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À pied, un coussin derrière l’horloge

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Sommaire

QUI VEUT ALLER LOIN MÉNAGE SON COUSSIN

Dès que je me suis installé sur ce coussin derrière l’horloge, j’ai compris le sourire du temps, et ses yeux rieurs offraient de belles perspectives. Je restais moi-même et découvrais le monde imaginaire qui trottait dans ma tête. Les preuves de son existence lui importaient peu, il s’ouvrait enfin à ma compréhension et j’allais tirer profit de cette ouverture d’esprit miraculeuse. Mon petit quant-à-soi allait pouvoir s’exprimer et m’emmener en des zones inconnues. Je commençai par franchir le nuage aux fleurs qui envahissait mes sens en profondeur. Ce plaisir mériterait d’être le dernier des plaisirs, celui après lequel chacun peut mourir, celui pendant lequel il serait bon de mourir après une vie bien remplie. D’autres émotions m’attiraient et comme ma vie avait un goût d’inachevé, je les suivis volontiers. Je poussai un portail en fer forgé et je me retrouvai devant une rue qui montait en pente douce. Tous les volets étaient fermés. Les portes aussi. À clef ! À double tour d’après ce que je ressentais. Alors je poursuivis mon chemin pendant plus d’une heure. Et la pente était de plus en plus ardue, les pavés étaient de plus en plus cassés, les maisons prenaient de plus en plus de hauteur, les volets se distinguaient de plus en plus par leurs couleurs variées, les portes avaient des formes de plus en plus originales. Bientôt il me fallut escalader cette rue unique qui montait à la verticale. Les quelques volets que j’ai essayé de forcer ne plièrent sous aucun prétexte. L’escalade me fut facilitée par la rue qui s’affinait. J’atteignis enfin le sommet de la rue qui était bouchée par une porte qui me claqua dans les mains. Elle s’adapta à la forme de mon corps qui la pénétrait. Les premiers, mes yeux ont savouré les nouveautés qui s’offraient à moi.

LE CORPS A SES RAISINS QUE LA RAISON NE CONNAIT PAS

J’avais atterri dans une pièce où de lumineuses barrières douanières étincelaient jusque sur mes pupilles glacées par le vent. L’endroit était entouré d’un mur, une espèce de gilet en nano-matière, en rotation qui s’arrêtait une seconde toutes les trente et une secondes. Et ce vent qui s’infiltrait en moi et me glaçait le sang. Une horreur ! Si je ne voulais pas mourir sur place, il me fallait quitter ce lieu de transit infernal. À chaque arrêt du mur j’observais le moindre interstice. En fait, il n’y en avait qu’un. Il s’arrêtait à chaque fois au même endroit. Aussi, je me plaçai devant et j’attendis le moment. Je ne vis que des flocons qui se précipitaient dans mon œil gauche. D’un geste machinal, j’enlevai cette accumulation et je repris mon souffle avant de m’élancer en avant. Mes forces vinrent à bout du vent et je tombai la tête la première contre la glace qui faisait office de sol. Je me trouvai sur un iceberg en route pour un tour du monde en quatre-vingt-treize minutes. Personne à l’horizon. Au bout du troisième tour je décidai de sauter sur un autre iceberg et au sommet je vis la circulation intempestive de ces immensités blanches qui semblait désordonnée au premier regard, alors qu’elle était minutée et même secondée. Après plusieurs révolutions j’admis que ce lieu était désertique. Une calotte arrière me prouva mon erreur. Une présence rodait. Immaculée et perspicace. Cet être éthéré m’atterrait ! Insaisissable, inabordable et prompt. J’étais à sa merci. À moins que je ne parvienne à engager le processus de dialogue. Parler n’était pas son affaire. Il allait de l’avant et lorsque je me trouvais sur son chemin, je le devinais trop tard, dès qu’il me précipitait en bas. Plus d’une fois je faillis me retrouver dans les eaux. Pour échapper aux récidives, j’aurais bien voulu me plier aux coutumes locales et à leurs convenances. Comment savoir ? Alors je pris sur moi et je me contraignis à réfléchir. Ce n’était pas mon fort intérieur. Cet aspect de mes capacités ressemblait plutôt à une petite cabane en bois près d’un étang. Mais là, impossible d’y accéder. Le froid occupait mon esprit et mon corps. Mes idées se cassaient les unes après les autres au moindre choc psychologique. Cette époque glaciaire n’était pas pour moi. Sans savoir comment, je changeai de glacier. C’est ainsi que je découvris que ce qui m’avait fait croire à la solitude de l’endroit était dû à une cohérence cyclique qui amenait chaque iceberg et chaque banquise dans les mêmes configurations. Le hasard de mes déplacements vint m’offrir un compagnon de voyage. Il était coincé comme moi dans ce mécanisme prodigieux.

