiction du Bureau, pas la tienne! Tu n'avais aucun droit!

-- Tu n'as donc rien écouté de ce que je t'ai dit? répondit Robert. Toute l'opération a été menée par ton Bureau! Tu ferais mieux de laisser de côté ta naïveté, ou tu ne seras jamais capable de faire ce qu'il faut pour boucler cette enquête.

Cathy était devenue silencieuse. L'histoire du FBI n'était pas un conte de fées. Les excès de ses fondateurs, et les horreurs de la guerre contre le terrorisme étaient deux exemples de ce qui arrivait lorsque le Bureau se perdait en chemin et allait au-delà de ses attributions. Mais des massacres à grande échelle de dissidents politiques? Elle était trop fatiguée pour y croire. Soit Robert était quelqu'un qui ne supportait pas de perdre la face et était prêt à raconter n'importe quoi pour la déstabiliser, ou alors il essayait de la manipuler de telle manière qu'elle puisse accepter certaines actions qu'elle n'aurait jamais laissé passer autrement. Elle se remémora l'avertissement de Bryant, et se demanda quels pouvaient être réellement les objectifs de Robert.

Ils tournèrent dans une rue bordée de devantures banales de magasins à un ou deux étages, la plupart d'entre elles ayant l'air abandonnées depuis des décennies. Une façade délabrée présentait un large écriteau en métal, peint à la main.

-- Le Calice Souillé.

-- C'est notre club, annonça Robert, encore souriant.

Cathy jeta un coup d'\oeil aux murs ébréchés et au métal rouillé.

-- Pas d'entrée sur les côtés, remarqua Cathy, Allons voir à l'arrière.

Robert tourna à gauche dans une plus petite rue latérale, ralentit et tourna encore à gauche dans une allée étroite.

-- L'embarcadère, la porte du fond et les issues de secours offrent des sorties depuis les deux étages, commenta Robert. Nous n'avons aucun moyen de surveiller les deux espaces adjacents sans attirer l'attention, mais il serait bien de garder un \oeil à l'intérieur sur les portes qui permettent de passer d'un côté à l'autre. On en a vu assez?

Cathy acquiesça et Robert conduisit jusqu'au bout de l'allée et tourna à nouveau vers la gauche.

-- Direction l'hôtel, alors.

-- Pas d'objection.

Dans la nuit

C'est ainsi que la droiture et la franchise en toute chose sont des crimes affreux dans le monde. Jean-Jacques Rousseau

Samedi 6 Octobre 2057 - 2h15 Métadate: 2.419-5$:$85$:$764 kD nouvelle époque

Le Calice Souillé avait, de nuit, un aspect très différent de la façade décrépite que Cathy avait vue plus tôt dans la journée. Le club avait pris une apparence très chic et très moderne, faite de brique nue et de métal poli mis en valeur par des ombres mouvantes, des néons rougeoyants et des formes tracées au laser. Deux molosses, qui encadraient une porte métallique, vérifiaient l'identité des clients, et parfois refusaient quelqu'un. Lorsque Cathy sortit du taxi, elle sentit tous les regards se fixer sur elle. De fait, elle portait une tenue qui avait été conçue spécifiquement pour cela, ses longues jambes et ses seins soulignés par un body moulant en cuir noir. Avec ses talons aiguille et son collier à pointes, elle avait vraiment l'air d'une féroce dominatrice. Si la plupart des regards des hommes qui attendaient là semblaient pleins de convoitise, un ou deux paraissaient en revanche la jauger. Un penchant pour la soumission de la part de la foule des mâles, supposa-t-elle. Elle se rendit alors compte que plusieurs femmes la regardaient avec la même convoitise. Penchant de toute la foule, conjectura-t-elle alors, aussi bien mâle que femelle.

Forte de son rôle de dominatrice, elle dépassa de manière arrogante la file d'attente pour arriver devant le molosse, qui soutint son regard dur pendant quelques instants avant d'ouvrir la porte et de lui faire cordialement signe d'entrer.

Aucun mot de passe pour entrer? Soit la sécurité était vraiment faible, soit elle et Robert avaient mal interprété le rapport d'Échelon. Ce serait certainement encore une piste sans intérêt.

La musique qu'elle avait entendu brailler avant même que la porte ne fût ouverte la heurta presque physiquement lorsqu'elle passa le seuil. La piste de danse était bondée de corps enlacés de vinyle astiqué et de cuir ciré, gesticulant au rythme obscène de la musique. Cathy se fraya un chemin jusqu'au bar, où elle dut crier pour que le barman lui apporte un verre de vin rouge. C'était un homme grand et mince, portant un pantalon et une veste de cuir entre-ouverte dont la couleur contrastait avec sa peau pâle. Sa poitrine velue inspirait à Cathy autant de répugnance que le collier qu'il portait autour du cou ou que la chaîne qui le maintenait attaché au bar.

Sirotant son vin, elle passa la pièce en revue. Cathy remarqua une porte drapée au fond du club, et s'en alla jeter un coup d'?il. Elle conduisait à une volée d'escaliers qui finissait devant une autre porte en métal, avec un autre molosse qui montait la garde. Elle se demandait si c'était les bureaux privés du gérant, puis elle se souvint du mot de passe qu'elle n'avait pas encore eu l'occasion de donner. Un espace VIP privé, ou tout du moins très certainement un endroit à examiner de plus près.

Le molosse au crâne rasé et à la barbiche rouge se tenait devant la porte, les bras croisés. Il reluqua Cathy de la tête aux pieds, alors qu'elle montait les marches. Cathy croisa son regard, jusqu'à ce qu'ils ne soient plus séparés que par un silence tendu.

-- Mot de passe? demanda-t-il finalement.

-- Les chaînes de l'obscurité

Le molosse se mit de coté et lui ouvrit la porte.

-- Je passerais bien un petit moment avec toi dans la salle des jeux. lui siffla-t-il à l'oreille, alors qu'elle rentrait dans l'espace privé.

La salle était aménagée à l'image d'un donjon médiéval, avec un haut plafond voûté et des contreforts factices donnant l'apparence d'arches gothiques. Un bar était installé le long du mur, à la droite de Cathy. Tout autour de la pièce, il y avait des couples qui jouaient à des jeux sado-masochistes, avec des fers, des cordes, des poulies et de larges croix rembourrées de cuir qui ornaient les murs. Cathy remarqua Robert dans l'un des coins de la piste de danse grillagée. Il était vraiment ridicule avec sa veste cloutée de motard et sa coupe de cheveux punk. Ses bras enlaçaient une femme blonde assez corpulente. Il était arrivé une demi-heure plus tôt, comme prévu initialement, et semblait s'être parfaitement intégré à la faune locale.

Un couple était suspendu à des poulies au-dessus de la piste, leurs corps liés avec des cordes. Cathy n'était pas sûre à cause de l'éclairage, mais il lui semblait qu'ils copulaient avec férocité. Encore au-dessus d'eux était suspendue une femme qui portait un costume de diablesse rouge. Elle tenait une bougie dans une main gantée, faisant négligemment goutter la cire sur le couple qui (se battait? se meurtrissait? baisait?) et sur la foule en dessous.

Cathy n'avait aucune envie de recevoir de la cire bouillante sur elle, ni quoi que ce soit d'autre. Elle se tint à l'écart et analysa la pièce. Assis seul au bar, portant un pantalon moulant, torse-nu, elle aperçut un jeune homme qui auscultait la foule de la même façon qu'elle. Il jouait avec un pendentif assez massif, qu'il avait autour du cou. De temps en temps, il se retournait pour prendre une rasade de sa bière, qui se tenait sur le comptoir derrière lui, en lançant un sourire très bref, presque timide, à la jeune femme pathologiquement maigre qui se tenait derrière le bar.

La lumière réfléchie par le pendentif attira son attention. Il pendait presque à hauteur du nombril, placé à l'intérieur d'une chaîne criarde en argent, une grosse gemme dorée dont les couleurs ressemblaient étrangement aux cubes mystérieux qu'ils avaient retrouvés. Avant même qu'elle n'ait eu le temps d'analyser toutes les possibilités, elle se fraya un chemin à travers la foule en direction de son suspect. Quel meilleur signe pour un revendeur au noir, pour attirer ceux qui étaient familiers du produit, que de porter un échantillon autour du cou, identifiable par ceux qui savent et complètement anodin pour les autres. Le temps qu'elle l'atteigne, elle était presque certaine que la pierre était faite du même matériau que le cube de cristal qu'ils recherchaient.

Elle s'arrêta en face de lui et leur yeux se croisèrent; elle promena ensuite son regard de bas en haut sur son corps, prenant ce qu'elle imaginait être une attitude provocatrice pour un soumis. À en juger par la couleur de son visage, elle présuma qu'elle avait vu juste.

-- Comment bégaya-t-il, Comment puis-je... euh... vous servir, Maîtresse?

C'est l'endroit parfait pour un petit interrogatoire, pensa Cathy. Lui et cette bande d'idiots ne sauront même pas ce qui ce qui s'est passé. Cathy sourit et effleura la poitrine du jeune homme avec sa main ses doigts caressant ses tétons, puis en prenant un fermement dans sa main.

-- Viens avec moi, ordonna-t-elle, le tirant derrière elle par les mamelons. Il trébucha de son tabouret et la suivit maladroitement tandis qu'elle l'entraînait à travers la foule vers des menottes inoccupées sur le mur le plus proche. Sans un mot, elle l'attacha fermement, puis laissa tomber la clé à ses pieds. Ses yeux étincelaient, sa respiration était rapide, avec un sourire d'une oreille à l'autre.

-- Maintenant tu m'appartiens, haleta-t-elle, en caressant doucement de ses ongles la poitrine et les bras du jeune homme. Comment t'appelles-tu, esclave?

-- Terry, répondit-il. Cathy fronça un sourcil, et lui tordit le téton gauche suffisamment fort pour qu'il gémisse.

-- Terry dit-elle. Et c'est tout?

-- Terry Spence bégaya-t-il.

-- Parle-moi convenablement! réclama Cathy, en tordant ses tétons un peu plus fort cette fois.

-- Terry Spence, Maîtresse.

-- Terry Spence, répéta Cathy pensivement. Esclave Terry Spence continua-t-elle. Méchant esclave que tu es, Terry. Es-tu prêt pour le dessert?

Terry fit signe de soumission, en déglutissant.

Le sourire de Cathy devint véritablement malsain lorsqu'elle se pencha encore plus sur lui, et lui pinça très fort le téton droit.

-- Très bien, esclave Terry, répliqua-t-elle, en explorant son cou, ses épaules, sa poitrine à nouveau. Elle prit le pendentif dans sa main, comme si elle venait de le remarquer et le tripota entre ses doigts.

-- Dis-moi, esclave Terry, où as-tu trouvé ce magnifique bijou?

Un couple dans la cinquantaine dansait à coté et fixait du regard la scène, salivant presque lorsque Cathy prit les deux tétons entre ses doigts et les tordit furieusement. Ils se rapprochèrent, espérant entendre les cris du jeune homme au milieu de la musique assourdissante. Leurs yeux étincelèrent en voyant la douleur exquise sur son visage. Une lumière stroboscopique dévoilait la scène en une série de captures instantanées, décrivant ce qui ressemblait à un jeu vraiment malsain. Le visage du jeune homme, déformé par la douleur, se relaxa lorsque la femme habillée de cuir caressa son corps et lui chuchota à l'oreille. Subitement, la dominatrice se retourna et se dirigea vers la sortie, laissant sa victime suspendue à ses chaînes, épuisée.

À travers le flou laissé par la douleur, Terry parvint quand même à réfléchir. Elle avait posé des questions à propos des cubes de la communauté! Une sorte de remords et de dégoût s'empara de la femme qui avait assisté à l'interrogatoire, et la poussa à retirer ses menottes, pendant que son mari l'aidait à poser le jeune homme sur le sol. Derrière eux, la foule dansait sauvagement alors que Terry s'était recroquevillé contre le mur. Faisait-elle partie du FBI? Ou était-elle simplement une dominatrice curieuse? Heureusement qu'il éditait systématiquement ses souvenirs pour protéger la communauté. Il ne prenait jamais de connaissances qui pourrait compromettre la communauté, se félicita t-il. Aucune torture ne pourrait lui faire dire ce qu'il ne connaissait pas. Puis, il se souvint du sourire satisfait de la dominatrice, et s'étonna.


Dérangements

À tout jamais, la connaissance gouvernera l'ignorance, et les personnes qui souhaiteront être maîtres d'elles-mêmes devront s'armer du pouvoir qu'apporte la connaissance. James Madison, 18è Siècle C.E.

Samedi 6 Octobre 2057 - 2h20, heure de Kansas City Métadate 2.419-6$:$90$:$000 kD nouvelle époque

Cathy fit une demande de mise sous surveillance de Terry Spence avant même d'avoir rejoint la voiture. Des agents le suivraient jusqu'à son domicile, gardant un \oeil sur lui 24 heures sur 24. Dans les minutes qui suivirent sa requête, le FBI avait déjà tracé sa connexion internet mobile. Il n'aurait pu émettre le moindre souffle sans qu'ils soient au courant. La prochaine fois qu'il essaierait d'entrer en contact avec quelqu'un, l'équipe de surveillance le saurait aussitôt, et donc, immédiatement après, elle aussi.

De retour à l'hôtel, Cathy s'était changée pour une tenue bien plus confortable et s'était étendue sur le lit, regardant son datapad exécuter une analyse de réseau de relations pour le nom de Terry Spence, et sirotait un thé vert en attendant patiemment le résultat. Celui-ci ne se fit pas attendre. Quelques instants plus tard, une liste de noms apparut, l'un d'eux en sur-brillance et clignotant. C'était la première fois de toute la nuit qu'elle arborait un véritable sourire, et au fur et à mesure qu'elle lisait la fiche de la personne que sa recherche avait identifiée, son sourire s'élargit de satisfaction. Elle appuya sur son datapad une fois encore, puis attendit que la connexion soit établie.

-- Département de police de Champaign, officier Morris. Puis-je vous aider, madame?

Cathy acquiesça à la vue de la tête blonde et rondelette qui venait d'apparaître.

-- Certainement, officier. Je suis l'agent spécial Sinclair du Bureau Fédéral d'Investigation, propriété intellectuelle et affaires criminelles. Je dois parler au capitaine, s'il vous plaît.

-- Il est trois heures et quart du matin, Mme Sinclair. Le capitaine Lawrence est chez lui, il dort. Puis-je lui dire de vous rappeler dans la matinée?

-- Je suis désolée, cela ne peut pas attendre. Je vous envoie mes certificats d'identité. Elle tapota plusieurs fois sur l'écran et poursuivit. Veuillez les vérifier et faire suivre l'appel chez lui.

L'officier de police secoua la tête.

-- Vous ne vous ferez pas beaucoup d'amis comme ça, Mme Sinclair. Vos certificats sont valides. Je fais suivre votre appel tout de suite.

L'écran s'effaça, puis afficha une icône Patientez. Après de longues minutes l'écran revint de nouveau à la vie, l'informant cette fois-ci que la vidéo avait été refusée à l'autre bout.

-- Il y a intérêt que ça vaille le dérangement, lui répondit une voix rude.

-- Désolée de vous réveiller, capitaine. Je vais faire court. Vous comptez exécuter une injonction pour arrêter un certain Kyle Tate dans la journée. Je dois être présente lorsque cette arrestation sera faite.

-- Je n'ai pas de nom, Mademoiselle...

-- Agent spécial Sinclair, répondit Cathy. Les officiers Charles B. Hanks et Larry H. Welton ont enquêté sur ce sujet à propos de soupçons de possession illégale d'un n\oeud Freenet. Je crois qu'ils se fondent sur une délation anonyme que votre département a reçue il y a deux jours?

-- Un n\oeud Freenet -ah, ouais, l'étudiant punk qui fait tourner des logiciels illégaux. Je signalerai aux officiers que vous les accompagnerez.

-- Votre suspect est un témoin de premier ordre pour une enquête en cours. J'aurais besoin de coordonner l'arrestation et d'interroger le sujet avant qu'il ne soit traduit en justice.

-- Ouais, ouais, répondit-il d'un ton qui marquait son impatience. Et selon ce qu'il dira vous pourriez vouloir le faire enfermer. Je connais la routine. À quelle heure arrivez-vous à la gare?

-- Je serai dans l'express de huit heures, en provenance de Kansas City. Cela me fera arriver à onze heures quinze à Champaign. Capitaine?

-- Oui, agent spécial?

-- Ne laissez pas vos hommes commencer sans moi.

-- Je n'en rêverais même pas, Mademoiselle. Maintenant, si vous permettez...

-- Bien sûr, capitaine. Je vous verrai aux alentours de onze heures trente demain matin. Bonne nuit.

-- Non, non, s'exclama Robert au petit-déjeuner quelques heures plus tard. Je suis d'accord, l'un de nous doit y aller et s'assurer que les péquenauds locaux ne mettent pas la main sur nos suspects phares du moment. Je dis simplement que, même en se séparant, on devra quand même laisser tomber l'une des pistes qu'il nous reste. Je ne peux pas être en même temps à New York et à Los Angeles.

Cathy approuva en mâchonnant son bacon, et avala avec une gorgée de jus d'orange.

-- Tu as raison, Robert. On devra choisir le rendez-vous le plus prometteur et oublier l'autre.

-- Déjà fait, dit Robert. Los Angeles.

-- Une raison particulière pour préférer LA à New York?

-- Oui, répondit Robert, Je préfère les plages sablonneuses aux tours de verre et d'acier.

Cathy lui décocha un regard glacial.

-- Plus sérieusement, l'amie, on connaît l'heure et le lieu exact de la rencontre en Californie, tandis que le rendez-vous de New York est au mieux incertain. Pourquoi y aller au hasard et risquer de rater les deux opportunités?

-- Moi aussi, je préfère Los Angeles, affirma Cathy. Le dossier tout entier pue la contestation et le dédain pour nos lois sur la propriété intellectuelle. Un forum traitant des maux de la propriété intellectuelle est aussi propice à révéler des pistes que tout autre endroit auquel je peux penser.

-- Je suis d'accord, clama Robert. Les trois détenus en rapport avec cette enquête sont des intellectuels. L'homme que tu vas arrêter est un étudiant d'une prestigieuse université; la même université que celle d'un de nos autres suspects.

-- L'université de l'Illinois est très certainement un foyer d'activistes, lui accorda Cathy, mais nous savons tous deux que ce n'est pas le seul, ni forcément le plus important.

-- En effet, approuva Robert. On va aller à la pêche méthodiquement, cela pourrait bien révéler de nouvelles pistes; mais je parie que lorsque nos deux organisations feront irruption sur le campus de l'Université de l'Illinois d'ici 48 heures, ils vont dénicher toutes sortes d'articles illégaux.

-- Fais-moi juste la faveur d'attendre que l'arrestation soit finie avant d'appeler tes hommes. C'est bien la dernière chose dont on ait besoin que de se marcher sur les pieds les uns les autres.

-- Tu as ma parole, répondit Robert, essuyant son menton avec sa serviette et écartant son plateau. La gare est sur le chemin de l'aéroport. Je te dépose?

Le rêveur: être et ne plus être

J'ai lancé mon âme à travers l'invisible

Pour déchiffrer le mot de l'au-delà.

Bientôt mon âme est revenue

Et elle m'a répondu:

Je suis le Ciel et l'Enfer!  Omar Khayyám, Rubáiyát, XII$_{è}$ siècle

Samedi 6 octobre 2057 - 14h53 Métadate: 2.435-3$:$77$:$440 kD nouvelle époque

-- Il y a plus de trente mille personnes comme nous, Marguerite, annonça Prime, allongé à l'ombre bienfaisante d'un luxuriant palmier, le soleil matinal scintillant au travers des vagues qui venaient se briser sur la plage quelques mètres devant eux. On a maintenant largement dépassé la masse critique pour maintenir une croissance exponentielle...

