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Étoiles défilantes
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Musique d'ambiance : Les ravioliss de Lonah, à faire tourner en boucle très bas, pour donner une sorte de bourdonnement mélodique.
Tout juste arrivé, tout juste découragé. Le soleil le plombait, le
monument le surplombait, et c'était juste le début. Péniblement, il
s'approcha des premières marches en feutre doux. La première et
dernière fois qu'il avait vu autant de marches, c'était à la reconstitution de la tour Eiffel, lors de l'exposition universelle de 720a.
Le noir était presque spirituel. Il lui semblait déranger par moment quelque insecte repus de cette obscurité, mais il ne s'en souciait guère. Après tout !
Peu à peu, la monotonie de l'escalier, et les ténèbres aidant, il s'endormit. Il songea alors à tout ce qu'il avait quitté pour cette lubie. Ne serait-ce que la tranchante chaleur du blanc New-Yorkais, la volonté subtile des humains négligent de l'aimer toujours plus qu'il ne le méritait. Que méritait-il ? Il ne voyait dans ses rêves que les fouets tranchants des remords.
Son sommeil l'avait mené au sommet de la tour, sans même lui accorder une fatigue comme récompense. Il aurait voulu s'affaler sur la croix du sommet, y trouver cette petite mort qu'est le sommeil de l'oubli. Les rouages indigènes avaient, paraît-il, pour vertu de soigner les morts, mais au prix de rites chamaniques oubliés. Au début, il s'était senti prêt pour cette épreuve. Il avait cru aux légendes, cru que ce monde n'était pas fait pour lui, cru qu'il appartenait lui aussi aux étoiles. Il avait cru que lui aussi pourrait partir, s'envoler vers les étoiles.
Il avait perdu une vie dans la bureaucratie poussiéreuse du dernier empire. Les départs ne partaient plus, les arrivées refoulaient leur lot d'ostracisés des étoiles. Il avait conservé son rêve, son rêve d'enfant, quand il voyait sur les derniers écrans les dernières fusées. Il avait formulé les formulaires, questionné les questionnaires, fonctionné les fonctionnaires, mais l'administration n'administrait plus. C'était la haine pernicieuse, celle qui vous tente, vous appâte vers un rêve inaccessible, et qui prend tout son pouvoir en vous empêchant de l'atteindre. C'était la haine forte de l'extérieur. Les étoiles haïssent. Là-bas, on l'aimait. Là-bas, il était bien. Mais là-bas, il rêvait des étoiles.
Il y était. Il était sur le point de tenter sa dernière chance. Il crut à un regain d'espoir. Il aurait les étoiles ! Il s'approcha de la croix. Il jeta un dernier regard vers la mer, vers le ciel. Vers cette mer, vers ce ciel, qu'il avait tant voulu voir, et qu'il avait tant vu. Il ne voulait plus. Il voulait quitter ces paysages grossiers de leur humanité trop modeste.
Il s'approcha de la croix. Les légendes racontaient que c'était de là que les premiers avaient atteint les étoiles. Mais les premiers étaient les premiers. Et lui n'était rien. Il ne pouvait posséder la croix comme les premiers l'avaient possédée. Maintenant, la croix avait tant d'importance ! Elle était le symbole de l'espoir et du malheur, de la souffrance, de ce bonheur lointain, de cette espérance teinté de croyance. On avait tant dit qu'il ne fallait y croire ! Que les étoiles n'appartenaient qu'à ceux qui, avec la bénédiction politique du dernier empire, partaient dans leurs fusées aux brillants reflets de métal.
« Vous cherchez quelque chose, je suppose ?
Il sursauta, se retourna et contempla la femme qui se trouvait là.
- Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Vous n'êtes pas... C'est une... Qui...
- Vous cherchez à partir vers les étoiles. Vous êtes le sixième de l'alphanné. Signez ici. »
Il saisit la feuille de cane qu'elle lui tendait, marqua son idé. La femme était jeune, bien plus jeune que toutes celles qu'il avait pu voir. Elle semblait même plus que jeune : elle avait une peau lisse, aucune de ces rides dont le nombre est proportionnel à la beauté, du moins dans les cases citadines. Cette jeunesse était bien trop accentuée. Il la trouvait à la fois repoussante, et intrigante. Comment pouvait-elle être elle ?
« Je vous propose de redescendre, je vais vous guider. Bien sûr, vous pouvez rester ici, mais il fait froid. Savez-vous que nous conservons ici le dernier vent connu des cercles médians ? » Froid ? Qu'entendait-elle par là ? Il savait ce qu'était quelqu'un de froid, mais faire froid ? Peutêtre était-ce cela, cette sensation d'inconfort qu'il avait ressenti depuis qu'il était arrivé en haut. Il avait assimilé cela aux pulsation spirituelles de la croix tant espérée.
Le ciel s'était teinté de noir. La mer avait, elle aussi, disparue. Il avait beau lever les yeux, il ne voyait que les ténèbres. Où étaient les étoiles ? Chaque nuit, elles illuminaient son obscurité, chaque nuit elles lui offraient un regain d'espoir. Et le jour, le blanc lumineux de la métropole l'empêchait d'y penser. Mais là...