LES VOYAGES SONT AUX PAROLES CE QUE LES MANCHOTS SONT AUX PINGOUINS

Était-il aveugle ou sourd ou muet ? En fait, il était aussi amorphe puisqu’il ne voulait pas me répondre. J’ai insisté longuement sans effet. Alors j’ai décidé de le laisser là où nous nous étions croisés. Et j'ai repris ma visite des icebergs. Je faisais sur chacun d’eux une marque afin de les distinguer. Plus tard, et sans notion du temps passé, j'ai revu ce compagnon. Comme je n’avais croisé personne d’autre, j’ai décidé de revenir le questionner. Sans réponse de sa part, je me suis éloigné en choisissant un iceberg que je ne connaissais pas. Je l’avais à peine escaladé que je suis tombé dans une crevasse. Je glissais dans cette espèce de toboggan sans aspérité. J’avais peur de me retrouver coincé au fond, ou pire, de me retrouver dans l’eau glaciale. Il n’en fut rien. L’angle de glissade s’adoucissait. Je descendais encore sans moyen de m’arrêter ni de m’accrocher à quoi que ce soit parce qu’il n’y avait rien à quoi se raccrocher, à part à moi-même. Je sentais mes muscles se réchauffer. J’ai fini par atterrir dans une mine de charbon. Désaffectée ! Comme étais-je capable de voir dans cette obscurité ? Je ne l'ai jamais su ! Par expérience je laissais derrière moi des morceaux de charbon assez rapprochés pour les distinguer des milliers d’autres qui se trouvaient au sol. Mes pas se sont croisés plus d’une fois mais j'ai continué sans faillir. C’est ainsi que j’ai découvert une salle immense avec une petite cabane en bois au milieu. Il n'y manquait que le ciel bleu et un étang pour que je me sente à l’aise. Tout semblait fonctionnel dans l’unique pièce. Un plan de la mine m’indiquait la sortie et précisait qu’à l’extérieur se trouvait une belle vallée naturelle exempte d’humanité. Sans vergogne, j’ai attrapé un sac à dos et j’y mis les derniers produits de la modernité technologique : boussole, montre à quartz, chaussettes, chaussures de rechange, voiture, autoroute, route, graviers, panneaux indicateurs, appareil photo, caméscope, piles rechargeables, T-shirt, pull, sous-pull, imperméable, pantalon, trousse de premiers secours, crème solaire, lunettes de soleil, écharpe en poly-je-ne-sais-quoi, un sac banane, une carte d’identité, téléphone portable, ordinateur portable, et d’autres objets indispensables. Il me fallut plus d’une demi-journée pour atteindre la sortie. Mais quelle sortie ! Un ciel bleu ! Qué bello ! Une magnifique vallée ! Trop heureux, j'ai laissé tomber mon sac, et j'ai savouré l'ampleur de la beauté qui s'offrait à moi.