Un son se fit entendre. Une voix silencieuse informa leurs esprits que Kyle Tate demandait l'accès à leur environnement.

Prime sursauta.

-- Kyle n'interromprait pas une réunion privée sans avoir une bonne raison.

Marguerite acquiesça.

-- Tu ferais bien de lui accorder l'accès.

Prime acquiesça.

-- Habillez-nous d'une tenue de bain, puis laissez-le entrer, ordonna t-il au n\oeud.

Kyle portait un pantalon noir et une chemise de nuit. Il s'était matérialisé au milieu des vagues, quelques mètres devant eux.

-- J'ai perdu les signes vitaux de mon corps, laissa-t-il échapper en s'avançant vers eux, inconscient de l'eau qui tourbillonnait autour de lui jusqu'à sa taille. Mon n\oeud est déconnecté et je ne reçois plus rien. Je suis mort! Complètement mort! Ses derniers mots trahissaient une certaine panique.

-- Kyle, dit Marguerite, Tu n'es pas mort. Tu es là devant nous. Maintenant reprends-toi et dis-nous exactement ce qu'il s'est passé.

Kyle passa ses doigts dans ses cheveux, en secouant la tête. Vous avez raison. Vous avez raison. Je suis ici. Je ne suis pas mort. Seul mon corps l'est.

-- Nous n'en savons rien, lui répondit gentiment Prime. Il fit apparaître une autre chaise longue et la désigna de la tête. Maintenant assieds-toi, Kyle, et dis-nous ce qu'il t'est arrivé.

-- Je ne sais pas, répondit Kyle, s'asseyant nerveusement sur un bord de la chaise. J'étais dans mon environnement personnel, examinant les résultats de mes derniers tests sur les nouveaux kits de nano-constructeurs, puis tout d'un coup j'ai perdu les données télé-biométriques de mon corps. J'ai essayé de réinitialiser le lien, mais il n'y avait aucune réponse. J'ai essayé de me rétrocharger sur mon propre n\oeud, mais lui non plus n'était plus joignable.

-- Marguerite? demanda Prime, en la regardant.

-- Il a raison. La connexion avec son n\oeud ne répond plus.

-- Je suis emprisonné ici, dit Kyle.

-- Ton n\oeud est injoignable, corrigea Marguerite. Si les communications entre ton n\oeud et le reste du net sont coupées, tu ne pourrais pas recevoir les signes vitaux de ton corps, même s'il se porte parfaitement bien.

-- Injoignable? Comment est-ce que je peux vérifier le réseau si je n'arrive même plus à me rétrocharger dans le réel?

Marguerite soupira.

-- Il n'y a que le docteur Nolen et moi-même qui vivions près de chez toi. Je doute qu'il ait envie de te dépanner; j'imagine que je suis ta dernière chance.

Kyle acquiesça.

-- Merci, Marguerite. Je t'en serai éternellement reconnaissant.

-- J'espère bien, répondit-elle en souriant. OK, je me suis rétrochargée. Je te dirai lorsque le lien sera rétabli.

-- Tu t'es rétrochargée? Mais tu es toujours là... ah, bien-sûr. Tu t'es dupliquée.

Marguerite$_{2}$ haussa les épaules.

-- Je fusionnerai avec Marguerite$_{1}$ lorsqu'elle reviendra du réel. fit-elle avec un sourire espiègle à l'égard de Kyle. Je t'aime bien, Kyle, mais pour rien au monde je n'abandonnerais des centaines, voire des milliers de circadiens, juste pour vérifier les connexions de ton n\oeud.

-- Bien sûr, répondit Kyle. Désolé d'avoir fait irruption de cette façon.

-- Ne t'en fais pas, dit Prime, Je ne suis pas sûr que je réagirais beaucoup mieux si j'avais un corps et que je perdais mes signes vitaux.

Kyle acquiesça.

-- Certes. Ce n'est pas que j'aie prévu de me rétrocharger sous peu dans le réel. Quatre heures de rétrochargement depuis Auckland, c'est beaucoup trop long pour le faire chaque jour. Mais ces signes vitaux sont comme le bruit des moteurs d'un avion: toujours là, en arrière-plan, signalant à notre subconscient que tout va bien.

-- Et c'est quand tout devient silencieux, que la terreur s'installe, acheva Prime, compréhensif.

-- Je ne suis pas un mordu du réel, continua Kyle, Mais je n'aime pas perdre cette possibilité de pouvoir me rétrocharger si le besoin s'en fait sentir, dit-il en riant nerveusement. Je veux dire, nous avons besoin de nos corps pour rendre visite à nos familles, pour maintenir un semblant de vie normale aux yeux des autres. Perdez votre corps et vous perdez votre famille, et sans doute un paquet d'autres choses.

-- Effectivement, acquiesça Prime. Le docteur Nolen n'avait aucun parent vivant, ni même de frères ou de s\oeurs, et même s'il en avait, je suis une copie logicielle de lui et ils ne seraient jamais les miens. C'est facile dans ces conditions d'oublier que les autres sont plus connectés au monde extérieur que moi.

-- Je serai mort pour ma famille. On ne fait pas plus déconnecté que ça.

-- Pas vraiment mort. Tu pourras toujours communiquer avec ta famille, par téléphone ou par e-mail.

-- Merde, Prime! Sa mère serait complètement abattue si son corps mourait. Elle ne pourrait jamais le voir en tant que logiciel vivant. Tout ce qu'elle verrait c'est le cadavre de son fils dans un cercueil.

-- Si je suis physiquement mort, parler à ma famille d'ici ne ferait qu'empirer les choses. Je serais comme un fantôme pour eux.

-- Bon Dieu! dit Prime en secouant la tête. Ça pourrait être un merdier pas croyable.

-- Avant d'assumer le pire, j'attendrais de voir ce que mon original a trouvé. Ça pourrait être juste un câble réseau à rebrancher.

-- Si seulement!

-- Il y a quelque chose qui me tracasse, dit Prime en se frottant le nez. Pourquoi te faut-il quatre heures pour te rétrocharger dans le monde réel?

-- Un des collègues de Michael Forest est en vacances, dit Marguerite. Kyle a utilisé son n\oeud de troisième génération en attendant que le sien arrive.

-- Ton nouveau n\oeud n'est toujours pas arrivé?

Kyle secoua la tête.

-- J'ai fait la demande pour un nouveau kit, mais il n'arrivera pas avant plusieurs jours.

-- Un n\oeud manquant et un autre devenu soudainement silencieux, songea Prime. C'est une coïncidence qui mériterait un examen un peu plus minutieux.

-- Je suis d'accord, dit Marguerite$_{2}$. Je vais voir un peu du côté du local de police.

-- La police? demanda Kyle. Qu'auraient-ils à voir dans cette histoire?

Elle haussa les épaules.

-- Si quelque chose s'est passé dans ton appartement, comme un cambriolage ou un incendie, ça doit forcément être enregistré. Mince, j'aurais dû y penser avant que mon original se soit rétrochargé.

-- Quand est-ce que tu t'es rétrochargé pour la dernière fois, Kyle? La voix de Prime était inquiète et pensive.

-- Il y a six jours,

-- Quoi?

Le visage de Kyle devint rouge.

-- Il n'y a pas de quoi être choqué. J'ai rechargé l'intra-veineuse, les deux cathéters sont propres et en place. Les données biométriques étaient normales.

-- Jusqu'à ce silence radio, ajouta incisivement Marguerite$_{2}$. Pas étonnant que tu te croies mort. Avec une telle négligence, ça ne serait pas une surprise.

-- Il me faut quatre heures pour me rétrocharger, reprit Kyle, Je perds complètement le contact à chaque fois, juste pour effectuer la maintenance de mon corps.

-- Envoie donc une copie faire le sale boulot, comme moi! Tu peux ensuite simplement envoyer des engrammes de mémoire de tes plus récentes expériences à la copie de toi-même restée en hibernation dans ton n\oeud de seconde génération. Tu dois faire une maintenance de ton corps chaque jour ou alors toutes sortes de problèmes risquent d'arriver.

-- Elle a raison, dit Prime, Un cathéter et une intra-veineuse ne sont pas suffisants pour un entretien à long terme. Pourquoi est-ce que tu ne laisses pas une copie se rétrocharger à ta place?

Kyle tremblait malgré lui.

-- C'est... vous allez trouver ça stupide.

-- On le pense déjà, lui assura Marguerite.

-- Depuis que tu as pris le corps de Nolen, je suis terrifié à l'idée qu'une copie puisse prendre le mien. L'idée de donner le contrôle de mon propre corps à une de mes copies m'angoisse terriblement.

-- Je n'ai pas pris le corps de Nolen, répondit Prime, Je l'ai juste emprunté quelques fois alors qu'il était parti. Ça fait une sacrée différence...

-- Quelques fois? demanda Kyle, Tu veux dire que tu l'as fait plus d'une fois?

-- Comme toi, je n'aime pas perdre mon temps pendant un rétrochargement, répondit Prime. Au moins deux cent vingt circadiens perdus lors de ma copie sur le réseau. C'est huit mois de temps subjectif, pendant lesquels une floppée de projets ont le temps de fleurir. Sans façon. C'est plus rapide de poster les kits au domicile de Nolen, emprunter son corps, intercepter les colis et les appliquer sur mon n\oeud. Trente-cinq minutes de rétrochargement, prendre ces choses, les appliquer, et regarder les nano-constructeurs reconstruire le n\oeud, c'est toujours mieux que tes quatre heures de rétrochargement.

Marguerite$_{2}$ secoua sa tête.

-- Vous êtes tous les deux fous, dit elle. Prime, tu devrais te recopier sur un autre n\oeud, loin de Nolen, même si ça prend beaucoup de temps. D'un autre coté, tu n'auras à le faire qu'une seule fois, puis ce sera terminé. Que se passera-t-il si Nolen essaye de se rétrocharger dans le réel pendant que tu utilises son corps, ou pire, trouve ton n\oeud et le déconnecte du réseau? Et toi, Kyle, si laisser une copie de toi-même accéder à ton corps te pose tant de problèmes, laisse cette copie dans la communauté et rétrocharge-toi toi-même.

-- C'est encore pire! protesta Kyle. La copie vit ma vie pendant que je suis occupé dans le monde physique en esclavage à faire de la gonflette.

Marguerite$_{2}$ grommela avec dégoût.

-- Ce n'est même pas une discussion rationnelle. Kyle, tu étais un des premiers à te copier quand les choses prenaient trop de temps ou que la communauté te sollicitait trop, et interférait avec tes propres projets. Maintenant tu nous dis que tu es effrayé à l'idée de laisser une copie de toi-même sans surveillance?

Kyle acquiesça.

-- J'ai toujours été très attentif à l'usage fait de mes copies. Nous n'avons jamais bifurqué pendant une longue période de temps, et nous avons toujours re-fusionné en une seule entité et partagé nos expériences dès la fin de la journée.

-- Quel est le problème alors? demanda Marguerite$_{2}$.

-- Tu te rappelles lorsque j'ai dû courir après ces clowns responsables des installations de production à Kansas City.

Marguerite$_{2}$ grommela.

-- Terry et Jim? Idiots! Qui a eu cette merveilleuse idée de ramener ces obsédés sexuels dans la communauté? Ah, oui, tiens, c'est toi!

-- Ils semblaient être de bons candidats à l'époque, balbutia Kyle. Ils étaient en tout cas enthousiastes à l'idée de vivre en tant que logiciel, et surtout de faire le sale boulot de maintenance de l'usine de production. Comment aurais-je pu savoir qu'ils étaient des producteurs de films porno?

-- Ça serait un moindre mal, si Terry n'avait pas insisté pour ramener tous ses amis sadomasochistes dans la communauté. La dernière chose dont on ait besoin ici, c'est bien d'une bande de sadiques super-intelligents.

Kyle haussa les épaules.

-- De toute façon, ils sont trop repliés dans leur monde pour causer le moindre problème ici.

-- Ou ramener quelque chose d'utile à la communauté, répliqua Marguerite$_{2}$.

Prime s'éclaircit la gorge.

-- Ok, Ok! Revenons à Kansas City. Je me rappelles que tu étais absolument furieux contre la Ligue des joueurs. Tu dois avoir raconté à qui voulait l'entendre ton histoire de mort par irradiation une bonne dizaine de fois.

Kyle acquiesça.

-- Ça me travaille encore. Pourquoi fuir les vulnérabilités de notre cerveau physique, de notre corps, pour avoir une existence virtuellement immortelle ici, sous forme logicielle, puis, s'exposer délibérément aux pires inconvénients du réel? Rien que cette idée me donne la nausée.

-- Quel rapport cela a-t-il avec le fait de délaisser ton corps et ta phobie de l'auto-réplication? demanda Prime.

-- Ma copie a vécu dans ce monde d'opérette ridicule pendant plus de deux mois, répliqua Kyle. J'ai, ou plutôt il a souffert physiquement à plusieurs occasions, parfois même violemment, sans parler de l'adversité omniprésente sous plus de formes que je ne peux m'en souvenir aujourd'hui. À la fin, il souffrait horriblement, agonisant sous l'effet de l'irradiation, ne se transférant qu'en phase finale de la maladie, après avoir finalement réussi à retrouver cet idiot de Terry et à le persuader de faire ce qu'il avait convenu de faire à l'origine.

-- Je ne te reproche pas d'être en colère contre tes amis, ni d'éprouver de l'aversion pour la Ligue des joueurs, mais tu n'as toujours pas répondu à la question. Qu'est-ce que tout cela a à voir avec ta réticence à te copier et ta négligence envers toi-même?

-- Je... Il, plutôt... avait changé. Lorsque nous avons fusionné, nous n'avions plus rien en commun. Vingt-et-un ans d'expérience dans le réel, presque quatre décennies ici, dans la communauté, et en à peine soixante circadiens, nous étions devenus, sous plusieurs aspects, deux personnes différentes. Je... Il, merde! Il a été très réticent à re-fusionner. Que se serait-il passé s'il n'avait pas voulu? Lequel d'entre nous aurait eu droit à mon corps? Lui? A priori non, mais aurait-il été du même avis?

-- Les protocoles de sécurité pour les sous-routines de rétrochargement ont été mises à jour après l'expérience de Prime et quelques bugs évidents ont été corrigés, lui répondit Marguerite$_{2}$. La procédure de rétrochargement n'est plus possible que par l'original. Toi, en l'occurrence. La seule possibilité qu'une copie puisse "s'emparer" de ton corps est que tu lui donnes les clés de chiffrement des routines d'accès.

-- Marguerite$_{2}$ a raison. C'est une vraie phobie que tu nous fais là.

-- Je sais bien, dit Kyle. Je sais aussi que ma peur de moi-même est irrationnelle. Quelle différence cela fait-il que je me rétrocharge dans le réel et fasse la maintenance de mon corps, pendant qu'une copie reste ici et séjourne dans la communauté ou que ce soit l'inverse? Cela ne devrait pas avoir d'importance pour moi, et pourtant si. Étrangement, j'ai l'impression de comprendre exactement ce qu'a vécu le docteur Nolen.

Prime ferma les yeux et prit une inspiration profonde.

-- Au lieu d'affronter ta peur rationnellement, tu la laisses prendre le dessus. Et en agissant ainsi, tu as négligé ton corps réel et pour finir, tu es peut-être mort. Je t'ai connu plus intelligent.

Kyle posa sa tête dans ses mains.

-- Je pensais que je pourrais supporter ça. J'imaginais que ce ne serait rien. Je pensais le faire un jour sur deux au lieu de tous les jours. Mais neuf heures tous les deux jours? Quatre pour me transférer, une heure pour faire de l'exercice, pisser, chier, manger et tout ça, puis encore quatre heures pour me re-transférer?

-- Deux cent vingt cinq circadiens, à prendre ou à laisser, acquiesça Marguerite$_{2}$. C'est cher payé.

-- Trop cher, acquiesça Prime. Kyle, as-tu envisagé de modifier ton esprit pour supprimer tes peurs irrationnelles? De modifier ton rapport avec ton corps afin que cela ne te gêne plus que quelqu'un d'autre l'utilise? N'importe quelle copie de toi que tu créerais intégrerait alors cette notion de la même manière que toi. Ainsi, non seulement, tu ne craindrais plus rien, mais tu n'aurais plus rien à craindre.

Kyle soupira en remuant la tête.

-- J'ai été tellement occupé... Non, je n'y ai pas pensé. J'ai été complètement idiot.

-- Nous sommes du logiciel pensant, dit Prime. Au sens le plus strict, nous ne sommes plus humains dès lors que nous nous transchargeons, mais notre conscience et nos réactions sont celles d'êtres humains. A moins que nous ne décidions consciemment qu'il en soit autrement, nous emmenons ici la structure de nos neurones physiques. Ne t'en veux pas d'être humain, Kyle. Contente-toi d'apprendre de tes erreurs, et efforce-toi de ne pas les répéter.

-- J'ai quelque chose, dit Marguerite$_{2}$.

-- Qu'est-ce que c'est? demanda Prime.

-- La police était déployée autour de la maison de Kyle il y a environ vingt minutes, pour exécuter un mandat d'arrêt contre lui. On dirait que notre imbécile d'ami hébergeait un n\oeud Freenet depuis chez lui.

-- Ce n'est pas vrai! protesta Kyle. Marguerite$_{2}$ et Prime le dévisagèrent avec circonspection.

-- Réfléchissez un peu, est-ce que vous pensez vraiment que je pourrais être assez stupide pour faire tourner un service Internet illégal depuis ma propre maison alors que j'ai un n\oeud autonome branché sur mon crâne?

Marguerite$_{2}$ haussa les épaules.

-- Je vous communique seulement la dépêche que je suis en train de lire. Oh, c'est intéressant.

-- Quoi? demanda Kyle.

-- D'après la dépêche, tu as été dénoncé par un informateur anonyme avant-hier. Ils avaient prévu de venir t'embarquer ce matin, mais ont ensuite retardé l'arrestation afin que l'agent spécial Sinclair du FBI puisse accompagner l'équipe.

-- La traque des n\oeuds Freenet et les violations de propriété intellectuelle sont leur spécialité, signala Prime.

-- Oui, mais le FBI ne s'implique habituellement pas dans ce genre de petites affaires avant l'arrestation du suspect, précisa Marguerite$_{2}$, à moins que le suspect n'ait un lien avec une investigation en cours... oh, mon Dieu!

-- S'ils ont fait irruption chez moi et trouvé le n\oeud... dit Kyle.

-- Ils l'auront emballé et étiqueté comme pièce à conviction, poursuivit Prime, laissant ton corps déconnecté du réseau et l'interface neuronale inaccessible. On peut dire que tu as vraiment eu de la chance de ne pas t'être trouvé sur ce n\oeud à ce moment-là.

Marguerite$_{2}$ jura à nouveau.

-- Bon sang, Marguerite, qu'est-ce qui se passe?

-- Mon double, ou plutôt, d'un point de vue technique, mon original, ne répond pas au téléphone. Elle a déjà quitté la maison, pour aller chez toi. Elle lança un regard vif à Kyle.

-- Ne t'inquiète pas, dit le docteur Forest, elle verra la police, suspendra sa mission et retournera à la maison.

-- Ce qui m'inquiète, dit Prime, c'est l'informateur anonyme qui a parlé du n\oeud Freenet de Kyle aux flics.

-- Pour la dernière fois, dit Kyle, je n'ai jamais hébergé de n\oeud Freenet chez moi.