- Vous avez tous du mal à vous y habituer. C'est à cause des phinptô, déclara la femme. Je suis Sinia, préposée au bureau du recyclage de Yshmar.
Il la suivait. Elle marchait, en levant ses pieds. Elle était petite, frêle. Il la suivait, mais ne la voyait pas. Il ne voyait rien. Enfin... si. Peu à peu, une toile lumineuse se dessinait, d'une finesse presque idiote, d'une dentelle capillaire. Il avait cru aux étoiles. Il s'était senti revivre. Mais les étoiles n'avaient pas cette filandreusité infinie. Les étoiles ne s'étiraient pas jusqu'à la terre, les étoiles ne se rencontraient pas. Les étoiles étaient seules, uniques et solitaires.
- Où sommes-nous ? osât-il demander.
- Sur le chemin menant de la tour à Yshmar. Nous passons par les bois frangiens, pour éviter la plage. Les plus récents étaient même perturbés par le feuillage. Il semble que c'est votre cas. Ne vous inquiétez pas, et suivez-moi.
La toile de filaments argentés avait disparu, tout à coup. Il était retourné si brutalement à l'obscurité première ! L'air l'étouffait, le noir l'obscurcissait. Seule la silhouette de Sinia luisait dans les arcanes de son esprit. Il se fixait uniquement sur cet être idéal, sur cette dernière pensée, là, aux confins du monde. Il était devenu incapable de comprendre quoi que ce soit de ce qui arrivait. La chronologie intrinsèque des évènements avait disparue, et ses derniers espoirs avec. Il était devenu incapable de penser.
Il était encerclé de figures grotesques et verdâtres surgissant du noir. Il s'immobilisa. Il cru reconnaître les affres légendaires décrits dans les récits des récits des premiers. Où était le blanc ! Il désirait qu'ils disparaissent, ou qu'ils l'aiment. Toute la logique qui avait conduit jusque là ses pas s'était effondrée. Il avait perdu à jamais ses étoiles. Il se sentit défaillir. Tout était fini. La verdâtre grossièreté allait l'engloutir, lui dérober ses précieuses substances pour en augmenter l'étendu du savoir indigène perdu. La mode était au rendez-vous.
- Les effets des phinptô commencent à se dissiper. C'est à cause du taux trop faible en isotopes.
Les sons qui lui parvinrent déformèrent sa vue. Il perdit l'équilibre, et tomba à genoux sur la mousse fruitée. Ô vision morphéique ! Un tunnel s'ouvrait devant lui, taillé dans une pierre ciselé, mais érodée par les alaphanées, éclairée par la verdâtre lumière venue du treizième enfer des tyrans. Et cette fille, immense, qui lui tendait la main.
Il se releva, et marcha, vacillant légèrement. La pierre s'écartait devant lui. Il progressait, entraîné par Sinia. Les étoiles ! Où et comment fusillait-il le monde des cieux ?
Il arriva au pied d'un mur. La porte qui s'y ouvrait était profonde, et ses ténèbres sentaient une douce lumière, froide, tellement paradoxale, mais bien plus qu'attirante, et contrastée avec le blanc froid de l'amour de la cité. Il n'osa pas lever les yeux au ciel, de peur de revoir les étoiles, et de renaître. Et pourtant, quelle présence avait cette envie de mesurer les cimes du monument ! Mais il décida qu'il résisterait à l'ultime tentation. Il se fondrait dans le néant sans ce regain de solitude.
Elle lui lâcha la main, et fit un pas de côté.
- Je ne peux pas continuer avec vous. C'est votre chemin, maintenant.
- Pourquoi ? demandât-il.
- Vous êtes le premier à demander pourquoi.
- Je suis le dernier. Je cherchais les étoiles. Je suis le dernier.
- Les étoiles sont mortes, les guerres les ont tuées. Mais les victimes des fléaux envoyés sont restées longtemps, de même que nous voyons encore parfois leurs pâles lueurs. Si vous êtes le dernier, alors je vais vous raconter, et avec vous tout disparaîtra.
« Les premiers vous ont construits pour que vous les serviez. Quand ils sont partis vers les étoiles, ils ont voulus laisser ceux qui restaient sans aide, et vous ont contaminés avec des phinptô, pour vous envoyer les retrouver dans les étoiles. Beaucoup sont partis, et ceux qui s'étaient immunisés sont restés. Les villes d'antan ne sont plus peuplées que de ces automates sans buts et sans fonctions. Quant aux derniers contaminés, ils viennent tous jusqu'ici, car les légendes disent qu'il s'agit du dernier accès aux étoiles. Les légendes disent vrai. Les étoiles seules sont fausses. Nous avons récupérés beaucoup de vos semblables dans le passé. Vous êtes le dernier, et c'est normal. Vous allez enfin pouvoir mourir.
Elle lui serra la main brièvement. Il s'avança vers la porte. Au dernier moment, il se retourna. Elle était humaine, elle.
Il s'enfonça dans les ténèbres chaleureuse de la paix naturelle.
Auteur : Florian Birée alias Thesa
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Texte publié à l'origine sur tout le monde s'en fout. Version 2.
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