QUI VA A LA NASSE PERD SA GLACE

Je savoure l’envers et l’endroit. Je nage nu et me sèche au soleil. Je trouve ici tout ce qu’il me faut pour être heureux. L’endroit est magique, splendide, merveilleux, mais je suis en décalage avec la beauté du monde, même intérieur. Il me faut quitter ce lieu, avancer. Il me faut du neuf et de l’incongru. Il m’a fallu plusieurs heures avant de rencontrer un obstacle digne d’intérêt. Les pieds en escalier, je fais le mur pour rentrer dans ce verger. Que de belles plantes. Dire qu’au fond de mon jardin, j’ai traité les mauvaises herbes de tous les noms ! Ici, elles sont reines ! Coiffées d’amulettes suédoises aux rimes léonines. Je m’endors à l’ombre de jeunes fleurs en file indienne. Deux carnassiers champêtres me sortent de ma lourde léthargie. Le réveil se fait sans dommage psychologique. Par contre mon bras droit vient d’être raccourci. Il y a des moments où ce n’est jamais le moment. Par chance je cicatrise très vite. Du sang gore coule dans mes veines. Mon bras voudrait me dire quelque chose. C’est idiot, je n’ai jamais appris le langage des signes. Je comprends seulement qu’il est mort de trouille. Je le vois qui s’énerve. Sans cœur il peut être dangereux. Sans cerveau il ne pose plus de questions. Sans moi il peut vivre sa vie en tant qu’entité autonome et indépendante. Bon, il se casse ! Je préfère encore ça, plutôt que de le voir devenir autiste et prendre les êtres vivants que pour des objets exempts de sentiments et de douleurs. Il s’en est fallu de peu qu’il se croie le seul à souffrir. Nos constituants sont ingrats. Je lui en fais voir des endroits, je lui en fais tenir des choses et des êtres. Et voilà comment il me récompense. Il se casse. Je lui aurais bien fait un bras d’honneur. Je le rappelle avant que… En fait, je l’attrape par la main. Qu’est-ce que j’attends de lui, de ce compagnon d’infortune ? Inutile de lui envoyer des arguments dans le néant fini ou infini. Tout ce que je comprends, c’est qu’il reste à mes côtés. Je sais ce qu’il me reste à faire. La prochaine fois que je verrai quelqu’un je lui demanderai, s’il ne fuit pas avant, de m’indiquer où je peux trouver un professeur de langue manuelle. J’ai envie de savoir si je peux compter sur mon bras droit. Aussitôt je repars. Et mon bras sautille derrière moi.

ON A TOUJOURS ENVIE D'UN PLUS GRAND QUE SOI

Mes pieds me traînent pendant des jours. Que des paysages en beauté ! Pas un être qui me comprenne et qui sache me le dire. L’harmonie ne dure pas avec moi. Il me faut du nouveau chaque jour. Chaque heure. Là, je me sens mal. Toujours des splendeurs originales qui peuvent se passer de moi. N’y a-t-il pas un être qui souffre et qui parle comme moi afin que je devine ce qui le chagrine et que je le console ? Les arcs-en-ciel ne me suffisent plus. J’ai le cœur à aider et j’en souffre. Ah, si seulement je n’avais pas besoin du mal pour me sentir bon ! Mais bon, je ne m’inquiète pas puisque je mets toujours les pieds dans le plat, là où il ne faut pas. Faux pas. Je tombe et tente de me rattraper à l’aide de mon bras gauche devenu unique. Mon bras droit m’aide à me redresser. Comment fait-il cela ? Je l’ignore. Je ne le comprends pas. Du même coup je commence à le haïr. Il me répugne. Plus besoin de me faire la quête en espérant qu’un traducteur manuel me tombe dans la main. Je vais gagner du temps, de l’énergie et de la tranquillité. Je donne un bon coup de pied dans mon ex-bras droit. Il tombe dans une rivière, je vois sa main qui me fait un signe. Un mauvais présage ? Pas mon problème ! Je viens de décider de m’alléger et de ne plus m’encombrer. Je vide mon sac de préjudices et de questions. Je les brûle dans une clairière. Jusqu’au dernier ! J’urine dessus afin d’éteindre les braises. Et je reprends mon chemin, léger comme… Une bise vient me cueillir et je décolle. J’ai idée de battre des bras. Inutile et à moitié impossible. Ce petit vent frais m’enthousiasme. Je ne décide de rien et pourtant je ne me suis jamais senti aussi libre. Bon, l’arbre que je me prends de face m’a remis les idées en place. Quelques branches plus bas, je retrouve un certain équilibre. Et qu’ai-je gagné ? Encore une vue panoramique sur une nature merveilleuse. Et pas l’ombre d’un humain à l’horizon. Je descends avec précaution. Puis je repars en direction d’une hauteur rocailleuse. Derrière un recoin du sommet je découvre un village. Sans payse ! Que des cadors ! Au nombre de trois ! Je comprends vite qu’il s’agit d’une seule et même personne. Un seul esprit dans trois corps différents. L’ubiquité n’est pas mon truc. La schizophrénie me sied davantage. Je leur aurais bien serré une poignée de main aux trois en même temps. Dans une autre vie…