-- Le mandat d'arrêt indique que le réseau a été examiné, ce qui a révélé l'existence d'un serveur Freenet tournant dans ton appartement, l'informa Marguerite$_{2}$. C'est cet examen qui a donné lieu au mandat d'arrêt.

Kyle était abasourdi.

-- Je vous jure, je n'avais pas de n\oeud Freenet. Vous pensez vraiment que j'irais compromettre la communauté en faisant quelque chose d'aussi stupide?

-- Non, dit Marguerite$_{2}$ après un moment, Ça ne colle pas. Pas toi, pas dans cette situation. Prime a raison, tout nous ramène à ce mystérieux informateur.

-- Avais-tu des ennemis dans l'ancien monde? demanda Prime. Quelqu'un qui chercherait à se venger de toi en te causant des ennuis avec les autorités?

Kyle remua la tête.

-- Oh, j'ai eu mon lot de disputes, répondit-il. Mais je ne connais personne dans le réel qui voudrait me voir en prison.

-- Celui qui a fait ça doit avoir suffisamment de connaissances techniques pour configurer un n\oeud Freenet et faire croire à la police qu'il tournait dans ton appartement, ajouta le docteur Forest. La première étape n'est pas difficile, mais re-router les protocoles pour faire croire à la police, à tort, qu'ils ont identifié du matériel dans un certain lieu géographique, doit être très difficile.

-- Quasi impossible, dit Marguerite. Presque toutes les modifications incorporées à l'IPv12 comportent des portes dérobées et des mécanismes de traçage pour les services secrets. Il y a une équipe au sein de la communauté qui travaille justement sur des communications inter-n\oeuds furtives. Ils ont essayé de réaliser exactement ce que tu décris et n'ont pas réussi, malgré des dizaines de kilocircadiens d'effort. S'ils n'ont pas été capables de trouver une solution après trois ou quatre décennies de temps subjectif, ce n'est pas possible que quelqu'un y soit arrivé dans le réel.

-- Il faut nous rendre à l'évidence, reprit Kyle, quelqu'un s'est introduit dans mon appartement, y a installé un n\oeud Freenet, et a appelé la police.

-- Le même qui aurait intercepté ton n\oeud de troisième génération et l'aurait utilisé à ses fins personnelles.

-- Mais qui au monde, ferait une chose pareille? demanda Marguerite. Personne en-dehors de la communauté ne sait même ce qu'est un n\oeud autonome, et personne à l'intérieur de la communauté, quelle que soit son aversion pour Kyle, ne s'exposerait à un tel risque en contactant la police.

Kyle secoua la tête, envahi par un sentiment accablant.

-- Sauf une personne, souffla-il.

-- En effet, acquiesça Prime.

Marguerite les regarda, livide.

-- Serait-ce trop demander, que de m'éclairer?

-- Et bien, à qui a-t-on refusé un n\oeud de troisième, ou même de deuxième génération? demanda Kyle. Qui avons-nous tous évité ces derniers kilodiei? Qui a toutes les raisons de nous détester, et pourrait être assez cinglé pour s'exposer lui-même dans le but de nous piéger tous? En fin de compte, qui m'a sorti de ma chambre d'étudiant pour me mettre dans un appartement privé au tout début du projet?

Marguerite soupira.

-- Mais bien sûr, Nolen.


La poigne se resserre

On n'a pas converti un homme lorsqu'on l'a contraint au silence. John Morley, 1874

Lundi 8 octobre 2057 - 11h00 heure de Chicago Métadate: 2.490-5$:$23$:$300 kD nouvelle époque

-- Capitaine Noxforte, c'est l'agent spécial Sinclair. Cathy, Jim Noxforte, capitaine des forces spéciales internationales.

-- Agent spécial, acquiesça le capitaine Noxforte. Sa tenue de cérémonie était immaculée, telle que Cathy pouvait s'imaginer un uniforme de la marine si ceux-ci avaient été noirs au lieu de blanc. Il avait des gants et des chaussures noirs, de même que ses boutons et le revers de ses pantalons.

Cathy tendit la main, se demandant ce que tout cela signifiait.

-- Capitaine.

-- Capitaine, voulez-vous expliquer à l'agent Sinclair les activités de cet après-midi.

Les activités de cet après-midi?

-- Avec plaisir! Mademoiselle Sinclair, nous commencerons dans exactement trois heures. déclara le capitaine Noxforte, sans la regarder. Ses yeux demeuraient fixés à un point sur le mur, au-dessus de la tête de Robert.

-- Commencerons quoi?

-- Nous attaquerons avec quarante équipes de cinq commandos chacune. Notre timing sera très précisément synchronisé, afin de neutraliser les quarante cibles simultanément. L'opération se déroulera en trois phases. Durant la première, nous isolerons et sécuriserons chaque cible. Ensuite, nous pourrons commencer la phase deux: interruption coordonnée de tous les réseaux: électricité, téléphone, plomberie, etc... après cela on pourra neutraliser toutes les autres cibles.

-- De quoi diable parle t-il, Robert?

-- De notre première victoire significative sur nos opposants, claironna Robert, rayonnant. S'il vous plaît, continuez capitaine.

-- Oui, dit Cathy faiblement, sa colère à peine retenue.

-- Le timing est très important, expliqua le capitaine Noxforte. Nous savons qu'ils ont les capacités de communiquer très vite entre eux. Nous ne voulons pas déclencher l'opération trop tôt chez l'un et prendre le risque d'avertir les autres. Nous allons procéder aux arrestations en l'espace de quelques secondes.

Les yeux de Cathy flashèrent.

-- Qui allez-vous arrêter, au juste?

-- N'importe qui, qui connaît quiconque, rayonna Robert. Professeurs et assistants qu'on a réussi à connecter à Terry Spence et Kyle Tate.

Cathy fixa Robert.

-- Comment oses-tu mener une opération comme celle-là, sans m'en parler avant?

-- Si nous devions attendre à chaque fois que tu sois prête, nous ne ferions aucune arrestation. On ne peut pas se permettre de prendre des gants dans une affaire comme celle-là.

-- On vient tout juste de commencer nos recherches sur les associés de Kyle Tate, et monsieur Spence est toujours sous surveillance. On est sur le point de tout recommencer à zéro avec cette opération, avant même d'avoir récolté la moindre preuve. Quelle stupidité!

Le capitaine Noxforte fixa ses yeux gris sur Cathy.

-- Avec tout le respect que je vous dois, agent spécial, j'ai participé à des missions de Bangkok à Moscou. Pendant toutes mes années de service, je n'ai jamais connu d'échec.

-- On est pas en Thaïlande ou une de ces putains de révoltes moscovites, répondit sèchement Cathy. Nous sommes en train de parler d'une opération délicate là, et vous deux vous me préparez un plan foireux derrière mon dos, qui risque de tout foutre à l'eau! Sans parler du fait que toutes les arrestations ont été faites selon certains paramètres, et seulement quand...

-- Le capitaine est déjà au courant de cela, la coupa Robert. Ses hommes savent qu'aucun des suspects ne doit être tué.

-- Blessé peut-être, si nécessaire. Mais aucun usage abusif d'arme létale, bien-sûr. Le capitaine sourit. Ils ne nous serviraient de toute façon à rien s'ils étaient morts, n'est-ce pas? Ma parole, agent Leahy, pendant une minute, j'avais cru que l'agent Sinclair voulait que je leur récite leurs droits Miranda!

Cathy se tenait debout, ses yeux sombres fixant ceux du capitaine.

-- Pour qui vous vous me prenez? Robert et moi sommes chargés de cette affaire, pas vous! Nous avons reçu la même autorité sur ce dossier, par mon gouvernement et les entités internationales. Vous devez nous répondre à tous les deux, compris?

-- Je comprends la situation bien mieux que vous, je pense.

-- J'en doute, insista Cathy. Ce petit plan que vous et Robert avez préparé est sur le point de foutre en l'air toutes les pistes sur lesquelles on travaillait. Vous n'avancerez jamais de cette façon, bien au contraire, vous ferez tout reculer. Et de manière catastrophique en plus.

-- C'est à l'agent Leahy de le déterminer, madame. C'est à lui que je réponds.

-- Bon Dieu, vous, les gars de Double Eye, qu'est-ce que vous pouvez me donner comme fil à retordre. Robert, tu n'as absolument aucun droit de mener cette sorte d'opération derrière mon dos!

-- Capitaine, laissez nous une minute, s'il vous plaît.

-- Bien-sûr.

Lorsque la porte se referma derrière le capitaine, Cathy se tourna vers Robert. Il leva ses mains et sourit.

-- Je sais, je sais. J'aurais dû te mettre au parfum plus tôt, mais les circonstances ne m'ont pas vraiment aidé.

-- Épargne-moi ton sourire satisfait. Tu es en train de mener une opération militaire sur le sol américain et derrière mon dos. Tu es sur le point de foutre en l'air toute l'enquête, et tout ce que tu trouves à faire c'est de me sortir ton putain de sourire? Tu me prends vraiment pour la dernière des connes!

-- Allons, Cathy. J'ai trouvé une opportunité de mettre un peu de vie dans cette enquête. Relax! Tout va bien se passer.

-- Tout va bien? dit Cathy. Vraiment? Tu es en train de lâcher les commandos de Double Eye sur une université américaine. Cette action va nous faire tout reprendre depuis le début, et tu es en train de me dire que tout va bien!

-- Le FBI aura tous les détails de l'opération, une fois finie. dit Robert, se penchant en arrière, les mains repliées derrière la tête. Les communications du Bureau sont certainement dans les mains de l'ennemi. Il était nécessaire que cette opération reste sous le contrôle de Double Eye.

-- Arrête d'utiliser les problèmes de communication du FBI comme excuse pour m'écarter des décisions à prendre! La dernière fois que je l'ai utilisé, mon lien chiffré avec ton datapad n'a pas été compromis!

-- Cathy, les délais pour ces pistes ne permettaient pas...

-- Les délais? Dois-je te rappeler que sans moi tu n'aurais pas eu ces pistes! On est supposés être des partenaires sur cette enquête, pas des concurrents!

-- Nous sommes partenaires, Cathy. Pourquoi crois-tu que je t'ai amenée à cette réunion?

-- Arrête de me prendre de haut, Robert! Tu m'as amenée ici pour me mettre devant le fait accompli. Tu te fous de ce que j'en pense. Et pour tout te dire, je n'en pense rien de bon, mais alors rien du tout! Ni toi, ni tes méthodes, et encore moins ce bourbier foireux dans lequel tu vas foutre cette enquête!

-- Foireux? On est sur le point d'arrêter un sacré paquet de nouveaux suspects, prêts à interroger!

-- Je pense que ta définition de suspect est suspecte. Arrêter tous les professeurs que Kyle Tate ou Terry Spence ont eu en cours? Arrondir le tout aux assistants? Pour être franc, ce ne sont pas des suspects, en tous les cas, pas selon un quelconque sens légal du terme. Ils sont juste victimes d'une opération arbitraire.

-- Dois-je te rappeler qu'ils ont enlevé Viktor Strizak juste sous notre nez? Même les gouvernements ne peuvent pas faire ce genre de chose, en tout les cas pas avec toutes les agences internationales qui le surveillaient. Ils ont accès à des ressources que nous commençons seulement à estimer. Ton approche est trop délicate, trop méticuleuse pour que nous ayons le temps de l'employer.

-- D'un autre coté, on ne peut pas se permettre d'être indélicat, particulièrement à ce niveau! On est loin d'avoir résolu cette affaire, et ta petite opération risque bien d'envoyer ces gens se cacher très loin, avant même qu'on aie eu une chance de savoir qui ils sont, ou ce qu'ils veulent.

-- Nous avons une fenêtre d'opportunité très réduite, rétorqua Robert. Nous allons en attraper autant qu'on peut avant qu'ils aient le temps de s'organiser. Tu as toi-même entendu ce que Terry Spence a dit à Kansas City. Ils sont une 'communauté'. Ces gens sont fréquemment en contact entre eux. Nous n'avons pas des semaines pour trouver qui ils sont. On va draguer large, c'est notre meilleure option.

-- C'est un coup en aveugle, Robert, et tu le sais! Si nous n'avons pas la chance d'attraper un suspect clé dans ce raid, ils vont se terrer si profondément qu'on ne pourra sans doute plus jamais les retrouver!

-- On est tout près de trouver quelques suspects parmi ceux que nous détenons, et on va leur faire avouer la vérité, à ceux-là.

-- Je l'espère. Utiliser des troupes paramilitaires pour des arrestations domestiques est quelque chose de dangereux. On aurait dû faire appel au personnel de mon Bureau. Au moins on est entraîné pour faire des arrestations civiles.

Robert secoua la tête.

-- En aucune façon. Nous savons qu'ils ont accès aux communications internes du FBI.

-- Oh merde, est-ce tu veux laisser tomber cette excuse? Ils ont très bien pu infiltrer les communications de Double Eye aussi.

-- Peut-être que oui, peut-être que non. Au moins avec nous, on a toujours la possibilité de surprise. Bien, maintenant si tu as fini avec ton concours de celui qui a la plus grosse juridiction, on pourrait aller faire quelques arrestations?

-- La plus grosse juridiction? dit Cathy en faisant monter le ton. Ça n'a rien à voir avec la juridiction! C'est ta façon individualiste de torpiller notre enquête en faisant ce coup de poker!

Robert balaya ses objections.

-- Je suis affamé, dit-il en souriant. L'opération ne commencera pas avant 14 heures, veux-tu manger quelque chose?

-- Ça a commencé, dit Robert en regardant un mur entier couvert de flux vidéo, quatre rangées de dix images, une pour chaque équipe. Peut-on voir comment nos troupes se portent?

Bon Dieu! Cathy ne pouvait pas croire qu'elle participait à ce merdier. Est-ce que j'ai le choix?

-- Équipe trente-six en place, murmura une voix dans le flux audio. Tout est calme.

-- Équipe seize au complet, nous avons vu deux individus entrer dans le bâtiment.

-- Équipe cinq en place.

-- Équipe vingt-neuf en place. Aucun signe d'activité.

Ils attendirent en silence, sans échanger un mot, que toutes les équipes aient signalé leur arrivée sur les zones d'opération qui leur avaient été assignées.

-- Toutes les équipes sont en place et en attente.

Robert acquiesça.

-- Bien, et dans les temps.

-- Enclenchez la phase deux, dit une voix fortement brouillée. Je répète, passez à la phase deux!

Ils attendirent à nouveau que toutes les équipes répondent.

-- Équipe dix-sept, tous les autres sont en position. Que se passe-t-il?

-- Nous avons des difficultés pour couper le courant. En attente, chef. Il y eut un silence pénible qui se prolongea plusieurs secondes. Équipe dix-sept prête.

Cathy laissa échapper un léger soupir de soulagement lorsque Robert sourit.

-- Phase trois enclenchée. la voix du capitaine était plus claire cette fois-ci. Je répète, phase trois enclenchée!

Cathy regardait quarante images, émises en direct par quarante micro-caméras logées dans les casques de quarante commandos, qui assaillaient quarante bâtiments différents partout dans la région d'Urbana-Champaign. Des portes furent forcées et brisées. Certains salons devinrent des scènes d'hystérie, lorsque des familles et des individus paniquèrent puis furent mis sous contrôle. Un lieutenant frappa odieusement avec son pistolet un enfant accroché aux jambes de son père, qui faisait obstacle à son arrestation. Un autre assomma trois étudiants avec son taser alors qu'ils regardaient la télévision.

Ce n'était pas un carnage à proprement parler, mais quelque chose en elle se déchira à la vue de cette horreur. Elle voyait des gens qui croyaient être libres, qui croyaient qu'ils avaient des droits, hérités depuis plusieurs générations, protégés par une constitution que le gouvernement était supposé tenir pour sacrée. Cathy était la première à admettre que la justice était parfois dure et la constitution assez souple dans le feu de l'action, mais rien de ce qu'elle avait déjà vu ou fait ne l'avait préparée à l'impitoyable efficacité qu'elle observait en ce moment. Elle se rendit compte que si les événements tournaient mal, ce serait la fin de sa carrière. Robert pourrait toujours disparaître, assigné à une autre mission à l'autre bout du monde. Cathy n'avait pas cette chance. Elle aurait beau argumenter contre les choix de Robert, ou expliquer avec vigueur les objections professionnelles qu'elle avait à son encontre, si jamais ces événements étaient rendus public, elle serait tenue pour la seule responsable.

En cinq minutes, toutes les cibles avaient été neutralisées. Deux cent quatre-vingt-dix-sept individus avaient été arrêtés. Quinze cubes de cristal correspondant à la description de Cathy et Robert avaient été trouvés. Sur ces quinze cubes récoltés, treize étaient connectés à des individus dans le coma.

-- Ce matin, nous avions quatre suspects, s'exclama Robert, radieux, en voyant les commandos charger leurs prisonniers dans des camionnettes blanches banalisées pour les conduire vers le centre de commandement. Un mort, un dans le coma et les deux autres avaient remarquablement résisté à nos meilleures techniques d'interrogatoire. Maintenant, nous en avons quinze de plus, dont deux qui sont éveillés et conscients. Ils ont tous les deux de la famille, dont les membres sont aussi en garde à vue.

-- Les familles? demanda Cathy froidement. Qu'est-ce que tu essayes de me dire?

-- Que notre attente est terminée. Aucun de ces petits cons ne restera silencieux pendant que ses parents ou frères et s\oeurs seront interrogés. Aucun de ces professeurs ne se taira en voyant sa femme ou ses enfants sous les projecteurs.

-- Mon Dieu, Robert!

-- Maintenant que nous avons les moyens d'aller une bonne fois pour toute au fond de cette affaire, je ne vais pas m'en priver!


Peur et confusion

La Liberté est la seule loi que connaissent les génies. James Russell Lowell, C.E. 1843

Dimanche 7 Octobre 2057 - 13h37 Métadate 2.463-7$:$94$:$100 kD nouvelle époque

Quand les membres de l'équipe Stratégie se réunirent, ils n'avaient pas prévu qu'une telle foule les aurait rejoints. Personne n'avait pensé à restreindre l'accès à l'environnement ou à tenir la réunion dans un endroit moins connu. C'était d'abord une petite salle de conférence, mais peu après que les membres de l'équipe Stratégie eux-mêmes soient arrivés, d'autres personnes intéressées commencèrent à affluer. La salle, et la table de conférence en son centre, avaient grandi pour s'adapter aux dizaines, puis centaines, et finalement milliers qui avaient choisi d'apparaître à la dernière minute. Comme la table avait pris des proportions absurdes, le logiciel d'environnement non-conscient avait décidé de reconfigurer la salle en un grand amphithéâtre, contenant de nombreuses tables de taille plus petite autour desquelles les gens pouvaient s'asseoir. L'environnement continuait de redéfinir ses propres paramètres, l'amphithéâtre devenant toujours plus vaste au fur et à mesure que les gens continuaient d'arriver.

Le chaos régnait.

Avec tant de personnes interagissant dans un seul environnement virtuel, le réseau s'était congestionné. Il s'était écoulé presque un dies en seulement dix millicircadiens, alors que la plupart des membres de la communauté s'étaient habitués à plusieurs centaines de circadiens par dies. Ce qui aurait pu tranquillement durer une vingtaine de jours, s'était réduit à seulement quelques simples minutes subjectives. Ils auraient pu avancer plus rapidement dans le monde réel.

Cependant, personne ne semblait conscient de ce phénomène, ou s'ils l'étaient, ils semblaient avoir des soucis immédiats plus importants à l'esprit. Quinze âmes perdues, leurs n\oeuds soudainement déconnectés lors de raids coordonnés, leurs corps physiques et leur matériel autonome retenus en détention. Aucun n'avait eu la chance de Kyle, de s'être transchargé en sécurité sur un n\oeud autre part, quand les autorités avaient fait irruption. Tous étaient maintenant perdus pour la communauté. Envolés. Pas même un mandat d'arrêt officiel pour prouver leur passage et fournir quelqu'indice sur l'endroit où eux et leurs n\oeuds étaient retenus. Les implications étaient terrifiantes.

Certains individus et groupes se disputaient entre eux, parfois même en criant. D'autres se rassemblaient, sans rien dire, sans rien proposer, la plupart observant silencieusement le chaos autour d'eux. Une cacophonie de voix remplissait l'espace, avec en bruit de fond un murmure rempli d'un sentiment déstabilisant. Panique, à peine contenue.

Marguerite leva la main, plongeant l'amphithéâtre dans un silence soudain et extrêmement pesant.

-- J'ai modifié les propriétés acoustiques de cet environnement, dit-elle à la foule abasourdie. A présent, seuls les membres de l'équipe de Stratégie, ou ceux qu'ils invitent à parler, peuvent être entendus. Nous avons beaucoup à faire ce circadien, et le temps passe. Madame la présidente?

Le docteur Sarah Forest fit un signe de la tête en remerciement. Il y a beaucoup trop de monde ici pour arriver à faire quoi que ce soit d'utile sans un minimum d'organisation. Selon le dernier recensement, il y a presque trente-neuf mille membres dans la communauté, et je ne serai pas surprise de découvrir que chacun des membres de la communauté ait décidé de nous rejoindre dans cet environnement. Cela cause un ralentissement intenable de l'environnement; notre vitesse d'exécution est actuellement plus lente que si nous tenions cette réunion dans le réel. Il y a donc deux problèmes qui empêchent cette réunion de se dérouler correctement: le chaos et la confusion qu'entraîne une foule de cette taille, aussi intelligente et éclairée soit-elle, et le ralentissement extrême que créent tant d'interactions dans un seul environnement.

Pour régler ceci, nous allons éjecter presque tout le monde de cet environnement. Nos excuses par avance à ceux qui se sentiront lésés, mais nous devons inverser le c\oefficient temporel ou nous ne pourrons rien faire avant que les autorités ne soient en train de défoncer toutes nos portes.

Même si la participation interactive n'est pas possible pour la plupart d'entre vous, nous allons diffuser en multicast toute la rencontre pour que chacun puisse surveiller ce qui est discuté et décidé ici, en direct pour ainsi dire. Donc, par cet avertissement, je demande maintenant à Marguerite de fournir à chacun de vous un accès au canal de diffusion et de vous refuser l'accès interactif à cet environnement.

Elle jeta un coup d'\oeil à Marguerite, qui hocha la tête. L'amphithéâtre se transforma subitement en une petite salle centrée sur la seule table de conférence restante, et autour de laquelle le groupe était assis.

-- Nous nous exécutons à présent avec un facteur d'accélération de cinq cent quarante et un, les informa Marguerite, ce qui laissa échapper quelques soupirs de soulagement.

-- Beaucoup mieux, merci, répondit Sarah. Nous allons commencer à inviter les groupes d'intérêt qui s'intéressent à la survie de la communauté à court et moyen terme. Marguerite, qui est en tête de liste?

-- Le projet d'enclave en Alaska. La salle et la table s'allongèrent immédiatement, et plusieurs personnes apparurent dans l'espace nouvellement créé.

-- Bienvenue, fit Sarah en souriant. Qui de vous va représenter votre groupe?

-- Nous avons élu Bryan comme porte-parole.

Un jeune homme se leva. Son corps virtuel était translucide, finement gravé dans ce qui ressemblait à de la glace et scintillait à la lueur de la pièce lorsque ses muscles bougeaient.

-- Avec votre permission, j'aimerais utiliser une portion de l'environnement, comme aide visuelle.

Marguerite acquiesça.

-- La partie derrière vous est accessible.

-- Merci. Bryan se mit de coté et le mur derrière eux disparut, remplacé par la vue d'un désert de neige baigné dans le rouge d'un soleil couchant.

-- Notre but était de construire un bâtiment qui permettrait à tous les collègues de la communauté de stocker discrètement leurs n\oeuds et leur corps en sécurité dans un endroit éloigné où personne ne les trouverait. Pour différentes raisons logistiques, notamment le contournement des douanes internationales pour ceux de nous qui vivent aux États-Unis, nous avons choisi de construire ce site au milieu du sanctuaire de l'Alaska.

L'ampleur de ce projet a largement dépassé nos ambitions initiales, depuis l'internationalisation de la communauté. Nous projetons de placer d'autres enclaves, dans des endroits relativement inaccessibles, à l'intérieur de l'Australie, au Tibet, au Népal, au Cambodge, en Sibérie du nord, en Afrique centrale et au Brésil. Mais d'abord on se concentrera sur l'Alaska, histoire d'avoir des installations fonctionnelles. Une fois le projet rodé, on pourra s'intéresser à son expansion.

Bryan fit une pause et tendit la main. Au-dessus de celle-ci se forma un treillis géodésique dans lequel une lumière émeraude brillait.

-- Ceci est un engramme de connaissance du projet. Je diffuse l'identifiant au reste de la communauté.

Derrière lui, la vue aérienne survola une des nombreuses vallées, puis se dirigea vers la base d'un escarpement rocheux. Des traces parallèles dans la neige, laissées par des véhicules tout terrain, formaient un unique chemin à travers un passage montagneux étroit et au bord d'une vallée. Il finissait à la base d'un pente rocheuse, où une porte de la taille de celle d'un garage, donnait accès à une pièce voûtée, taillée à même la roche de la montagne.

-- C'est la zone de transit. Nous amenons les gens et l'équipement aussi vite que possible, pour minimiser le risque de détection. Nous avons enterré les installations suffisamment profondément, et canalisé le peu de dégagement thermique à travers les strates montagneuses vers la vallée voisine. L'empreinte qui pourrait nous trahir est extrêmement faible.

La vue retourna à l'extérieur, les portes de l'enclave se refermant. Elles imitaient parfaitement la glace et la roche, seules les traces dans la neige marquaient encore le signe d'une activité humaine.

Plusieurs personnes manifestèrent leur enthousiasme devant la vue de l'enclave qui s'éloignait, montrant la face sud de la montagne. La neige et la roche du paysage devinrent transparents. Des lignes brillantes se superposaient sur la scène hivernale, décrivant un schéma tridimensionnel de différents niveaux. Des tubes bleus partant du lac représentaient la plomberie de l'installation. Une voûte rouge sombre montrait le générateur géothermique. Des lignes grises montraient plusieurs centaines d'étages additionnels, éparpillés en colonnes cylindriques dans les montagnes avoisinantes, reliées par de larges tunnels. Bryan avait raison, l'ampleur du projet avait grandi considérablement.

-- Comme vous pouvez le voir, la structure du refuge en Alaska peut accueillir trente mille personnes avec leurs n\oeuds. Toutefois, les réserves en nano-constructeurs et en solution catalytique sont très limitées.

-- Combien de personnes pourriez-vous recevoir à l'heure actuelle? demanda Sarah.

-- Deux cent six personnes. Jusqu'à il y a quelques jours, presque toutes nos ressources allaient à la construction de la centrale géothermique, nécessaire avant qu'un nombre significatif de personnes puisse être hébergées là-bas. Maintenant que le réacteur est en marche, nous avons pu concentrer tous nos efforts à la construction du bâtiment pour héberger les personnes elles-mêmes. Si nous avions plus de nano-constructeurs, nous pourrions accélérer la construction d'un facteur de deux ou trois, mais même si c'était le cas, nous ne pourrions pas connecter plus de cent quatre-vingts unités par jour.

-- Bon sang, murmura Michael Ça ne sera pas assez rapide.

-- De toute façon, ce n'est pas ça le facteur limitant.

Sarah était surprise.

-- Ah bon? Alors de quoi s'agit t-il?

-- La logistique et les biens. Le pire cauchemar de n'importe quel bon colon ou général d'armée. Aliments pour nourrir les corps, médicaments pour traiter les problèmes physiques quand ils arrivent, dispositifs pour l'élimination des déchets, et ainsi de suite. Heureusement, avec le lac et les glaciers proches, l'eau n'est pas un problème, et une fois que l'usine de protéines sera en marche, la nourriture non plus. Mais à peu près tout le reste sera problématique, au moins à court terme.

-- Les spécifications de la structure sont ingénieuses, fit remarquer le docteur Forest. L'énergie géothermique pour fournir les besoins basiques en énergie et produire la solution catalytique, les bâtiments pour la synthèse des nano-constructeurs, et les usines basées sur les nano-technologies pour la construction de tout le reste, depuis la nourriture et les médicaments jusqu'au câblage des fibres et aux n\oeuds autonomes. Chaque besoin sera couvert, avec des usines de production reconfigurables à volonté. Une structure élégante et relativement complète.

-- Oui. En trois ou quatre mois, en supposant que nous ne rencontrions aucun problème de construction et que nous soyons correctement approvisionnés en nano-constructeurs et en solution catalytique, nous pouvons construire une ville autonome. Le problème est que nous ne disposons pas de trois ou quatre mois. Les gens veulent déménager aujourd'hui, avant que ces crétins d'agents de Double Eye ne viennent défoncer leur porte. Mais nous ne sommes pas prêts.

-- Il y a une autre option, articula un autre membre du groupe, Mais je doute qu'elle soit très populaire.

-- On vous écoute.

-- Laisser nos corps derrière nous et nous télécharger directement dans les nouveaux n\oeuds, répondit-il.

Michael sourcilla.

-- Vous avez raison, ce n'est pas vraiment une alternative très enthousiasmante.

Le schéma se recentra et zooma jusqu'à n'afficher qu'une petite partie des installations. Des lignes vertes indiquaient les parties terminées. Des cubes pourpres commençaient à s'ajouter sur l'image, formant une large matrice empilée les unes sur les autres et liés par des lignes rouges ondoyantes. Une grille hypothétique de n\oeuds autonomes, suffisamment pour héberger toute la communauté.

-- Nous avons déjà assez d'espace. Il nous reste juste à synthétiser les n\oeuds eux-même.

-- Vous êtes en train de parler de mort physique, énonça Michael, passant sa main dans sa barbe grise, pensivement. Suicide à grande échelle.

-- Prime est en vie et se porte bien sans corps, dit quelqu'un.

-- Et ça a aussi marché pour Kyle.

-- C'était un accident, dit Kyle en regardant autour de lui pour voir qui était la personne qui avait dit cela. Je n'ai demandé à personne qu'on me vole mon corps.

-- Abandonner son corps permet de vaincre la mort. Si votre n\oeud est arrêté, vous passerez le reste de votre vie dans le coma. Sarah croisa le regard de son mari, le fixant fermement.

-- J'aurais dû me douter que tout le monde rechignerait à cette idée.

-- Quoi? Retourner dans mon corps physique, et devoir subir à nouveau la fragilité et la cécité avec une intelligence humaine? Même pas dans un million d'années!

-- Ces mondes ne sont que virtuels, Sarah! Ce qu'ils proposent est une mort biologique tout ce qu'il y a de plus réelle! Sarah ne répondit rien, fixant toujours fermement le regard de Michael.

-- On pourrait imaginer pire comme destin, interrompit Prime calmement, brisant le silence pesant. Au moins notre esprit est figé en l'état si nos n\oeuds sont débranchés. Théoriquement on peut se réveiller juste en les rebranchant. Ce qui est plutôt bien, si par miracle la communauté arrivait à libérer les n\oeuds qui ont été capturés. Mais que se passerait-il si les techniciens de Double Eye arrivaient à leur donner du courant, et qu'ils tentaient de passer les prochaines années à essayer de comprendre à quoi servent ces foutues choses? Pendant tout ce temps vous serez prisonnier d'un n\oeud avec aucune possibilité de vous rétrocharger, sans contact avec l'extérieur, et vivant à six cents fois la vitesse du réel.

-- Plus de sept mille années subjectives passées en isolation? demanda Kyle. Je pense que je m'effacerais moi-même.

Prime haussa les épaules.

-- Le problème étant que personne ne voudrait avoir un tel destin. Perdre son corps semble encore la moins pire des solutions, et de loin.

-- Facile à dire, rétorqua Michael. Vous deux, vous n'avez aucun corps où retourner.

Le son de cristaux s'entrechoquant attira l'attention de tout le monde. Bryan serra ses lèvres, qui semblaient être faites de marbre bleu et blanc translucide, suspendues devant son visage transparent. Lorsque le groupe Astronautique en est venu à abandonner l'idée d'emmener les corps pour réduire la charge à transporter, il nous a paru évident qu'il serait bien plus rapide de créer une matrice de n\oeuds qu'une cité souterraine. Surtout qu'avec les événements extérieurs, il est clair qu'on ne tiendra jamais les délais.

-- C'est horrible à envisager, insista Michael.

-- Pas tant que cela, et ça a beaucoup d'avantages! Au lieu de devoir supporter les besoins énergétiques d'organismes biologiques pour une cité entière, on aurait juste besoin assez d'énergie pour alimenter les n\oeuds. Les besoins en espace seront considérablement réduits, ainsi que la consommation en énergie, et surtout, le plus important, le goulet lié à la logistique serait complètement éliminé. Le temps pour être opérationnel sera réduit à quelques jours, au lieu de plusieurs semaines. On pourrait héberger tous les n\oeuds de la communauté en Alaska. Même plus, si besoin. Nous avons suffisamment de puissance géothermique pour en supporter des millions.

-- Des gens iraient effectivement rien que pour cela, acquiesça Marguerite.

Michael fronça les sourcils.

-- Je suppose que oui, si la seule alternative était la mort ici et dans le réel.

-- Certains considéreront le ban dans le réel comme une sorte de mort. Si vous pouviez avoir soit l'un ou l'autre, est-ce que vous voudriez réellement retrouver les limites de votre corps physique? Votre ouïe réduite à une dizaine d'octaves, votre vision réduite à une partie minuscule du spectre électromagnétique, votre esprit limité à...

-- C'est bon, j'ai compris votre point de vue!

-- S'il vous plaît, fit Bryan en tenant une main levée, espérant pourvoir présenter d'autres arguments. Ce que nous suggérons est un compromis. Continuer la construction avec toutes les installations physiques pour ceux qui veulent se réfugier avec leur corps, tout en construisant en parallèle des installations pour ceux qui voudront se transcharger directement. Si l'équipe de Kyle peut nous fournir assez de nano-constructeurs, nous pourrons répliquer suffisamment de n\oeuds pour héberger la communauté toute entière d'ici dix-huit à vingt jours. Entre-temps, nous aurons aussi des installations pour mille deux cents personnes. Les ravitaillements seront toujours difficiles, mais nous devrions être capables de couvrir les besoins en chauffage et en alimentation. Les gens devront oublier un temps le niveau de système médical auquel ils étaient habitués, et se débrouiller sans certaines autres denrées le temps que les installations soient opérationnelles. Mais en situation d'urgence nous devrions être capables de survivre.

Michael arrêta de triturer sa barbe, et plaça ses mains calmement sur la table devant lui.

-- Mille deux cents sur trente neuf mille. À peine plus de trois pour cent.

-- Encore pire que ça. Selon les dernières projections démographiques, la communauté pourrait atteindre quelque chose comme deux cent mille n\oeuds maintenant. La persistance physique pourrait devenir un luxe très convoité.

Sarah passa ses doigts immaculés à travers ses cheveux bruns, parsemés de quelques mèches grises.

-- Si nous en sommes réduits à ça, nous devrons mettre en place une sorte de loterie.

-- Mon équipe se réserve les quarante-sept premières places. déclara le porte-parole, Le reste, nous le laissons à la communauté, pour en faire ce que bon lui semble.

Sarah acquiesça. Merci. Et merci encore pour votre temps.

Bryan et ses collègues disparurent de l'environnement.

-- Nous avons ensuite le projet d'études sous-marines.

Le projet d'études sous-marines était basé sur le même concept que l'enclave d'Alaska, mais les installations seraient construites au fin fond de l'océan, puisant leur énergie dans les courants marins et les sources géothermiques. Le projet n'en était qu'à la phase de conception. Leur porte-parole fit quelques brefs commentaires sur l'idée générale, en mentionnant certains arguments expliquant pourquoi ils trouvaient leur approche plus viable et moins propice au repérage que l'enclave d'Alaska. Ils fournirent au groupe un engramme de connaissance détaillant leurs travaux les plus récents, puis s'en allèrent.

Une autre douzaine de projets présentèrent leurs derniers travaux et fournirent des engrammes de connaissance détaillant leur stratégie particulière pour préserver la communauté autonome, dans le cas où elle serait découverte et devrait faire face à l'implacable hostilité du reste du monde et de ses autorités. Marguerite fut intriguée par les efforts du groupe d'insertion biologique, qui cherchait à concevoir un n\oeud pouvant être inséré à l'intérieur même du corps humain et être alimenté par son propre métabolisme. D'un autre coté, le docteur Forest trouva le projet Piggy-back amusant. L'idée était d'incorporer les n\oeuds dans les appareils électriques de tous les jours, allant des voitures aux systèmes de navigation aérien et même des grilles-pains, créant de ce fait, un réseau furtif d'équipements. Cela permettrait à une communauté autonome désincarnée d'exister en tant que partie intégrante des appareils électroménagers habituels du monde réel. C'était une option attrayante, bien que loin d'être pratique.

Le groupe d'astronautique était représenté par Mingmei Jiao, une petite femme asiatique, avec des cheveux noirs, longs et droits.

-- Diriger un groupe d'individualistes bornés pour concevoir un vaisseau spatial révolutionnaire est sans doute aussi difficile que de jongler entre le virtuel et un travail de jour à l'agence spatiale chinoise, fit-elle en plaisantant. Même si ma copie n'aurait pas la patience d'écouter mes jérémiades, pendant qu'elle passe son temps à batailler avec une bureaucratie gouvernementale moribonde, de son point de vue, je poursuis mes rêves. Il y eut plusieurs éclats de rire poli, ainsi que quelques signe d'approbation. La plupart des gens trouvaient le multiplexage trop difficile et s'étaient faits à l'idée de laisser leur corps dans le coma pendant qu'ils étaient dans le virtuel. Mingmei était la seule dans cette pièce à avoir choisi de vivre deux vies, côte à côte.

Elle était venue expliquer comment, depuis qu'ils avaient révisé leurs hypothèses pour exclure la présence de composants biologiques, ils étaient devenus relativement confiants dans le succès de leur projet. Plusieurs scénarios de lancement, qui avaient été rejetés, étaient maintenant viables, si on éliminait le poids des corps physiques de la communauté. Des clusters entiers de n\oeuds, des nano-constructeurs et de la solution catalytique pouvaient être lancés dans l'espace, avec les consciences figées de la communauté, et se donner rendez-vous près d'épaves de satellites, de la station spatiale internationale maintenant abandonnée, ou même d'astéroïdes proches de la Terre. Les nano-constructeurs pourraient être programmés pour reconstruire suffisamment de n\oeuds, à partir des matériaux bruts ou de n'importe quel objet où la capsule se poserait, afin de ressusciter la communauté. En assumant qu'il y aurait suffisamment de matériaux pour construire les n\oeuds nécessaires, sans parler des panneaux solaires pour collecter l'énergie et ressusciter la communauté.

Mais avant cela, le vaisseau spatial devrait être capable de survivre à sa propre ascension dans l'atmosphère, d'éviter les missiles sol-air, et de man\oeuvrer au travers de non pas un, mais trois formidables systèmes indépendants de boucliers anti-missiles. S'échapper des États-Unis, de la Chine ou de l'alliance Russo-Européenne était faisable, mais passer au travers des trois en même temps semblait autrement plus difficile.

Mingmei offrit à tout le monde un engramme de connaissance.