IL N'Y A QUE LE PREMIER FOU QUI BRÛLE

Il(s) se moque(nt) de moi. À sa(leur) façon, en me faisant comprendre ma quelconquitude. Changer ? Qui suis-je pour devenir autre ? Je n’ai pas cette prétention, cette présomptuosité. Il(s) veux(veulent) me faire visiter des usines de contrefaçon d’âmes, de pseudos-vies, de générosités spirituelles. Il(s) m’interroge(nt) : « Prodigue, as-tu du cœur ? » Il(s) voudrai(en)t me perturber, que je me pose des questions. Pas question. Je suis fait d’une autre trempe. Je ne suis pas aveugle, je ne fais pas partie de ceux qui ne veulent pas voir. Je vois, je discerne, je comprends, je suis. Il(s) continue(nt) Le néant ? Pas pour moi ! La torture interne ? Non plus ! Alors ? Alors quoi ? Hé oui, j’ai oublié : pour m’alléger davantage j’enlève enfin un poids qui est paradoxalement le plus lourd à porter : ‘’la haine de soi’’. Aaaahhh ! Je me sens mieux ! Je me sens bien ! Je me sens moi ! Je suis moi ! Il est parti ! Quoi ? Le désir d’harmonie ! Je suis moi ! C’est le pied ! J’ai un corps au pied, et alors ? Je suis moi ! C’est le pied ! Je peux tracer ma route. J’embrasse sur la bouche ce(s) malheureux issu(s) d’une matrice diagonale à trois valeurs propres et je lui(leur) laisse découvrir ma complexe simplicité. Dire qu’il a fallu plusieurs millions d’années pour que la création aboutisse à cet être que je suis. Cet être qui pense globalement et qui est localement. Je longe un corridor. Après une heure de marche je vois une porte et une paire de chaussons. L’un vert, l’autre orange. Ils semblent morts tous les deux. Puis je me souviens avoir lu un jour de Grand Registre que l’un des deux n’est pas comestible. Le vert ! Parce qu’il n’est pas encore mûr ! Je le mets à mon pied gauche et je mange le chausson orange. La porte s’ouvre. J’avance, me prends le pied chaussonné dans le tapis et une ampoule économique me réceptionne derrière son étrange bureau ovale.