-- Sans le système anti-missiles balistiques, arriver à lancer une capsule dans les orbites hautes est faisable, continua t-elle. Une fois à la limite de l'atmosphère, on aura assez de vitesse pour atteindre n'importe quel objet du système solaire. Mais s'ils tournent le système de défense contre nous, nous sommes foutus. Pour faire court, si la communauté choisit d'abandonner les corps, l'exil dans l'espace devient possible --si on peut s'échapper avant que la communauté soit découverte, et si notre fuite ne provoque pas l'activation d'un ou deux systèmes AMB. Dans le cas contraire, je ne recommanderais cette option qu'en dernier recours, avec très peu de chances de réussite.

Sarah acquiesça et les remercia, le groupe disparut et l'environnement se reforma de lui-même.

-- Qui d'autre sur l'agenda? demanda Sarah. Marguerite secoua la tête. Dans ce cas, ouvrons la porte à tous les autres groupes d'intérêts ou projets qui aimeraient apporter leur pierre à l'édifice.

-- Élise Stanton, représentant le groupe infrastructure et communication, annonça Marguerite.

Élise se matérialisa devant eux, grande et remarquable avec ses cheveux roux lui arrivant presque jusqu'à la taille. Ses yeux bruns semblaient révéler une intelligence immense. Kyle se demandait si elle échangeait une partie de la vitesse de son n\oeud pour des améliorations mentales, le ralentissant pour faire tourner un esprit plus complexe avec une forte réduction de l'accélération. Quelques-unes des nouvelles améliorations architecturales offraient des gains significatifs, même si les capacités de calcul des n\oeuds étaient finies, et que la charge occasionnée par de telles améliorations transformait souvent des n\oeuds de génération trois en n\oeuds de génération deux. Toujours était-il qu'à chaque nouvelle génération, ce genre de contre-partie devenait de plus en plus attractive.

Élise sourit lorsque Kyle et les autres absorbèrent l'engramme de connaissance qu'elle offrit.

-- Merci d'avoir pris le temps de considérer notre proposition. Ce que nous proposons n'est rien de moins qu'une solution à notre principal problème de survie. Le ralentissement terrible que nous avons connu tout à l'heure n'était pas dû, comme vous le savez, à un manque de puissance de calcul des n\oeuds en eux-même, mais bel et bien à la limitation de bande passante entre ces n\oeuds.

Nous avons conçu un système de transmission quantique qui peut améliorer la vitesse des communications entre les n\oeuds, jusqu'à dix-mille fois. Le protocole nécessite un matériau supraconducteur pour des performances maximales. Nous l'avons testé avec beaucoup de succès à l'échelle locale. Avec de telles performances, cela permettrait à une foule, comme il y en a eu tout à l'heure, d'interagir dans un environnement partagé, tout en maintenant une accélération proche d'un n\oeud de génération trois.

Nous proposons de mettre en place un réseau de câbles supraconducteurs et de commutateurs quantiques, reliant chaque n\oeud de la communauté. La quantité de nano-constructeurs et de solution catalytique nécessaire est effectivement assez importante, mais nous pensons que cela en vaut réellement la peine. Ce sera toujours mieux que d'utiliser le réseau Internet, qui reste très étroitement surveillé.

Les protocoles que nous utilisons actuellement sont chiffrés en utilisant des clés à usage unique, échangées avec des signatures quantiques, rétorqua Michael. Notre trafic sur Internet devrait être au mieux perçu comme du bruit, au pire comme une sur-utilisation de la bande passante. En aucun cas il ne peut être cryptanalysé, aussi bien par les autorités, que par quiconque d'autre en fait.

-- Exact, mais une analyse détaillée du trafic pourrait, théoriquement, trahir l'emplacement physique de certains n\oeuds.

-- Sans doute, bien que le projet "Furtivité" puisse changer la donne, répondit le docteur Forest. De combien de solution catalytique et de nano-constructeurs sommes-nous en train de parler pour ce petit projet?

Élise jeta un coup d'\oeil à ses pieds, puis fixa le regard de Michael. Nos simulations ont estimé qu'il faudrait deux cent mille tonnes métriques de solution et dix-sept tonnes de nano-constructeurs.

-- Bon Dieu!

Marguerite s'avança légèrement.

-- Et combien temps cela prendrait-il?

-- Et bien, les liaisons intercontinentales reliant les principaux centres urbains pourront être en place en l'espace d'une semaine. Les branches reliant chaque n\oeud aux principaux conduits seront câblées d'ici deux mois.

Le groupe stratégie s'échangea quelques regards.

-- Merci beaucoup, dit Sarah, avec un sourire poli.

-- C'est tout? hurla Élise, outrée. Vous n'allez même pas discuter de la proposition?

-- Deux cent mille tonnes de solution catalytique? répondit Marguerite. Dix-sept tonnes de nano-constructeurs? On devrait réduire ou annuler pratiquement tous les autres projets pour satisfaire vos exigences. Projets qui seront certainement critiques pour la survie de la communauté dans les semaines à venir.

-- Mais...

-- Essayez de comprendre, coupa Michael. Votre proposition a du mérite, et je serais surpris qu'aucun autre projet ne vous invite à collaborer avec eux. Les protocoles vont à eux seuls révolutionner l'approche de plusieurs projets, et rendre certains choix viables, alors qu'autrement ils ne le seraient pas. C'est une avancée très significative sur nos capacités réseaux actuelles.

-- Mais, nous avons la possibilité de réduire la probabilité de détection!

-- Vous avez une possibilité, sans doute. Mais les autorités ont d'autres moyens pour nous trouver, comme nous venons juste de le découvrir aujourd'hui. Nous ne pouvons pas livrer autant de solution catalytique et répliquer autant de nano-constructeurs en un seul jour, d'autres projets de survie plus critiques sont prioritaires. Je suis désolé, mais nous n'avons absolument pas les ressources que votre proposition réclame.

-- Bien, parfait. grommela Élise. Le groupe d'astronautique vient juste de demander une collaboration sur leur fameux projet de capsule de secours. Je suppose que vous avez accepté leur demande en matériel.

-- Leurs demandes de solution catalytique ont été modestes, et depuis le début ils répliquent leurs propres nano-constructeurs, répondit quasi immédiatement Sarah.

-- Il se peut aussi qu'ils soient un jour notre dernier espoir, ajouta le docteur Forest. Les tendances démographiques suggèrent que nous devrons tôt ou tard quitter ce monde. Dans ces conditions, leurs exigences sont modestes et valent largement cet investissement.

Élise dévisagea Michael.

-- Ici, dans cette communauté, je pensais vraiment qu'il n'y aurait plus de bureaucratie. C'est en fait exactement pareil que de soumettre une proposition pour avoir une subvention fédérale pour un projet de recherche, et les résultats sont tout aussi arbitraires que consternants.

-- Sans doute, dit Marguerite. J'ai fait partie de quelques projets de recherche subventionnés au pain sec et à l'eau, je peux comprendre votre désarroi. Mais n'oubliez pas que vous avez un libre accès à la base d'engrammes de toute la communauté, et que vous pouvez synthétiser votre propre solution catalytique et vos propres nano-constructeurs si vous le désirez. Contrairement à nous, le gouvernement fédéral ne vous laisse pas imprimer vos propres billets, s'il vous tourne le dos.

-- Votre conception est élégante et les implications sont très prometteuses, dit Kyle au groupe visiblement déçu. La latence des communications est un vrai problème, particulièrement telles que sont les choses maintenant. Si nous avions le temps, je vous donnerais moi-même les nano-constructeurs et la solution nécessaire pour construire votre réseau. Mais le groupe stratégie a raison. Nous n'avons tout simplement pas le temps de faire ce que vous suggérez. Mais je suis sûr que le projet de sauvegarde en Alaska et le projet de base sous-marine voudront collaborer avec vous, sans parler de plusieurs autres encore. Si vous pouvez améliorer vos plans de telle façon qu'ils puissent être mis en place en quelques jours au lieu de semaines et en utilisant moins de nano-constructeurs, je reconsidérerai certainement votre proposition.

Élise disparut sans dire un mot.

Kyle se retourna vers le groupe stratégie.

-- Pendant que vous étiez en train de discuter ici, une copie de moi-même a fait de même avec divers autres groupes et individus qui pensent avoir leur contribution à faire.

-- Je pensais que tu ne voulais pas te cloner, s'étonna Marguerite.

-- C'est différent. Je faisais du multiplexage, et non du clônage. Nous synchronisons nos engrammes mémoires pratiquement chaque microcircadiens.

-- Une forme primitive de conscience de groupe? demanda Prime intéressé.

-- Un groupe de deux, moi et moi-même, plaisanta Kyle. Je doute que cette approche soit possible en entrelaçant des esprits hétérogènes.

Michael s'éclaircit la gorge, puis annonça:

-- En ce moment, il y a deux cent quarante-sept groupes d'intérêts et six mille quatre cent quatre-vingt-douze individus qui attendent leur tour. De quoi voulais-tu nous faire part?

-- Il y a une personne que je souhaite vous présenter en priorité. Il a identifié une vulnérabilité que nous autres n'avions pas prise en compte. Une autre personne apparut à coté de Kyle. Permettez que je vous présente Achmed Rashad de Damas, en Syrie. Achmed, le groupe Stratégie.

Achmed s'inclina légèrement.

-- Mes frères et mes s\oeurs de la communauté, j'ai passé presque chaque seconde dans le virtuel à étudier les plans et les préparations en vue de l'attaque qui se prépare. Beaucoup de plans ont été mis en place pour nous échapper et maintenir notre survie. Mais tout le monde à oublié une vulnérabilité fatale que chaque n\oeud de la communauté possède à ce jour.

-- Il s'agit de notre dépendance vis à vis du service public d'électricité. Sur les trente-huit mille neuf cent quatre-vingt-cinq n\oeuds que la communauté compte à ce jour, seulement deux cent dix-sept ont une alimentation qui est complètement indépendante du réseau public. Parmi ceux-là, quarante-sept sont dans l'enclave d'Alaska et ne devraient probablement pas être pris en compte. Le reste d'entre nous avons, au mieux, quelques heures d'autonomie dans nos onduleurs. C'est suffisant pour nous maintenir lors des fluctuations de puissance ou des pannes du réseau, mais si le courant devait être interrompu pour une plus longue période, nous serions forcés soit de nous rétrocharger dans le monde physique, soit d'entrer en état de stockage inerte jusqu'à ce que le courant soit rétabli.

-- Merde!, dit Michael, jouant de nouveau avec sa barbe, il a raison. Des coupures périodiques sont une chose, mais une attaque ciblée pour couper l'alimentation de nos n\oeuds en est une autre.

-- Bon, la série des bonnes nouvelles continue.

-- Nous avons été d'une complaisance affligeante, dit Sarah, secouant la tête. Non, laissez moi reformuler cela. Nous avons vécu jusqu'à présent en état chronique de désintérêt pour notre survie. Il est grand temps de se réveiller.

-- Dans vos pays occidentaux, vous vous êtes habitués à avoir un courant stable. J'ai passé mon enfance à Damas durant le conflit Israël-Palestine. La première chose que les israéliens faisaient à chaque conflit était de couper le courant.

-- Les autorités ne feraient pas quelque chose d'aussi extrême que cela, protesta Marguerite. Les coupures périodiques mettent déjà l'économie à rude épreuve. Un arrêt prolongé comme vous le décrivez décimerait le peu qu'il reste. En plus les gens mettraient une sacré pagaille dans les rues.

-- Sans doute, mais la garde nationale sera là avant, bredouilla Michael. Je doute que les autorités hésiteraient un instant à couper le courant, si elles se sentent suffisamment menacées.

-- Ils le font probablement déjà, dit Sarah en se frottant les yeux, une habitude qu'elle avait amenée du réel.

-- Achmed a quelques idées non-orthodoxes sur la manière de régler ce problème, ajouta Kyle. Si Karl est d'accord, j'aimerais que son équipe travaille avec Achmed pour développer une source de courant auto-contenue, quelque chose que l'on pourrait introduire dans les n\oeuds existants, ou au moins incorporer dans les plans de la prochaine génération.

-- D'accord, dit Sarah, se penchant en arrière, les yeux clos, avec des lignes subtiles qui se formaient sur son visage inquiet. Ce problème est notre priorité numéro un. En attendant, autant de personnes que possible devraient se préparer à se transcharger dans les n\oeuds de l'enclave d'Alaska.

Séparation

L'homme est la mesure de toutes choses, de la réalité de ceux qui sont, et de l'irréalité de ceux qui ne sont pas. Protagoras d'Abdera, 5ème siècle avant J-C

Mercredi 10 Octobre 2057 Métadate: 2.544-7$:$71$:$200 kD nouvelle époque

Prime planait au-dessus de la terre. Un éclat bleu et blanc évoluait lentement dans la nuit de velours noir emplie d'étoiles. La voie lactée était presque aussi brillante que la lune montante, une tache blanche et grise, qui ne serait jamais visible depuis la terre.

-- À quoi penses-tu? Prime tourna la tête, souriant à Marguerite qui se blottissait derrière lui.

-- À toi. À ton absence qui va venir.

Marguerite soupira.

-- Ah oui, d'ailleurs je vais devoir me rétrocharger sous peu, si je veux attraper mon avion à temps.

Prime se plongea dans ses bras et savourant la sensation de ses seins contre son dos nu. Seins virtuels. Dos virtuel.

-- Il est temps que tu partes. L'université n'est plus sûre. Les fédéraux seront sur les lieux en un rien de temps, s'ils arrivent à connecter la fuite de Victor Strizak à toi.

-- Ou si Nolen me trahit, comme il l'a fait pour Kyle.

Prime prit la main de Marguerite, en pressant la paume gentiment sur ses lèvres.

-- Il ne ferait jamais ça. Il a encore trop de sentiments envers toi.

-- Tu m'en diras tant.

Prime gloussa.

-- Je suis bien placé pour le dire, je suis sa copie!

-- Tu n'es plus comme lui! dit Marguerite, surprise de sa propre fougue. Tout ce que tu as en commun avec lui, ce sont quelques vieux souvenirs!

-- N'empêche, j'ai une bonne idée de comment il pense. J'ai certainement assez en commun avec lui pour savoir ce qu'il ressent pour toi.

-- Sans doute, dit Marguerite en haussant les épaules. Mais vous avez changé tous les deux, et Nolen est loin d'avoir choisi la meilleure route. Pour être franche, je suis plus inquiète des dernières arrestations que du docteur Nolen ou de Victor Strizak.

-- Tu as fait un très bon travail en effaçant toutes les empreintes numériques.

-- C'est un peu notre essence de pouvoir faire du bon travail, et vivre six cents fois plus vite que nos opposants a ses avantages. Mais il y a des connexions physiques dont on devrait s'inquiéter.

-- C'est vrai, des photographies, des témoins, de la famille, des amis...

-- Exactement!! Marguerite raffermit sa prise sur Prime. Ce sont ces questions que je me pose et qui m'inquiètent. Certains qui ont été arrêtés ont été trop têtus pour éditer leur mémoire en se rétrochargeant. Si jamais l'un d'eux sortait du coma et craquait en interrogatoire, nous courrions tous un grand risque!

-- De toute façon tu seras dans l'avion bien avant que tout ceci ne se produise. Par ailleurs, Double Eye n'est peut-être pas aussi efficace qu'on le croit, dit Prime en essayant d'être rassurant, même si Marguerite avait plus l'impression qu'il essayait de se convaincre lui-même.

-- Je pense que Double Eye est assez efficace. Leur système de sécurité s'est révélé incroyablement résistant. Mes meilleures équipes ne sont pas encore arrivées à le contourner. Mais ne t'inquiète pas, on y arrivera. On a déjà identifié l'algorithme de génération des nombres pseudo-aléatoires. D'ici à ce que je me reconnecte, mon équipe aura peut-être déchiffré la pierre de Rosette.

-- Je ne m'inquiète pas pour tes talents à pirater les systèmes, Marguerite. C'est plus ce qui peut t'arriver entre ici et l'Alaska qui m'inquiète. Qu'est-ce qui se passerait si tu traînais sur le chemin de l'aéroport? Ou s'ils t'arrêtaient juste à la porte d'embarquement? Si l'avion se faisait descendre? Tu devrais vraiment laisser une copie derrière toi!

-- Quoi? Et si tu tombes amoureux de ma copie, avec tout le temps que tu passeras avec elle, pendant que je serai clouée dans un vol pour Anchorage? Sans façon!

-- Grand Dieu! Prime lança ses mains dans les airs. Tu te recombineras avec ta copie une fois de retour. Ses souvenirs seront de nouveau les tiens. Je t'aime, Marguerite. Qu'est-ce que ça change?

-- Mais tout! Je serai hors-ligne pendant presque deux cent vingt circadiens. Les deux tiers d'une année! Que deviendra notre relation? Qu'est-ce que nous deviendrons? Qu'est ce qui se passera si ma copie ne veut pas se recombiner? Laquelle tu choisiras? Moi, ou la personne avec qui tu auras passé les deux cent vingt derniers circadiens? De toute façon, même si on regroupe nos mémoires, je ne veux pas de ses souvenirs d'occasions, je veux les vivre moi-même!

-- Marguerite, si quelque chose t'arrivait...

-- Il ne va rien m'arriver, Prime. dit Marguerite, en embrassant gentiment son cou. De toute façon, je ne pense pas que tu vas trop souffrir pendant mon absence. Lorsque tu ne seras pas en réunion avec le groupe Astronautique, tu seras en train de définir de nouvelles architectures mentales, ou alors en train de débattre de politique avec le groupe Stratégie. Le temps passera vite.

-- Pour toi, peut-être, répondit Prime. Neuf heures dans des avions et des voitures est une chose, deux hectocircadiens dans le virtuel à s'inquiéter de ton retour, en est une toute autre.

-- Tu crois que ça sera dur pour toi? Je te signale que je serai obligée de me lobotomiser, réduite à l'état d'abrutie, juste l'ombre de moi même en quelque sorte. J'appréhende ça au moins autant que toi.

-- Tu ne te sentiras pas lobotomisée. Juste humaine à nouveau. Et le temps sera pour moi six cents fois plus long.

Marguerite soupira.

-- Ça sera dur pour nous deux, Prime. J'aurais vraiment aimé que tu viennes avec moi.

-- Sans corps, ça va être dur.

-- Sans doute que je ne devrais pas être trop attachée au mien. Mais cela reste une partie de moi, et je ne suis pas encore prête à l'abandonner. Prends ça comme un rétrochargement de maintenance prolongé. Avant que tu t'en rendes compte, je serai déjà reconnectée et nous pourrons reprendre là où nous en étions.

-- Très amusant! Prime se retourna pour faire face à Marguerite, l'embrassant fermement. Je ne peux pas attendre tout ce temps, pour célébrer ton retour.

Marguerite passa ses doigts sur le visage de Prime, ses yeux mémorisant sa figure angulaire et ses yeux dorés.

-- Et la fête, nous la ferons, mon bel amant. Après quelques instants de silence, elle reprit. Le signal vient d'arriver. C'est l'heure pour moi de partir.

-- Je te verrai bientôt.

Marguerite se pressa légèrement contre lui.

-- Pourquoi cela nous a t-il pris autant de kilocircadiens pour qu'on soit finalement ensemble?

-- C'est à cause de ton coté têtue, dit-il. J'ai dû te courir après pendant presque vingt années subjectives avant que tu ne me prennes au sérieux.

-- Ah oui, je m'en souviens, dit-elle en souriant. J'ai d'abord dû faire abstraction de ton coté prétentieux que tu croyais séduisant, avant de pouvoir découvrir l'homme que j'aime. Pas étonnant que ça ait pris tant de temps. Elle se mit à pouffer de rire de manière incontrôlable. Je t'aime dit-elle en souriant, juste avant de disparaître.

-- À bientôt, mon amour, murmura Prime. Pendant un temps, il flotta simplement, regardant l'immensité de l'espace, essayant de soulager la tristesse qui l'envahissait. Neuf heures, se dit-il. Un peu moins d'une demi-journée. Ce n'est pas de sa faute si je vis six cents fois plus vite. Et elle sera bien plus en sûreté en Alaska. Malgré les mots, il se sentit seul et un sentiment d'inquiétude persistait.

Au bout d'un temps, il fit disparaître le monde bleu et blanc en dessous de lui et fit apparaître un diagramme tri-dimensionnel de son esprit.

-- Ordinateur, sauvegardez une copie autonome de moi, à activer seulement si je suis endommagé ou si j'en donne l'ordre explicite.

-- Soyez conscient que, d'après la charte de la communauté, une fois activée, la copie disposera des mêmes droits et privilèges que n'importe quel membre. Qui plus est, votre copie aura accès à votre corps selon les conditions définies dans la charte. Confirmez votre demande.

-- Quel corps? grogna Prime.

-- Commande impossible à exécuter. La charte de la communauté nécessite une acceptation explicite avant toute duplication d'être conscient .

-- Je le sais, bon sang! C'est moi qui ai écrit cette charte. Prime s'éclaira la gorge. Confirmé. Effectuez la copie.

-- Confirmation vérifiée. Copie effectuée.

-- Bien. Maintenant, déterminez les aspects de mon architecture mentale définis sous le terme Chien Lubrique.

Un réseau complexe de liens et de n\oeuds brillants s'illumina dans le diagramme. C'étaient les parties de son architecture mentale associées au plaisir sexuel. Elles dessinaient dans son esprit un réseau élaboré, un peu comme un plat de spaghettis, en rapport, d'une manière ou d'une autre, avec chaque aspect de sa conscience.

-- Architecture complémentaire obtenue désignée sous le terme Chasteté.

Les liens rouges formaient un agencement soigné, mais néanmoins plus simple que la structure dorée d'origine.

-- Ok, encapsulez Chien Lubrique pour une réassimilation ultérieure.

-- Encapsulation achevée.

-- Maintenant, modifiez l'architecture de mon esprit en accord avec l'entité Chasteté.

Prime se sentit immédiatement transformé. Ce n'était pas une modification spécifique qu'il aurait pu désigner, plutôt un changement subtil mais profond de sa personnalité. Inconsciemment, il éliminait les fluides qui coulaient encore dans son corps nu, les effluves de son absente aimée. L'environnement, bien qu'encore beau, lui évoquait le futur, un futur qui un jour, peut-être même très prochainement serait inéluctable, et qui n'était pas compatible avec le travail qu'il devait accomplir. Il transigea et conserva l'environnement, mais s'entoura d'un petit atelier de verre et d'acier, presque spartiate. À l'extérieur de la pièce bien éclairée, les étoiles brillaient encore et la terre continuait de tourner.


Le piège se referme

Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des ongles dans leur fumée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser. Victor Hugo, Les Misérables, C.E. 1862

Mercredi, 10 octobre 2057 - 10h25 Métadate: 2.549-7$:$94$:$000 kD

-- Je pensais que nous étions d'accord pour que j'aie accès à toutes les données que Double Eye possède sur cette affaire. Cathy se tenait derrière Robert, les mains sur ses lèvres. Elle n'aimait vraiment pas utiliser les bureaux de Double Eye à Washington comme quartier général; mais comme les communications du FBI étaient très certainement compromises, elle n'avait rien de mieux à proposer. Maintenant, toutes les demandes devaient passer par Robert. C'était son terrain, ses hommes, ses données -et il semblait qu'il lui cachait quelque chose.

Robert, comme à son habitude, referma son datapad et pivota pour lui faire face.

-- Je suis d'accord, mais tu y as accès. Tu as été pleinement accréditée par l'Intelligence Internationale, Cathy. Tu as le même niveau d'autorisation que moi.

-- Dans ce cas, tu pourrais m'expliquer ça? Cathy pointa son datapad vers le mur. Un écran panoramique s'alluma, affichant un maillage tri-dimensionnel assez élaboré, des connexions inter-personnelles que les suspects avaient pu avoir avec n'importe qui d'autre. Il se repliait sur lui-même, en un univers fermé de relations, qui semblait n'être connecté au monde extérieur absolument nulle part.

-- Bon sang! Robert se pencha en avant. Est-ce que c'est ce que je crois?

-- Une représentation graphique des relations inter-personnelles, agrégées depuis les données que tu m'as fournies sur les suspects dans cette affaire. Données qui proviennent de l'Intelligence Internationale. Données, dont tu m'as assuré qu'elles n'ont pas été modifiées, ni filtrées.

Robert prit son datapad et appuya sur plusieurs touches.

-- La signature électronique correspond. Les informations que tu as reçues sont bien les bonnes, elles n'ont pas été modifiées.

-- Dans ce cas, c'est Double Eye qui a un problème avec ses méthodes d'acquisition.

-- Il semble, en effet. Pas étonnant que les arrestations diminuent. Robert fronça les sourcils et regarda de plus près le graphe. C'est absurde. Nous avons soixante-dix personnes dans notre base d'exemple. C'est impossible qu'elles soient aussi isolées que ça.

-- Même les cultes religieux primitifs ou les ermites ont plus de contacts avec la société, acquiesça Cathy.

-- Avec les grandes surfaces, les compagnies de services, etc ... acquiesça Robert. Tu as raison, il y a un problème avec ces données.

-- Double Eye devrait élargir son champ de recherche, dit Cathy. L'historique complet de crédit, pas la version élaguée qu'on en a. Profils génériques, historique de la famille, des résidences, des emplois occupés.

-- Personne ne peut avoir un champ de recherche aussi large que nous, soupira Robert. Je vais vérifier avec l'Intelligence de Regroupement, mais je suis pratiquement sûr qu'ils vont me confirmer les données.

-- Sois sûr qu'ils vérifient les données d'une autre façon. La dernière chose dont on ait besoin est d'une équipe incompétente, qui essaye de couvrir ses fautes en nous laissant un jeu de données incomplet.

-- Exact! Robert ouvrit son datapad. Connectez-moi avec l'Intelligence de Regroupement. Il fit une pause. Agent Scalli? C'est Robert Leahy. Écoutez, j'ai besoin que vous revérifiiez les données que vous nous avez transmises. Nous pensons qu'il y a un problème. Je sais, c'est exact. Bien, avertissez-moi dès que vous aurez les résultats. Robert referma son datapad. On devrait avoir la confirmation d'ici quelques heures.

-- Bien, j'ai du mal à croire que nos criminels aient réussi d'une quelconque façon à s'introduire dans toutes les bases de données du monde, à éditer leur historique de crédit, d'achats, et toutes les autres données gouvernementales et commerciales qui doivent exister sur eux, juste pour couvrir leurs traces.

Robert se frotta le menton pensivement.

-- Je pense que c'est tout-à-fait ce qui a pu se passer.

C'était théoriquement possible, bien qu'à la limite de l'impossible. Cela aurait nécessité des années, sans doute des décennies, d'efforts surhumains, et une perfection inhumaine aux moindres petits détails. Une seule erreur et tout le travail était réduit à néant.

-- Non, je n'y crois pas. En fait, plus Cathy y pensait, plus cela lui semblait impossible.

Robert haussa les épaules.

-- Tu n'arrêtes pas de dire qu'on sous-estime ce groupe depuis le début.

-- Double Eye a certainement sous-estimé leur capacité à se planquer après ce raid sur l'université. Qu'est-ce que ça nous a apporté? Soixante-cinq autres suspects, pour un peu plus d'un millier d'arrestations.

-- Oui, oui, tu me l'as rabâché des milliers de fois! dit Robert, énervé. Nous n'avions pas le choix. Ces gens ont réussi à bâtir leur marché de technologies illégales sans déclencher la moindre alarme. Ils opèrent certainement depuis des années autour de nous. Nous avions besoin de les secouer un peu.

-- C'est ce que tu sembles dire à chaque fois que cette enquête piétine. Cela cause plus de problèmes que ça n'en résout, en général. Par ailleurs, tu sais aussi bien que moi que d'après la théorie de la dynamique de conspiration, ces gens n'ont dû commencer leur commerce que depuis quelques mois au plus. Ils sont intelligents -trop intelligents pour ce qu'ils font- mais il ne sont pas surhumains.

-- Ils ont réussi à déjouer les plans de nos meilleurs agents! dit Robert avec une voix dure. Ils ont enlevé Viktor Strizak juste sous notre nez, avec moins d'un jour pour tout planifier! Ils ont apparemment réussi à s'introduire dans tous les entrepôts de données de la planète et supprimer toutes les traces qui pourraient les connecter entre eux. Ce ne sont pas des gens normaux qui sont capables de faire ça!

-- J'aimerais vraiment que tu oublies un peu Strizak! C'était une opportunité qui a échoué lamentablement. Oui, c'est rageant de se faire berner comme des débutants, mais remettre ça sans cesse sur le tapis ne fera pas avancer notre enquête. Pour ce qui est de l'idée d'éditer toutes les base de données partout dans le monde, je pense qu'il est nettement plus probable qu'ils aient édité une copie des données de Double Eye.

-- Mes gars sont en train de comparer avec la source de ces données. Robert pointa son datapad. Je sens que je vais hurler s'il y a plus qu'un seul octet qui n'est pas à sa place. En tout cas, il n'y a eu aucun signe qu'elles ont été modifiées. Surtout que le tout utilise un chiffrage quantique.

-- On est face à gens qui ont des techniques nettement plus avancées que les nôtres, lui rappela Cathy.

-- Je sais ça! Toujours est-il qu'il est plus probable qu'ils aient édité toutes les bases de données du monde, que d'avoir réussi à casser le système cryptographique de Double Eye. Nos suspects sont toujours contraints aux lois de la physique, après tout.

-- Ça élimine donc les deux possibilités, Robert...

Le datapad de Robert se mit à sonner.

-- Excuse moi, dit il en l'ouvrant. Oui? Vraiment? Cent pour cent de certitude? Qu'en est-il du manque de complétude... Oh, je vois. Oui, merci. Robert regarda à travers la fenêtre les algues et la boue de la rivière Potomac, luisant de reflets verdâtres sous le soleil de midi.

-- Alors?

-- L'intégrité des données ne semble pas compromise. Le problème vient des sources originales. Le bureau des crédits va sortir ses archives, mais vu le temps depuis lequel ils doivent couvrir leurs traces, il y a peu de chance qu'on apprenne quelque chose de nouveau.

Cathy s'assit, incrédule.

-- Je ne pensais pas que c'était possible.

-- Tu m'en diras tant de la dynamique de conspiration!

-- Cela n'a aucun sens, Robert! Le temps et les ressources qu'il faut...

-- Ils n'ont oublié aucun détail, Cathy. Pas un seul! Pour faire une chose pareille, aussi complète -c'est inhumain. C'est surhumain.

-- S'ils sont aussi intelligents, comment avons-nous pu nous en rendre compte? Pourquoi n'avoir pas planté des fausses pistes? Cela nous aurait fait tourner en rond pendant des semaines, voire des mois, peut-être même des années. Non, au lieu de ça, ils ont replié les liens sur eux-mêmes. Ce n'était pas brillant du tout comme idée. Ils ne sont pas surhumains.

-- Je ne sais pas, admit Robert. Peut-être ont-ils eu des années. Peut-être qu'ils n'étaient pas capables de créer de faux liens. Sans doute qu'ils ont seulement pensé à effacer les liens qu'ils avaient.

-- Toutes ces possibilités ne veulent dire qu'une chose, répondit Cathy. Ils n'ont pas pensé à tout. Si c'était le cas, ils nous auraient fait arrêter les mauvaises personnes.

-- Au lieu de ça, on est tombé droit sur un mur.

-- Exact. Nous savons ce qu'ils ont fait, même si on ne sait pas comment. On est peut-être face à un groupe bien organisé de mécontents assez inhabituel, mais une erreur pareille montre qu'ils ne sont clairement pas des génies.

-- Ils sont en tous les cas extrêmement plus compétents que la normale, Cathy.

-- Dans certains domaines, sans doute, mais pas dans l'ensemble. Toujours est-il que... tout cela ne tient pas vraiment debout.

-- Non, les sourcils de Robert se froncèrent profondément. On est en train de passer à coté de quelque chose d'important.

Ils s'assirent un moment, écoutant le bourdonnement calme de la ventilation du bâtiment. Robert brisa finalement le silence.

-- Peut-être que l'on regarde cela du mauvais coté. Le tuyau anonyme de Champaign qui nous a permis de faire nos premières arrestations, cette personne était plutôt bien renseignée, n'est-ce pas?

-- Oui, effectivement. Un initié, qui veut nous utiliser pour évincer un opposant?

-- Probablement. Si notre informateur savait qu'on avait récupéré quelques-uns de leurs appareils, et que nous allions en découvrir d'autres, le risque pourrait valoir cette peine. Surtout s'ils sont arrivés à manipuler nos données au point d'isoler ces gens en cellules.

-- Bon Dieu, Robert! On arrête pas de tourner en rond sur cette question. Un jour on pense qu'ils sont organisés en cellules révolutionnaires, la semaine suivante de nouveau en organisation hiérarchique centralisée. Laquelle est-ce?

-- Aucune. Les deux. Je ne sais pas. Des îlots de cellules coordonnées... Non, îlot n'est pas le bon terme. Super-cellules. Nous sommes face à une variation classique des cellules révolutionnaires, échelonnées pour inclure des centaines de personnes au lieu de quelques-unes. Compartimentées comme les cellules du modèle historique, mais très bien organisées en interne, avec un centre de commande très efficace au sommet.

-- Un conglomérat de groupes indépendants? Cathy s'avança, dessinant des cercles s'entre-croisant sur son datapad. Une organisation toute entière structurée avec des inter-connections entre les cellules. Intelligent. Elle fit une pause. Si tu as raison, cela pourrait aller bien au-delà de la mise à pied d'un clan rival. Ceux que nous avons arrêté pourraient représenter toute une faction politique.

-- Exact, C'est possible que nous ayons nettoyé le chemin de notre mystérieux informateur. Les arrestations que nous avons faites, les ont en fait aidés.

-- En les unissant sous un seul leader? Sans doute. Cathy s'appuya sur le dossier de chaise et massa son cou douloureux. On dirait que quelqu'un s'est joué de nous comme du violon proverbial.

Le visage glacial de Robert se durcit encore.

-- On doit trouver qui est cet informateur et le ramener ici. À n'importe quel prix.

Cathy soupira.

-- Je ne pense pas qu'il ait de l'importance. Pas pour notre vision d'ensemble de toute façon. Si on le capture, on ne découvrira qu'une autre super-cellule. Une sur combien? Si on veut vraiment porter un coup dur à cette organisation, il faut revoir notre approche.

-- Comme quoi?

-- Ces cubes cristallins. À chaque fois qu'on a mené une arrestation, ces appareils étaient branchés sur le port Internet. Ils sont clairement en communication avec les autres.

-- Évidemment. Nos meilleurs agents sont en train d'essayer de déchiffrer leur trafic.

-- Les résultats se font attendre, répondit Cathy. Mais laisse-moi deviner. Vous avez trouvé qu'ils utilisent un système de chiffrage à clé unique, qu'aucune cryptanalyse ne pourra déchiffrer. Ils doivent aussi enterrer leur données avec de la stéganographie, les cachant dans les flux vidéo, ou ce genre de chose.

Robert acquiesça.

-- Nous pensons qu'ils utilisent des clés à usage unique encodées avec des particules quantiques. Même si nous identifions leur trafic, il n'y a même pas de modèle théorique pour les décoder. Et même si nous essayons, le simple fait d'intercepter les données les avertira de notre surveillance.

-- L'analyse du trafic ne montre aucune origine ou destination évidente?

-- Même pas le moindre indice. Ils semblent émettre de partout, dans tous les sous-réseaux de l'Internet.

-- As-tu essayé les transformées de Fourier et l'analyse spectrale sur les échantillons?

-- Oui, confirma Robert. Il n'y aucune caractéristique identifiable pour les différencier du trafic normal. Même une éventuelle recherche dans tous les systèmes connectés au net ne semble pas suffisante pour leur mettre la main dessus.

-- Ça serait un peu trop drastique comme solution, répondit Cathy. Sans doute impossible, même. Est-ce que ton équipe a tenté une analyse temporelle?

Robert secoua la tête.

-- Je vais voir si tu peux avoir l'autorisation de lire les rapports préliminaires, comme ça tu pourras voir par toi même. Mais pour répondre à ta question, non, je ne crois pas.

-- Ça serait bien, sachant qu'on est sensés être partenaires dans cette petite aventure. Qu'est-ce que tu avais dit tout à l'heure? Quelque chose ayant un rapport avec le même niveau d'autorisation?

-- Pour les données brutes, oui. Nos techniques d'exploration sont un peu plus sensibles. J'essaie d'obtenir les autorisations, mais tu sais aussi bien que moi comment sont les bureaucraties. Qu'est-ce que tu as exactement en tête avec ton analyse temporelle?

-- Notre problème, c'est d'identifier quelle partie du trafic circule entre ces gens, et laquelle est juste du bruit sans intérêt. On doit faire ça sans rien savoir du contenu des communications en question, d'où elles viennent et où elles vont. Mais on sait que ces communications ont un sens pour ceux qui les utilisent, elles doivent provenir d'une conversation plus large. Ça implique un flux bidirectionnel dans quelque chose qui se rapproche du temps réel pour permettre une communication efficace.

-- Oui, mais comment comptes-tu trouver ça parmi tout le bruit?

-- Imagine l'Internet tout entier comme une collection de gros conteneurs connectés entre eux par des tuyaux élastiques, qui s'élargissent ou se rétractent pour s'adapter à ce qui pourrait y circuler. On n'a aucun moyen de savoir si c'est de l'eau, du carburant ou de la morphine qui transite de l'un à l'autre, mais on peut mesurer précisément combien il en transite entre chaque à un moment donné. Des esquisses de communications bidirectionnelles vont émerger au bout d'un moment, qui vont nous montrer les chemins critiques et leurs extrémités.

-- Tu as déjà fait ce genre d'analyse avant, dit Robert. Dans l'affaire des activistes Freenet.

Cathy acquiesça.

-- Freenet fait à peu près la même chose: partager des données anonymement entre des n\oeuds éparpillés, le tout chiffré avec des clés de classe militaire, qu'il faudrait des siècles pour décoder avec nos meilleurs ordinateurs. Suivre les données dans le domaine spatial est pratiquement impossible, mais lorsqu'on analyse sur le temps, la localisation des n\oeuds actifs devient évidente, même si le contenu ne l'est pas.

-- Je vais essayer de te faire suivre l'information immédiatement, avec un accès sur nos outils d'analyse, même si je dois lécher les bottes de mes supérieurs en personne. Je suppose qu'un poste à Double Eye ne t'intéresse toujours pas?

Cathy rit.

-- Pas la peine de promettre la lune à tes supérieurs pour le moment. Ce problème est bien plus complexe que Freenet. D'une part on ne connaît rien du protocole qu'ils utilisent, et d'autre part on n'a encore localisé aucun n\oeud avec certitude. On devra commencer notre analyse par des liens potentiellement suspects, identifier les plus probables, écarter ceux qui le sont moins, et rassembler les routes un saut à la fois. Ça va prendre du temps et sera loin d'être probant, sans parler des fausses pistes, avant de produire les premiers résultats .

-- Sans importance, sourit Robert. tu as fait plus durant cette séance de remue-méninges, que notre équipe de soi-disant experts n'en a fait en une semaine. En fait, il se pourrait que ce soit justement le détail dont nous avions besoin pour avancer une bonne fois pour toutes dans cette enquête.