LES PETITS CISEAUX FONT LES GRANDES RIZIÈRES

Surtout éviter les pièges à touristes. D’autant plus que je suis là par hasard, destiné à inventer ma route moi-même. L’ampoule me regardait de travers. Elle m’éblouissait de propos incompréhensibles. Gentiment je lui ai demandé de la mettre en veilleuse. Dans la nouvelle pénombre j’ai ressenti le besoin urgent de la convaincre de me laisser passer. Une porte, ovale aussi, m’attirait. L’ampoule serra mon pied achaussonné, et j’avançais malgré la douleur. Elle me lâcha lorsqu’elle compris que j’allais l’écraser. Elle appuya sur le bouton de l’alarme. Une sirène se mit dans tous ses états. La porte était bloquée. Je me retrouvais coincé dans ce bureau. Le sur place ne me convient pas. Il me faut avancer. Aller de l’avant. Aller de l’arrière. Aller sur le côté. Bouger. Alors j’ai pris l’ampoule en otage. Inutile, la sirène était prête à la sacrifier. Alors j’ai décidé de discuter avec l’ampoule. Elle ne voulait plus me parler. J’ai fouillé le bureau ovale et j’y ai trouvé une pastille bicolore. Orange et verte. Hé oui ! Je l’ai avalée puis j’ai mangé le chausson vert. Un délice ! Non seulement je n’étais pas mort, mais en plus, malgré mes pieds nus je pouvais changer de taille à volonté. Je repris ma taille normale et je me suis rapproché de la porte ovale, puis je suis redevenu minuscule. La porte était méconnaissable. Un véritable gratte-ciel. Il me fallait franchir le dessous de porte. Le chemin risquait d’être long et semé d’embûches. Pas mon problème. Moi j’avance !

LES CHIENS TRICOTENT, LA MÉLANCOLIE PASSE

La porte vibrait au dessus de ma tête. Des dunes de poussières se déplaçaient autour de moi. Des monticules apparaissaient et disparaissaient sans tenir compte de ma volonté. J’avais beau souffler, les vents m'étaient toujours contraires. Et des acariens venaient dans ma direction et moi dans la leur. Dès qu’ils tentaient de m’ingurgiter, je rapetissais, j’avançais encore puis je reprenais ma taille d’acarien. J’avais tout mon temps. Fatigué, j’ai campé sur le dos de l’un d’entre eux que j’arrivais à diriger en lui jetant de la nourriture. Après avoir dormi j’ai continué cette traversée à pied. C’est alors que j’ai rencontré un lutin malin. Il m’a parlé dans une langue incompréhensible. Tout ce que je sais de lui c’est qu’il m’a ôté les dieux de la tête. Puis il a disparu. Pendant ce temps, j’ai grandi sans m’en rendre compte. J’étais devant un immense champ labouré, à perte de vue, qui sentait bon la terre à peine humide. J’adore cette odeur ! J’avais presque honte de marcher sur une telle beauté. Il me fallait avancer. Tel est mon rôle en ce bas monde. Pas un arbre à l’horizon ! Que de la terre ferme et chaleureuse ! Moi, j’aurais bien voulu croquer une pomme. Alors j’avançais à l’improviste.

QUI VOLE UN RATEAU VOLE UN CHATEAU

Sur ces entrefaites, un train à grande vitesse d'interconnexion régionalement lointaine passa devant moi à petite allure. Des jeunes filles se montraient aux fenêtres, insouciantes des pancartes obsolètes faisant obsessionnellement observer qu'il est périlleux de s'y pencher. Elles me faisaient des signes qui laissaient penser que des épisodes discrètement érotiques pourraient s'ensuivre. J'aurais aimé les rejoindre, et reposer par là les semelles de vent fatiguées de mes brodequins brodés, mais le créateur de mon personnage avait bien précisé que je devais me déplacer à pied. Gros soupir. Je m'enroulai donc dans mon écharpe de nuages et repartis sur mon chemin de ronde.