La nature du progrès

Sans être conscient de porter le moindre masque, nous avons un visage différent pour chacun de nos amis. Oliver Wendell Holmes, 19ème siècle C.E.

Mercredi, 10 octobre 2057 - 22h50 Métadate: 2.565-3$:$15$:$000 kD

L'environnement était boisé de pins anciens et l'air riche en odeurs de montagne. De légers courants d'air agitaient doucement le feuillage des arbres, rappelant à Prime le ressac de l'océan. Une occasionnelle bourrasque, venant de ce qui semblait être une cascade dans le lointain, lui ébouriffait les cheveux. Mais il n'y avait aucun océan dans ce monde, aucun lac de montagne ou torrent pour alimenter une cascade. Il n'y avait que des montagnes, des arbres et une piste de décollage fictive et idéalisée, rayonnant doucement sous le soleil de midi.

À peu près une centaine de personnes s'étaient réunies pour assister à la démonstration par le groupe astronautique de leur nouveau vaisseau spatial. Le projet n'intéressait qu'une infime fraction de la communauté, la plupart des gens étaient focalisés sur les projets d'enclaves, attendant leur tour et se préparant à déménager leurs corps en ces lieux. Très peu étaient attirés par l'idée d'abandonner leurs corps sur la Terre, en lançant une copie logicielle d'eux-mêmes vers les cieux, même si un prototype était en construction dans le monde réel. Pour la majorité de la communauté, ce projet était une perte de temps, même pas digne du peu de ressources qui lui était alloué.

Si le groupe astronautique était déçu, il le cachait bien, expliquant avec enthousiasme les mécanismes internes de plusieurs sous-systèmes à ceux qui étaient intéressés. Certains étaient rassemblés en petits groupes sur le tarmac pour discuter du projet, pendant que d'autres examinaient ce véhicule étrange. Il avait une conception inhabituelle, qui le faisait ressembler à une sorte d'étrange croisement entre une fusée conventionnelle et un avion à grande vitesse. Pour prime, il semblait provenir d'un de ces films de science fiction. Un nez arrondi, qui était connecté au moteur arrière de la fusée par trois colonnes incurvées, espacées de manière équidistante autour de l'axe longitudinal du vaisseau. L'engin était posé sur son côté, reposant en partie sur deux des trois colonnes courbées, d'où croissaient des ailes conventionnelles. Une aile tout aussi conventionnelle sur la queue, servant de surface de contrôle vertical, se trouvait sur la troisième colonne, près du moteur arrière. Les stabilisateurs horizontaux étaient placés sur le cône du nez lui-même, devant les ailes.

-- Vous utilisez de l'hélium comme carburant! dit une voix incrédule. C'est un gaz inerte. Vous ne pourrez jamais faire fonctionner la fusée comme ça!

-- Absorbez ce foutu engramme! répondit sèchement quelqu'un.

-- Soyons gentil avec nos invités, protesta Mingmei, en souriant poliment. Un engramme est bien sûr disponible, mais je serais heureuse de vous l'expliquer. Le moteur fonctionne par réaction matière/antimatière. Neuf dixièmes de gramme d'anti-hélium seront maintenus dans un conteneur magnétique, relâchés en un flux continu pour être recombinés avec de l'hélium juste à l'arrière du bouclier thermique contre la plaque de poussée. Leur masse combinée sera convertie directement en énergie lorsqu'ils s'annihileront mutuellement grâce à une explosion contrôlée. Des tores dans la chambre de réaction et des buses achemineront l'énergie vers l'arrière. La vitesse sera générée aussi bien par les ondes de choc continuelles, que par les explosions elles-mêmes, exerçant une poussée contre le bouclier thermique, et expulsant le plasma résultant via les buses.

-- Donc, vous convertissez un réservoir d'hélium en anti-hélium?

-- Oui, en utilisant le marteleur de super-cordes. Lorsqu'on voudra arrêter le moteur, nous reconvertirons l'anti-hélium en hélium. Le moteur peut être stoppé et relancé autant de fois qu'on veut avec cette technique.

-- Ça fait quand même beaucoup d'anti-matière concentrée ici.

-- C'est grâce à ça que le vaisseau pourra aller n'importe où dans le système solaire.

Les moteurs simulés de l'avion s'allumèrent et le lancèrent brusquement dans le ciel. Seul éclat de bruit inhabituel et un flash de lumière bleu-violacée aurait signalé cet évènement à ceux qui seraient restés au sol. Cependant, la foule toute entière avait indexé ses coordonnées géographiques sur celles de l'appareil, et elle flottait maintenant à coté, observatrice inaffectée et immergée dans un film en trois dimensions. Un bref flash de gris apparut lorsqu'ils passèrent au travers d'une couche nuageuse. Des textures bleues et vert sombre, parsemées de nuages blancs, s'étendaient trente-trois mille mètres en-vdessous d'eux.

-- Un cluster de n\oeuds de génération cinq sera hébergé dans le nez, et contiendra une copie complète de toute la communauté. Pour garder des capacités de calcul raisonnables, seul le pilote sera conscient durant le vol, tous les autres seront stockés en état inerte. Juste à l'arrière du nez se trouve un kit de construction de civilisation , qui consiste en suffisamment de nano-constructeurs, de solution catalytique et de stock moléculaire pour reconstruire la communauté.

-- Si nous pouvons trouver suffisamment de matière première pour la reconstruire, annonça quelqu'un.

-- Un petit astéroïde sera suffisant, rétorqua Prime.

Mingmei haussa les épaules.

-- Un stock moléculaire suffisant pour construire un cluster de n\oeuds et des panneaux solaires assez larges pour les alimenter, c'est tout ce dont nous avons besoin pour nous ressusciter. Le vrai problème est comment arriver à manipuler de la matière dans le monde réel. Le vaisseau ne peut emporter qu'une petite quantité de stock moléculaire et de solution catalytique. Un vaisseau peut reconstruire la communauté, mais sans avancées significatives dans les marteleurs de super-cordes ou une génération de nanos plus efficace, ce voyage pourrait bien n'être qu'un aller simple pour le virtuel.

-- Qu'est-ce que vous avez prévu contre les impacts de micro météorites et ce genre de choses?

-- C'est un problème, admit Mingmei. Si plus de trois vaisseaux arrivent à atteindre un point de rendez-vous, on aura assez de solution catalytique et de nanos pour construire un réacteur à fusion. Si nous ciblons un astéroïde assez large, ou la lune, on pourrait probablement mettre en place une usine autosuffisante. Sans cela, nous perdrons sans doute notre capacité à opérer dans le réel.

L'espace est un endroit dangereux. Les micro-météorites sont une partie de ce danger. Il y a aussi les tempêtes solaires, les comètes, des dynamiques orbitales complexes qu'on n'aurait pas prises en compte. Cela nous ramène à cette conclusion: à un moment ou un autre, nos équipements seront endommagés, et on devra les réparer. Si on perd notre capacité à manipuler de la matière, on ne pourra rien faire. Prime se frotta le front. C'est une chose que de laisser nos corps derrière. Mais n'avoir aucune capacité à produire un changement dans le réel? C'est aller à une mort quasi certaine. Pas pour nous particulièrement, mais pour toute la communauté.

Mingmei soupira.

-- Nous ne serons pas capables de réparer nos n\oeuds, ou d'en construire de nouveaux, c'est vrai. Mais nos meilleures estimations prédisent une avarie significative quelque part entre six et huit cents ans après le déploiement. Bien sûr, avec moins de chance, cela pourrait se produire avant, mais une fois encore, avec un peu de chance, elle pourrait aussi arriver beaucoup plus tard.

-- Cela fait 360 000 à 480 000 années subjectives à la vitesse actuelle.

-- Oui, acquiesça Mingmei. Et cela pourrait même être 900 000 années, si les n\oeuds de quatrième et cinquième génération tiennent les promesses de Karl. C'est plus que ce qu'a connu l'humanité depuis la domestication du feu.

-- Cela reste tout de même une voie sans issue. La communauté va mourir.

-- Dans six ou huit siècles! Si on reste, la communauté va mourir sur Terre, lorsque les autorités nous trouveront et nous zigouilleront. Sans doute dans quelques mois.

-- S'ils nous trouvent, pondéra Prime. Mais tu as raison. Quelques siècles, c'est toujours mieux que quelques mois. Le mieux serait d'éviter ce genre de destins et trouver une solution qui ne nous condamnerait pas à une éventuelle extinction.

-- Comme je l'ai dit, si suffisamment de vaisseaux réussissent à s'échapper, il n'y aura plus de problème.

Suivant les cimes d'une chaîne montagneuse, le vaisseau passa au travers de quelques cumulus.

-- De toute façon, revenons au sujet qui nous intéresse. dit Mingmei en faisant des signes vers l'avion. Celui-ci avait entamé une man\oeuvre d'Immelmann, tournant sur lui-même en faisant une boucle pour effectuer un demi-tour. Plusieurs personnes dans la foule furent abasourdies par la souplesse de l'engin.

-- Whoua! s'exclama quelqu'un. C'est mieux que les montagnes russes!

Des applaudissements et des rires accueillirent un nouveau jeu d'acrobaties.

-- Comme vous pouvez le voir, le vaisseau se comportera comme une fusée à basse altitude. Cela nous permet de décoller soit à la verticale, soit à l'horizontale, avec une bonne man\oeuvrabilité jusqu'à une altitude de vingt-trois mille mètres. Sortant d'un looping, le vaisseau pointa son nez droit vers le ciel.

-- Au-delà de vingt-trois mille mètres, l'air devient trop peu dense pour un vol conventionnel. Toute la vélocité proviendra de la vitesse de la fusée, même si les surfaces de contrôle vont nous permettre quelques mouvements pendant encore huit à neuf mille mètres. Heureusement que la plupart des missiles sol-air ne sont pas prévus pour opérer à ce genre d'altitude.

Le ciel s'assombrit, et le vaisseau continua son ascension.

-- Donc, s'ils n'utilisent pas le bouclier anti-missile, on sera saufs.

-- Oui, répondit Mingmei.

-- Je pense qu'on ne pourra pas y compter. Prime se trouvait au milieu du système de propulsion, des flammes blanches et jaunes tournoyaient autour de lui. Il observait distraitement la chambre de recombinaison matière/anti-matière. Le scénario le plus probable prévoit qu'on aura à faire une course, droit au travers du système de défense d'une flopée de pays. Ils vont tous essayer de nous descendre, par ordre de l'Organisation Mondiale du Commerce.

Mingmei fronça les sourcils.

-- Dans ce cas, la partie la plus dangereuse du vol se situera au-delà de trente-cinq mille mètres. À cette altitude, nos vaisseaux ne pourront utiliser que leur propulseur principal de matière/anti-matière pour man\oeuvrer, et les rétro-propulseurs directionnels. Pire, nous devrons employer la majeure partie de notre vélocité pour arriver au point de rendez-vous qu'on se sera fixé.

-- La lune, Mars, des lunes de Jupiter, divers astéroïdes et d'autres objets proches de la Terre, commenta Prime.

Mingmei acquiesça.

-- Sans interférences, nous avons suffisamment de carburant pour atteindre n'importe quelle orbite du système solaire. Mais si on doit utiliser notre énergie pour esquiver les tirs des satellites, on pourrait ne plus avoir assez de vitesse pour atteindre une cible viable. Si cela arrivait, on n'aurait plus assez de matériau brut pour reconstruire un seul n\oeud. La communauté périrait alors, et le vaisseau deviendrait un vulgaire déchet spatial.

Prime secoua la tête.

-- Il existe trois boucliers anti-missiles balistiques indépendants. Le système américain est vieillissant, mais celui du consortium russo-européen et celui de la Chine sont au top. Si les trois agissent de concert, ils peuvent quadriller étroitement tout l'espace aérien de la planète. On pourra être contents si un seul vaisseau arrive à s'enfuir.

Mingmei passa ses doigts dans ses longs cheveux noirs.

-- On espère pouvoir lancer une vingtaine de copies de la communauté, pour des questions de redondance. S'ils comptent mettre en place un blocus, on va les submerger par le nombre. On construira autant de vaisseaux qu'on pourra, et on les lancera tous en même temps. Peut-être aux alentours d'une centaine de milliers.

-- Si on arrive a en construire autant.

-- Oui, mais on aura toujours l'avantage d'avoir un bon timing. Avec un peu de chance, un bon paquet de vaisseaux pourra passer à travers la grille de satellites. La plupart d'entre eux ne pourra rien faire au-delà de cent cinquante mille mètres -après tout ils sont conçus pour détruire des missiles venant de la surface terrestre, et allant vers une cible sur Terre.

-- Cela pourrait n'être qu'une victoire à la Pyhrrus, rétorqua Prime. L'Organisation Mondiale du Commerce pourrait réunir les ressources pour envoyer une force de frappe dans l'espace. Et si nous perdons la possibilité d'opérer dans le réel, on ne sera que des cibles immobiles pour eux.

-- Je doute qu'ils soient assez motivés.

-- Je ne suis pas aussi optimiste, répondit Prime. Ça serait mieux si on incluait dans notre plan la possibilité qu'ils ne sachent pas qu'on a réussi à s'échapper.

-- Si on peut se faufiler au travers, on le fera. Dans le cas contraire, on fera avec. Enfin, je peux comprendre qu'ils déploient leur système de défense pour dégommer les malfrats qui ont violé leurs précieux brevets, mais j'ai du mal à imaginer qu'ils iraient faire l'investissement nécessaire pour...

-- Le problème ne se réduit pas qu'à quelques violations de brevets, Mingmei! C'est surtout une question de pouvoir et... de peur. Ils sont terrifiés par nous. Par ce que nous sommes capables de faire. On sait plus de choses qu'eux, on peut faire plus de choses qu'eux, et de leur point de vue, on peut les anéantir en un clin d'\oeil! expliqua Prime. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi les autorités sont si attachées au système des brevets? Ils ne sont pas complètement idiots, tu sais. Ils savent depuis des générations comment les brevets peuvent étouffer l'innovation. Ils comprennent mieux que quiconque que vingt ans de monopole sur une invention permet d'étouffer n'importe quelle autre invention qui sera basée dessus. Ils sont parfaitement conscients que si on brevète tout ce qui est connu, inventer quelque chose de nouveau est pratiquement impossible. Si c'était possible, quelqu'un de suffisamment intelligent pourrait en savoir trop et compromettre leur pouvoir!

-- Tu prêches en terre sainte, Prime.

-- Dans ce cas pourquoi crois-tu qu'ils ne nous poursuivront pas?

-- Parce qu'ils n'ont pas l'argent et les ressources pour! Même s'ils le voulaient, ça coûteraient des milliards rien que pour rebâtir une force de frappe inter-planétaire. Leur économie serait à l'agonie.

-- On ne peut pas compter là-dessus! S'ils décident de nationaliser quelques brevets clé, comme ils l'ont fait avec le brevet des frères Wright sur les avions durant la première guerre mondiale, ils peuvent facilement relancer la compétition dans le domaine spatial. Un tel atout boosterait leur économie plutôt que de l'étouffer. Bon sang, cela pourrait même sortir le monde entier de la récession où il se trouve depuis trente ans. En tout cas, le monde développé pourrait retrouver ses capacités de lancement spatial en quelques années, en lançant par exemple une ou deux têtes nucléaires pour nous vaporiser. Quoi qu'ils fassent, si on ne peut plus opérer dans le réel, on ne pourra rien y faire. dit Prime, secouant la tête. Non, il faudra qu'on s'enfuie intelligemment, ou ils surveilleront sans cesse nos moindres gestes.

Mingmei haussa les épaule.

-- On est bien d'accord qu'une fuite inaperçue est notre meilleure option.

-- C'est notre seule...

-- Je savais bien que je te trouverais ici, dit une voix féminine. Une femme familière apparut, entourée d'une aura argentée avec un large sourire.

-- Marguerite! dit Prime en la prenant dans ses bras.

-- On continuera cette discussion plus tard. fit Mingmei avec un sourire. Le groupe disparut, laissant derrière lui la Terre qui scintillait à la lumière du soleil et le vaisseau qui continuait son ascension.

-- Tu es un vrai rayon de soleil pour mes yeux fatigués. Comment c'est l'Alaska?

-- Le sanctuaire est vraiment géant! D'un autre côté, y aller est un vrai cauchemar avec tous ces points de contrôle. Les aéroports sont en état d'alerte. Les rebelles de Thaïlande font office de bouc émissaire, même si c'est certainement nous qu'ils recherchent. Prime, je reviens de deux cents trente-quatre circadiens dans le réel, et tu ne m'as toujours pas embrassé correctement.

-- Hmmm, je pense qu'on aurait besoin d'un peu plus d'intimité.

-- Mon environnement personnel? demanda Marguerite. Prime acquiesça. Le vide de l'espace fut remplacé par une chambre à coucher rendue douillette par la lumière dorée d'innombrables chandelles.

-- Je suppose que c'est ce qu'il se passe lorsqu'on coupe ses instincts reproductifs, dit Prime, souriant honteusement. Après deux cents circadiens mes réactions instinctives sont complètement faussées. Il prit Marguerite dans une embrassade longue et passionnée.

Après quelques secondes Marguerite le repoussa gentiment.

-- Prime, ta technique est irréprochable, mais j'ai déjà frissonné avec plus de passion. Marguerite s'assit sur le lit avec un long soupir. J'ai eu un vol long et exécrable, suivi par une route encore plus longue et pénible. Mon corps physique pourrait rester confortablement dans un des sarcophages du sanctuaire, mais mon moi virtuel se sent fatigué. Est-ce que ça te dirait de me faire un massage?

-- Bien sûr, répondit Prime. Il grimpa sur le lit et se mit derrière elle, où il commença à frotter ses épaules.

Tant de choses se sont passées durant tout ce temps où tu étais partie. Je ne sais pas par où commencer. Encore plus d'arrestations, plus de n\oeuds saisis, pour la première fois hors des États-Unis. Toujours plus de ressources sont consacrées à la construction des sanctuaires, mais je pense que ce n'est qu'une question de temps d'ici que quelques-uns soient découverts. De plus en plus de gens pensent que le groupe astronautique est dans le vrai: la fuite dans l'espace pourrait être notre seule option. Kyle a détourné quelques livraisons de nano-constructeurs pour la construction de prototypes. De cette manière, on pourra faire des essais de vol à basse altitude avant que l'on soit vraiment dans une merde noire, mais...

-- Prime! l'interrompit Marguerite. Arrête de parler du travail. C'est moi. Nous sommes à nouveau ensemble, après neuf heures de torture pour moi et plus d'une année pour toi. Tais-toi, masse-moi le dos et séduis-moi.

Prime s'arrêta.

-- Marguerite, commença-t-il.

-- Continue ce que tu étais en train de faire, Prime, dit Marguerite. Puis, après un silence déplaisant, Qu'y a-t-il, Prime?

-- Je veux renouveler notre amitié autant que toi. Mais aucun de nous n'a besoin de cette... la gestuelle de Prime incluait la salle entière ... distraction.

-- Distraction? Marguerite le regarda comme si elle venait de recevoir une gifle.

-- Nos instincts. Nos envies. Combien de décicircadiens avons-nous gâché dans ces simulations de copulation alors que nous aurions pu continuer nos intérêts intellectuels, sans parler de plans pour assurer la survie de la communauté?

-- Gâché? Marguerite restait incrédule. Gâché? Qu'est-ce que tu veux dire? Tu considères faire l'amour comme un gâchis de ton précieux temps?

Une icône de la forme d'un cerveau en fil de fer apparut devant eux. Ceci est la modification architecturale que j'ai faite lorsque tu es partie. Depuis, j'ai retiré les instincts reproductifs les plus primaires de mon architecture mentale. J'ai été capable de réfléchir plus intelligemment, et d'être concentré comme jamais avant cela.

-- Tu n'as toujours pas réintégré tes instincts sexuels? Je suis de retour depuis dix millicircadiens et tu tournes toujours en mode célibataire? Bon Dieu, mais qu'est-ce qui ne va pas?

-- Rien! Mon esprit est plus clair et plus concentré qu'avant. Je ne veux pas le ternir en y réintégrant mes vieux instincts. Essaye ce genre de modifications, Marguerite. Tu seras surprise de voir combien un esprit peut être efficace dans ces conditions.

-- Efficace? Je t'aime, Prime. Je pensais que tu m'aimais. Comment peux-tu te débarrasser de cela au nom de l'efficacité?

-- Je n'ai pas retiré mon amour pour toi. J'ai simplement effacé mes commandes physiques, qui ne me servent aucunement dans ce domaine. Tu savais que j'allais faire cela, nous en avions parlé avant que tu partes.

-- Tu étais supposé les restaurer toi-même! Ce changement était supposé être temporaire, pour rendre mon absence prolongée un petit peu plus supportable.

Prime acquiesça.

-- Je n'ai jamais pensé que je pouvais accomplir tant de choses sans ces distractions. Réalises-tu que douze pour cent de mes capacités mentales étaient consacrées au sexe, même lorsque j'étais concentré sur d'autres tâches? Fantasmant. Pensant à toi, particulièrement au sens physique?

-- J'ai passé tellement de temps à penser à toi, Prime. Cela fait partie de ce qu'est aimer quelqu'un.

-- Je t'aime, Marguerite. Je t'aime beaucoup. Je t'affectionne tout particulièrement, ta passion pour la vie, ton intellect. Libère-toi du monde physique, Marguerite. Laisse ton esprit atteindre de nouveaux sommets.

-- Le sexe fait partie de ce que nous sommes, Prime. Je ne veux pas perdre cela, peu importe de combien je serais plus efficace après cela.

Prime soupira.

-- J'ai attendu trop longtemps que tu reviennes, Marguerite. J'ai voulu partager cette nouvelle façon d'être avec toi depuis longtemps. Il y a tant de choses que nous pouvons faire, tant de choses que nous pouvons devenir...

-- C'est toi que je veux revoir, Prime. pleura-t-elle presque. Cet ancien toi, celui dont je suis tombée amoureuse, et non... cet être abstrait que tu es devenu. Prime, tu ne peux pas changer comme ça!

-- Je n'ai pas changé, Marguerite. Enfin, pas vraiment.

-- Tu es devenu un foutu castrat, Prime!

-- Non, pas du tout! Voyons, le sexe n'est pas si important ici. Nous sommes des logiciels! Des modèles électroniques dans une grille moléculaire, traités dans une matrice optique et liés à chacun via l'Internet. À quoi peuvent nous servir ces instincts vieillissants et redondants, maintenant que nous vivons en-dehors de nos corps physiques?

-- À quoi peuvent-ils servir? Le visage de Marguerite se fit plus dur. Il y a trois cents circadiens, tu n'aurais certainement pas posé une telle question.

-- Je ne savais pas encore tout ce que je sais maintenant, répondit Prime calmement. On doit garder notre esprit clair si nous voulons arriver à survivre, Marguerite. On ne peut pas se permettre ce genre de distraction.

-- Arrête d'appeler ça une distraction. s'écria Marguerite, retenant ses larmes, la voie coupée de soubresauts. J'aurais dû laisser une copie. Au moins notre relation aurait pu fleurir. Même si finalement elle avait pris fin, j'en aurais gardé un souvenir.

-- Notre relation peut quand même continuer, Marguerite. Mes sentiments envers toi n'ont pas changé...

-- Bien sûr que si, ils ont changé! La voix de Marguerite semblait proche de la colère. Ton désir pour moi a disparu! Tu l'as supprimé de ton esprit!

-- Mon désir pour toi est toujours aussi intense qu'avant, insista Prime gentiment. C'est juste qu'il n'est plus défini par des pressions sexuelles. Son expression a changé, c'est tout. Essaye cette modification, et tu comprendras.

-- Non, Prime. Je ne perdrai pas cette partie de moi. Pas même pour toi.

-- Est-ce que le réel est si important pour toi?

-- Ça n'a rien à voir avec le réel, idiot! C'est à propos de ce que nous sommes! Tu ne peux pas simplement virer tes pulsions sexuelles comme n'importe quelle autre rustine mentale. Cela fait partie de nous, cela nous aide à savoir qui nous aimons, et de quelle manière. Je ne veux pas te perdre! Redeviens comme tu étais!

-- Marguerite... commença-t-il.

-- Tu sais quoi, Prime. Oublie ça. Je ne vais pas te supplier de te comporter comme un homme. De toute évidence, j'ai mal jugé cette relation depuis le début. Maintenant est-ce que tu voudrais bien dégager de là, s'il te plaît?

-- Marguerite...

-- Quelle partie de toi ne comprend pas ce que "dégager" veut dire? Fous le camp! Dégage, tire-toi espèce de putain de merde inhumaine! Fous le camp!

Elle lui coupa si soudainement l'accès à son environnement qu'il le ressentit comme une gifle. Prime encaissa le choc la disparition de la lumière dorée de la chambre à coucher, comme un film mal raccordé, et l'apparition du mobilier spartiate de son monde synthétique. Il se tenait seul, regardant dans le vide, vers un mur sans fioriture, trop surpris pour penser à quoi que ce soit.

Il se secoua.

-- C'est ridicule. N\oeud, lancez la copie originale et donnez-lui l'instruction d'aller réconforter Marguerite.

Sa copie apparut près de lui.

-- Bon sang, qu'est-ce que tu fais là, Prime$_1$? Tu devrais être avec Marguerite!

-- Facile à dire. Tu l'as tellement choquée qu'elle nous a banni son environnement et ne répond à aucune demande de communication. Tu veux que je remette les choses en ordre avec elle? Alors, pourquoi est-ce que tu ne m'as pas donné un engramme pour me mettre au courant? Bon sang, qu'est que tu as fait?


Le prix du succès

Nous vivons entre deux mondes: nous nous élevons dans l'atmosphère; nous nous enfonçons dans le sol; nous avons les ambitions de créateurs et les aptitudes de quadrupèdes. Il ne peut y avoir qu'une seule explication à ce fait. Nous sommes en train de passer du stade animal à une forme plus évoluée. C'est le second acte du drame de cette planète qui se joue. Winwood Reade, C.E. 1872

Vendredi 12 octobre 2057 - 01H00, heure de Sydney Jeudi 11 octobre 2057 - 11H00, heure de Chicago Métadate: 2.580-5$:$23$:$264 kD.

Le Bêta Jet 0.8 sortait du hangar de fortune. Ce magnifique vaisseau construit en matériaux composites étincelants, reposait gracieusement sur trois petites roues et arborait un conduit d'échappement inhabituellement long, dopé par des fibres de diamant, et des bobines supraconductrices, dont les champs magnétiques amélioreraient la sortie du plasma surchauffé. Cela permettait d'augmenter légèrement la poussée tout en refroidissant l'indispensable système d'échappement.

Prime$_{1}$ était impressionné par la conception de l'engin, et stupéfait par la vitesse à laquelle le groupe astronautique avait réussi à le développer, à effectuer les simulations, et même à tester partiellement le prototype. Même après plus de trente-six années passées dans le virtuel, je suis toujours aussi surpris de la rapidité avec laquelle on peut avancer ici songea t-il. Les premières impressions de la vie laissent leurs marques. Puis il sourit, comme pour se faire un reproche. Il n'avait jamais vraiment vécu dans le réel, quoi que ses mémoires pouvaient lui dire. Toute son expérience de ce monde se réduisait à quelques courtes excursions dans un corps emprunté à son ancien jumeau, père et honni némésis, le docteur Eugène Nolen originel. Et dont, d'ailleurs maintenant qu'il y pensait, personne n'avait eu de nouvelles depuis un bon moment. Évidemment, ce n'est pas très surprenant avec près de quatre-vingt-dix pour cent de la communauté qui le filtre, pensa Prime.

-- Parés au lancement, annonça Mingmei, en projetant sa voix dans tout l'environnement. Comme la plupart d'entre vous le savent, cet environnement est la réplique exacte, en temps réel, des évènements qui se déroulent dans le réel en ce moment. Beaucoup d'entre vous ont choisi de les observer à la vitesse biologique subjective traditionnelle, alors que d'autres vivront cela à travers un flash de données compressées à la fin de l'expérience. L'équipe qui travaille activement sur cette expérimentation n'a pas cette chance. Nous passerons les prochains hectocircadiens à travailler exclusivement sur ce test, à effectuer la surveillance et l'analyse minutieuse des données au fur et à mesure de leur réception, et nous ajusterons les paramètres du système afin que ce test soit aussi réussi que possible.

Le petit avion, où un enfant aurait du mal à tenir, même en position f\oetale, se positionna sur la piste de décollage.

-- C'est un vaisseau magnifique, commenta quelqu'un.

-- Merci beaucoup, répondit Mingmei en souriant. On me dit que notre pilote, Carlos Alvarez, vient de se transcharger à bord, et qu'il est prêt pour le départ. Je lui donne donc la parole.

-- Bonjour, dit Carlos avec une voix très grave et un accent espagnol assez prononcé. Les contrôles préliminaires du vol sont presque terminés. Ce vol se fera à basse altitude, suivant une orbite nord-sud autour de la Terre, et qui durera sept heures et trente-cinq minutes. Par basse altitude, j'entends approximativement cent mètres au-dessus du sol. Le groupe astronautique a choisi un itinéraire qui se fera majoritairement au-dessus des mers et qui évitera par la même occasion les zones peuplées. Cela devrait minimiser les possibilités de détection, et assurer la sécurité du public dans le cas improbable où le vaisseau rencontrerait des problèmes techniques sérieux et où on soit obligé de le couler. Toute question ou demande d'engrammes doit être adressée à Mingmei.

Le vaisseau sortit du hangar, roulant doucement sur la piste de service, et s'arrêta juste à la limite de la piste de décollage.

-- Tests initiaux terminés; il semble que tout soit en ordre.

-- Combustion matière/antimatière enclenchée. Paramètres corrects. Annihilation de dix puissance cinq atomes à la seconde, en augmentation. Une lumière étincelante illumina les systèmes d'éjection.

-- Beta Jet en partance sur piste zéro sept, continua Carlos. Le vaisseau s'éleva en vrombissant tandis qu'une traînée blanche de plasma brûlait l'asphalte derrière lui, liquéfiant entièrement la piste de départ.

-- Oups, dit Prime$_{1}$, en secouant la tête.

-- Ne t'inquiète pas, répondit Mingmei avec un large sourire. Des nanos auront déjà réparé la piste avant que quelqu'un n'arrive. Par ailleurs, on ne reviendra pas ici. Le prototype utilisera ses propulseurs de man\oeuvre pour se poser dans une région déserte à plusieurs centaines de kilomètres à l'ouest d'ici.

-- Ça me paraît être une bonne idée. dit Prime$_{1}$ en acquiesçant.

-- C'est une bonne opportunité pour tester des man\oeuvres de rendez-vous plus complexes. Si le vaisseau peut atterrir avec une force de gravité de 9.8 mètres par seconde au carré, on ne devrait avoir aucun problème pour rejoindre les cibles ayant des vélocités comparables. En assumant que ce vol se passe bien, on commencera alors à produire d'autres vaisseaux et on essaiera de se faufiler dans l'ombre du lancement du satellite ESA.

-- Combustion matière/antimatière stabilisée à dix puissance sept atomes par seconde. Ce vaisseau est une merveille à piloter, vitesse ascensionnelle de cent mètres à la seconde. Cette machine en a vraiment dans le ventre, ça donne un sentiment de liberté incroyable! Je suis maintenant à cent vingt mètres au-dessus du niveau du sol. Bientôt à Mach 0.9. Je coupe les gaz pour maintenir une vitesse subsonique jusqu'à ce que j'atteigne la côte.

Le vaisseau était une tache lumineuse dans l'air matinal chatoyant, se fondant dans la brume en s'éloignant vers l'horizon. Prime se sentit bouger avec les autres observateurs lorsque sa perspective se replia sur elle même, formant une sorte d'île vaguement circulaire qui s'éleva et fila à travers ciel pour rattraper l'avion. En quelques instants, ils se retrouvèrent à une trentaine de mètres de son aile droite et se postèrent là pour suivre sa course.

-- C'est une vue en temps réel, obtenue grâce aux sondes que nous avons placé à proximité du vaisseau pour collecter des données et les vérifier en les comparant aux modèles théoriques.

-- Je n'imaginais pas que le désert australien était si vaste, déclara Prime$_{1}$ devant l'étendue du paysage désolé qui défilait en dessous d'eux.

Michael Forest se matérialisa.

-- Ici, le désert est moins peuplé et plus vaste que le désert américain. Heureusement pour nous, il est aussi beaucoup moins surveillé par les autorités.

Prime$_{1}$ serra la main de Michael.

-- Je suis fier que vous soyez arrivé.

-- Je suis navré d'avoir raté le départ. J'étais coincé dans une réunion administrative avec l'équipe Stratégie. Kyle travaille sur une question de logistique pour le transport de solution catalytique et le déploiement des nano-constructeurs de deuxième génération. Il devrait nous rejoindre bientôt.

-- Merci d'être venu docteur, dit Mingmei.

-- Votre travail est très important pour nous tous. Les projections du groupe Stratégie sont de plus en plus pessimistes quant à nos chances de rester sur Terre, compte tenu du climat politique actuel. Comme vous le savez déjà sûrement, nous avons perdu deux cent soixante-dix collègues dans les dernières vingt-quatre heures. Trente d'entre eux sont conscients, bloqués dans leur corps, sous la garde de la police. Les autres sont piégés dans leurs n\oeuds, déconnectés et sans contact avec le reste du réseau. Certaines informations que Marguerite a glané sur le réseau du FBI et des services de renseignement attestent que leurs conditions de détention sont choquantes, c'est le moins qu'on puisse dire.

-- Cela n'augure rien de bon pour le futur, commenta Mingmei, Nos prévisions les plus optimistes nous donnent peu de chances de survivre à une attaque concertée d'un ou de plusieurs systèmes anti-missiles balistiques. Nous allons devoir construire des milliers de vaisseaux comme celui-là si nous voulons avoir une petite chance de nous en sortir.

Mingmei soupira et son visage s'assombrit.

-- J'espérais qu'on pourrait terminer cela plus rapidement, mais l'échéance de départ possible la plus courte se situe au début de la semaine prochaine.

-- Ne vous blâmez pas, dit Michael. Vous avez réussi à faire un travail inhumain, en un laps temps démentiellement court. Sans parler des autres projets qui semblent bien se dérouler eux aussi. L'enclave en Alaska fonctionne mieux que prévu. L'équipe atlantéenne est peut-être la plus ambitieuse. Ils sont sur le point de mettre au point un réseau complet de n\oeuds au fond de l'océan pacifique, qui serait alimenté par la force du courant. Il est même question de coloniser le manteau terrestre, en utilisant directement la chaleur de la planète comme source d'énergie. Ça ne vaut pas un exode, mais si une copie terrestre devait survivre, ce serait probablement celle-là.

-- D'une certaine façon, sans doute. dit Prime$_{1}$ en haussant les épaules. Si tout se passe bien ici, on devrait avoir assez de vaisseaux pour s'échapper à temps en utilisant le vol ESA comme couverture.

-- On pourrait ne pas avoir ce luxe.

-- Que voulez-vous dire Michael?

-- La semaine prochaine pourrait être déjà trop tard. Les choses se détériorent rapidement dans le réel, et des intérêts assez puissants tendent à revendiquer notre annihilation totale.

-- N'est-ce pas un peu trop pessimiste, docteur? demanda Mingmei. C'est vrai, si nous devons faire face à une arrestation, on devra endurer une terrible castration de notre esprit, mais de là à imaginer une extermination pure et simple? Ça me semble improbable.

Michael secoua la tête.

-- Vous devriez voir les vidéos des interrogatoires que Marguerite a retrouvé dans les archives confidentielles du FBI. Téléchargez quelques-uns de ses engrammes, si vous préférez. La plupart de ceux qui ont été arrêtés ont eu la chance d'être dans le virtuel lorsque le lien neuronal a été coupé. Les autorités ne peuvent rien faire avec eux. Leur esprit est préservé dans leur n\oeud, et leur corps est en état comateux. Mais pour ceux qui n'ont pas eu cette chance... Michael frissonna. Croyez-moi, mieux vaut ne pas être conscient lorsqu'on atterrit dans une prison fédérale.

-- Il a raison, Mingmei. Ça ne semble pas les préoccuper plus que ça d'infliger des dommages corporels permanents pendant les interrogatoires, ou ne serait-ce que de garder les personnes en vie après.

-- Tu as absorbé un engramme, Prime$_{1}$?

-- Disons simplement que je suis content de ne pas avoir de corps. Si la mort devait me frapper, ça sera rapide et sans douleur.

-- Je viens de passer la côte, rapporta la voix de Carlos. Tout le monde jeta un coup d'\oeil vers l'océan et tous furent étourdis par la vitesse à laquelle les reflets du soleil défilaient sur les vagues, puis ils se retournèrent pour voir la côte disparaître au loin. Accélérons jusqu'à notre vitesse de croisière. Dépassement de Mach un. Annihilation matière/anti-matière stable à trois point cinq puissance sept atomes par seconde. Accélérons à Mach deux.

-- Nous ne pouvons pas laisser nos collègues aux mains de ces barbares, dit Mingmei avec véhémence. Il doit bien y avoir quelque chose qu'on puisse faire.

-- J'espère bien, répondit Michael, Nous travaillons sur plusieurs stratégies de sauvetage. Espérons seulement que nous aurons le temps de les appliquer.

-- Nous avons atteint la vitesse de croisière de Mach quatre point cinq. Le vaisseau se comporte magnifiquement.

-- Salut tout le monde, dit Kyle en apparaissant au milieu d'eux. Oh mince, j'ai manqué le lancement. Quelqu'un peut-il me prêter un engramme mémoire?

-- Tu as encore tout le temps pour profiter du vol, dit Michael. Il reste encore sept heures et vingt-deux minutes à ma montre.

-- N'empêche qu'un engramme des premières minutes m'intéresserait.

-- On pourrait croire qu'avec la vitesse des n\oeuds de quatrième génération, les gens ne viendraient plus en retard, dit Prime$_{1}$ avec un sourire et lui offrant une adresse clé de ses propres souvenirs.

-- Ah! dit Kyle en le remerciant d'un sourire et assimilant les mémoires de Prime$_{1}$. Plus on libère de temps pour soi, plus les réunions s'allongent. Je viens juste de sortir d'un combat avec les leaders de sept projets différents, qui voulaient tous des nano-constructeurs de seconde génération et de la solution catalytique pour tout de suite. Ils ont insisté pour interagir dans un environnement partagé, et démontrer avec tous les détails sensoriels possibles pourquoi leur projet devait passer avant tous les autres. Je devais tourner à la vitesse des n\oeuds de première génération, au mieux. Argh!

-- De nouvelles résolutions? demanda Michael.

Kyle grimaça.

-- Ouais. Je leur ai transféré un engramme de connaissance sur comment synthétiser leurs propres nano-constructeurs de seconde génération, en même temps que la solution catalytique. Je leur ai dit qu'ils pouvaient créer leurs propre nano-constructeurs immédiatement, mais que s'ils voulaient puiser dans les stocks de la communauté, ils auraient à attendre leur