LA MAISON DU BOUFFON EST TOUJOURS LA MEILLEURE

Si j’avais trouvé une cigarette politiquement incorrecte je l’aurais bien fumée, mais ce n’est pas le cas, et puis je ne fume pas. Peut-être que j’aurais recraché mes poumons au premier essai. Et l’objet que j’avais sous les yeux n’était pas aussi longiligne bien qu’oblong, jaune ou blond. Ça dépend du filtre optique avec lequel on le regarde. En l’occurrence, moi, je le voyais éblouissant comme une pierre de soleil. Impossible de le ramasser. Surtout qu’il se déplaçait, sans un son. J’ai vite compris qu’il m’invitait à le suivre. Alors je l’ai laissé partir et j'ai continué d’errer sans autre but que d’avancer, là où l’envie me guidait, à la merci des obstacles concrets qui ne manquaient pas de se matérialiser devant moi. Comme ces chariots de feux qui revenaient sur leurs traces. J’ai eu chaud l’espace de quelques secondes, le temps de quelques mètres. J’avais en vue le haut du palais d'Amoriphonisse. Je serais allé le visiter, incognito, mais il est impossible d’y entrer à l’improviste. Il faut d’abord se faire octroyer tout un tas de laissez-passer. Les files d’attente, ce n’est pas mon truc ! C’est alors que, derrière un petit monticule, je découvris un petit attroupement de pommiers sauvages. Un régal pour mes yeux empapillonnés.

TON ACCENT VAUT MIEUX QUE TON INDICE DE REFRACTION

Un pommier m'a tendu fort aimablement un de ses fruits. Je croque dans la pomme verte et acide, le jus coule sur mon menton pointu. Je suis soudain agité de soubresauts spasmodiques et je comprends dans un éclair fatal que la pomme contient un élixir de vitesse concentré. En effet, sans m'en apercevoir, je suis parti comme une flèche et je me trouve déjà à des années-lumières du paragraphe précédent. Là où je suis maintenant, c'est... Comment dire ? C'est très différent. Pour m'en rendre compte je dois contourner un iceberg qui vient d'être déposé délicatement par une grue géante. Je vois maintenant s'approcher une délégation de pingouins qui vient me souhaiter la bienvenue. Ils s'imaginent sans doute que je vais pouvoir résoudre leur problème de réchauffement global, les pauvres ! Je fouille désespérément dans ma musette, à la recherche d'un objet à leur offrir en signe de bonne volonté.

QUAND LES CARAMBOUILLES SE JETTENT AU PLAFOND, LE SOL EST HAUT

Je leur ai donné mon poncho à ces espèces de manchots chômant tout l’été ! Ils étaient si heureux qu’ils en oublièrent leurs guitares électriques. Je les ai empilées sur ma tête et j’ai quitté ce lieu où toutes sortes d’engins me klaxonnaient avant de faire comme si je n’étais pas là. Et puis cette poussière d’amiante était devenue insupportable. Alors j’ai croqué à nouveau dans cette pomme craquante, à la peau fraîche et lisse, bien que datant. Je ne savais pas où elle m’amènerait, j’espérais que l’endroit me conviendrait parce que j’avais laissé cette belle pomme expéditive. D’abord, l’élixir juteux a forcé mes pas et m'a fait traverser un désert. Puis j’ai suivi mes pieds sur un chemin intra-terrestre. Puis je suis arrivé – je n’avais plus de jus – sur un plateau de télévision où j’étais le seul candidat d’un reality-show. Je me débattais tant mal que mal. Comme à chaque fois que je suis pris de panique, je confondais et je mélangeais rhéopexie et thixotropie. Était-ce encore un coup de l'interventionnisme culturel de la CIA, ou bien de Moscou, ou bien de Pékin ? Ou s’étaient-ils accordés pour me faire subir cette ignominie ? J’avais besoin d’une autopsy. Alors je me suis calmé ! Je me suis endormi sous le camphrier et peu m’importait, à ce moment-là, de savoir si mes mouvements, mes pensées, mes rêves étaient enregistrés, répertoriés, analysés, subjectivés. Je ronflais de plus belle et je parlais en dormant. Va-t-en savoir pourquoi, je chantais la chanson de Craonne à tue-tête.




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auteurs : Desman, Fuligineuse

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